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kbb | Pierrot à 0612193605 #5 est un fragment du projet kiss bye boy , première mise en ligne le 31 janvier 2011, dernière mise à jour le 11 juin 2011, par Guillaume Vissac, tags : Adolescence - Corps - kiss bye boy - Peur

C’est vrai : je l’ai quittée, ma fenêtre. L’appartement. La ruelle qui ceinture tout l’immeuble. Désormais aucun oeil pour la surveiller. Ils peuvent débarquer, donner l’assaut, défoncer la porte, sécuriser le périmètre, ne pas me trouver. Ce qu’ils verront par contre : une arme au sol, une odeur d’insomnie et des photos brûlées. Il y en a tout un fond dans ma corbeille inox.

C’est vrai : je suis allé chez le psy. Je suis allé jusqu’au bureau du psy. Jusqu’à l’immeuble en centre-ville. La ruelle de derrière, celle qui ceinture l’immeuble, une autre. Je suis allé physiquement jusqu’en bas de l’immeuble, j’ai même pressé le pouce sur le bouton plastique de l’interphone, la veille ou l’avant-veille téléphoner pour obtenir un rendez-vous urgentissime, question de vie, question de vie ou de mort, la secrétaire a demandé « quelle vie », j’ai répondu « la mienne ». J’ai réussi, à la dernière minute, à obtenir un rendez-vous à l’aube. J’y suis allé. La secrétaire dans l’écouteur de l’interphone : « oui ? » et j’ai gardé ma langue, barricadé ma gorge, mentalement ai mis main sur mes lèvres et ma bouche, je me suis bâillonné tout seul. Je n’ai rien dit. Fait demi-tour. Je suis rentré. Je n’ai pas dit un mot, ni même pensé, durant tout le temps qu’a duré le trajet du retour.

Oui j’ai brûlé les photos où tu es, mais pas toutes, je suis faible. J’en ai gardé quelques unes et quelques unes seulement. Oui, j’ai brûlé les négatifs mais ça ne change rien. Pour chaque série de photos prises, depuis toujours et avant toi, je prends une photo globale de la série entière, pour archive. Ces photos globales, elles ne sont pas au fond de ma corbeille inox, elles ne sont pas passées par l’étape du briquet.

S’ils débarquent, perquisitionnent et trouvent (et ils trouveront), ces photos vont devenir des preuves. Dans les séries américaines on les appelle des évidences et on aurait raison. Elles sont là, évidentes, éparpillées autour de moi, et même hors de l’urgence, dans l’évidence de la situation je n’arrive pas à allumer le briquet. Les dents butent, la flamme sèche. Ces archives font partie de ce lot. Trois autres clichés sont, eux aussi, impossibles à brûler. Sur le premier l’épaule, contre-jour, précisément devant la fenêtre, celle qui me sert pour surveiller : ça s’appelle l’ironie. Sur la deuxième visage, gros plan, peut-être en plein sommeil. Sur la troisième silhouette, floue noir sur noir et noir aussi au fond, en bas de la ruelle, celle qui ceinture l’immeuble, celle par où les flics déferleront, de dos et brouillé. Je n’ai écrit aucune date nulle part. Je n’ai pas besoin d’avoir le contexte pour savoir, pour reconstruire, pour illustrer, avant, après, les souvenirs liés. Sur la dernière tu étais comme déjà disparu, absent, fuyant, avant même le jour J, c’est ce que j’appelle la prescience de la photographie et il faut croire que tout existe, que tout est connecté.

Et maintenant quoi ? J’ai déjà quitté mon poste. Mon arme posée par terre, sous la fenêtre, et ma messagerie vibre : je refuse d’écouter quoi que ce soit. De rappeler le cabinet du psy. De revenir sur le mot : « fou », celui lâché déjà. Je ne quitterai pas ma chambre noire avant d’avoir réussi à brûler à broyer, ces souvenirs et photos. Et à partir de ce moment là, une fois les évidences bouffées, plus de preuves, plus d’indices, simplement ta parole contre la mienne, et ce sera à mon tour de te faire passer pour fou, et tu verras comment j’irai, car je n’aurai pas le choix.


Premier jet du 31/01/11

Si moi je quitte mon poste... Et c’est vrai : je l’ai quittée, ma fenêtre. Mon appartement. La ruelle qui ceinture tout l’immeuble désormais sans oeil pour surveiller. Ils peuvent débarquer, donner l’assaut, défoncer la porte, sécuriser le périmètre, ne pas me trouver. Ce qu’ils verront par contre : une arme au sol, une odeur d’insomnie et des photos brûlées. Il y en a tout un fond dans ma corbeille en inox. Ça respire. Ça sent. Ça sent le briquet, ça sent avant.

Le fait est : je suis allé chez le psy. Je suis allé jusqu’au bureau du psy. Jusqu’à l’immeuble en centre-ville. Jusqu’à la ruelle de derrière, celle qui ceinture l’immeuble en centre-ville, celui qui porte en haut, cinquième étage, le bureau du psy. Je suis allé physiquement jusqu’en bas de l’immeuble, j’ai même pressé le pouce sur le bouton plastique de l’interphone, la veille ou l’avant-veille téléphoner pour obtenir un rendez-vous urgentissime, question de vie, question de vie ou de mort, la secrétaire a demandé « quelle vie », j’ai répondu « la mienne ». J’ai réussi, à la dernière minute, à obtenir un rendez-vous à l’aube. J’y suis allé. J’ai lâché le pouce cinq seconde sur le bouton plastique de l’interphone. La voix de la secrétaire dans l’écouteur de l’interphone a dit « oui ? » et j’ai gardé ma langue, barricadé ma gorge, mentalement ai mis une mains sur mes lèvres et me suis bâillonné tout seul. Je n’ai rien dit. J’ai fait demi-tour. Je suis rentré. Je n’ai pas dit un mot, et même pire, pas pensé, durant tout le temps qu’a duré le trajet du retour.

Oui j’ai brûlé les photos où tu es, mais pas toutes, j’ai été faible. J’en ai gardé quelques unes et quelques unes seulement : celles qu’il m’était impossible de supprimer, celles où le briquet disait non car la main qui tenait ne voulait pas répondre. Oui, j’ai brûlé les négatifs mais ça ne change rien. Pour chaque séries de photos prises, depuis toujours et avant toi, je prends une photo globale de la série entière, pour archiver. Ces photos globales, elles ne sont pas au fond de ma corbeille en inox, elles ne sont pas passées par l’étape du briquet. Ces archives sont mes archives, je ne peux pas les supprimer comme ça, à la va-vite, sans y penser, pour répondre à l’urgence d’une situation qui me dépasse. Je ne peux pas, c’est tout. Ne crois pas que je n’ai pas essayé. Ne crois pas que le briquet n’a pas été plaqué sur ces films, que les photos n’ont pas aussi goûté le fond de l’inox avant d’être jetées ailleurs, remis en dossier, enfouies en carton.

S’ils débarquent, perquisitionnent et trouvent (et ils trouveront), ces photos auront un nom très clair : des preuves. Dans les séries américaines d’ailleurs diffusées tous les soirs sur toutes les chaînes d’ici, on les appelle des évidences et on aurait raison. Elles sont là, ces évidences, éparpillées autour de moi, et le fait est que même hors de l’urgence, même dans la plus profonde évidence de la situation je n’arrive pas à allumer le briquet. Les dents butent, la flamme sèche. Ces séries d’archives font partie de ce lot. Les archives et trois clichés séparés, seuls, impossibles à brûler eux aussi. Sur le premier une épaule, contre-jour, précisément devant la fenêtre, celle qui me sert pour surveiller : l’ironie ça s’appelle. Sur la deuxième ton visage, gros plan, dormir ou faire semblant. Sur la troisième silhouette, floue noir sur noir, en bas de la ruelle qui descend, celle qui ceinture l’immeuble, celle par où les flics déferleront, et de dos et brouillé. Je n’ai inscrit aucune date sur aucun verso de ces photos. Je n’ai pas besoin d’avoir le contexte pour savoir, pour reconstruire, pour illustrer, avant, après, les souvenirs accrochés. Sur la dernière tu étais comme déjà disparu, absent, fuyant, avant même le jour J, c’est ce que j’appelle la prescience de la photographie et il faut croire que ça marche, et il faut croire qu’elle s’est réalisée.

Et maintenant quoi ? J’ai déjà quitté mon poste. Mon arme posée par terre, sous la fenêtre, et ma messagerie vibre : je refuse d’écouter tous ces messages. De rappeler le cabinet du psy. De revenir sur le mot : « fou », celui lâché déjà. Je ne quitterai pas ma chambre noire avant d’avoir réussi à les brûler, ces souvenirs, photos. Et à partir de ce moment là, une fois les évidences bouffées, plus de preuves, plus d’indices, simplement ta parole contre la mienne, et ce sera à mon tour de te faire passer pour fou, et tu verras comme j’irai, car je n’aurai pas le choix.



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