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kbb | Pierrot à 0679889047 #1 est un fragment du projet kiss bye boy , première mise en ligne le 8 janvier 2011, dernière mise à jour le 6 mars 2011, par Guillaume Vissac, tags : Adolescence - Corps - kiss bye boy

J’écris la nuit. Une fois tout le monde couché. Derrière les portes fermées des autres, claquées des fois, poussées, j’allume l’écran blanc. Le remplis avec mes doigts. Ce que j’écris, silence. Des mots précis rien que de moi vers moi. Personne, jamais, n’y a jeté un oeil.

Ma chambre : pas grande. Faut pas taper trop fort. Pas de musique non plus. Sinon les vieux débarquent, me font dormir. Mes frères aussi se pointent et collent derrière mes lettres des pointillés, des signes qui gâcheront tout. Dormir, c’est pas pour moi. Ou alors demain. En cours, entre deux. Moment dans les couloirs allongée devant la porte. Jamais dehors. Pour ça, je crois, qu’on s’est pas trop croisé. On fréquentait jamais les mêmes coins du lycée. Devant la grille pour fumer la dernière clope avant de monter. Au bar d’en face, une bière. La grille, c’est le matin, le soir. Entre : jamais. Là-bas je marche vite. Les yeux par terre où sont mes semelles. Ne pas trop respirer vos clopes, vos fringues, vos yeux. Assise par terre, devant la porte de la salle, fixer le mur d’en face. Un tag sûrement tagué dessus. J’attends que l’heure reprenne. Quand vous remontez, tous, ensemble ou par vagues, la même odeur sur vous. Profs et élèves : la même. Mais pas la même fumée et pas les mêmes endroits.

De profil je te vois. À l’autre bout de la salle, contre rangée fenêtres. Te voir sans vraiment voir. Ton absence se contourne. L’habitude. À cette heure, dans cette salle, tel prof, matière, soleil plongeant, je dois planter la main devant les yeux pour mieux t’avoir. Ton profil est fait d’ombre et l’ombre de tes mains sur ta feuille la balaye. Ce que t’écris, comment savoir ? Moi j’écris ce que je sais. Pas des histoires mais des situations. Sur le bord de mes cours, dans la marge ou autour, des mots lâchés sans voir. Ni penser. Des mots éparpillés en t’attrapant, suie noire, le visage pris dans l’ombre. L’ombre surexposée. J’écris dans les marges. Rien que les marges. Mes feuilles de cours sont vides. Blanches à l’intérieur, quadrillées. Rien que les marges. Elles m’observent. J’y dessine ton ombre face aux fenêtres en t’écrivant. Moi dont mes parents disent « ma fille fera médecine » je ne prends plus mon cours. Ne regarde plus rien, sinon l’ombre chinoise, ton profil devant moi. Le prof peut s’approcher, tu sais lequel. Ne pas bouger. Il voit ma feuille sous mes coudes et me traite de sale conne. Même pas besoin d’ouvrir la bouche. Quand même j’entends sale conne. Les mots résonnent dans la salle vide. Sale conne aussi écrit au tableau, à la craie, au feutre, au stylo. Sur le mur au Stabylo indélébile. Sur la feuille de présentation, un quart A4 et quadrillé, en début d’année scolaire, j’ai écrit dans les marges, après les mots « quoi faire plus tard ? » ce que mes parents disent. Leur fille fera médecine.

Je n’ai jamais dit à personne « j’écris ». J’ai honte, possible, pourquoi ça m’est égal. Toi par exemple, un mec normal, à part textos de temps en temps, tu n’écris pas. Les autres pareil. Je regarde les filles de la classe ou bien d’autres classes (les mêmes). Leurs marges remplies de dessins, mais aucunes lettres : des signes ou des visages. Angéliques, et des regards mangas qui font, en te voyant, trois fois le tour de toi. Je regarde mes frères, rentrant du lycée, collège, balancés dans l’écran où ils bousillent le monde. Aucun n’écrit. Je sais. Autre certitude : les étudiants sérieux n’écrivent pas, et surtout pas en Médecine. À toi qui est absent, je peux dire. C’est différent. Je sais combien c’est sans conséquence. Je sais aussi que tu reviendras pas. À toi je pourrais dire n’importe quoi. De ce n’importe quoi qui n’est que vrai. Je pourrais même ouvrir cage thoracique et te faire voir dedans. Même si écrire ce n’est pas ça.


Premier jet du 08/01/11

J’écris la nuit. Une fois tout le monde couché. Quand je vois depuis la fenêtre les lucioles, les pare-chocs clairsemés. Derrière les portes fermées des autres, claquées des fois, poussées, j’allume l’écran blanc. Je le remplis avec mes doigts. Ce que j’écris silence. C’est des mots précis rien que de moi vers moi. Personne, jamais, n’y a jeté un oeil.

Ma chambre, pas grande. Ne pas taper trop fort. Pas de musique non plus. Sinon parents débarquent et me feraient dormir. Mes frères aussi se pointent et collent derrière mes lettres des pointillés, des signes qui gâcheront tout. Dormir, pas moi. Ou alors demain. En cours, entre deux. Moment dans les couloirs allongée devant la porte. Jamais dehors. Pour ça, je crois, qu’on s’est pas trop croisé. Fréquentait pas les mêmes coins du lycée. Devant la grille pour fumer la dernière clope avant de monter. Ou bar d’en face, une bière. Voir glisser MTV à droite, à gauche MCM. L’inverse. J’ai mis les pieds là-bas une fois. Une. La grille, c’est le matin, le soir. Entre, jamais. Généralement je passe vite. Les yeux par terre où sont mes semelles. Ne pas trop respirer vos clopes, vos fringues et vos yeux. Assise par terre, devant la porte de la salle, fixer le mur d’en face. Un tag sûrement tagué dessus. J’attends que l’heure reprenne. Quand vous remontez, tous, ensemble ou par vagues, la même odeur sur vous. Profs et élèves pareil. Mais pas la même fumée et pas les mêmes endroits.

C’est de profil que je te vois. À l’autre bout de la salle, contre rangée fenêtres. Je te vois sans voir. Ton absence se contourne. L’habitude. À cette heure, dans cette salle, tel prof, matière, soleil plongeant, je dois planter la main devant les yeux pour mieux t’avoir. Ton profil tout fait d’ombre et l’ombre de tes mains sur ta feuille qui balaye. Ce que t’écris, comment savoir ? Moi j’écris ce que je sais. Pas des histoires mais des situations. Sur le bord de mes cours, dans la marge ou autour, des mots lâchés sans voir. Sans penser. Des mots éparpillés en te voyant, suie noire, le visage pris dans l’ombre. L’ombre surexposée. J’écris dans les marges. Rien que les marges. Mes feuilles de cours sont vides. Blanches à l’intérieur, quadrillées. Rien que les marges. Elles m’observent. J’y dessine ton ombre face aux fenêtres en t’écrivant. Moi dont mes parents disent « ma fille fera médecine » je ne prends plus mon cours. Ne regarde plus rien, rien qu’ombre chinoise, ton profil devant moi, à l’autre bout, et mes mots dans les marges. Le prof peut s’approcher, tu sais lequel. Ne pas bouger. Il voit ma feuille sous mes coudes et me traite de sale conne. Sans même ouvrir la bouche. Quand même j’entends sale conne. Les mots « sale » et « conne » résonnent dans la salle vide. Sale conne aussi écrit au tableau, à la craie, au feutre, au stylo. Sur le mur au Stabylo indélébile. Sale conne, sale conne, sale conne. Sur la feuille de présentation, un quart A4 et quadrillé, en début d’année scolaire, j’ai écrit dans les marges, après les mots « quoi faire plus tard ? » ce que mes parents disent. Leur fille fera médecine.

Je n’ai jamais dit à personne « j’écris ». J’ai honte, possible, pourquoi ça m’est égal. Toi par exemple, un mec normal, à part textos de temps en temps, tu n’écris pas. Les autres pareil. Je regarde les filles de la classe ou bien d’autres classes (les mêmes). Leurs marges remplies de dessins, pas de lettres, de signes et de visages. Angéliques, et des regards mangas qui font, en te voyant, trois fois le tour de toi. Je regarde mes frères, rentrant du lycée, collège, balancés dans l’écran où ils bousillent le monde. Aucun n’écrit. Et tous les autres pareil. Je sais. Autre certitude : les étudiants sérieux n’écrivent pas, et surtout pas qui font médecine. À toi qui est absent, je peux dire. C’est différent. Je sais combien c’est sans conséquence. Je sais aussi que tu ne reviendras pas. À toi je pourrais dire n’importe quoi. De ce n’importe quoi qui n’est que vrai. Je pourrais même ouvrir cage thoracique et te faire voir dedans. Même si écrire ce n’est pas ça. Écrire c’est dessiner d’autres cages thoraciques qui n’ont pas été conçues pour moi. Écarteler squelette. Voir la gorge devenir rouge, juste après la toux. Deviner quel groupe sanguin fera l’affaire pour qu’un greffon digère. Ou pas. Mes parents disent que leur fille fera médecine. Au moins j’ai les mots.



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