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Ciudad Juárez est une fiction #2

11 décembre 2010, par Guillaume Vissac, dans Photos |
Tags : Adolescence - Google Street View - Mort - Roberto Bolaño - Sergio González Rodríguez

…je n’accepterai de me déplacer dans cette ville de dingues qu’à la seule condition d’avoir en permanence le visage flouté... (Fragment du jour)

Suite de la traversée de Ciudad Juárez via Des os dans le désert de Sergio González Rodríguez et Google Street View. Pour présentation de cette mini-série de photos & textes et le premier billet proposé cette semaine, retourner en arrière dans les archives du site.

Les jeunes gens qui fréquentent le Rio Bravo sont étrangers à l’ostentation des « barons » ou « grands seigneurs » de la drogue et à leur brassage de l’argent. Cet endroit est réservé aux individus graciles à l’ossature fine, au charme adolescent, à la peau mate. Ils sont soucieux d’entretenir un corps appelé à leur échapper dans un avenir si proche qu’on se demande s’il a jamais existé.
Ils se caractérisent par une sensualité acrobatique et des déhanchements combatifs. Ils font marteler leurs talons et dansent en respectant la coutume populaire qui consiste à placer ses mains sur les hanches et à esquisser des pas de côté en avant.

Sergio González Rodríguez, Des os dans le désert, Passage du Nord-Ouest, trad : Isabelle Gugnon, P. 105.

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« Vive le Nord ! » répètent-ils, enthousiastes, encore à l’abri des risques nocturnes et de la férocité urbaine, du désert et de la mort qui les attendra peut-être lorsqu’ils tenteront de traverser la frontière. « Vive le Nord ! » crie la foule, parmi laquelle certains, à cause de l’exode salarial, essayeront de passer aux Etats-Unis. Pour eux, le Nord est toujours plus loin, sans doute impossible à atteindre, mirage d’une vie qui se mesure parfois en secondes.

P.107

À la fin du XXe siècle, le crime organisé au Mexique a construit un théâtre de fantômes et de simulations qui perdure au XXIe siècle. La corruption généralisée a usé jusqu’à les rendre inutiles les plus hautes institutions judiciaires, militaires et policières du pays. Inutiles dans leur raison d’être, elles restent fonctionnelles pour les manoeuvres scéniques et le jeu d’apparences dont dépend encore aujourd’hui le développement du trafic de drogue par le biais d’un réseau de complicités et de protections.

(…)

Dans son ouvrage El negocio. La economía de México atrapada por el narcotráfico, Carlos Loret de Mola A. cite un rapport du centre de recherche et de sécurité nationale qui indique que « si le trafic de drogue était éradiqué, l’économie nord-américaine chuterait de 19 à 22%, et l’économie mexicaine de 63% ».

P.126-127

« Comme l’a dit récemment le chef de la police, Jorge Ostos : ’’S’il y a autant de violence dans cette ville, c’est parce qu’on ne croit plus en la Vierge de Guadalupe’’. Qu’attendre de ce genre d’affirmation ? »

P.132

L’affaire des mortes de Ciudad Juárez, complexe en soi de par sa localisation frontalière, se traduisait aussi par un phénomène sinistre typique dans ce genre de meurtres en série : l’effet copycat, la prolifération d’imitateurs dont les actes étaient favorisés par l’inefficacité des autorités policières et judiciaires, et qui pouvaient donc perpétrer leurs crimes en toute impunité.
Plus qu’un effet copycat, il s’agissait en réalité d’une déferlante de parasites, de prédateurs humains. Comme l’affirme Michel Serres, « le parasite ne s’arrête jamais ». Il ne cesse de manger ou de boire, devient de plus en plus présent, prend la fuite et revient, envahit et occupe l’espace, fait du bruit et déclenche la fureur, le tumulte dans l’incompréhension la plus totale, l’asymétrie. Il se montre violent et tue.

P.136

Le 20 septembre 1998, l’unité 203 de la police judiciaire de l’Etat de Chihuahua se rendit à l’hôtel Plaza, rue Ugarte, situé aux abords du pont international Paso del Norte, une zone de vieux immeubles, de restaurants et de bars, d’hôtels qui furent un jour des établissements luxueux pour touristes et où se développe aujourd’hui le commerce du sexe. On y respire un air de quai décadent qui peut avoir un charme désuet et hors du temps, mais c’est aussi un quartier de recoins lugubres où règnent les fantômes d’une splendeur révolue, le temps où les politiciens, les personnalités de la radio et du cinéma, les toreros et les coureurs automobiles venaient s’y divertir.
Aujourd’hui, les soirées animées du quartier rassemblent des anonymes en quête d’une dispersion qui les aide à survivre ou à assouvir des désirs illimités. Les toxicomanes, les prostituées, les groupes de fêtards, les touristes mexicains ou étrangers y abondent ainsi que les habitants de la zone, qui se caractérisent par un regard dur, une attitude complaisante, indifférente ou silencieuse face à l’argent. Ce quartier est l’arène de la violence ou son terrain de chasse.

P.149

Quand quelqu’un disparaît, le processus de deuil commence dès qu’on imprime les avis de recherche qui laissent présager le pire et marquent le début de l’hésitation entre l’espoir et la crainte de la mort.
Sur ces simples feuilles volantes, les visages miméographiés ou photocopiés sont difficiles à distinguer. En général, il s’agit d’enfants ou d’adolescents dont les traits luttent pour échapper à l’encre trop forte ou trop claire. Leurs caractéristiques physiques deviennent bien souvent des tâches, les noms se confondent ou se superposent.

P.158

Les avis de recherche sont devenus une métaphore de la vie urbaine presque toujours identique dans le monde entier. Avant, on se perdait sur un sentier, en mer, à la montagne, dans le désert... Aujourd’hui, on se perd dans les villes qui apparaissent comme des océans, des sommets en altitude ou des latitudes désertiques. On se perd sur les routes, dans les banlieues, les décharges, les terrains vagues, les coins de rue au coeur des villes, les mansardes, les quartiers où l’on pratique la prostitution, les lieux de divertissement où se retrouvent les jeunes, les ponts qui relient deux pays.
Les pas d’une personne disparue sont comme l’encre sympathique : ils ne se révéleront qu’à ceux qui connaissent les règles du jeu. Dans les villes et particulièrement dans les zones frontalières, il faut faire si attention à soi qu’il est à peine possible de regarder ce qui se passe autour.

P.159

« Quand ils trouvent un corps, avant même de savoir le nom de la morte, les services de police décrètent qu’il s’agit d’une prostituée. C’est toujours l’explication qu’ils donnent. »

(…)

À Ciudad Juárez, la vie tient à un fil qui peut se briser lors d’un simple déplacement ou disparaître dans l’anonymat. En 1999, on comptait 350 délits par jour, dont 80% n’étaient jamais déclarés à la police car les gens estimaient cette mesure inutile. Ce mal ravageait le pays tout entier.

P.167

Les crimes contre les femmes, qu’ils soient des meurtres en série ou isolés, commis par un ou plusieurs individus, des gangs urbains ou des trafiquants de drogue, sont l’une des facettes caractéristiques du monde moderne : celle de la résonance spectaculaire.

P.173



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