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kbb | Pierrot à 0606667778 #3 est un fragment du projet kiss bye boy , première mise en ligne le 23 janvier 2011, dernière mise à jour le 26 février 2011, par Guillaume Vissac, tags : Fuite - kiss bye boy

Le texte suivant a été modifié et corrigé après sa première mise en ligne. Le texte affiché correspond à la dernière version en date. Pour accéder aux versions antérieures et consulter les retouches effectuées par la suite, cliquer sur le lien en bas de page.

Respirer, Pierrot tu fais comment ? Mes respirations, depuis ta fuite, celle qui a comme effacé ton nom de toutes nos bouches fermées, elles ont même plus le sens du rythme. Je sors plus la tête de mes écrans. Mes parents flippent. Me disent : « il reviendra ». Me disent : de pas me mettre dans ces états « juste pour ça ». Moi les écrans me déforment, voilà ce qui me faut.

Dans mes écrans, les mots sont calibrés. Dans les séries, les films, les fictions que j’empile, les dialogues sont toujours comme réglés au millimètre. Jamais de mots en moins ni même de mots en toc. Les silences durent toujours comme les écrans le dictent. Ils ont du sens. Chaque image. Chaque syllabe. Chaque regard. Grain de peau.

Ils disent : j’aurais voulu m’excuser pour hier. Ils répondent : vous l’avez déjà fait.

Ils disent : c’est quoi ton problème ? Ils répondent : mon problème c’est que tu veuilles qu’il y en ait.

Ils parlent la langue invisible. Celle des bouquins que je lis jamais, ne font jamais aucune faute de français, syntaxe, conjugaison, prononciation, rien de tout ça. T’as déjà vu, Pierrot, un personnage de ces fictions ne serait-ce que bégayer à un moment où bégayer n’aurait pas de sens ? Moi je bégaye, me trompe dans les mots, les perds, sais plus comment dire. M’arrive des fois d’avoir l’éclair des flashs, des mots que j’aurais dû dire, les mots parfaits, script idéal, oui mais toujours trop tard, une heure après l’avoir vécu. Pendant : commencer un mot, finir avec un autre, péter l’idée en route, avoir la phrase dans les gencives qui mord, la laisser en suspens, oublier les syllabes, s’étaler dans des litres de silence, avoir la gueule bourrée de mots pourris, malades et comme décapités. Je reste les bras ballants, autour de moi y en a quarante et bien trop lourds. Eux, jamais. Tremblent pas, toussent pas, crèvent pas, ou alors car malades. Trébuchent jamais, se perdent encore moins dans le bordel des villes. Sauf si la trame le veut, sauf si le sens est mâché par les gestes. Mes gestes n’ont aucun sens. Les tiens je sais pas.

Ils disent : je vais compter jusqu’à trois. Ils répondent : même sous la torture je dirai rien.

Sous la torture je parlerai. Sous la torture, me faudrait que quelques secondes pour balancer à l’autre ce qu’il a besoin de savoir. Je balancerai même des mots, vrais ou faux, une autre fiction pour aveugle qu’il faudra décoder. Je dirai tout, Pierrot, et même et surtout ce que je sais pas.

Ils disent : s’il vous plaît je vous en prie j’ai une famille des enfants. Ils répondent pas, ils tirent. Hésitent jamais, ignorent où tombe le corps. L’écran sait taire le corps. Je le vois pas tomber, mais je sais, je l’entends, c’est un bruitage qui veut dire qu’il est mort et tombé en même temps.

Le flingue en main, la gâchette prête à prendre, je me laisserai avoir par leurs mots, tout leur n’importe quoi. Peut-être qu’il a zéro famille, aucun enfant, peut-être qu’il mériterait de bouffer sang froid mes tempes, ensuite s’enfuir, se retourner jamais. Je prendrais quelques secondes pour voir la scène devant mes yeux se dérouler avant qu’elle tombe. Peut-être suffisamment pour qu’il se relève, m’arrache l’arme des mains. Peut-être dans la lute serrer le doigt, gâchette : peut-être de cette manière le corps tombera sec sur le béton hors champ. Peut-être que mon doigt a glissé, peut-être le cran de sûreté même pas tiré, alors le flingue dans la main de l’autre, celui sans ou bien avec et famille et l’envers de l’image d’avant pourra tout inverser. Je dirais : s’il vous plaît je vous en prie j’ai une, etc. Il répondrait que dalle, tirerait. Et même ensuite, qui penserait instantanément à effacer les empreintes, charcuter le corps, le jeter dans un fleuve en huit ou quinze morceaux ? Et jusqu’où remonter dans l’effacement des traces ? Les empreintes digitales sur le flingue dans la main. Les empreintes de pas dans le ciment, la poussière, l’entrepôt loin derrière. Combien de fois apparaître dans combien de bandes de vidéo-surveillance ? Combien d’images de soi supprimer pour les effacer toutes ?

Je mate les docteur, inspecteur, sergent, commissaire, capitaine et les autres, les mecs pas vrais qui ont toujours les mots, les répliques idéales, écrites comme un pense-bête sur l’une de leurs deux paumes. Quand je regarde l’intérieur des miennes : aucun mot mais des tâches.

Passer mes journées sans prononcer le moindre mot, quelque part, je connais. Dans l’une de mes fictions, toutes en réalité, le personnage censé devenir moi déciderait, après coup, de partir à ta recherche, marcher sur des empreintes de toi, à supposer qu’elles soient pas, déjà, totalement effacées. Mais après combien de jours d’absence savoir qu’il faut y aller ? Et dans quel générique voir si, Pierrot, ton putain de nom s’y trouve encore ? Ou bien plutôt, le nom du mec qui t’incarne.


Premier jet du 23/01/11

Respirer, Pierrot, comment tu fais ? Mes respirations, depuis ta fuite, celle qui a même comme effacé ton nom, de nos bouches en tout cas, car toujours tatoué sur le mur des chiottes où j’avais mis mes mains, mes respirations n’ont plus le sens du rythme. Je sors plus la tête de mes écrans : télé, pc, portable, tous les autres. Mes parents flippent. Ils me disent : « il reviendra ». Ils me disent : de pas me mettre dans ces états « juste pour ça ». Mais moi je suis dans mes écrans.

Dans mes écrans, les mots sont calibrés. Dans les séries, films, les fictions que j’empile, les dialogues sont toujours comme réglés au millimètre. Jamais de mots en moins ni même de mots en trop. Les silences durent toujours le temps qu’exige la scène. Ils ont du sens. Chaque image a du sens. Chaque syllabe. Chaque regard. Grain de peau.

Ils disent : j’aurais voulu m’excuser pour hier. Ils répondent : vous l’avez déjà fait. Et tout est oublié. Ils passent à autre chose. Changent de plan, de séquence après la pub. Problème réglé.

Ils disent : c’est quoi ton problème ? Ils répondent : mon problème c’est que tu veuilles qu’il y en ait. Ils parlent la langue invisible, celle des bouquins que je lis jamais, ne font jamais aucune faute de français, syntaxe, conjugaison, prononciation n’en parlons pas. T’as déjà vu, Pierrot, un personnage de ces fictions ne serait-ce que bégayer à un moment où bégayer n’aurait pas de sens ? Moi je bégaye, je me trompe dans les mots, je les perds, je sais pas comment dire, il m’arrive des fois d’avoir des éclairs, des flashs, des mots que j’aurais dû dire, les mots parfaits pour ça, le script idéal, oui mais toujours trop tard, une heure après les faits, alors que pendant, commencer par un mot, finir par un autre, perdre l’idée en route, ne plus savoir comment la phrase a commencé, la laisser en suspens, oublier des syllabes, s’embourber dans des litres silence, avoir la gueule remplie de mots pourris, malades et comme décapités. Pendant la scène je suis resté les bras ballants autour de moi. Eux, jamais. Ils tremblent pas, ne toussent pas, n’éternuent pas, ou alors car malades. Ne trébuchent jamais, se perdent encore moins dans une rue inconnue. Sauf si la trame le veut, sauf si le sens accompagne les gestes. Mes gestes n’ont aucun sens. Les tiens je sais pas.

Ils disent : je vais compter jusqu’à trois. Ils répondent : même sous la torture je dirai rien. Sous la torture je parlerai. Sous la torture, me faudrait juste quelques secondes pour balancer à la gueule de l’autre tout ce qu’il veut savoir. Je balancerai même des mots, vrais ou faux, une autre fiction pour aveugle qu’il faudra déchiffrer. Je dirai tout, Pierrot, et même ce que j’ignore.

Ils disent : s’il vous plaît je vous en prie j’ai une famille des enfants. Ils répondent pas, ils tirent. Ils n’hésitent pas, ne voient même pas tomber le corps. L’écran ne voit pas tomber le corps. Je ne vois pas tomber le corps, mais je sais, je l’entends, c’est un bruitage qui veut dire qu’il est mort et tombé en même temps. Le flingue en main, la gâchette prête à prendre, je me laisserai avoir par leurs mots, tout leur n’importe quoi. Peut-être qu’il n’a aucune famille, aucun enfant, peut-être qu’il mériterait le sang froid dans les tempes et le geste qui suit, ensuite s’enfuir, ne pas se retourner. Je prendrais quelques secondes pour voir la scène devant mes yeux se dérouler avant qu’elle tombe. Peut-être suffisamment pour qu’il se relève et m’arrache l’arme des mains. Peut-être dans la lute la gâchette est pressée, peut-être de cette manière le corps tombera sec, à son tour, sur le béton hors champ. Ou peut-être que mon doigt a glissé, peut-être le cran de sûreté même pas tiré, alors le flingue dans la main de l’autre, celui sans ou avec et famille et enfants et l’envers de l’image précédente pourra claquer l’écran. Je dirais : s’il vous plaît je vous en prie j’ai une, etc. Il répondrait que dalle. Il tire. Et même ensuite, qui penserait instantanément à effacer les empreintes, à charcuter le corps, à le jeter dans un fleuve en huit ou quinze morceaux ? Et jusqu’où remonter dans l’effacement des traces ? Les empreintes digitales sur le flingue dans la main. Les empreintes de pas dans le ciment, la poussière, d’un trop vague entrepôt. La marche vers l’entrepôt depuis l’arrêt transport le plus proche. Combien de fois apparaître dans combien de bandes de vidéo-surveillance ? Combien de reproductions de soi supprimer pour les effacer toutes ?

Pierrot, je te jure, j’ai la gueule encastrée dans l’écran. La nuit, je ferme, les yeux, les papillons nocturnes, les étoiles dans les yeux ont la forme chez moi de pixels minuscules. Je vais en cours et je les vois encore. Je prends plus aucune notes. Je dessine, reproduis, de mémoire, la figure des images que je revois la nuit. Les docteur, inspecteur, sergent, commissaire, capitaine et les autres, ceux, toujours, qui ont toujours les mots, les répliques idéales, écrites comme un pense-bête sur l’une de leurs deux paumes. Quand je regarde l’intérieur de mes paumes, aucun mot mais des tâches. Des tâches, de l’encre, et l’envers de mes pages où je commence des mots que je sais pas finir. Les profs, ils sont pas dupes. Ils m’ont répertoriés lâcheur, abruti sans avenir. Un seul d’entre eux diffère. Tu sais auquel je pense. Il a disparu du lycée au même moment que toi.

Passer mes journées sans prononcer le moindre mot, quelque part, je te rejoins. Quelque part uniquement. Je sais pas où ça peut être. Dans l’une de mes fictions, toutes en réalité, le personnage qui me remplacerait déciderait, après X jours, de partir à ta recherche et de marcher sur tes empreintes à toi, à supposer qu’elles ne soient pas, déjà, totalement effacées. Mais on peut pas penser à tout, pas vrai ? Il y a toujours un indice quelque part, Pierrot, quelque chose négligé. Voilà comment mon personnage pourrait trouver le tien. Dans cette fiction, je te ramènerai, avec les dents s’il faut, et facile pour savoir si mon délire pourrait marcher : regarder au générique si ton nom Pierrot s’y trouve encore. Ou plutôt, le nom de celui qui t’incarne.



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