Des cravates #10


Cette fois ce n’est ni un appel d’SFR, ni une voix venue d’ailleurs voulant vraiment me refourguer un scooter dont je n’ai pas l’utilité, mais une femme qui m’explique que j’aurais postulé à une espèce d’offre d’emploi, que pour cette offre j’aurais envoyé une espèce de CV et que dans cette espèce de CV il serait écrit que je suis quelqu’un de fiable et puis un employé hors pair, et lorsque je demande d’une voix éteinte mais audible putain mais qui peut bien m’appeler comme ça en plein milieu de la nuit ?, elle me répond, monsieur, qu’il est quinze heures. Je colle un oeil sur le réveil pour vérifier. Je dis je vois. Je lui explique que j’étais comment dirais-je en train de dormir, que ça ne change rien au fait que je suis un employé hors pair et un mec fiable en général. Elle me dit qu’elle voit le genre, et moi répondre : est-ce que c’est un sarcasme ? Est-ce que vous êtes en train de me juger ? Est-ce que vous vous croyez mieux que moi parce qu’il est 15h et que vous travaillez alors que moi je dors ? Ses réponses, dans le désordre, en admettant bien sûr qu’elle parvienne à les articuler distinctement et que je ne les rêve pas, sont non, peut-être, et non. Je lui explique que je ne suis pas le genre de mec au chômage à rester traîner en caleçon et à dormir encore à trois heures de l’après-midi. Je lui dis qu’après m’être levé ce matin et avoir pris une douche, j’ai fait l’effort de m’habiller correctement avant de me recoucher. Je lui dis aussi qu’il faut « mettre les choses au point » et que si je dors c’est que j’ai une perceuse électrique qui me dévore la tête, que la douleur est telle qu’il vaut mieux rester inconscient le temps que la douleur s’épuise. À la question combien de temps encore comptez-vous encore dormir ?, je réponds : toute la vie s’il le faut. Elle veut savoir si nous pouvons maintenant parler de cette offre d’emploi à laquelle j’ai postulé et pour laquelle je n’ai visiblement aucun souvenir ? Une minute, je lui fais. À chaque quinte de toux, j’ai l’impression que mes côtes craquent, on m’aurait marché dessus la veille. Elle veut savoir si c’est vrai. Je lui dis vrai ou pas, toutes mes côtes s’en souviennent. Elle me dit monsieur, êtes-vous malade ?, et c’est idiot, je sais, mais j’apprécie sincèrement qu’elle ait jugé utile de faire même à l’oral l’inversion du sujet pour formuler sa question. C’est juste une histoire d’écran, voilà ma réponse. Sans attendre ses mots je m’explique : nous vivons dans un monde mondial mondialisé, mademoiselle. Il y a des écrans partout. Sous nos doigts, dans nos poches, dans chaque pièces de nos pauvres appartements, dans les wagons qui nous portent, dans les gares qu’on traverse, sur la tôle de tous les bus qui nous frôlent et même dans tous les chiottes où l’on chie. La voilà la cause numéro un de mes migraines chroniques. Voilà aussi pourquoi je dors : parce que dorénavant je ne sais plus rien faire qui ne soit pas directement lié à ou tourné vers l’écran. Il y a quelques années, dans ce genre de situation, j’aurais simplement pris un livre ou une BD, j’aurais passé des heures dedans, mais à présent tout est numérisé et toute ma bibliothèque se résume à un mot : iPad. Même la toute dernière adaptation en date du manga culte Akira, diffusée depuis quelques jours dans le monde doit être vue par le biais d’un écran. Elle me coupe pour me dire que cette version d’Akira dont je parle n’en est pas une et s’appelle simplement l’actualité ; j’ai envie de dire peu importe. Il se trouve que j’ai dû transférer plus de deux mille pages numériques d’Infinite Jest dans une version qui en compte presque trois milles afin qu’elle soit lisible sur un écran e-ink, seul écran que je peux regarder sans avoir envie de m’arracher tous mes yeux d’un seul coup. Mais je dis tout ça va passer. Ça passe toujours. Et le jour où ça ne passera pas, je n’aurais qu’à jeter un oeil à ce fichier nommé Journal des activités migraineuses, échantillonnages de la douleur & tentatives de géolocalisation des crises que je tiens depuis des années pour vérifier si, oui ou non, les symptômes retranscrits et mis à jour correspondent au diagnostique d’une tumeur au cerveau. Mais je lui dis j’en doute, car la douleur voyage, ce qui est plutôt bon signe car une tumeur s’accroche. Oui, je me suis renseigné sur la question. Elle voudrait, si ça ne me dérange pas trop, en revenir à cette offre d’emploi pour laquelle... Je lui dis qu’est-ce que vous voulez savoir ? D’abord, savoir si nous pouvons poursuivre cette conversation en anglais, car le poste exige une excellente maîtrise de la langue, et je lui réponds sure, pour qu’elle comprenne de suite que j’y suis déjà. Ce que je lui raconte ensuite, et bien, c’est que my stomac feels small, there’s a taste in my mouth and it’s no taste at all, and it could have been me, oh yeah it could have been me, why didn’t I say, why didn’t I say no, no, no. Au troisième no elle me coupe : s’agit-il d’une chanson ? Est-ce qu’elle voudrait entendre le refrain ? Je lui dis que la version de 1997 au Madison Square Garden de New York en duo avec Lou Reed est particulièrement savoureuse. Je lui demande si elle veut qu’on discute d’autre chose, elle me répond que ça devrait aller. C’était quoi le job au fait ? Je ne sais pas. Au lieu de lui poser la question lorsque la question s’est formée dans ma tête, je lui ai dit que ma paupière clignotait. Je lui ai dit : littéralement elle clignote. Elle est fermée mais elle clignote, comme si j’avais dans la tête un girophare allumé en permanence, sans la sirène. Je n’ai pas écouté ses derniers mots à elle car j’étais focalisé sur l’articulation des miens. Il est possible que cette dernière phrase je l’ai prononcée, sans savoir, dans le vide abyssal de la tonalité. Dans Akira, il y a un personnage, Tetsuo, qui n’a rien demandé à personne, et qui se retrouve soudain avec des migraines insupportables et des pouvoirs psychiques. Pour dompter la douleur, il doit s’envoyer des quantités de drogues astronomiques. Parfois, il utilise ses pouvoirs pour faire exploser, à distance, la tête des gens. Mais est-ce que ça fonctionnerait aussi avec sa propre tête ? Voilà le genre de question que je me pose.

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