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fuir, là-bas fuir, par François Bon

4 mars 2011, par Invité, dans Invités |
Tags : François Bon - Fuite - Vases communicants

Tu réponds à la tentation de fuir. Tu connais de si longtemps la tentation de fuir. Qui ne vit pas avec la tentation de fuir. Étais entré dans ta pièce un qui l’avait nommée : il était là, toi tu étais accroupi par terre, à écrire à ta machine branchée sur le réseau, comme d’habitude tu fais, ta paillasse auprès par terre aussi, et la porte là-bas au fond – voilà qu’il était là, il était debout devant toi et avait dit : « Tentation de fuir, la tentation de fuir », évidemment tu avais pensé, évidemment une notation juste mais le type était déjà reparti, toi à nouveau devant ta machine mais plus du tout sûr que ce soit par là. Tentation de fuir : l’écran sans doute, ou la lucarne là-haut, la vitre dépolie et de l’autre côté parfois selon le soleil deviner la présence d’un arbre, ou selon vent et heure la rumeur indéfinie de la ville, sirène ou engin de chantier, pression sourde. Ou la porte : puisque ce type était entré, puisque toi tu étais là mais que donc il y avait une porte et de l’autre côté possibilité libre de circuler, peut-être toi aussi d’aller vers le couloir (tu connaissais ce couloir), entrer dans d’autres cellules et dire à ceux qui s’y activaient derrière leur écran : « Tentation de fuir, la tentation de fuir ». Mais c’était si pareil dans les rêves : dans le rêve aussi tu étais dans cette pièce nue, avec paillasse et écran, dans le rêve aussi il y avait la ville profuse au loin dans sa rumeur sourde, dans le rêve aussi parfois tu allais dans le couloir et poussais les portes, une fois même c’est toi que tu avais trouvé, situation de double parfaite et tout aussi parfaitement menaçante, c’était perceptible dans le regard que vous aviez échangé, « tentation de fuir », cette fois tu n’avais même pas prononcé ce que tu devais dire, tu avais reculé sans le quitter des yeux, étais vite rentré ici. Il ne te ressemblait pas, celui qui tout à l’heure était venu, bien plus jeune et – il te semblait – plus dur, bien plus dur. Ceux d’aujourd’hui ont une dureté que nous n’avons pas, pensais-tu. Nous avons trop composé avec ce vieux monde d’où nous venons, pensais-tu. Donc il faudrait fuir. Tu es assis par terre dans la cellule grise, la couchette par terre aussi, et l’écran que tu manipules. Où est le dehors, tu penses, et tentes de le représenter, où le passage qui mène vers dehors. Et tu fais la liste de tes tentatives, des autres pièces où tu as pu t’installer, des autres couloirs, de l’autre côté d’autres cours, et le même ciel gris ou son absence. « Il n’y a pas de dehors », tu te souviens d’une conversation, une fois, avec un de ces types qui parfois – comme d’ailleurs toi-même parfois –, entrent dans votre pièce, et puis repartent. On s’incruste dans l’instant. On se concentre sur un problème complexe. On essaye de dénouer le temps, ces étapes du passé, et comment on en était venu là. On est en paix, on peut être en paix avec sa propre inquiétude. Parfois, tu envoies des messages. Parfois, ils te reviennent. Du mot « fuir » aussi on avait échangé : dans le 9ème alinéa de la définition de fuir par Littré tu avais trouvé « Terme de peinture. Il se dit des parties du tableau qui paraissent s’enfoncer dans le lointain. Ce fond fuit très bien. Terme de marine. La côte fuit dans telle aire de vent. » Mais là tout de suite, des années après, est-ce que ça avait de l’importance, tu pensais, est-ce que ça comptait ce genre d’explication, est-ce que ce n’était pas cela aussi qu’il te fallait fuir, que tu avais fui ? Demain tu changerais de pièce, tu te disais, tu irais dans l’autre cour, et puis plus loin.

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Tiers Livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

Il se trouve que je réponds à la tentation de fuir. J’y réponds en permanence, ici et ailleurs. Grand plaisir, donc, d’accueillir ici ce texte de François Bon pendant que lui me reçoit, ailleurs, pour un texte issu d’avant, préparé pour après. Ce n’est pas aussi compliqué que ça en a l’air.

Très content d’avoir été sollicité par François pour cet échange, d’abord parce que Tierslivre est un espace de lecture quotidienne, que je fréquente depuis longtemps, à l’origine pour moi c’était à l’occasion d’un colloque. Ensuite parce que ce texte issu du verbe fuir fait directement écho à des angoisses, des masques, des traits de caractères qui forment mon écriture et que j’orchestre ici, sur ce site biscornu. Enfin parce que cet autre texte mis en ligne sur le Tierslivre demandait à mordre depuis plusieurs mois maintenant, début sans doute d’une série que j’aimerais poursuivre, toujours chez les autres, à suivre alors sans doute lors de prochains vases communicants.

Voilà la liste complète des vases communicants pour mars 2011 :


- Candice Nguyen et Christine Jeanney
- Sam Dixneuf et Stéphane Bataillon
- Juliette Mezenc et Christophe Grossi
- François Bon et Guillaume Vissac
- Michel Brosseau et Jean-Marc Undriener
- Estelle Javid-Ogier et Jean Prod’hom
- Anna Vittet et Joachim Séné
- Cécile Portier et Christophe Sanchez
- Clara Lamireau et Urbain trop urbain
- Anita Navarette-Barbel et Arnaud Maïsetti
- Morgan Riet et Murièle Modély
- Nolwen Euzen et Benoit Vincent
- Maryse Hache et Michèle Dujardin
- Elise et Piero Cohen-Hadria
- Anne Savelli et Franck Queyraud
- Dominique Hasselmann et Dominique Autrou
- Marlène Tissot et Vincent Motard-Avargues
- Kouki Rossi et Brigitte Célérier



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