Sylvain Prudhomme, Tanganyika Project


Un endroit sur Terre où il ne neigerait pas ? Probablement le lac Tanganyika, entre la Tanzanie et la République Démocratique du Congo, où Sylvain Prudhomme, que l’on connaît notamment pour ses feuilletons publiés dans le journal Le Tigre, a décidé de porter son projet. C’est à l’occasion d’un retour sur ces lieux où il a passé une partie de son enfance que le narrateur trouve une étincelle pour embraser son périple : son « projet » consiste en un relevé plus ou moins exhaustif des inscriptions écrites exhibées par la ville. De cette façon, établir un « relevé » capable de la définir, au moins aussi bien sinon mieux que l’imagerie satellite et parcellaire de Google Earth.

L’idée : la vérité de la ville est là. Aux façades de ces baraques. Dans ces inscriptions que j’observe depuis l’aube. Pas seulement dans le nom de tel ou tel magasin isolé, dans le pittoresque du Dida One Stop ou de la New Jack City 2, pas seulement dans les lettres de flamme du bus Akamba ou les couleurs bariolées de Super Banco. Mais dans la somme de ces inscriptions : dans le texte qu’elles forment rassemblées, elles et toutes celles qu’on peut lire aux façades de la ville et qu’il ne tient qu’à moi de consigner.

Sylvain Prudhomme, Tanganyika Project, Léo Scheer, P.31.

Dès le départ du livre (car ce livre est un livre nomade, se mouvant sur la carte comme sur le territoire entre différents points géographiques, différentes latitudes et même différents temps chronologiques ; par conséquent, ce livre est un périple), le narrateur l’affirme : « Je ne crois pas à l’entrée frontale dans les choses » (P.14). Et la réalité de ce livre c’est que le Tanganyika Project est un projet mort-né qui, non, ne pourra pas aboutir. Il n’y aura donc pas d’entrée frontale, ni de sortie d’ailleurs, et si position il y a, elle est plutôt périphérique, elle tourne autour de la ville pour mieux en définir un périmètre : un périmètre fait de lettres, de caractères, qu’ils soient peints ou imprimés.

Noms peints aux devantures, proverbes affichés aux pare-brise, slogans publicitaires aux murs et sur les toits – de même c’est ramasser tout cela que je veux : réduire la ville, la compacter au point qu’elle finisse par tenir dans la main comme un fruit sec ou un caillou que je puisse à loisir poser devant moi sur une table ou glisser dans ma poche à côté d’autres, Mwanza pêle-mêle au fond de la doublure avec Baume-les-Dames et Ouarzazate, Dar-es-Salaam avec Cuernavaca et Castelmoron-sur-Lot.

P. 37-38

Et tout y passe : enseigne publicitaire bien sûr (où il est dit que la marque Total est imprimée en si gros caractères sur un mur qu’elle épuise littéralement toutes les autres inscriptions sur des centaines de mètres à la ronde), mais aussi noms de magasins, compositions d’aliments, menus de restaurants, inscriptions sur T-Shirt, pare-choc et pare-brise, panneau annonçant l’entrée dans un camp de réfugiés, noms et sigles d’ONG éparpillées sur place, clubs de foot anglais, numéros de téléphone et autres noms d’hommes politiques qui font l’actualité. Pendant que Google Earth bloque l’affichage de certaines zones géographiques, précisant qu’il n’existe pas de photos disponibles à l’échelle demandée, que Google Street View quadrille l’Europe et l’Amérique du Nord mais pas encore l’Afrique, le Tanganyika Project présente un compte rendu précis, certes minuscule, certes forcément inachevé, d’une réalité urbaine. La ville s’écrit aussi de cette façon.

Vocabulaire : Depuis le début je tourne autour d’une difficulté : ce geste d’amasser peu à peu sur les pages d’un carnet le texte d’une ville entière, comment l’appeler ? « Transcription » n’est pas très satisfaisant : je ne veux rien recueillir d’oral ; tout est là, sur les murs, n’attendant que d’être copié. « Collecte » est vague ; « cartographie » inexact. J’aime « relevé », qui a un côté géographe ou militaire, dit l’assiduité, l’arpentage, le parcours en tout sens jusqu’à épuisement - « relevé » qui dit encore le geste de se baisser et de ramasser le déjà-là, de porter haut l’inaperçu. Mais le relevé peut aussi bien être d’adresses, de positions, de filets, de pièges. Cela ne suffit pas – on ne peut pas simplement dire : « Hier j’ai relevé Kigoma ».

P. 69



Le « relevé » de ce maintenant écrit hier, présent encore demain, qui dresse un portrait actuel de la ville se mélange également avec les souvenirs du narrateur revenu sur les lieux de son passé. Google Earth et Wikipedia joue d’ailleurs un rôle de médiateur pour permettre le contact avec cette époque révolue : par exemple la découverte d’une vue aérienne de la maison dans laquelle on a grandi. Et découvrir 1) qu’elle n’a pas changé et 2) qu’à présent, satellite oblige, on peut aussi véritablement voir par dessus la clôture et découvrir la maison d’à côté. Où l’on fait également des allers et retours dans l’Histoire, même récente, pour s’apercevoir que dans ces zones tampons de la géographie africaine les réfugiés littéralement se croisent, les victimes d’hier, un temps exilés ici, repartant finalement là-bas pendant que leurs anciens bourreaux, devenus victimes à leur tour, s’exilent eux aussi pour investir les mêmes camps. Le nom même du lac Tanganyika, au coeur du projet, le deuxième lac le plus grand d’Afrique, le deuxième au monde en terme de profondeur, signifie bien, littéralement, « lieu de mélange ».

Le plus souvent cependant l’horizontalité des lignes était irréprochables, le fini des caractères digne d’imprimés industriels. Les auteurs de ces tracés impeccables, j’ai soudain compris qu’ils étaient là, devant moi, sur le trottoir d’en face. Séparées de la route par un caniveau où s’entassaient toutes sortes de détritus, deux tables se dressaient à l’ombre des jacarandas, simplement couvertes d’une nappe en papier. Je les avais d’abord prises pour celles d’écrivains publics – des hommes bavardaient en retrait, attendant visiblement que des clients les sollicitent –, mais en levant la tête j’ai aperçu une banderole accrochée dans l’arbre. En lettres rouges élégamment tracées, premier gage de savoir-faire, elle annonçait, offrant implicitement les services des causeurs parmi lesquels j’ai au même instant reconnu mon peintre, revenu du bureau de change, prêt à se louer pour la peinture d’une nouvelle façade : ARTIST.

P. 127

Au coeur de la ville, la cartographie (ou « relevé ») mise à part, le texte orchestre aussi rencontre avec diverses personnes croisées ici et là. L’un d’entre eux, l’un de ces « artist », c’est à dire ceux qui peignent les façades pour y inscrire les caractères demandés, possède une boutique dans laquelle il vent ses toiles et son nom sur la devanture précise : « Leonardo da Vinci : Artist ». Son moyen de relevé à lui, sa cartographie personnelle, concerne les poissons du lac, qu’il peint sur des toiles ou les murs sans les avoir jamais vus en vrai, copiant simplement les pages de catalogue. Une autre de ces rencontres amènera le texte jusqu’à un crocodile légendaire nommé Gustave, le seul animal, dit-on, à bénéficier d’une page Wikipedia à son nom.

31



Étrangement, Google Earth recrache ces territoires par bandelettes de pixels, par carrés, par lamelles, comme un patchwork fouillis de photos satellites mal assemblées les unes aux autres et dont la luminosité différente des jours de prise de vue trahissent la mauvaise qualité d’assemblage : une sorte de cut-up de terres. Plus étrangement encore, lorsque l’on zoome sur Kigoma, Tanzanie, sur les rives du lac Tanganyika, la ville s’affiche en rouge, comme si le soleil ce jour-là avait ciblé précisément les ocres et les pigments plus pourpres pour mieux s’y fixer, à moins qu’au contraire la luminosité lors de la prise de vue n’était pas assez forte. Sylvain Prudhomme écrit, quelque part avant la fin du livre, que « le Tanganyika Project est sans fin ». Les extraits des carnets, reformatés pour l’imprimerie et disséminés au sein du livre, sont effectivement fragmentaires, et le relevé est incomplet. Comme la photo de Google Earth c’est bien une oeuvre inachevée. Sylvain Prudhomme le sait. Au coeur du livre il propose même une piste pour quelques « développements ultérieurs » : « il ne tiendra qu’à d’autres opérateurs de relever pareillement le texte de nouvelles villes. Que dans chaque quartier le jeu et rapidement la zone reconnue s’étendra, grignotera du terrain, gagnera insensiblement d’autres régions et bientôt d’autres continents, comme sur les mappemondes de la Renaissance repoussant toujours plus loin le finis terrae et l’au-delà jamais cartographié par aucun navigateur » (P.57-58) On sait ce qu’il nous reste à faire.

<  -  >

P.-S.

D’autres relevés

Remue.net
Maxoe


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