Contre l’écran, bout portant


J’ai ouvert kbb, posté premier « sas » pour un projet nommé KOR que j’ai dans la tête depuis plusieurs mois. Chaque page de ces trucs est accompagnée de photos. Ces photos chaque fois prises tout contre l’écran, l’objectif si proche de lui qu’il y révèle le quadrillage du LCD. De cette façon obtenir des images complètement pixelisées, très au delà du « net ». Ensuite avec un filtre (sépia dans le cas de KOR) ou en forçant les contrastes ou la saturation, déterminer une sorte de grain que l’on pourra reprendre pour la prochaine fois, faire une série, avoir une cohérence graphique. Cette pratique est naturellement issue de trois ans et plus de pratique 17h34 : combien d’écrans sur un total de plus de 1100 photos ? Sérieusement, la réponse m’intéresse.

Ai réalisé par la suite combien cette pratique, venue d’elle-même avec le temps, était en lien avec avant. Je me souviens mon père, c’était il y a dix ans facile

Matriochka

C’est une époque que je situe dans la cuisine. Cette époque où mon père, encore lui, repeignait la cuisine avec des éponges et des photos de Provence, de Roussillon, un peu moins d’un an après mon appendicite. La cuisine était ocre, j’étais devant la télé, terminais Final Fantasy IX en trois semaines, une semaine par CD, du coup Final Fantasy IX, qui était comme un conte, était ocre également. Ma mère dans son bureau la journée, même pendant la semaine, arrêtée X jours voire semaines, je crois, pour dépression. C’est une époque où les volets de ma chambre restaient fermés le jour. Époque où je remontais depuis l’en bas des vieux meubles inutiles pour meubler en haut. Ce que je lisais, en noir et blanc et à l’envers, des histoires de rônin qui ne finissaient pas, et ma seule obsession d’alors, simplement de savoir la suite. Époque où je ne retenais jamais aucune violence hors de moi-même, où mes parents littéralement me subissaient. Je me souviens d’un jour, j’ai oublié l’histoire, la raison, le prétexte, ma mère entrant dans le noir de ma chambre où j’étais, peut-être un peu de lumière électrique, marchant sur des oeufs, articulant la phrase que bien des années plus tard H. à son tour reprendrait : « tu devrais peut-être aller voir quelqu’un ». Aller voir signifiant consulter, consulter signifiant être mal. Et moi ne voulant rien d’autre que de connaître la suite de Kenshin, rien que le volume suivant.

quand il peignait encore, une de ses expos place Jean Jaurès. Il avait fait une série de photos de danseuses, combien je ne sais plus, mais une partie de l’expo seulement, pas la totalité. Cette série, les danseuses, rares oeuvres de mon père dont j’ai pu être témoin direct durant leur conception. Et le modus operandi comme on dit était le suivant : d’abord mon père, à quinze centimètres de l’écran télé à peine qui, à cette époque, n’était pas encore LCD, photographiait X figures de danseuses et X positions de corps. L’image était d’autant plus terne que la source était enregistrée sur VHS, du coup les couleurs et la forme des corps, cela laissait des grains, des pixels avant l’heure. Je me souviens très bien, assistant à ces scènes, mon père recroquevillé tout contre la télé, l’objectif de son appareil encore plus contre, et ce moi de l’époque, râlant, traînant, déçu adolescent, se demandait pourquoi, franchement, pourquoi il avait besoin de prendre la télé comme on disait alors et qui plus est pour ça ? Les photos n’étant pas encore numériques, mon père attendait qu’elles soient développées sur de grands formats, de mémoire, du moins pour certaines, au moins A3 sinon plus. Pourquoi les avoir étalées dehors, sur le balcon, je l’ignore mais je crois que le truc s’est passé plus ou moins par hasard : dehors et sous le soleil, le soleil se reflétant sur elles et elles reflétant sa lumière et les formes du ciel, mon père a refait une nouvelle série photos, justement pour attraper ces reflets papier glacé diffusés sur le corps des danseuses. Les oeuvres au bout du compte, la série des danseuses, consistaient dans l’assemblage ou l’agrandissement des ces photos écrans puissance trois : une première captation pour la danseuse filmée, une deuxième pour la photo sur VHS, une troisième pour la séance reflets sur le balcon. Ces danseuses (il y en a encore aujourd’hui une ou deux chez mes parents, les autres vendues, offertes ou stockées Dieu sait où), ce sont les oeuvres de mon père que je préfère, que j’ai toujours adorées sans pour autant, bien sûr, prendre la peine de simplement lui dire.

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P.-S.

La photo présentée en accompagnement de ce texte provient de l’originale faite par mon père, la repixélisation de l’image et et sa fragmentation sont de moi.


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