Mahigan Lepage, La science des lichens


Mahigan Lepage est du genre mobile : voyage avec Carnet du Népal, du stop (du pouce) dans l’excellent Vers l’ouest et aujourd’hui La science des lichens, troisième texte accueilli chez Publie.net cette semaine. C’est un texte, au propre comme au figuré, transport. C’est un texte qui dure une phrase, qui dure une heure.

Des livres à lire dans le train il y en a, mais celui-là les bat tous. Faudrait s’imaginer Roissy, l’aéroport, en marche pour rejoindre le RER, le B, et tomber sur celui qui raconte La science des lichens. Ce qu’il raconte, c’est qu’il revient du Maroc, qu’il est étudiant en biologie, originaire du Québec, à Paris pour sa thèse, une thèse sur les lichens, sur les « liens entre la population lichénique et la pollution atmosphérique en Île-de-France ». La phrase commence au début de la conversation, une conversation à sens unique, d’une traite, elle se termine au moment de se séparer, au moment de descendre du train. Une seule phrase, mais qui transporte.

...toujours Paris m’épuisait et je me disais il doit bien y avoir un endroit sur la planète où on me foutra la paix, je pouvais pas aller dans les îles ou ce genre d’endroit, j’ai pas les thunes ni les semaines qu’il faudrait pour aller à l’autre bout du monde, de toute façon ce monde-là il a pas de bout, à ce qu’on dit, alors peut-être le bout du monde il est plus prêt qu’on croit, l’important c’était que ce soit différent d’ici, différent de Paris par exemple...

On se souvient d’autres livres aussi écrits d’une traite, enfin d’une phrase, ou certains autres construits sans ponctuation, mais ça n’est jamais une barrière pour la lecture, il y a toujours des zones de respiration, des espaces littéralement. C’est le cas, aussi, avec La science des lichens. La langue est libre, toujours très oralisée, et le fait est que le texte n’a pas besoin d’être opaque pour être dense. Ici le texte prend corps dans cette langue, organique quasiment, celle mise en bouche qui passe par la gorge pour se faire entendre.

...c’étaient des colons et en plus des fusils ils avaient la langue, le problème c’est que même dans le lointain il y avait pas mal de monde, des sauvages qu’on les appelait au temps des bateaux, les colons ils débarquaient avec des fusils et des langues, et ils te la mettaient en bouche, leur langue, au besoin ils te la mettaient en bouche à ta bouche défendante, et c’est ce qui fait qu’aujourd’hui que c’est plus l’époque des bateaux, aujourd’hui que c’est l’époque des vols low cost, je pouvais aller d’un continent à un autre, puis à un autre encore, en continuant de parler la bonne vieille langue que m’avait appris ma mère, cette bonne vieille langue maternelle ou à peu près...

De l’Amérique à l’Afrique via l’Europe, voilà le parcours géographique du narrateur. Ce qui motive la fuite n’est pas toujours très clair. Le choix du sujet de sa thèse, par exemple, n’a pas grande importance, ce qui compte c’est la bourse qui y est liée et la possibilité de partir et de gagner Paris. Puis depuis Paris Maroc, pourquoi ? C’est encore motivé par l’argent : car les vols ne sont pas chers. Et puis plus loin, une fois au Maroc, fuir encore plus en avant, le mot « exotisme » ne convient pas, le trajet mis en place concerne plutôt une quête du néant. Ou plutôt, non, de l’absence de ville. La ville, c’est la fatalité du présent : elle a recouvert toute la surface du globe, jusqu’au Népal. Alors chercher au plus profond de soi, du réel, ce point de rupture, cette frontière de la ville, comme pour se prouver qu’il existe encore, ici, quelque part, un ailleurs.

...soit je parle, soit je suis comme mort, j’écoute plus du tout, quand je me tais je meurs, c’est pour ça que je parle sans arrêt, pour me maintenir en vie, le temps du trajet, c’est pas trop demander, le temps d’un trajet, votre attention et c’est tout, pas une réponse, pas même un geste de réconfort, juste votre attention, parce que j’en ai assez pris, du monde, plus je pourrais pas, soit je recrache, soit je meurs, je peux plus rien absorber, j’ai atteint ma limite d’absorption, comme on dit en biologie, quand on parle des éponges ou des touffes de lichens, je suis proprement saturé, un mot de plus me serait fatal, il faudrait juste un mot, un mot que j’écouterais vraiment, attentivement, il en faudrait pas plus pour que je me retrouve raide mort, ou pire encore...

Et comme les lichens, la langue absorbe. Absorbe tout ce trop-plein de vie, ce trop-plein de tôle, de ciment et de gris. Certains lichens absorbent la pollution et s’en nourrissent. Certaines langues assimilent la ville, l’écrivent, la parlent.

Vue du dessus, lichen ressemble au monde. Une carte, vue d’ailleurs, un espace. Faut faire le premier pas, puis se laisser guider, glisser. Rappel : La science des lichens, avec la baisse des prix chez Publie.net, ne coûte que 3.49€.

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P.-S.

Autres sciences, autres lichens

- Christine Jeanney sur Pages à pages


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Mahigan Lepage, La science des lichens, version 2 (8 novembre 2011)

Mahigan Lepage est du genre mobile : voyage avec Carnet du Népal, du stop (du pouce) dans l’excellent Vers l’ouest et aujourd’hui La science des lichens, troisième texte accueilli chez Publie.net cette semaine. C’est un texte, au propre sens comme au figuré, transport. C’est un texte qui dure une phrase, qui dure une heure.

Des livres à lire dans le train il y en a, mais celui-là les bat bas tous. Faudrait s’imaginer Roissy, l’aéroport, en marche pour rejoindre le RER, le B, et tomber sur celui qui raconte La science des lichens. Ce qu’il raconte, c’est qu’il revient du Maroc, qu’il est étudiant en biologie, originaire du Québec, à Paris pour sa thèse, une thèse sur les lichens, sur les « liens entre la population lichénique et la pollution atmosphérique en Île-de-France ». La phrase commence au début de la conversation, une conversation à sens unique, d’une traite, elle se termine au moment de se séparer, au moment de descendre du train. Une seule phrase, mais qui transporte.

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