Des cravates



Laurie Anderson, Falling

Je suis habillé comme un croque-mort, le niveau de l’eau n’a pas baissé et Manpower m’envoie des mails à une heure du matin. Impossible soul, chanson fleuve de Sufjan Stevens, dure 25 minutes. Je me demande si, avant la fin de cette chanson, je pourrais mettre un pied dans le hall de l’immeuble, l’ascenseur voire même l’intérieur du bureau qui m’attend. La réponse commune à ces trois questions est non. Je revoie mes bases, encore le cul dans le plastique du train, pour m’occuper les pouces. Je tape « entretien », Google termine pour moi. Il reste un choix : d’embauche ou avec un vampire ? Hésiter dès cette étape, c’est déjà se préparer à perdre, non ? La page que je consulte s’intitule « COMMENT RÉUSSIR UN ENTRETIEN D’EMBAUCHE » et se vante d’avoir reçu, depuis X jours, semaines, années, plus de trois millions deux cent milles visites. Je dis chapeau. Impossible soul est en passe de finir. Et dire que je n’ai pas encore quitté le train. Mon guide tactile censé m’apprendre « COMMENT RÉUSSIR UN ENTRETIEN D’EMBAUCHE » est du genre à parler en majuscules, police large, afin de tamponner les mots sous crâne et qu’ils y restent. Leur premier conseil concerne l’arrivée sur les lieux de l’entretien : « N’HÉSITEZ PAS À CONTACTER LA MAIRIE POUR QUE L’ON VOUS EXPLIQUE OU QUE L’ON VOUS FAXE UN PLAN ». Il fait froid, l’aller-retour pour Evry coûte précisément 3.30€, j’ai dé-zippé, avant de partir, le double-col de mon manteau. « ALLURE : CHEVEUX COIFFÉS CORRECTEMENT SANS PELLICULES, DENTS ET HALEINES FRAÎCHES ». Comment ai-je pu simplement croire et être si naïf ? Impossible Soul est terminée depuis si longtemps qu’on est maintenant passé à Bach. « SOYEZ VOUS-MÊMES ». Je me rends compte que je n’ai rien pris pour écrire, le guide voit rouge, ce serait d’après lui indispensable, ne serait-ce que pour pouvoir noter la date et l’heure d’un éventuel prochain rendez-vous. Je me dis que je pourrais m’en sortir en utilisant une technique issue de l’insomnie. Lorsqu’il m’est impossible de trouver le sommeil et que, l’esprit divaguant en vase clos, me vient une idée digne d’être retenue, pour ne pas l’oublier d’ici le lendemain tout en se retenant de se lever pour la noter, je déplace un objet autour de moi afin d’y inscrire cette minute, cette émotion. Le lendemain se lever, voir le réveil à l’envers ou la lampe de chevet à l’autre bout de la pièce et retrouver cette minute, l’idée ancrée avec, et pouvoir la noter. Mais une fois dans le bureau du recruteur, retourner ses dossiers ou balancer sa lampe ne m’aidera pas vraiment à mieux me souvenir ni de la date ni de l’heure, pas vrai ? « UNE FOIS SUR PLACE, SI L’ON VOUS FAIT ATTENDRE, SURVEILLEZ-VOUS ! » On me fait attendre. Je me surveille. Je ne suis ni avachi sur ma chaise, ni en train de me démanger de façon suspecte. « RIEN NE DIT QUE PERSONNE NE VOUS OBSERVE ». Je miserais sur ce type, au fond de la pièce, trop enrhumé pour être honnête. « SI L’ON VOUS FAIT ATTENDRE PLUS QUE DE RAISON, RENSEIGNEZ-VOUS AVEC CALME ET GENTILLESSE ». J’aimerais pouvoir, ne serait-ce que pour pouvoir utiliser l’expression plus que de raison (« excusez-moi madame, je crains que l’on me fasse attendre ici plus que de raison, j’en suis navré moi-même ») mais ne vois plus personne autour de moi. L’enrhumé de tout à l’heure a finalement filé, ou succombé dans la minute, mais succombé à quoi ? Le recruteur est une femme. Elle s’approche et dit mon nom, j’ai l’impression d’avoir gagné un prix. Je ne sais pas encore ce qu’est ce prix. « SI ON VOUS TEND LA MAIN, PRENEZ-LA ET SERREZ-LA FERMEMENT ». L’entretien commence, je suis censé me présenter, je n’ai gagné aucun prix, j’ai d’abord envie de dire : « où est mon prix ? » mais le prix pourrait simplement être l’enjeu du jour, alors se taire. « NE FUMEZ PAS, SAUF SI LE RECRUTEUR VOUS PROPOSE UNE DE SES CIGARETTES ». Je lui demande si elle fume. Je ne vois pas le moindre paquet de cigarettes sur son bureau. Si j’avais un stylo en ce moment même, je jouerais avec avec mes doigts, mais sous la surface du bureau pour qu’elle ne puisse pas voir. « SI VOUS POUVEZ AJOUTER DES ÉLÉMENTS CONCRETS ET CHIFFRÉS, FAITES-LE ». J’ai vu passer, dans l’open-space, seize paires de pieds durant mon attente. Les marques de chaussure que j’ai retenues sont les suivantes : Converse, Kickers, Nike et Doc Martens. Les autres je ne les connaissais pas, où elles n’étaient pas indiquées. Il s’agit là d’éléments concrets, chiffrés et invérifiables. « VOUS POUVEZ ÉGALEMENT CITER DES EXPÉRIENCES EXTRA-PROFESSIONNELLES POUR MONTRER VOS QUALITÉS ». Cette photo sur votre bureau, c’est votre fils ? Très belle photo. Il est célibataire ? « NE VOUS PRÉSENTEZ JAMAIS COMME UN SURHOMME ». Elle voudrait connaître un aspect de mon précédent poste dont je serais particulièrement fier ou satisfait. Je lui explique, une fois, c’est à dire plusieurs, avoir participé à un blindtest entre collègues sur le thème « les bides des années 80 ». Est-ce qu’elle connaît, elle qui est peut-être de cette génération, un mec appelé Gérard Blanc ? « ÉVITEZ DE RÉPONDRE À CÔTÉ D’UNE QUESTION, CELA DÉNOTE UN MANQUE D’ÉCOUTE ». D’autres chaussures défilent loin derrière le bureau, dans le fond, prêt des fenêtres. À un moment donné, il me semble reconnaître le logo Fila, mais peut-être que je me trompe. Cette marque existe-t-elle encore ? « NE DITES PAS DE CHOSES QUI POURRAIENT VOUS NUIRE PAR LA SUITE ». Elle voudrait connaître mes défauts, je lui réponds que c’est mon sujet de conversation préféré, je n’oublie pas de sourire car mon guide le recommande chaudement. Mon défaut principal, je suis intolérant, ce que je déteste par dessus tout, plus encore que le temps d’attente à quai quand un train n’arrive pas, ce sont les femmes qui portent leurs bottes par dessus leur jean. Je précise que ce n’est pas une remarque personnelle et qu’elle n’a pas à se sentir visée. Contrairement à ce que prétend le guide, elle n’aborde pas la question de mes qualités. « À LA FIN DE L’ENTRETIEN, ON VOUS DEMANDERA SI VOUS AVEZ DES QUESTIONS, IL FAUT TOUJOURS EN AVOIR AU MOINS UNE ! » J’en ai une, oui. Imaginez que vous recevez un mail de Manpower à une heure du matin. Est-ce que vous l’ouvrez ? « VOUS DEVEZ DÉFINIR SI C’EST VOUS QUI RECONTACTEREZ LE RECRUTEUR OU L’INVERSE ET DANS QUEL DÉLAI ». Je la fixe sans cligner l’oeil le temps de la poignée de main d’au-revoir. Elle me conseille, pour mon prochain entretien, de porter une cravate. Le problème, c’est que je n’en ai pas. Je ne sais même pas faire un noeud de cravates ; si c’était le cas, ce serait noté en bonne place sur mon CV. Je lui demande si d’après elle je suis plutôt du genre à les porter rouges ou bien noires, ces cravates, ce qui m’irait le mieux au teint. Vous pouvez profiter des soldes, elle me dit. Bach reprend où il s’est tu. Il y a des cravates en soldes dans le centre commercial d’à côté, je leur préfère London Orbital. Il y a tellement de corps, dans la rue et sur les quais, à porter des Converse, que je me dis compte-les. Tellement que je me perds dans les chiffres.

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