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kbb | Pierrot à 0606667778 #4 est un fragment du projet kiss bye boy , première mise en ligne le 26 janvier 2011, dernière mise à jour le 26 février 2011, par Guillaume Vissac, tags : David Bowie - Fuite - kiss bye boy - Laurie Anderson

Le texte suivant a été modifié et corrigé après sa première mise en ligne. Le texte affiché correspond à la dernière version en date. Pour accéder aux versions antérieures et consulter les retouches effectuées par la suite, cliquer sur le lien en bas de page.

Je sais mieux que personne : où tu es, qui tu suis. Dans ta chambre vu le poster : Manuel Jodorov papier glacé avec lunettes de soleil en noir et blanc et rouge à lèvres. J’ai vu la photo où toi tu poses, lunettes de soleil noires et rouge à lèvres, devant le poster papier glacé et dans ta chambre papier glacé. Me demande pas comment je l’ai trouvée ou plutôt ce que j’ai fait pour l’avoir. Je sais qu’il est en tournée, connais même les villes qu’il traverse ou bien va traverser. Je sais que toi tu y es, quelque part prêt de lui pour chercher ce qui te manque ou bien pourrait te manquer. Je pourrais parier jusqu’à ton nom, si tu me laissais faire, Pierrot, mon truc le plus précieux. Mais t’en fais pas. Je dirai rien. J’essaierai même pas de chercher. Le plus loin où j’irai ? Écrire ton nom jusqu’à ce qu’il s’épuise.

Mais rien à voir avec les écrans. Les images. Avec les bouts de télé, LCD ou tactile qui me tapissent la tête. Rien. D’accord ce que je vois maintenant a la forme précise des pixels assemblés mais c’est l’oeil. L’habitude. C’est le panorama qui mâche ou plutôt est mâché par toutes les images que je bouffais avant. Mais je suis dans un tel état, Pierrot, que c’est pas les images, pas les écrans ni rien de ces trucs.

Je suis passé aux chiottes, juste avant de quitter le lycée et de rentrer chez moi. Dans les chiottes, dernier face au miroir, celui qui ferme. Je suis passé, comme tous les jours, pour y pisser, dans celui-là, celui où j’ai écrit ton nom, en minuscule et dans l’angle, au marqueur Stabylo pour qu’il s’efface jamais. Ton nom, Pierrot, le seul truc digne d’être vu qui soit pas sur l’écran. À l’endroit et dans l’angle, où j’avais mis mes mains, mes bras contre tes cuisses, ton jean sur les chevilles et puis mes doigts glacés. Ton nom, celui au Stabylo censé être indélébile, mais qui l’est pas, puisqu’il y est plus. J’ai cherché partout. Je te jure, Pierrot, dans tous les autres chiottes, des fois qu’il ait glissé, que l’angle ait craché l’encre, que les écrans, aussi, m’aient fait tourner la tête. Ils m’ont fait tourner la tête. Mais il est plus là, Pierrot, je te jure. Et j’ai cherché partout.

J’avais pas le Stabylo sur moi. Et si je l’écris encore, Pierrot, ton nom, si je remplace celui écrit ce jour mais effacé depuis, comment savoir si ça marcherait pareil ?

Je me suis enfermé. Ma chambre. J’ai pas mangé : pas envie de manger. Branché les écrans. Trois en même temps, panoramiques, des images différentes. Le son est marqué mute. J’ai gardé les images. Rien d’autre. Et contre ces images, une photo de toi Pierrot, la seule, celle que je possède. J’ai retrouvé l’image du poster en tapant sur Google toutes les lettres et tous les mots. Évidemment, sur celle-là, Jodorov et c’est tout. Toi, comme ici, comme dans les chiottes : nulle part. J’écoute. C’est sa voix plaquée sur l’écran, sur les images. Je me dis que si le son, le sien, recouvre l’image, il soufflera depuis sa gorge comme une espèce d’image de toi.

Voilà pourquoi j’écoute. Manuel Jodorov. O superman. La voix, la vraie, la sienne et celle de ton dernier texto. Qui me déforme la tête depuis que j’ai lu. Autre image. Cette fois des mots. Lu bout portant, l’oeil collé sur l’écran, on peut voir la forme des pixels. Ceux de O superman, ceux de ta voix plaquée, Pierrot, derrière tes mots, et ceux issus des miens.


Premier jet du 26/01/11

Ça n’a rien à voir avec les écrans. Les images. Avec les bouts de télé, LCD ou tactile qui me tapissent la tête. Rien. D’accord ce que je vois maintenant a la forme précise de pixels assemblés mais c’est l’oeil. C’est l’habitude. C’est le panorama qui mâche ou plutôt est mâché par toutes les images captées d’avant. Mais je suis dans un tel état, Pierrot, que c’est pas les images. Pas les écrans. Rien de ces trucs.

Pierrot je suis passé aux chiottes, juste avant de partir et de rentrer chez moi. Dans les chiottes du lycée, dernier face au miroir, celui qui ferme. Je suis passé, comme tous les jours, pour y pisser, dans celui-là, celui où j’ai écrit ton nom, en minuscule et dans l’angle, au marqueur Stabylo pour qu’il s’efface jamais. Ton nom, Pierrot, le seul truc digne d’être vu qui soit pas sur l’écran. À l’endroit, dans l’angle, où j’avais posé mes mains, mes bras contre tes cuisses, ton jean sur les chevilles. Ton nom Pierrot, celui au Stabylo censé être indélébile, mais qui l’est pas, puisqu’il y est plus. Je l’ai cherché partout. Je te jure, Pierrot, dans tous les autres chiottes, des fois qu’il ait glissé, que l’angle ait craché l’encre, que les écrans, aussi, m’aient fait tourner la tête. Ils m’ont fait tourner la tête. Mais il est plus là, Pierrot, je te jure. J’ai cherché partout.

J’avais pas le Stabylo sur moi. Et si je l’écris encore, Pierrot, ton nom, si je remplace celui écrit ce jour-là, est-ce que ce sera pareil ? Est-ce que ce sera vraiment la même chose ? Est-ce que l’image est plus importante ? J’en sais rien. Pour ça que je demande.

Je me suis enfermé dans ma chambre. J’ai pas mangé. J’ai pas envie de manger. J’ai branché les écrans. Trois marchent ensemble, panoramiques, ils diffusent des images différentes. Le son est mute. J’ai gardé les images. Juste les images. Et contre ces images, une photo de toi Pierrot, la seule, celle que je possède, toi dans ta chambre, derrière toi papier glacé poster de Manuel Jodorov, en noir et blanc, les lunettes noires, le rouge à lèvres rouges. J’ai retrouvé l’image du poster sur Internet. Évidemment, sur celle-là, tu n’y es pas. Uniquement Jodorov. Et je l’écoute. C’est sa voix que j’écoute superposée aux écrans, aux images. Je me dis que si le son, le sien, recouvre ces images, il soufflera depuis ailleurs, depuis sa scène, ses concerts, ses tournées, un petit bout de toi, Pierrot, toi qui le suit, je sais, faut pas me dire le contraire, je sais, je sais mais n’y vais pas, ne suis pas, je reste là, planté devant les écrans, les images, car les images, c’est tout, voilà ce que je peux tolérer. Comme cette photo. Ou comme ton nom au Stabylo. Comme les milliards d’autres. Toutes celles qui taisent dehors, la réalité.

Voilà pourquoi j’écoute Manuel Jodorov. O superman [1]. Celle de ton dernier texto. Celle qui me déforme la tête depuis que je l’ai lu. Une autre image. Cette fois des mots. Lu depuis si près, l’oeil collé sur l’écran, on peut voir la forme des pixels. Ceux de O superman, ceux de tes mots Pierrot. Ceux des miens.

Mais Pierrot laisse-moi te poser une question. Si tu es avec lui, si tu le suis encore, Manuel Jodorov, laisse-moi savoir : est-ce que tu deviens lui ? Est-ce que c’est ça le but ? Et moi resté derrière, pourquoi j’y suis pas, pourquoi je me rattache à un nom effacé, aux images ressassées ? Et puis peut-être, dis moi, si ça se trouve, dis-moi Pierrot, je pourrais partir moi aussi, peut-être, moi aussi... ?



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Notes

[1L’extrait « here come the planes so you better get ready » est tiré de la chanson O Superman (For Massenet), de Laurie Anderson, sur l’album Big Science (1981). La chanson a été reprise en 1997 par David Bowie lors de sa tournée "techno/industrielle" Earthling Tour. Bowie est un modèle à peine dissimulé pour le personnage de Manuel Jodorov

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