fuirestunepulsion.net | fictions| guillaume vissac | liens



kbb | Pierrot à 0612193605 #4 est un fragment du projet kiss bye boy , première mise en ligne le 25 janvier 2011, dernière mise à jour le 11 juin 2011, par Guillaume Vissac, tags : kiss bye boy - Peur

Je suis lassé d’attendre. Les nuits n’ont rien à voir. C’est une fatigue de l’âme. Tu ne comprendrais pas. Une fatigue qui m’épuise, je ne sais plus compter. Une fatigue qui dépasse. Qui mord sur une partie de mon identité. Celle qui me colle chaque jour contre le verre de février et qui ne bouge jamais. Contre ceux qui ne viennent pas. Contre reflet si terne que je devine, parfois, à certaines heures du jour, à toute heure de la nuit, le négatif de mon visage. Je suis fatigué d’attendre comme j’étais, hier, fatigué de tout retenir face à, devant ou contre toi. Je suis fatigué, aussi, d’être qui je suis et d’être tel que moi.

Je n’attends rien de tes mots, je n’y crois pas. Plus tu m’expliques que c’est faux, plus tu connais la suite. Je rumine à l’avance toutes ces phrases que je compterai demain parmi mes souvenirs issus des jours d’avant. Toutes : c’est à dire toutes ces phrases qui me remplissent la tête et ce depuis des jours, à coup d’état d’arrestation et de porte forcée, de poignets dans le dos, de bras coupés par d’autres bras, de paumes sous les aisselles qui me portent hors de moi, qui trainent mon corps fauché contre les marches, sous les regards des autres, de mains, encore, dans le dos cette fois-ci, qui me jettent siège arrière, voiture banalisée, gyrophare sur le toit, de menottes sur les os qui me cisaillent les chairs, de non-dits sous pare-brise pendant que les pare-chocs avancent, de l’heure précise de cette arrestation, du terme « garde à vue » et des insultes qui tombent, murmurées ou bien tues, de mots échangés entre deux inspecteurs venus scalper ma porte. Dois-je poursuivre et, si oui, jusqu’où ? Jusqu’à la garde à vue ? La mise en détention provisoire ? Les confrontations devant le juge ? Les entretiens avec mon avocat ? Le procès ? La sentence ? Les articles et la presse ? La durée de la peine ? La gueule de la cellule ? Les tremblements, la paume, et puis, à l’intérieur, toutes ces lames de rasoir à avaler cul sec ? Voilà pourquoi je n’y crois pas. Tes mots ne font pas le poids. Les miens sont si nombreux qu’ils me remplissent la tête au point, je crois, de la faire éclater. Et si elle éclate (un jour elle éclatera) je vois d’ici où elle s’éparpillera : tout contre la fenêtre et face à février.

La fatigue ne fait pas tout. Mon dos aussi me cogne, peu importe l’humeur et même la position. J’ai le coeur dans la gorge. Des douleurs qui ricochent des mâchoires aux poumons. Je respire des aiguilles. On tisse dans mon thorax des fils de cuivre porteur de je ne sais quel courant, vecteur de je ne sais quel mal-être. Debout contre fenêtre je suis comme très conscient de toutes mes articulations, de leurs lacunes, de leur complexité, leurs noeuds, calcaires. Je perds du poids pour laisser place, dans ma tête et au coeur de mes nuits, à d’autres gorgées de mots qui me détruiront mieux, bien mieux que tous les précédents.

Je ne suis pas retourné travailler depuis ta fuite, j’ignore combien de jours ça fait. Le lycée a appelé. Je n’ai pas répondu. Les trois premières fois je n’ai pas répondu. J’ai répondu la quatrième. Je leur ai dit je suis comme fou. Voilà le mot qui m’est venu en tête sans même avoir à y penser. Je ne peux pas assumer un cours, encore moins vingt-huit corps plongés devant moi et moi trop face à eux. Je ne saurais ni les voir, ni les entendre, ni les compter. Faire l’appel : c’est au dessus de mes forces. C’est en faisant l’appel que je t’ai inventé. J’ai prononcé ton nom et tu es apparu. Et il faudrait encore dire ton nom, pour la forme, et constater que personne ne répond, jusqu’à ce qu’un de ces autres gueule en riant que tu as disparu ? C’est au dessus de mes forces, mes épaules sont en verre, elles ne tiendront jamais. Voilà pourquoi « fou » s’est imposé lui-même. J’ai dit que je l’étais. S’il faut voir quelqu’un, dès demain, ce soir, pour qu’il inscrive ce diagnostique sur papier blanc, à l’encre noire, j’irai. S’il faut voir quelqu’un, le laisser voir ma tête, l’ouvrir, et laisser couler devant lui tous les mots qui s’amassent depuis ce premier jour, j’irai. Si je suis fou, j’irai. Je commence à y croire. Peut-être que je n’ai pas menti.

Mais toi, dis-moi, toi qui prétends n’importe quoi, toi qui n’as pas les mots assez forts pour convaincre : qui surveillera la fenêtre, qui gardera mon arme, devant la ruelle en béton, celle qui ceinture tout le bâtiment, qui le fera si moi je quitte mon poste ?


Premier jet du 25/01/11

Oui, je suis lassé d’attendre. Les nuits n’ont rien à voir. C’est une fatigue de l’âme. Une fatigue que tu ne comprends pas. Une fatigue qui m’épuise depuis tellement de temps que je ne sais plus compter. Une fatigue qui te dépasse. Une fatigue qui mord sur une partie de mon identité. Celle qui me colle tous les jours contre le verre de cette fenêtre et qui ne bouge pas. Contre ceux qui ne viennent pas. Contre reflet si terne que je devine, parfois, à certaines heures du jours, à toute heure de la nuit, le négatif de mon visage, l’ébauche d’une silhouette. Je suis fatigué d’attendre comme j’étais, hier, c’est-à-dire avant, fatigué de tout retenir face à, devant ou contre toi. Je suis fatigué, aussi, d’être qui je suis et d’être tel que moi.

Je ne crois rien d’aucun de tes mots. Plus tu m’expliques que c’est faux, plus tout est vrai. Tout : c’est à dire toutes ces phrases qui me remplissent la tête et ce depuis des jours, à coup d’état d’arrestation et de porte forcée, de mains mises dans le dos, de bras découpés par d’autres bras, des mains sous les aisselles qui me portent hors de moi, qui trainent mon corps brisé contre les marches, devant les regards d’autres que je n’ai jamais vu mais qui eux ne se retiennent pas pour me juger sans rire, ils n’ont besoin que d’une seconde, minute, c’est suffisant, des mains, encore, dans le dos cette fois-ci, qui me jettent siège arrière d’une voiture banale, gyrophare sur le toit, des menottes aux poignets qui me cisaillent les chairs, des non-dits dans l’habitacle pendant que la voiture grille tous les feux devant elle, l’heure précise de mon arrestation, le terme « garde à vue », des insultes qui pleuvent, murmurées ou pensées, des mots échangés entre l’un et l’autre des inspecteurs venus arracher ma porte. Devrais-je encore continuer et si oui dis-moi jusqu’où ? Jusqu’à la garde à vue elle-même ? La mise en détention provisoire ? Les confrontations devant un juge ? Les entretiens avec mon avocat ? Le procès ? La sentence ? Les articles et la presse ? La durée de la peine ? La gueule de la cellule ? Les tremblements, la paume, et puis à l’intérieur les lames et le rasoir à avaler cul sec ? Voilà pourquoi je ne crois rien de tes mots. Tes mots ne font pas le poids. Les miens sont si nombreux qu’ils me remplissent la tête au point, je crois, de la faire éclater. Et si elle éclate, et un jour elle éclatera, je sais qu’elle se trouvera juste derrière cette fenêtre, celle qui filtre si mal la lumière, celle qui voit si bien la ruelle en béton qui ceinture tout l’immeuble. Celle où je me vois, si souvent et si mal, et tout contre laquelle je préfère détourner les yeux.

La fatigue ne fait pas tout. Mon dos aussi me cogne, peu importe l’humeur et même la position. J’ai le coeur dans la gorge. Des douleurs qui s’élancent depuis la mâchoire jusqu’aux poumons. Je respire des aiguilles. On plaque dans mon thorax des fils de cuivre porteur de je ne sais quel courant, vecteur de je ne sais quel mal-être. Debout contre fenêtre je suis comme très conscient de toutes mes articulations, de leur rage, leur complexité, leurs noeuds, le calcaire. Je perds du poids pour laisser place, dans ma tête et au coeur de mes nuits, à d’autres gorgées de mots qui me détruiront mieux, plus, que tous les précédents. Je me répète : les tiens sont trop maigres et ils ne font pas le poids.

Je ne suis pas retourné travailler depuis ta fuite, le premier jour, j’ignore combien de jours ça fait. Le lycée a appelé. Je n’ai pas répondu. Les trois premières fois je n’ai pas répondu. J’ai répondu la quatrième. Je leur ai dit je suis comme fou. Fou. Voilà le mot qui m’est venu en tête sans même avoir à penser. Je ne peux pas assumer un cours, encore moins vingt-huit corps plongés devant moi et moi responsable d’eux. Je ne saurais ni les voir, ni les entendre, ni les compter. Un geste, un regard, me paraît aussi vain que de courir ce soir un marathon, traverser un désert. Faire l’appel : c’est au dessus de mes forces. C’est en faisant l’appel que je t’ai rencontré. J’ai prononcé ton nom et tu es apparu. Faudra-t-il encore dire ton nom, pour la forme, et constater que personne ne répond, jusqu’à ce qu’un de ces autres gueule en riant que tu as disparu ? C’est au dessus de mes forces, mes épaules sont en verre, elles ne tiendront jamais. Voilà pourquoi « fou » s’est imposé lui-même. J’ai dit que je l’étais. S’il faut voir quelqu’un, dès demain, ce soir, pour qu’il inscrive ce diagnostique sur papier blanc, à l’encre noire, j’irai. S’il faut voir quelqu’un, le laisser voir ma tête, l’ouvrir, et laisser couler devant lui tous les mots qui s’amassent depuis ce premier jour, j’irai. Si je suis fou, j’irai. Je commence à croire. Peut-être que je n’ai pas menti.

Mais toi, dis-moi, toi qui prétends n’importe quoi, toi qui n’as pas les mots assez forts pour me convaincre, qui surveillera la fenêtre, qui gardera mon arme, devant la ruelle en béton, celle qui ceinture tout le bâtiment, qui le fera si moi je quitte mon poste ?



Share |

Aucune révision


Un message, un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?


kbb, autres textes


Livres


- -

- - - -



-
Spip | PhpNet | Contact | Retour au sommaire | ISSN 2428-9590 |