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kbb | Pierrot à 0612193605 #1 est un fragment du projet kiss bye boy , première mise en ligne le 11 janvier 2011, dernière mise à jour le 11 juin 2011, par Guillaume Vissac, tags : Adolescence - kiss bye boy - Peur

J’ai devant moi une arme, deux heures et des calculs inopérables. Dormir, désormais, c’est attendre. Je pose contre mon oeil une paupière sèche, et derrière la paupière, une vitre qui se mesure en grammes, dehors passe à travers, laisse-moi au moins fermer les yeux tout contre la fenêtre. Me croisant dans la rue, j’aimerais savoir si tu pourrais seulement me reconnaître. Et moi, l’oeil suffisamment vif, si je saurais te voir, te voir comme tu mérites. Il est possible qu’un jour, rentrant chez moi l’estomac vide, la nuque lourde, je t’aie croisé pour rien. Et si c’était le cas, comment me retourner ? Je saurais que c’est faux et que ma tête invente. Tes mots sont les plus clairs qui soient.

Les miens dérapent. Hier, sans y penser, j’ai dit « tu » à un élève. Il m’a regardé, fou, quand bien même je suis le seul de leurs professeurs, ici, à les vouvoyer. Je me souviens, avant, début de l’année comme si c’était hier, je m’entraînais à te dire « vous » pour ne pas que la langue prenne le pas sur la tête. J’ai tenu bon. Et devant ton absence, c’est avec lui que je commets l’erreur, un dont le nom m’échappe, à peine moins transparent que les autres. Je suis parti sans attendre. Si l’on demande où je suis, je dirais simplement : je n’y suis plus.

Dehors, par la fenêtre, par le front, le froid attaque la tête. Comme elle, mes lendemains se figent. La fenêtre donne plus bas sur une ruelle qui ceinture de bitume tout le bâtiment. C’est une ruelle sans nom, je ne l’emprunte jamais. Plus loin l’avenue du Mur, celle qui attrape plus loin la ville, qui la tire jusqu’à nous. Tu disais que c’était bizarre – bizarre, c’était ton mot – d’être aussi près d’ici sans jamais y être, d’être à deux pas du lycée et code postal différent. Je t’avais dit chez moi, c’est presque, à deux cent mètres près, un autre département. Cette idée, oui, te plaisait. Plus tard, entre les tables vides, les chaises, lors d’une réunion forcée parents-professeurs où je ne voulais pas voir ta mère mais où j’ai dû la voir, je lui avais dit, ne sachant pas quoi dire : « votre garçon est fasciné par l’espace, l’espace dans lequel il se tient ». Je n’avais pas dit le mot « fils » mais bien le mot « garçon ». C’était involontaire. J’aurais tellement voulu (aujourd’hui encore) revenir quinze secondes en arrière et me tirer ce mot de la gorge, l’arracher complètement, revivre la scène et cette fois-ci me taire mais trop tard, le mot lâché et la phrase dite.

Je n’ose plus ne serait-ce que penser : penser ton prénom. Et quand j’y pense (car j’y pense, car je cède), je me cambre. C’est une douleur fictive, artificielle qui sait, que mon corps organise, littéralement calcule. Il n’y a pas de remède. Tu n’es pas le remède. Ne crois pas ça. Tu n’es ni le problème, ni la solution. Et s’il fallait penser plus en amont en métaphore mathématique tu serais l’exposant. C’est une pensée qu’il faudrait que je note, mais comment ? Je n’écris plus rien de toi, de peur que ces mots me trahissent. Et les photos idem. Le peu de celles que j’ai gardées sont celles que je n’ai pas pu ou pas voulu brûler. Elles m’attendent là, à même le sol, je passe ma vie dessus. L’isolation du mur et février dehors font que ces photos, à leur tour, comme ma tête, mes yeux, se laissent gagner par le froid. Dehors, toujours, le froid s’organise. Et quand je dis « brûler » encore une fois je mens. Je n’ai rien brûlé. La finesse du papier m’a attaqué les doigts.

Cette fenêtre est palpable, progressivement toute entière anesthésie mon crâne. Contre elle je bas le rythme, indolore, des secondes (où qu’elles viennent) d’une horloge (où qu’elle soit), le rythme du temps qui tape encore son code à même la peau. Je vois vrombir la ruelle qui ceinture tout l’immeuble, je pourrais même connaître la texture du gravier à force de trop voir. Tant pis les courants d’air, tant pis février sur les os, tant pis toutes les images d’hier que j’essaye d’annuler, c’est par cette fenêtre que je pourrais les voir. Les flics ne passeront pas par l’entrée principale, ils attaqueront par là, la porte de derrière. Je les vois déjà faire, je les connais par coeur pour les avoir mâchés déjà tellement de fois, mon front contre la vitre, entre-deux, presque là. Ils passeront par la ruelle. S’ils viennent. Si tu as tout lâché. Et ils viendront, sois sûr. Ils viendront, j’ai une arme.


Premier jet du 11/01/11

J’ai devant moi une arme, deux heures et des calculs inopérables. Dormir, désormais, c’est devenu attendre. Je pose contre mon oeil une paupière desséchée, et derrière la paupière, une vitre qui se mesure en grammes, dehors passe à travers, laisse-moi au moins fermer les yeux tout contre la fenêtre. Me croisant dans la rue, j’aimerais savoir si tu pourrais seulement me reconnaître. Et moi, l’oeil suffisamment vif, si je saurais te voir, te voir comme tu mérites. Il est possible qu’un jour, rentrant chez moi l’estomac vide et du plomb dans la nuque, je t’aie croisé pour rien. Et si c’était le cas, je ne saurais pas comment me retourner, je saurais que c’est faux, ma tête invente. Tes mots sont les plus clairs qui soient.

Les miens dérapent. Hier, sans y penser, j’ai dit « tu » à un élève. Il m’a regardé comme si j’étais un fou, quand bien même je suis le seul de leurs professeurs, dans tout le lycée, à les vouvoyer. Je me souviens, avant, le début de l’année comme si c’était hier, je m’entraînais à te dire « vous » pour ne pas que la langue prenne le pas sur la tête. J’ai tenu bon. Et devant ton absence, c’est avec un autre que je fais l’erreur, un dont le nom m’échappe, un à peine moins transparent que les autres. Je suis parti sans attendre à la suite de cette heure. Si l’on demande où je suis, je dirais simplement : je n’y suis plus.

Dehors, par l’intermédiaire de la fenêtre et du front, le froid attaque la tête. Comme elle, mes demains sont glacés. La fenêtre donne plus bas sur une ruelle qui ceinture de bitume tout le bâtiment. C’est une ruelle sans nom que je n’emprunte jamais. Plus loin l’avenue du Mur, celle qui amène plus loin la ville, qui la tire jusqu’à nous. Tu disais que c’était bizarre – bizarre, c’était ton mot – d’être aussi près de la ville sans jamais y être, d’être à deux pas du lycée, et code postal différent. Je t’avais dit que chez moi, c’était presque, à deux cent mètres près, un autre département. Cette idée tu l’aimais. Plus tard, entre les tables vides et les chaises, lors d’une réunion forcée parents-professeurs où je ne voulais pas voir ta mère mais où j’ai dû la voir, je lui avais dit, ne sachant pas quoi dire : « votre garçon est fasciné par l’espace, l’espace dans lequel il se tient ». Je n’avais pas dit « votre fils » mais « votre garçon ». C’était involontaire. J’aurais tellement voulu revenir quinze secondes en arrière et me tirer ce mot de la gorge, l’arracher complètement, revivre la scène et cette fois me taire mais c’était trop tard, le mot lâché et la phrase dite.

Je n’ose plus ne serait-ce que penser, penser ton prénom. Et quand j’y pense, car j’y pense, car je cède, je me cambre. C’est une douleur fictive, artificielle peut-être, que mon corps organise, littéralement calcule. Il n’y a pas de remède. Tu n’es pas le remède. Ne crois pas ça. Tu n’es ni le problème, ni la solution. Et si je devais penser plus en amont en métaphore mathématique tu serais l’exposant. C’est une pensée qu’il faudrait que je note, mais comment faire ? Je n’écris plus rien de toi, de peur que ces notes me trahissent. Et les photos pareil. Le peu de photos que j’ai encore sont celles que je n’ai pas pu me contraindre à brûler. Elles m’attendent éparpillées à même le sol, je passe ma vie dessus. L’isolation du mur, et février dehors font que ces photos, à leur tour, comme ma tête, mes yeux, se laissent prendre par le froid. Dehors, encore, le froid s’organise. Et quand je dis « brûler » encore je mens. Je n’ai rien brûlé, pas même ces photos là. Je les ai déchirées, c’est tout, lâchées tout aussitôt dans un plastique opaque qui aujourd’hui encore continue de les tenir et de les étouffer.

Cette fenêtre est palpable, progressivement toute entière elle insensibilise mon crâne. Contre elle glacée je bas le rythme, indolore, des secondes (où qu’elles viennent) d’une horloge (où qu’elle soit), le rythme du temps qui tape encore son code sous ma peau. Je vois s’étendre la ruelle qui ceinture tout l’immeuble, je pourrais même connaître la texture du gravier à force de trop voir. Tant pis les courants d’air, tant pis février contre ma peau, tant pis toutes les images d’hier que j’essaye d’annuler, c’est par cette fenêtre que je pourrais les voir venir. Les flics ne passeront pas par l’entrée principale, ils attaqueront par là, par la porte de derrière. Je les vois déjà faire, je les connais par coeur pour les avoir mâchés X fois, mon front contre la vitre, entre-deux car presque là. Ils passeront par la ruelle. S’ils viennent. Si tu as tout lâché. Et ils viendront, sois sûr. Ils viendront, j’ai une arme.



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