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kbb | Pierrot à 0612193605 #2 est un fragment du projet kiss bye boy , première mise en ligne le 17 janvier 2011, dernière mise à jour le 11 juin 2011, par Guillaume Vissac, tags : Adolescence - Corps - kiss bye boy

Cela demande du temps, le matin, d’accepter que la nuit se termine. Avant cinq heures, souvent pire. Je ne dors plus tout à fait de la même façon depuis que je dors allongé, mes doigts gelés sur le canon de ma gorge. Je tiens tout contre moi cette arme tant d’heures dans la journée qu’une fois la nuit venue je la soupèse encore. Je pourrais dormir tranquille, je sais qu’aucun flic ne débarquera avant une certaine heure le matin. Mais savoir ne m’aide pas.

Je ne mange pas plus que toi, mais pour d’autres raisons. Une fois par jour, c’est suffisant. Quelque part, que nous partagions le même rythme... un sourire. Quelque part, je hurle, mais en silence, derrière mes dents. Je suis passé hier devant l’enseigne « El Rancho, restaurant mexicain ». Je n’y avais jamais mis les pieds, je t’avais dit vas-y toi, et vois si c’est mangeable. Ta voix taisait ta voix comme un murmure et, oui, un murmure en dit bien plus qu’un mot, un geste. Une voix c’est encore pire.

Je me rappelle les soirs, les livraisons « pour deux », passer la main entre la porte, le mur, pour payer le livreur. Quelqu’un qui ne voyait jamais qu’une seule moitié de face, je la lui sacrifiais. Il fallait faire attention à ne pas mettre du ketchup ou de l’huile ou du sel ou bien, encore, de la sauce soja, sur les films, sur l’appareil photo, sur rien, jamais, à peine sur tes doigts et ta peau, et encore. Une fois seulement avoir eu envie de t’enduire dans de la sauce soja : savoir comment réagirait la lumière et quelle texture aurait le film une fois fixé sur pellicule ? Pour toi une photo se prenait avec le pouce, avait la taille d’un timbre poste et s’envoyait par infrarouge entre deux heures de cours. Toutes mes histoires de pellicules, de développement, de chambre noire, savoir avec quels yeux moqueurs tu les voyais filer ?

Je reconnais cette femme à sa nuque, je ne connais ni son nom ni son visage. Elle passe par la ruelle le lundi, le jeudi, toujours à heures fixes, et deux fois par semaine elle lâche son sac par dessus le container sans refermer. Toujours ponctuelle. Son sac ouvert, le vent disperse autour des containers des boites, des marques, des emballages. Depuis mon étage je peux presque distinguer les mots, logos, images imprimés sur ces boites. Aujourd’hui un baril avec applicateur, une pizza, des bouteilles en plastique. Ce qui ne pèse rien est emporté par le jour, plusieurs mètres plus loin. Un prospectus pour « El Rancho, restaurant mexicain », un coupon de réduction à découper soi-même au bas du papier.

Je n’ai rien dit sur la sauce soja. Tu voulais savoir « si j’avais Canal » pour voir un film catastrophe où le monde entier, pas moins, finissait par pourrir. Tu aimais lorsque la croûte terrestre, émiettée, tombait en morceaux. Quand j’ai demandé pourquoi, tu as répondu « j’aime bien, c’est tout ». On a regardé le monde pourrir. En une heure quarante-cinq c’était plié. J’ai oublié la sauce soja. Je n’en vois pas dans les ordures de cette femme, en tout cas en surface.

Je suis loin mais je sais de quel prospectus il s’agit. De là où je me trouve, je ne distingue ni le mots ni les images glacées sur le papier bas de gamme, encore moins les petits ciseaux noirs sur pointillés. Je le sais car j’ai exactement le même sur mon bureau, je l’ai gardé, je sais pourquoi.

Un autre emballage se détache du plastique. Le carton est déchiré, familial, et j’ignorais que le mot « lasagne » se disait aussi grosso modo « lasagne » en quantité d’autres langues. L’illustration sur le dessus de la boite, là où déborde la béchamel, précise qu’il s’agit d’un plat surgelé. Aucun des autres logos disséminés aux quatre coins de la boite n’échappe à l’objectif, au zoom, de l’appareil. Tu sais lequel.


Premier jet du 17/01/11

Cela demande du temps le matin d’accepter que la nuit se termine. Avant cinq heures, souvent pire. Je ne dors plus tout à fait de la même façon depuis que je dors allongé, mes doigts froids sur le canon de ma gorge. Je tiens contre moi cette arme tant d’heures dans la journée que la nuit mes doigts la sentent encore. Je pourrais dormir tranquille, tout est dans la nuance. Je sais qu’aucun flic ne viendra taper avant une certaine heure le matin. Mais savoir ne m’aide pas.

Je ne mange pas plus que toi, mais pour d’autres raisons. Une fois par jour, c’est suffisant. Quelque part, que nous partagions le même rythme, un sourire. Quelque part, je hurle, mais en silence, mais derrière mes dents. Je suis passé hier devant l’enseigne qui dit « El Rancho, restaurant mexicain », celle que tu pointais, tu voulais aller goûter. Je n’y avais jamais mis les pieds moi-même alors, pourquoi pas, je t’avais dit vas-y, et vois si c’est mangeable. Ta voix taisait ta voix comme un murmure et le fait est qu’un murmure en dit souvent plus qu’un mot, un geste, une voix c’est encore pire.

Je me rappelle les soirs, et faire livrer « pour deux », passer la main entre la porte, le mur, pour payer le livreur. Quelqu’un qui ne voyait jamais qu’une seule moitié de ma face, celle que je sacrifiais. Il fallait faire attention de ne pas mettre du ketchup ou de l’huile ou du sel ou bien, encore, de la sauce soja, sur les films, sur l’appareil photo, sur rien de rien, à peine sur tes doigts et ta peau, et encore. Une fois seulement avoir eu envie de t’enduire dans de la sauce soja : savoir comment réagirait la lumière et quelle texture aurait le film une fois fixé sur pellicule ? D’après toi une photo se prenait avec le pouce, avait la taille d’un timbre poste et s’envoyait par infrarouge entre deux heures de cours. Toutes mes histoires de pellicules, de développement, de chambre noire, devaient te paraître aussi vaines qu’exotiques.

Je reconnais cette femme à sa nuque, mais ni son nom ni sa tête ne me sont familiers. Elle passe par la ruelle le lundi, le jeudi, toujours à heures fixes, et deux fois par semaine elle lâche son sac par dessus le container sans avoir pris la peine de refermer. Elle est de loin la personne la plus ponctuelle après moi. Son sac ouvert, le vent disperse autour des containers des boites, des marques, des emballages. Depuis le deuxième étage je peux parfois distinguer les mots, logos ou images. Aujourd’hui un baril de lessive avec applicateur, une boite de pizza et des bouteilles plastique. Les déchets les plus légers glissent et vaquent, plusieurs mètres. Parmi eux un prospectus pour « El Rancho, restaurant mexicain », un coupon de réduction à découper soi-même au bas du papier.

Je n’ai rien dit à propos de la sauce soja. Tu voulais savoir « si j’avais Canal » pour voir un film catastrophe où le monde entier, pas moins, finissait par pourrir. Tu aimais, entre guillemets, quand la croûte terrestre s’émiettait, lorsque les bâtiments connus, aussi, tombaient en morceaux. Quand je t’ai demandé pourquoi, tu as répondu « j’aime bien, c’est tout ». On a regardé le monde pourrir. En une heure quarante-cinq c’était plié. Je ne pensais plus à la sauce soja. Il n’y a aucune bouteille de sauce soja dans les ordures de cette femme, en tout cas pas en surface.

Je suis loin mais je sais qu’il s’agit d’un prospectus pour « El Rancho, restaurant mexicain ». De là où je me trouve, je ne distingue ni le mots ni les images glacées sur le papier bas de gamme, encore moins les petits ciseaux noirs sur pointillés, imprimés pour que le coupon de réduction se détache du reste du corps de la pub. Je le sais car j’ai exactement le même papier sur mon bureau, je l’ai gardé, je sais pourquoi.

Un autre emballage s’arrache maintenant du plastique. Le carton est déchiré, familial, et le fait que le mot « lasagne » se dit grosso modo aussi « lasagne » en quantité d’autres langues. Au moins quatre, légères variantes orthographiques. L’illustration sur le dessus de la boite, montrant la béchamel, la bolognaise, le gruyère, précise qu’il s’agit d’un plat surgelé. D’autres logos disséminés aux quatre coins de la boite portent avec eux d’autres données : un plat pour quatre personnes, viande d’origine française, temps de cuisson recommandé au micro-ondes dix-huit minutes. Suivent en bas du carton les valeurs nutritives. Moi aussi j’aimerais savoir pourquoi je prends cet emballage avec mon appareil.

S’il avait vraiment fallu aller manger « quelque part », quelque part qui ne soit pas ici (les livreurs connaissaient le code d’entrée en bas) j’aurais opté pour un lieu cher, des menus hors de prix, hors des tiens en tout cas, en semaine. Un lieu dont on dit qu’il en est un, un maître d’hôtel, tu serais assez jeune pour être un fils. « Tu peux être mon père, tu peux être n’importe qui », tu disais. C’était faux, tu savais. Moi, juste moi, jamais rien d’autre. Tant pis pour El Rancho, tant pis pour tous les autres, tant pis pour « l’extérieur ». Tu as continué de dire « El Rancho, un jour faudrait qu’on y aille », moi je disais « promis ». Le prospectus d’en bas a disparu, il a visé le coin de la rue. Celui sur mon bureau toujours sur mon bureau. Le coupon de réduction est pour deux minimum et avoir faim d’accord mais au fond pourquoi faire ?



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