Lionel-Édouard Martin, La vieille au buisson de roses


« Qu’est-ce que ce désir de vieille et de chien ? Cela a-t-il du sens ? » On peut effectivement se poser la question et au coeur de cette question (celle du sens, de la vieille et du chien), ce livre signé
Lionel-Édouard Martin, La vieille au buisson de roses, troisième titré des éditions du Vampire Actif, tout à fait hypnotique, tout à fait singulier.

Je n’avais jamais lu Lionel-Édouard Martin, La vieille est mon premier. C’est un récit aux frontières, frontières des genres d’abord, on commence un point A, pour dévier lentement, presque imperceptiblement, vers un point B ailleurs, le texte en avançant aura fait déplacer la trame. Chaque partie (il y en a trois en tout) possède sa propre identité, les lignes se croisent. Aux frontières des langues, ensuite, de cet accent qui chuinte, de ce latin qui pue, de ces prononciations, de ces rythmes, qui trahissent l’identité de qui parle. Aux frontières du temps, enfin, récit ancré dans un passé figé, le lieu la campagne, l’époque cet « antan » dont on parle parfois, celui enfoui « en longue plongée dans mon enfance », comme l’explique le narrateur très discret de ce texte, en tout début du livre.

De chaque côté, la rue s’ouvrait en scarifications de lumière : traits jaunes aux persiennes, et grosse liesse mangée par le vitrage, atténuée, mais perceptible par bouffées, qui décrivaient un relief sonore, croissant, décroissant devant, derrière ses pas. Elle allait à jeun, n’ayant pas soupé, juste déjeuné d’un bol de soupe, de pain, de poires d’hiver graveleuses en diable, qu’elle avait préféré ne pas cuire, cependant – pour éviter la gourmandise qu’on peut bien s’interdire, la veille de Noël, quand notre Sauveur va naître sur la paille, dans une étable entre le boeuf et l’âne, avec une mare d’aluminium et l’étoile en carton.

Lionel-Édouard Martin, La vieille au buisson de roses, Le Vampire Actif, Les séditions, P. 31-32.

Voilà qui pose la langue, appliquée, truffée de virgules et de rythmes cassés, aux souffles parfois proches de la scansion. Le récit, lui, commence avec cette vieille, celle du titre, celle extirpée de cette « longue plongée dans mon enfance » et dont la seule identité, au début tout du moins, tient dans ses déambulations de la Ville Basse à la Ville Haute (ou inversement), son tablier bleu et bleu ciel (« ça contraste sans jurer ») et sa façon de tenir entre ses dents ses mots (« des bribes demeurent accrochées à la gorge, tout ne s’extrait pas de la conscience, certains bouts se grossissent d’alluvions, d’une gangue de voyelles qui facilite la glisse vers dehors, espécial, dit-on, piume pour plume et d’ieau pour de l’eau »). Derrière elle le chien Diurc (Duc), chien errant semi apprivoisé, qui la suit comme son ombre. Plus loin le personnage d’Olivier de Cruid, « marquis de », aristocrate local et bibliophile en quête de l’origine des langues. Voilà les trois au centre de ce livre, La vieille, et voilà comment ça part.

Sur le parvis : se souhaiter un bon Noël, de joyeuses fêtes. Puis : repartir dans le froid, tendre de nouveau ses muscles à l’aplomb de nos ripés, sauf pour les – rares – fidèles qui descendent vers la Ville-Basse, où c’est quasiment de la plaine, en bordure bonne et belle de rivière, où serait venu le blé, si on l’y eût semé avant d’y planter les maisons. Mais elle – la vieille –, c’est vers notre rue qu’elle porte ses pas de vieille, et ça grimpe et prend l’aval, encore et toujours, à géographie baroque, à style pas calme et neutre mais torturé, odysséen, comme on va dans le langage quand on écrit, et qu’on a sur la langue plein de voix boeufs lourds, polyphoniques, les actuelles et les passées, toutes à pentes et côtes, et qui dessinent dans la bouche un paysage plein d’accidents – je la vois qui marche, la vieille, dans la nuit et dans son ventre creux, dans mes mots, la vieille, dans sa fringale mal apaisée par l’hostie, par le bout de pain donné, puisqu’il faut à l’écrivain nourrir ses personnages d’autre chose que d’imagination, de sacrifice usuel, et que le langage est la provende à leur offrir, le manger nutritif et succulent d’où tirer l’histoire. Elle quitte donc le porche, la vieille, et va dans ce récit, n’a pas fait deux cents mètres que le chien la heurte, le Diurc, encore et toujours, tragiquement fatal, le chien, qui la heurte et lui endigue les jambes, manquant de la faire choir dans son choc abrupt, et qui gémit, réclame.
- Diurc, dit-elle, Diurc !
Et le chien lui fait allégeance, s’adosse à la rue froide, prend à pleine échine la terre et son recouvrement d’asphalte. Et la lumière lui tombe sur l’abdomen, un réverbère encore allumé, que la ville va tuer à précisément une heure, pour la grande plongée vers le sommeil et le travail des viscères.
- Diurc, dit-elle, allez, viens, viens Diurc !

P. 43-45

C’est un passage particulièrement représentatif de ce livre, et surtout de ce timbre, celui du narrateur plutôt discret, d’accord, mais plein de virgules et de ricochets, un souffle précisément, et quel souffle. La vieille véritablement marche « comme on va dans le langage quand on écrit », et le langage écrit précisément comme celui qu’on parle, la bouche emplie de mots à la taille étudiée, une pulsation de langue qui est comme découpée, hachée puis déroulée par ces phrases à rallonge, un peu, mais toujours au rythme le plus précis du monde. « La littérature se fait dans la bouche », formule apparemment chère à l’auteur, reprise en quatrième de couverture, voilà pourquoi on la prononce, on l’articule et surtout pourquoi littéralement on la savoure.

- Comment voulez-vous que les mots pourrissent ? Un mot, ça a-t-il seulement du corps ? À la rigueur quand c’est écrit. À la rigueur. Mais sinon ? Croyez-vous donc vraiment que ça puisse pourrir, langue morte ou pas ? Sentez-vous de la bouche, vous, quand vous récitez vos prières ? Avez-vous mauvaise haleine au Pater Noster, à l’Ave Maria ? Dites plutôt qu’il se goinfre de charognes, Diurc, ou qu’il fait les poubelles. C’est ça qui lui mortifie le gosier. Rien d’autre. Le latin ne pue pas. On peut bien le parler, le chanter, s’en mettre plein la lampe, le latin ne pue pas. Même dans les églises, le latin ne pue pas – sauf peut-être aux enterrements : même il sent plutôt bon, l’encens, les fleurs dans les chapelles.

(…)

Le latin n’a rien à faire ici ! Votre chien pue : non qu’il ait de la vieille langue, plein la gueule, comme vous le prétendez, mais parce qu’il est pétri de toute cette mangeaille animale qui reflue jusque dans son respir. Et c’est de là qu’il empeste : de tout un passé de nourriture infecte. Et rien qui n’y fera, rien ne pourra y faire. Il chante, comme vous dites, avec ça dans toute sa chair de bête. Avez-vous pensé à ce que, vous-même, vous avez avalé de quantités de viande, tout au long de votre vie – de votre vie de femme sobre ? Bien plus que votre poids, bien sûr, cent fois, mille fois, avec toutes ces années ! Imaginez, s’il fallait revenir en arrière, vous ramener à vous bébé : des troupeaux entiers, reconstitués, hétéroclites, qui vous sortiraient du corps, une arche de Noé ! Alors, votre Diurc, même chose : voyez-le, redevenu chiot, qui se dégonfle, non pas de grec ou du latin, ou de n’importe quelle autre langue, la question n’est pas là, mais de rats, de souris, poulets, pintades, levreaux, carcasses de veaux, cochons, couvées, toutes ces bestioles qui saturent son cri de chien !

P. 83-85

La vieille est un voyage, minuscule peut-être, mais un voyage quand même. Un voyage (aussi) en direction des origines du langage ou du langage des origines. Dans ce récit, teinté de fantastique par endroits, où les voix viennent de partout, ou un chien peut même chanter la messe en latin, la langue est écrite comme matière. Une matière avec toutes ses aspérités, tous ses reliefs, ces écarts de prononciations venues d’en haut ou d’en bas, ces tics de langues et souffles saccadés. Une matière, aussi, complètement organique, comme l’illustre parfaitement l’extrait précédent : la langue est une viande et la métaphore prend : avez-vous pensé à ce que, vous mêmes, vous avez dégurgité quantité de langue tout au long de votre vie ? Et à l’échelle de l’Homme, en plus, comment savoir, comment pouvoir rembobiner ? Voilà la quête (consciente) menée par Olivier de Cruid, pour meubler son oisiveté d’aristocrate d’antan, lui pour qui l’arbitraire du signe semble être un mythe. Et telle est l’élan (inconscient) qui anime la vieille. Le chien, Diurc, se trouve quelque part entre les deux, entre les deux il fait le lien. Savoir si les trois pourront se rejoindre, ou tout du moins se compléter, est l’un des enjeux du récit, qu’évidemment je ne révèlerai pas.

« Jette une pierre dans l’eau, j’ai envie d’une nouvelle bouche », dit la marre, si elle pouvait parler, à la page 151. « Je veux du plus abrupt, de la déchirure ». Voilà ce qu’est précisément La vieille au buisson de roses et voilà ce qu’on y lit. Du plus abrupt, de la déchirure. À découvrir d’urgence, tant c’est juste, tant c’est inattendu.

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P.-S.

D’autres lectures :

- La ruelle bleue
- Reflet du temps
- E-Littérature
- La taverne du doge loredan
- Paludes

Paludes

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