Ailleurs #4


Le slogan de l’actuelle campagne d’affichage de l’Armée de Terre est « devenez vous-même », ce qui n’est pas sans rappeler celui de Nike, il y a quelques temps, « I am what I am », et sur l’affiche, la gueule d’un mec (car ce doit être un mec), l’intérieur du visage photoshopé à mort pour que sa peau soit remplacée par des motifs de camouflage du genre vert, brun, kaki, et l’oeil à peine reconnaissable dans le fond du décor. Ailleurs aussi trouver ce genre d’affiches, ailleurs aussi les avaler car elles sont nôtres et se demander au fond en quoi on diffère d’eux. Devenir ce « nous-même », voilà une belle promesse. La transparence, une belle (je crois) réalité. Plus loin, une fois gagnée la ville d’après, sur la côte, toujours elle, trouver aussi ces corps lascifs, des jambes plus longues que l’oeil puisse voir, et à la place d’une tête un genre de composition, disons, florale, et la voilà qui m’attrape l’oeil à son tour et me fixe, oui mais voilà comment savoir qui fixe quoi ?

I helped Mario on with his police lock’s vest and affixed the Velcro nice and tight. Mario’s chest is so fragile-feeling that I could feel his heartbeat’s tremble through the vest and sweatshirt.

David Foster Wallace, Infinite Jest

Avant d’y voir des corps factices venus nous remplacer nous avons fait détour pour traverser Balbec. Je voulais voir, aussi, le grand hôtel, la plage, la mer devant glaciale, et les jumelles vissées au mur, avant la plage, qui sont censées montrer d’autres rivages mais dont les verres sont verrouillées. Et si j’avais daigné payer les euros tels qu’ils m’étaient requis, est-ce que j’aurais vu Proust, son image, sa silhouette, onduler quelque part, à l’autre bout de ma vue ? « En ville », dans Balbec, avoir croisé combien d’ardoises qui proposaient des « Déjeuners de Proust », mais jamais de vitrines avec à l’intérieur de véritables livres, comment expliquer ça ?

Quoique j’écrive, on ne m’accusera jamais d’homosexualité.

(...)

Il tue sa mère avec les aiguilles à tricoter.

(...)

J’ai la ville dans ma main, sans que personne ne le sache.

Pierre Guyotat, Carnets de bord Volume 1, Editions Lignes manifestes, P.161 & 163.

Oui, nous avons visité la ville, l’autre, celle après Balbec, avant de l’avoir traversée, et ce que nous avons trouvé s’appellerait dans n’importe quelle autre ville une ville fantôme, je crois, avec le long des rues, plus loin vue sur la mer, des maisons verrouillées aux volets quasi crépis aussi avec les murs, qui sait jamais ouverts, et peu de corps à l’envers de nos corps, et aucune ombre pour mélanger nos ombres, simplement quelques pieds lâchés sur la plage, mais comment savoir s’il ne s’agissait pas plutôt d’empreintes de pieds, pas plus, sans aucune chair, sans aucun os, vissé à l’intérieur pour provoquer l’impact ? Je ne sais rien, simplement je constate. Le seul corps que j’ai vu n’avait pas d’yeux pour moi et souhaitait tout simplement prendre en photo le temps, celui qui détériore les façades des maisons : un photographe fantôme dans cette douce ville idem. Toujours en front de mer, j’ai pris photo de H., se tenant droit debout, à ses côtés un nom et quelques lettres fixes, cette photo là, pendant que je pressais mon doigt sur le tactile de poche censé capturer tout, je me disais bien que c’était elle, la passerelle vers le passé capable de nous porter quelques années derrière, bien en amont de nous, et que si une telle passerelle s’ouvrait, alors, peut-être, quelques corps étrangers pourrait tendre leurs mains pour nous porter ailleurs, littéralement ailleurs, le Docteur si ça se trouve, ou un vaisseau fantôme, mais tout ce qu’a creusé mon doigt sur cet écran, ce n’est qu’une ombre morte et l’ombre d’une passerelle, nous sommes restés, bien sûr, vissés sur nos chevilles, sur nos vertèbres, sur nos paupières ; avant que l’ombre prenne nous sommes tous repartis.

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