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Ciudad Juárez est une fiction #3

14 décembre 2010, par Guillaume Vissac, dans Photos |
Tags : Google Street View - Mort - Roberto Bolaño - Sergio González Rodríguez - Ville

Suite et fin de la traversée de Ciudad Juárez via Des os dans le désert de Sergio González Rodríguez et Google Street View. Pour présentation de cette mini-série de photos & textes et les deux premiers billets proposés ces derniers jours, retourner en arrière dans les archives du site.

« Dans les affaires de disparitions comme dans les crimes contre les femmes à Ciudad Juárez, affirmait-elle, les recherches ne vont jamais au-delà d’un signalement ou d’une plainte classés dans un dossier qui est ensuite relégué aux oubliettes. »

Sergio González Rodríguez, Des os dans le désert, Passage du Nord-Ouest, trad : Isabelle Gugnon, P. 215.

Un an plus tôt, le procureur général avait déclaré que les crimes contre les femmes à Ciudad Juárez étaient « complexes » et ne pourraient être stoppés que par un « changement culturel » au sein des familles, qui se traduirait par la modification du comportement des hommes à l’égard des femmes.

P.230

Lors de la première Réunion binationale sur les crimes contre les femmes, une étude de l’Université autonome de Ciudad Juárez et du Conseil national de sciences et de technologies établissait qu’entre 1985 et 1997, 2 femmes sur 100 000 avaient été assassinées à Tijuana. À Ciudad Juárez, ce chiffre était de 10 pour 100 000.

P.235

Interrogé à ce sujet, le criminologue Rafael Ruiz Harrell déclare : « Il est évident que des hommes aussi bien que des femmes sont assassinés dans tout le pays. De 1995 à 2000, sur un total de 7858 homicides à caractère violent, 840 femmes ont été tuées, soit un pourcentage approximatif de 10%, ce qui représente 9 hommes assassinés pour 1 femme. Ce chiffre est à peu prêt le même dans tous les Etats de la république du Mexique, avec une fourchette qui va de 12 à 7,5 hommes tués pour 1 femme (même si les meurtres de femmes augmentent de décennie en décennie). Il ne s’agit donc pas de dire qu’il n’y a pas de meurtres de femmes dans les autres Etats du pays, mais ceux-ci sont bien moindres qu’à Ciudad Juárez. » Ruiz Harrell précise que de 1994 à 2000, il y a eu 591 homicides dolosifs enregistrés dans cette ville, dont 259 de femmes (230 étaient non identifiées ou à demi identifiées), soit 43,8%. « C’est cela qui est inquiétant », conclut le criminologue.

(…)

Les chiffres désensibilisent ceux qui devraient au contraire s’en préoccuper. Il est arrivé qu’on voie Sully Ponce rire aux éclats pendant la levée du corps d’une femme assassinée. Sa voix et sa silhouette pourraient être celles de n’importe quelle fonctionnaire : interchangeables et indifférentes. En revanche, les victimes sont uniques, même celles qui n’ont pas été identifiées.

P. 236

Le quotidien Norte révéla que Minjárez et Carlos Medina (du Groupe anti-enlèvements) étaient « les principaux auteurs des enlèvements dans la ville de Ciudad Juárez. Ils sont impliqués dans plus de 196 affaires de disparition et sont placés sous les ordres de Francisco Molina Ruiz, chef de l’Institut national de lutte contre les drogues ».

P.246

Un agent du Centre de recherche et de sécurité nationale qui a préféré garder l’anonymat a déclaré au quotidien El Heraldo de Chihuahua, le 30 janvier 2002 : « Selon l’organisme pour lequel je travaille, beaucoup de fonctionnaires sont mêlés au trafic de drogue : ils font partie des gouvernements des Etats, municipaux et fédéraux ; ils sont dans l’armée de l’air et la marine. Certains sont intouchables, et s’ils faisaient l’objet d’enquêtes, cela placerait l’Etat mexicain face à un problème épineux : le gouvernement ne peut les punir sans se punir lui-même. Si jamais il se disposait à le faire, les conséquences pourraient être encore plus désastreuses que les complications liées au trafic de la drogue... »
L’état de droit au Mexique serait donc une fiction.

P. 255-256.

De passage à Mexico, Dato Param Cumaraswamy, un expert de l’ONU, a déclaré le 15 mai 2001 que « le taux élevé d’impunité relevé au Mexique (entre 95 et 98%) était préoccupant ». Il ajoutait : « Les Mexicains ne croient pas à la justice parce qu’ils n’en ont jamais eu, et encore moins au droits de l’homme. »

P. 286

J’ai près de moi une photo aérienne de Ciudad Juárez qu’un ami m’a donnée. Elle a été prise il y a trente ou quarante ans. Je tente de distinguer en vain un message caché dans les contours de la ville que le désert et les montagnes rendent insignifiante.

P. 287

Le pays abrite maintenant un immonde ossuaire, visible malgré la complaisance des autorités. Ces crimes finissent par avoir des répercussions dans le monde entier.

(…)

« Tâche quand même de ne pas oublier, me dis-je. Tu fais partie des morts et des mortes, tu te prosternes devant eux. »
Se souvenir, même si cela semble excessif, voire décalé de notre époque. Que d’autres sachent que je me souviens, qu’ils lisent ce qui est écrit en rouge pour comprendre ce qui est écrit en noir.

P. 289



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