Œ



  • 110420

    11 mai 2020

    Rêvé de Cavani et du RER A. Deux choses qui n’ont plus aucun sens depuis des semaines. Les deux existent encore, et font probablement ce qu’ils sont censés faire de leur côté (garder sa forme physique, suivre un programme d’entraînement adapté, boire du maté ; transporter d’un point à un autre des voyageurs X ou Y qui sont forcés, eux, de se rendre sur leur lieu de travail, si lieu de travail il y a encore) sans plus aucune application dans ma vie. C’est à se demander ce que deviennent les stars du foot. Sans foot pour les nourrir, sont-ils encore des stars ? J’oublie quant à moi des choses non essentielles : que le mot nid ne s’écrit pas comme riz), comment s’appelle ce jeu qui consiste à deviner le nom de la personne ou du personnage qu’on a écrit pour toi sur ton front (ou sur un post-it). Cherchant ça dans Google je tape jeu deviner qui tuer pour qui tu es. Malaise. Voilà donc ce qui restera de moi. En plus, j’ai pas trouvé. Et je ne trouve pas non plus le nom de Sid Vicious (sauf que là oui). Je suis en vacances pour une semaine, ce qui est étrange puisque je ne quitterai pas cet appartement ; finir mon site, me dis-je. Sauf qu’à la première occasion je ne fais pas ça, je commence un roman de confinement que j’appellerai Œ bien moisi, je trouve. Je suis donc irrécupérable.

  • 240420

    24 mai 2020

    On gagnerait à scrupuleusement noter les premières pensées qui nous viennent au réveil, et en tirer des enseignements pour la journée qui s’annonce. Ce matin : fous-moi la paix, monde des vivants. Leopardi : Les illusions ne peuvent être condamnées, dédaignées et traquées que par ceux qui rêvent et croient que ce monde est, ou peut être, vraiment quelque chose, quelque chose de beau 1. Je ne me fais pas d’illusions. Sur rien. Ni sur l’issue de la crise, ni sur l’invention d’un vaccin exploité par l’industrie pharmaceutique comme produit, ni sur le plan à l’œuvre pour rouvrir des écoles Potemkine et faire ainsi semblant que les dires d’un président dix jours plus tôt sont paroles d’évangile. C’est plus simple, et plus sain, comme ça. Je ne me fais pas non plus d’illusions sur ce que j’écris, quand j’écris (Œ, VV). La plupart du temps, j’écris sans mouvement. S’il n’y a pas de mouvement, il n’y a pas d’amplitude. S’il n’y a pas d’amplitude, il n’y a pas de courant qui te porte. Tu n’avances pas quand tu lis et, la plupart du temps, tu cesses de. Paradoxalement ou pas, j’arrive à créer du mouvement sur de très petits espaces (plus j’écris dans de petits périmètres, plus j’y mets de profondeur de champ, d’épaisseur de background ; plus j’écris long, plus je m’attarde sur le microcosme, et plus c’est clinique), mais pas à le maintenir en vie assez longtemps pour en faire un récit cadencé. Tout le contraire de ces mêmes récits quand ils sont vivants dans ma tête avant que d’être fixés dans l’écriture mortifère que je m’applique à produire pour me conformer aux ciments des normes. Pensant tout cela, je me dis : tu ferais mieux d’utiliser ton temps à trouver un écrin (dans l’écran) à « Bara no hanayome », qui lui existe déjà, et le mettre en ligne plutôt que de chercher à réécrire en moins volatile ce que tu as déjà écrit en ultra condensé là-dedans. Ou tu ferais mieux de regarder dans un épisode de The Twillight Zone comment la bascule fantastique peut, ou pas, s’opérer. Bascule, transition. Transition, oui. Voilà ce qui me manque dans ce que j’ai commencé à essayer de faire, mais que j’échoue à réaliser. J’arrive à créer un background, mais je ne sais pas faire l’articulation entre ce passé narratif et le présent du récit. C’est qu’en réalité mon désir de transition est double : celle de l’intrigue racontée, d’abord, et celle qui consiste à passer du général au particulier. Pour ce faire, il me suffirait de corseter les deux. Chez Nathalie Sarraute, Le planétarium :

    Il n’y a de fusion complète avec personne, ce sont des histoires qu’on raconte dans les romans — chacun sait que l’intimité la plus grande est traversée à tout instant par ces éclairs silencieux de froide lucidité, d’isolement... (...) il suffit de s’écarter de soi-même et de se voir comme les autres vous voient, et aussitôt cela crève les yeux...
  • 300420

    30 mai 2020

    Comment ne pas faire n’importe quoi avec un masque ? Le regarder dans son emballage sous plastique (made in Italy). Le poser sur l’étagère de la salle de bain en attendant d’en avoir besoin. Tâcher de ne pas en avoir besoin. Ne pas sortir donc. Ne rien faire en définitive. Se rasseoir si on était debout, se recoucher si on était assis. Dormir mille ans peut-être. Se réveiller dans une autre ère humaine (ou post-humaine). Entre-temps, faire des rêves. Mille ans après, constater soit que la situation ne nécessite plus de masque, soit que ledit masque est périssable (et périmé). Sortir dans la rue donc. Faire l’expérience du réel 2, et à chaque fois qu’on croise quelqu’un lui dire : de toute façon, ces masques ne servent pas à se protéger soi, ils servent à protéger autrui de nous. Il y a fort à parier que, d’ici-là, ma langue française sera devenue incompréhensible aux autochtones du futur. Ne pas s’en faire. Le présent est déjà suffisamment compliqué comme ça. Des éditeurs qui publient trop disent dans la presse qu’ils publieront peu. Des clubs de foot bien classés demandent à ce que le dernier classement connu soit homologué quant à l’arrêt définitif de la Ligue 1. Des clubs de foot mal classés demandent quant à eux le contraire, c’est-à-dire des playoffs pour pouvoir se refaire. Des citoyens ne se déplaçant pas en voiture demandent l’interdiction des voitures en ville. Nous nous sommes donc trompés : le présent n’est pas compliqué, il est sans surprise et néanmoins décevant (une performance en soi). Mais ça ne sert à rien de s’énerver. C’est vain. Je m’énerve malgré tout. Je ne devrais pas. Je le sais. Le sachant, cela m’énerve plus encore, de m’énerver pour des choses qui n’en valent pas la peine, tout en le sachant. Je le sais bien. Et je sais que je le sais. Je devrais m’attendre à ce que tout foire, et à ce que tout plante, et à ce que tout rabougrisse. Par exemple : quoi que j’écrive je n’ai pas envie d’écrire ce que j’écris. J’ai envie d’écrire ce que je n’écris pas, ou plus, ou pas encore. Je devrais donc me dépêcher de terminer ce que je n’ai pas envie d’écrire, mais que je tiens pour mon écriture présente, afin de me précipiter vers un futur plus désirable et me mettre à écrire ce que je veux réellement écrire. Quand j’aurais commencé à l’écrire, je réaliserais combien cette chose que je croyais vouloir écrire, je n’ai pas plus de désir de la poursuivre que le projet précédent, que je me suis pourtant forcé à terminer bien vite (ou que j’ai interrompu), et bien mal, pour pouvoir la commencer à la base. Et tout est comme ça. Ce n’est donc pas énervant. C’est juste la base.

  • 010520

    1er juin 2020

    Faudrait idéalement multiplier le nombre de repas par deux. De plus petits repas, mais plus souvent. Manger quoi ? Des iframes : voilà ce qu’il faudrait que je fasse. Trois heures dessus pour un résultat pauvre, mais carré. Dans mes rêves on m’offre : ni des fleurs ni des bonbons mais du café et des médicaments. C’est faux, on m’offre aussi des bonbons. Je décline à cause du sucre (j’ai des rêves tristes ; même les rêves m’ont lâché). Après moins de 50 fragments d’un truc que j’écris censé en compter 100 (pourquoi d’ailleurs ?) je réalise que ce truc que j’écris n’a pas besoin d’être écrit. Ce n’est pas grave du tout. Il faudrait pourtant clore. Ne serait-ce que pour me permettre de comprendre où je voulais en venir. En fait, non. Après deux ou trois jours de mousson, amorçons une remontée brutale de la pression atmosphérique (de 1004 à 1016mbar en un peu plus d’une journée). Prudence donc, d’autant qu’on est dans le giron des dix.


  • ↑ 1 Traduction Bertrand Schefer, Allia. La suite : Immense illusion : ainsi, le demi-philosophe combat les illusions précisément parce qu’il a des illusions, le vrai philosophe les aime et les défend parce qu’il n’en a pas ; combatre les illusions en général est le signe le plus certain d’un savoir très imparfait et très insuffisant, et d’une évidente illusion. (16 septembre 1821).

    ↑ 2 I’m trying to be real but it costs too much (Ocean Vuong).