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kbb | Pierrot à 0612193605 #3 est un fragment du projet kiss bye boy , première mise en ligne le 24 janvier 2011, dernière mise à jour le 11 juin 2011, par Guillaume Vissac, tags : Corps - kiss bye boy - Mémoire

L’appareil comme outil, comme extension de l’oeil, avec en ligne de fuite l’instant, celui impossible à prévoir ou à imaginer. Voilà pourquoi j’attends, sans patience, le moment où les flics surgiront, en bas, cette ruelle en béton qui ceinture tout l’immeuble. Parce que je sais qu’il existe, car je peux le prévoir.

Je me demande si par « premières » tu revois aussi, comme moi prisonnier de mon verre, tout contre février, l’instant que je revois toutes ces foutues secondes. Celui que je n’ai pas fixé, celui qu’aucune de mes images n’a pu atteindre, avant que je me force à ne pas oublier. C’est arrivé comme un accident de voiture, instant où la tôle de l’une devient la tôle de l’autre. Une collision, élastique ou inélastique, qui déclenche dans ma tête l’apparition d’un mot : le mot friction, comme une friction de l’oeil. Le mien. Le tien qui sait.

Je me demande comment. Comment savoir, comment voir revenir la première photo prise, le premier mot écrit, et remonter plus loin, la toute première pensée, le premier son où a muté la gorge ? Ou, bien plus près de moi, la première réaction derrière premier texto, celui après ta fuite ? Tous ces instants sont des instants détruits et rien ne me prouve, autour de moi ou dedans, qu’ils ont bien existé.

Je revois très bien le jour, la température du jour, la lumière, le grain de la peau. Je n’ai pas besoin d’image ni de papier pour reproduire, oui mais ces impressions sont périssables. Elles se détendent. Perdent leurs teintes. Ensuite les membres. Puis la texture. Les couleurs. Enfin lumière. Ne restera plus, un jour (lequel ? surprise) qu’une impression d’image, brute et mate, noire sur noir, une toile nappée à l’encre, au napalm, carbonisée derrière. Mais je ne pouvais pas non plus prendre cette photo en plein cours, pas vrai ?

Oui, c’était précis, précis comme dans un accident de voiture. L’instant où j’ai levé les yeux de ma liste de noms. J’articulais le tien sans savoir ce que « tien » ça pouvait vouloir dire. J’ai lu, à voix haute, ton nom, et ton visage droit dans ces sons. L’image, l’instant, ta tôle à toi. La mienne en plein thorax. Voilà le point d’impact, c’est ma respiration. Verdict de la tôle.

J’ignore où tu es, je sais où tu n’es pas et je connais la tôle. Mes douleurs me lancent. Je me retiens quelques secondes de respirer à fond le temps que les reins se dissipent. J’ai mal aux yeux. Je suis fatigué. Tu ne réponds jamais. Je ne t’appelle jamais. Je ne t’en veux pas d’avoir prévenu les flics. Je n’en veux à personne.

Voilà ce que ce mot détend sous mes paupières. Voilà l’instant sans image que je revois pourtant. Et quand je la revois, mentale, cette photo prise en rafale catapultant les plans, le torse crève encore, j’en ai les larmes aux yeux, de la buée sur la fenêtre. Voilà ce que « première » veut dire, voilà comment je m’en souviens.


Premier jet du 24/01/11

L’appareil photo comme outil, comme extension de l’oeil, avec en ligne de fuite l’instant, celui impossible à prévoir ou à imaginer. Sans doute pour cette raison que j’attends, sans patience et surtout sans appareil, le moment où les flics apparaîtront, en bas, cette ruelle en béton qui ceinture tout l’immeuble. Parce que je sais qu’il existe, car je peux le prévoir, ne reste plus qu’à savoir quand il apparaîtra. Il n’y a aucune nécessité d’instant dans tous ces instants là. Car je peux les voir, ne jamais les fixer.

Je me demande si par « premières » tu revois aussi, comme moi prisonnier de ma fenêtre et bloqué sous février, l’instant que je revois toutes ces foutues secondes. Celui que je n’ai pas pu fixer, celui qu’aucune de mes pellicules ne raconte, celui d’avant que je me force à voir pour ne pas oublier. C’est arrivé comme un accident de voiture, instant où la tôle de l’une devient la tôle de l’autre. Une collision, élastique ou inélastique, qui déclenche dans ma tête l’apparition d’un mot : le mot friction, comme une friction de l’oeil. Le mien. Le tien je ne sais pas.

Comment savoir, comment se rappeler, la première photo prise, le premier mot écrit, et remonter plus loin, la toute première pensée, le premier son où a muté la gorge ? Ou, bien plus près de moi, la première réaction derrière le premier texto, celui après ta fuite ? Tous ces instants sont des instants détruits et rien ne me prouve, autour de moi ou dedans, qu’ils ont bien existé.

Je revois très bien le jour, la température du jour, la lumière de côté, le grain de la peau. Je n’ai pas besoin d’image ni de papier glacé pour reproduire, il n’empêche que ces impressions sont périssables. Jour après jour, peu importe le nombre de fois que je les projette derrière mes yeux, elles se détendent. Perdent leurs teintes. Ensuite leurs membres. Puis la texture. Les couleurs. Enfin lumière. Ne restera plus, un jour, lequel surprise, qu’une impression brute d’une image noire sur noir, une toile nappée au pétrole, napalm, à la chaux, carbonisée derrière. Mais je ne pouvais pas non plus prendre cette photo en plein cours, n’est-ce pas ?

L’ironie, c’est que ces instants apparaissent précisément au moment où l’appareil n’est pas à portée de mains. Toutes les meilleures photos sont des photos fantômes d’instants qui n’ont jamais pu être saisis, peut-être même qui n’ont jamais été vus, voilà ma certitude.

Oui, c’était précis comme un accident de voiture. L’instant où la tôle de l’une devient la tôle de l’autre, pour moi l’instant où j’ai levé les yeux de ma liste de noms. J’articulais le tien sans savoir ce que « tien » signifiait encore. J’ai lu, à voix haute, ton nom, et ton visage droit dans ces sons, l’image, l’instant, ta tôle à toi. La mienne en plein torse. Voilà le point d’impact, c’est ma respiration. La tôle a parlé. Suit le thorax. Ensuite reprendre le reste de ces noms, la fin de ma liste d’appel, tels qu’ils étaient : des sons dépourvus de sens, ternis par le tien.

Voilà ce que « première » me force à tendre. Voilà l’instant sans image que je revois pourtant. Et quand je la revois, mentale, cette photo prise en rafale catapultant les plans, le torse crève encore, j’en ai les larmes aux yeux, de la buée sur la fenêtre. Voilà ce que « première » veut dire et voilà comme je m’en souviens.

J’ignore où tu es, je sais où tu n’es pas et je connais la tôle. Mes douleurs me lancent. Je me retiens quelques secondes de respirer à fond le temps que les reins se dissipent. J’ai mal aux yeux. Je suis fatigué. Tu ne réponds jamais. Je ne t’appelle jamais. Je ne t’en veux pas d’avoir prévenu les flics. Je n’en veux à personne. Je suis lassé d’attendre.



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