Fichaises


par Christine Jeanney

Fichaise (subst. fém.) : chose sans importance. Vraiment ?

J’ai quelques rituels le matin. L’un de ceux-là : lire en déjeunant l’Autofictif du jour, mais je crois que nous sommes nombreux dans ce cas. Un autre, glisser vers le Journal du rat de Christine Jeanney, fidèle au poste aussi tous les matins. Les Fichaises ont été mises en ligne selon le même rythme : une par jour, pendant 71 jours, mais j’ai loupé ces publications en direct, relayées par Twitter ou signalées par la mise à jour du flux dans Netvibes. Voilà pourquoi je suis passé directement par l’étape dense : celle de la lecture du texte dans sa version Publie.net disponible depuis quelques semaines.

Très jeune, il avait eu envie d’écrire. Il lui
semblait qu’un titre, un bon titre pouvait contenir l’essentiel et c’était assez. Une liste de titres seulement dans un carnet.

Plus tard les premières phrases. Elles devaient
être larges, enveloppantes, mystérieuses, directes et indécises, un carnet rempli d’incipits. En vieillissant, une terrible envie de conclure. Le dernier mot, son importance, le point final et
cette dernière syllabe avant silence, des fins les
unes derrière les autres dans un carnet. Et puis
les digressions, bien sûr qu’il en avait écrit des
tonnes, plusieurs carnets.
Finalement il avait dispersé ses livres, mais les
avait écrit tous à la fois et en même temps.

Fichaise 71, Sommaire

On le sait, la littérature numérique se prête tout particulièrement au jeu des formes courtes. Ici les Fichaises pourraient être définies comme des micro-fictions, des rêves, des minusculités, peu importe le mot. Sur le PDF, la plupart de ces petites choses ne dépasse pas une page. Pourtant, un réseau se tisse. Ma lecture, dense donc, a construit d’elle-même une sorte de colonne vertébrale, une carte routière pour mieux se repérer, s’orienter, se mouvoir autour de ces 71 marches. À chaque fichaise mettant en scène le corps, j’ai fait semblant de corner la page, l’en haut à droite de l’écran, tout simplement pour baliser.

Elle s’échappa de lui, un jour. Effrayée, spongieuse, il la vit filer derrière la porte du sous-
sol. Un animal en fuite, pensa-t-il, avant de
réaliser qu’il se tassait, doucement, depuis la
tête jusqu’aux hanches.

Son échine, incapable de se courber maintenant, ondulait dans le vide. Glissade vaine, accordéon sans force, un chapelet de cavités inutiles. Il se souvint d’une baleine de parapluie
qu’il avait dû jeter la veille (quel gâchis, murmura-t-il).

Il l’appelait, petit, petit. Elle se recroquevillait
davantage, détournant sa tête inexistante, fermant ses yeux fictifs aussi fort que possible
dans un rictus qu’il ressentait à défaut de voir.
Résigné, il n’insista plus, mais elle frissonnait
chaque fois qu’il approchait la porte.

Fichaise 3, La colonne vertébrale

D’abord le corps est autre, il se poursuit, s’attrape, s’échappe et disparaît progressivement au dedans de lui-même. On ne le sait pas encore, mais il se trouve que c’est récurrent.

Elle rongeait son index au moindre désagrément.
Très vite, elle n’eut plus assez d’ongle, ni de
peau, ni d’os, et elle dû se résoudre à entamer
sa paume, puis son bras (contrariée par la disparition d’une main cependant bien utile lors-
qu’il lui fallait taper du poing sur la table parce
qu’envahie d’un agacement légitime).

L’autre bras y passa, puis la jambe gauche, ce
qui l’immobilisa tout à fait. Figée dans une
mauvaise humeur constante qui paralysait ses
déplacements, elle n’entendit pas son thérapeute lui proposer une cure de relaxation tant
elle se rognait l’oreille avec rage.

Fichaise 8, Crispation

Puis c’est de notre propre corps qu’il s’agit, qu’on avale également, et l’image qui accompagne le texte est flagrante et joue à devenir le miroir de ces quelques dizaine de mots.

« Marre, marre, marre. Cisailles, cut, cut, une
brochure à tailler, et contourne et évide, et je
souffle sur les rognures, qu’elles dégagent, papiers, hargne, sueur, fini les un, les le, hop,
marre, marre du masculin, plus un seul un,
merde. Merde ?... la merde, féminin, je garde,
bof, mot, un mot, taille.

Oh, lui. Sa rose, ses planètes, ça passe mais le
reste à la baille, apprivoise le renard au couteau, cut cut, et marmot, cut, dessine-moi du
cut cut ! hop. Volume suivant : dictionnaire,
rien que le nom m’amuse, la couverture à
coups de cutter, attends la suite, arriver aux
noms propres pour la tuerie, confettis de gens,
de Jean, de plein, l’hécatombe, la place que ça
va faire, cut, cut- !- »

Elle s’est regardée dans la glace, vu sa figure
avec son nez. Possible qu’elle ait levé le bras.
Ah, le bras.

Fichaise 32, Genre

Ensuite le corps des mots, directement, dont on extrait le genre et qu’on charcute sans concession jusqu’à ce que tombe sentence finale, celle d’amputer le mot comme on ampute le membre.

Il prenait une douche et il fondait. D’abord la
main gauche, celle qui ne tenait pas le pommeau, et l’avant-bras. Ça s’en allait en gouttes
orange très propres, trois tours au fond du bac
avant de sombrer dans la bonde, trois tours en
sens inverse des aiguilles d’une montre, force
de Coriolis.

Ses pieds disparaissaient par le bout, délicieusement, les deux en même temps, orteils en
pétales détachés, je t’aime, un peu, beaucoup,
mais curieusement pas les talons (rassurant
cette taille qui ne faiblissait pas).
Aucune douleur, juste rester attentif, et sur-
tout éviter de se mouiller la tête sous peine de
ne plus voir. Se tenir prêt à refermer le robinet, et il savait le faire. D’un geste vif, il esquivait la fonte avant séchage, dans l’attente résignée de sa reconstruction apparente.

Fichaise 39, Jet

Comme on le coupe, comme on l’avale, comme on le broie on laisse aussi le corps se fondre, dans de l’eau c’est plus pratique, mais c’est encore cette disparition progressive que le texte articule. Et rappelez-vous qu’avant Fichaises, déjà chez Publie.net, déjà Christine Jeanney, on vous parlait d’un texte appelé Signes cliniques et mentionné ici et , et ces rêves, ces bribes, ces textes n’en seraient-ils pas l’écho direct, comme un symptôme d’avant, un signe, un poids, une récurrence issue de là ?

Elle avait une marque sur son corps, un trait.
Pas un tatouage, pas un grain de beauté, pas
une brûlure, ni une cicatrice. Et ça ne partait
pas, ni en frottant ni en savonnant.

Ça se déplaçait quelquefois. Le trait glissait sur
son coude sur son flanc, il fallait qu’elle le
cherche longtemps, caché sous le mollet ou,
avec jeu de miroirs orientés, le débusquer collé
sur l’omoplate, au creux de l’aisselle.

Un trait inamovible voyageur, ni gommé ni
nommé, qu’elle était inquiète de voir mais
soulagée. Elle s’endormait en pensant que si
son trait disparaissait, elle s’effacerait aussi.

Fichaise 52, Rature

Et lorsque le corps se mélange à l’encre (ou l’inverse), c’est encore le corps qui se retrouve à rechercher sa propre queue, à poursuivre, toucher puis mordre l’un de ses membres pour l’effacer avant que lui ne disparaisse. Mais quelle que soit l’issue de cette poursuite le corps semble voué à finir délavé, aspiré quelque part par le siphon d’une douche, broyé par quelques langues économes ou bien soufflé par quelques courants d’airs encore en marche.

Il se frotte les joues et c’est tout son visage
qu’il déforme, sa peau molle lui fait des pommettes supplémentaires, des bajoues, son vi-
sage malaxé qu’il pourrait tordre et il ferait
couler des gouttes, front et menton torsadés,
ensuite claqués dans l’air pour étaler et puis
réajustés à la va vite, à peu près là, à peu près
là, l’idée qu’on se fait d’un visage ou pas loin.
Mais il décide de l’arrondir au maximum, une
boule, son visage boule parfaite, la sphère des
manuels de mathématique section géométrie.
Se place les mains autour du cou et le serre, le
lisse, lisse, la gestuelle du potier sur son tour
quand il affine la terre humide en cône. Sa tête
maintenant repose en équilibre sur le sommet
du cou, instable, elle balle, risquerait de tomber, tangue bizarrement.
Trois doigts dans le front qu’il enfonce, plaque
la paume, saisit sa tête, la lance comme une
boule de bowling. Voir où ça mène.

Fichaise 55, Projetée

Voir où ça mène. Je ne sais pas trop. J’en viens moi-même à me mordre la queue car la piste du corps dans les Fichaises, on peut le dire, tourbillonne. C’est comme se réveiller d’un rêve déjà bouffé puis digéré par l’éponge du cerveau et puis se demander tout haut, la gueule un peu de travers : est-ce qu’on est bien maintenant et est-ce qu’on est soi-même ?

Fichaises peut se lire dans la durée, ou pas, dans l’ordre ou dans le désordre, sur grand écran ou dans la poche, dans la paume de la main, sur écran timbre-poste. Sont proposées ici sept de ces « choses sans importance », en restent donc 64 que je n’ai pas effleuré avec mes propres mots. La piste du corps que j’ai suivie (et où je me suis perdu) n’en est qu’une parmi tant d’autres. Toutes les autres sont également ouvertes à méticuleuse exploration.

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1 révision

Fichaises, version 2 (8 mars 2014)

Christine Jeanney , Fichaises
par Christine Jeanney

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