Neil Jomunsi



  • 081213

    15 décembre 2013

    Tu as pris le train en route la semaine dernière mais tu reçois avec plaisir la dernière livraison du roman-mail Nemopolis, par Neil Jomunsi. C’est une forme qui te séduis réellement, et un mode d’utilisation de la newsletter intéressant, puisque chaque mail hebdomadaire, en plus de contenir le chapitre du roman en cours, présente également l’avancement et l’actualité de ses autres réflexions et projets (Bradbury notamment).

    Des cris retentirent derrière lui. Il pivota la tête. Les inconnus s’étaient lancés à sa poursuite et paraissaient flotter dans l’air, comme s’ils se propulsaient à une vitesse folle.

    — C’est… pas… vrai… ahana-t-il.

    Une douleur fulgurante explosa dans son mollet. Le fugitif s’effondra et roula dans la pelouse avant de s’immobiliser dans une plainte. Un goût de terre se mêla sur sa langue à celui de son sang.

    — Celui-là était trop fastoche, crissa une voix dans son dos.

    La vue brouillée par le choc, Simon aperçut l’un de ses poursuivants ramasser la barre à mine qu’il lui avait jetée dans les jambes. Ces types ne portaient pas de masque. Ces visages d’animaux qui brillaient d’un éclat morne étaient les leurs.

    — À toi l’honneur, dit l’un.

    L’apparition brandit sa matraque au-dessus du bulbe luminescent qui lui servait de crâne et s’apprêtait à l’abattre, lorsque Simon s’écria :

    — Attendez ! Je… Qu’est-ce que vous voulez ? De l’argent ? Je peux vous en donner…

    Les tempes vrillées par la douleur, Simon serra les dents. Ses tortionnaires échangèrent un regard muet.

    — Tais-toi quand je te tue, sale Nemo.

    Neil Jomunsi, Nemolopils, Chapitre #04 : L’éclipse

    Tu changes encore de traitement de texte car tu en as marre de passer systématiquement de Pages (ici) à Word (bureau) sur des textes que tu écris de façon nomade et occasionnelle (donc souvent). L’idéale, ce serait encore de tout écrire en ligne dans une seule et même plateforme (donc Spip) mais ça n’est pas encore possible pour des raisons de tracking paranoïaque (tu sais de quoi tu parles et c’est déjà très bien). Voilà pourquoi tu passes dès aujourd’hui à LibreOffice.

  • 030114

    10 janvier 2014

    Je n’ai plus de voix j’ai de la toux j’ai des vertiges. 17h34 c’est fini. Même si j’ai continué besogneusement à prendre des photos les jours qui ont suivi, j’ai décidé d’arrêter le compteur avant le jour qui m’a sommé de tout éteindre, soit le 29 décembre. Je ne ferai rien des quelques cinq photos qui ont suivi. Elles resteront sur la carte mémoire, resteront hors du site. C’est un membre fantôme ces photos.

    J’ai ouvert le Projet Bradbury. Bien sûr, il y a beaucoup de nouvelles dedans, plusieurs mois ont coulé depuis le premier texte. Le Projet Bradbury, c’est un marathon mené par Neil Jomunsi qui consiste à écrire (publier) chaque semaine une nouvelle, le tout pendant un an, soit cinquante-deux textes. Je lis dans l’ordre. Nouveau message ça ne m’a pas emballé. Beaucoup aimé le deux : ça s’appelle Onkalo. Dans la foulée, j’ai vu le doc Into Eternity, de Michael Madsen, avec d’autant plus d’intérêt (ne pas le regarder avant avoir lu Onkalo). Je pense à Tchernobyl.

  • 300114

    6 février 2014

    The sun was hot. Mondaugen leaked at every orifice ; fell asleep, was jolted awake ; once dreamed gunshots and human screams.

    Thomas Pynchon, V.

    Dans le rêve, le Nobel est défini comme suit : it’s a million dollar prize. Mais c’est aussi une récompense mécanique : de l’encre sous le sol éclose à la surface.

    Peut-être le rêve se termine-t-il un peu abrupt, je ne sais plus, mais à 6h45 la folle du six piétine en haut sur le plafond le sol, tape sous prétexte encore que nous ouvrons, fermons la porte X fois. Je monte sonner, je reste calme comme on me l’a appris dans mon métier alimentaire, je ne l’appelle pas la folle du six, je ne la traite pas comme dans ma tête de saloperie humaine, je me retiens de souhaiter sa mort biologique à voix haute, mais elle me claque la porte au nez malgré tout et me traite de connard.

    Remonte le temps, jour et nuit, du Projet Bradbury (j’arrive jusqu’en novembre). Étonné par la diversité des tons employés, pourtant c’est toujours la même voix, et je ne parle pas de genre, je parle comment dire ça clairement de substance quasiment. Par exemple rien ne relierait autrement des textes comme Onkalo, Antichrist superstar et Page blanche et pourtant ça fonctionne. Ce n’est pas un recueil, c’est une progression, c’est un trajet le long de quelque chose (ce quelque chose n’est pas nommé). D’autant plus intéressant donc de les longer dans l’ordre. Antichrist superstar : surprenant, presque réel, non pas de genre mais d’aucun, assez différent des autres, je ne sais pas. L’ai déjà dit de Jason et Robur, ça m’évoque Twillight Zone. On dirait des nouvelles adaptées à l’écran adaptées pour le livre. Quant à la réplique ci-dessous, on la dirait issue de mon quotidien strict (mais ça n’est pas le cas).

    On tambourina à la porte. L’auteur laissa tomber le téléphone par terre et se précipita pour vérifier les loquets.
    — Partez ! hurla-t-il.
    Pour toute réponse, un coup violent manqua de faire sortir la porte blindée de ses gonds.
    Jarvis recula d’un pas, terrorisé.
    —  Notre service après-vente ne doit pas être sous-estimé, plaisanta Potkine dans le salon.

    Neil Jomunsi, Page blanche

    Main dans la main (Valérie Donzelli). Dans l’idée, pour la védeux de Fuir, d’accorder de la place à l’image, à la capture des choses en train d’être vues.

  • 030214

    10 février 2014

    Le tatoueur, dont la peau ressemblait à l’écorce,
    Parcourut rapidement de ses mains sèches mon torse.
    J’imaginai mon hôte autrefois cartographe
    Des monts comme des corps, de rêves en épitaphes,
     
    Tracer à l’encre bleue les silhouettes graves
    De nos ambitions mortes, de nos amours suaves,
    Et révéler aux yeux du public ébahi
    Ce que chacun de nous cherche à garder enfoui.

    Neil Jomunsi, Alexandria

    Je ne reviens jamais autant en arrière piteusement dans un livre qu’après une précédente lecture lacunaire, inaboutie, défectueuse plusieurs années en amont. V. Perdu dans le chapitre neuf, Mondaugen’s story. Je remonte à la source et relis plusieurs fois les mêmes phrases jusqu’à ce que je comprenne : par exemple que la ferme de Foppl est un fort Bastiani perdu dans le Kalahari. D’autres sont d’autres noms propres : Herero, Hottentot (hier encore le génocide rwandais).

    PascalFibonacci

    Il n’est pas interdit de savoir que l’on écrit sur rien. Pour ça que j’efface tant. Le module révision prend soin des phrases charcutées, c’est pas grave. Il y a quelques mois j’envisageais réutiliser ce truc, Dzoosotoyn Elisen, écrit il y a quelques années pour la fin du monde. Jamais envoyé. Le texte est raté bien sûr. Mais s’en servir comme d’une matière première pour en tirer, chaque semaine, trois ou quatre phrases, pourquoi pas ?

  • 270314

    4 avril 2014

    La prédiction troubla Léandre. La crainte des sabreurs lui paraissait plus pertinente que jamais. Son cœur passait de gauche à droite, sa peur rendit ses songes contagieux et, s’il rêvait qu’une corneille lui avait donné un coup de bec sur une dent parce qu’il avait souri dans son sommeil, tout ceux qu’il touchait au cours de la journée rêvaient qu’une corneille leur donnait un coup de bec sur une dent.

    Milorad Pavić, L’envers du vent (Léandre), Belfond, traduction Madeleine Stevanov, P. 25

    Lire Milorad Pavić, comme lire Pynchon quelque part, ça te décuple, ça te déploie, ça te démultiplie l’âme et tes envies d’écritures parallèles (je ne pourrais pas toutes les assumer ces envies). L’envers du vent est un livre assez court et bifide. Ce n’est (certes) pas Le Dictionnaire Khazar mais c’est quelque chose d’étonnant. On dirait qu’il lui est impossible d’écrire un texte, il serait condamné à en écrire plusieurs en un seul.

    Après avoir écrit dans la marge de mon Transoxiane deux qu’il 1) devait être plus parano dès le chapitre six, j’installe ce truc, Flattr, sur Fuir, séduit et intrigué par le concept et la description qu’en fait Neil Jomunsi sur son site. Mais dans le même temps quasiment (du moins, au cours de la même soirée), je me retrouve à pirater un auteur dont je n’ai jamais entendu parler jusqu’à ce jour, plutôt que de l’acheter carrément, repoussant l’acte d’achat à plus tard si le contenu du livre me plait. J’y trouve une forme non-culpabilisante de partage gratuit et temporaire (ces deux non-évènements ne sont pas reliés).

    Le soir venu, lisant une nouvelle étonnante de Lorrie Moore, How, en parallèle je m’imagine écrivant une nouvelle transparente, qui m’apparaît finalement être une copie exacte de How, de Lorrie Moore.

  • 091014

    31 octobre 2014

    À l’ordinaire, j’arrive tard, vingt ou trente minutes, guère davantage, avant le début officiel de la partie, quand le vestiaire est déjà plein, obligé de serrer les mains de ceux assis sur le banc, en train de se déshabiller, quasiment prêts eux, vérifiant discrètement la composition de l’équipe affichée sur la porte, la présence ou l’absence de ceux avec lesquels on préfère jouer — une question d’humeur, d’accointance —, ceux avec lesquels on a quelque chance de gagner, ceux avec lesquels on est presque certains de perdre, mais qu’on salue malgré tout avec la même bonne humeur, la même égale bonne humeur qui circule toujours dans les vestiaires puisque le sport se doit d’être une parenthèse, un lieu clos, étanche, un aquarium débarrassé de ce qui lui est à priori étranger, sphères privée et publique laissées à la porte, dans l’absolue nécessité d’être concentrés sur l’essentiel, de rendre important ce qui, à la minute, ne l’était pas : la partie. Le jeu devenu non plus le réceptacle de l’insouciance, du divertissement mais son contraire, vers où doivent converger tous les efforts, toute l’attention possibles pour s’y livrer nus et vierges, sans passé, sans attache. Le vestiaire serait le sas indispensable, le lieu de transition par où s’arracher à la vie antérieure (comme si ça n’avait pas déjà commencé) et se dépouiller de son visage social, un endroit dont la fonction ne tient pas seulement au fait de revêtir une tenue adéquate mais à celui de se rendre disponible, à épurer l’esprit et à préparer le corps au rituel qui se déroulera plus tard, à l’extérieur. 

    Jean-Pierre Suaudeau, La partie, Publie.net 

    Nous sommes trois. Investissons un premier étage pour une perquisition. Repartirons deux heures plus tard quelques classeurs de compta sous les deux bras (nous sommes le fisc sans doute).

    Kima, d’une traite à l’oloé. Cette phrase : « Et dire que toutes ces années, on a eu peur des robots… » Prolongé cette histoire de singe-photographe par la suite. Des mots comme Gorilla Art et les animaux non-humains.

    Échange avec le Morse au sujet de la couverture du Transoxiane un. Ça approche.

  • 151214

    1er janvier 2015

    (...) une immensité de piano, immense comme le vaste ciel, dont le son émane de l’amas même de leurs bouches, je l’entendais et je l’entends encore, le son d’un piano encordé de cordes invisibles sortant par rafales non seulement de leurs bouches mais semble-t-il aussi de leurs vagins qui se resserraient et se desserraient, continuellement moites et accordés, de leurs anus et de leurs narines tout aussi continuellement moites, accordés et s’accordant, se resserrant et se desserrant, et même du tréfonds très mutilé de leurs nombrils, un la à 440 Hz jaillissant de leurs ventres par les cicatrices qui déformaient leurs ombilics, d’entre leurs rubis d’ébonite cloutés de béryl et d’escarboucle fendus en deux, ce la un octave plus bas au-dessous du milieu de Tout, le la, la corde la plus haut perchée de « L’Attaque de violoncelle de derrière la douleur », le poème préféré d’Aba, le la que la Reine avait joué un jour tel un torrent dévalant von hinter dem Schmerz (...)

    Joshua Cohen, Le paradis des autres, Nouvel Attila, traduction Annie-France Mistral, P. 63

    Off. Des ouvriers invisibles démontent tige par tige l’échafaudage d’argent qui sévissait depuis des mois derrière l’immeuble. Plus rapide à défaire qu’à monter. Le métal est bruyant et nuisance mais, quelque part, oui, mélodie également.

    Relecture à voix haute du Cahier de désécriture. Nous tentons des choses. Nous réduisons plus que nous ajoutons ; c’est normal :

    Élimination

    D’abord

    De tous les abjectifs

    Les empêcher

    De nuire

    Apprends par hasard le lancement aujourd’hui (je crois que c’est aujourd’hui) du projet Radius, non de l’expérience Radius, dont je crois Neil Jomunsi parlait déjà il y a un an au moins, plus d’un an même. Format intéressant : un livre-web et c’est très clair, très simple. L’abonnement ce n’est pas un abonnement. Tant mieux. Bonne formule. Concept. Plusieurs voix différentes chacune collée sur un personnage propre. Exprès je ne regarde pas quel auteur écrit quel personnage. Je suis un peu perdu peut-être : c’est toujours délicat quand il n’y a pas de vrai sens de lecture imposé (la liberté effraie). Autre curiosité : il semble plus facile de trouver légalement des livres numériques de Carver en mandarin qu’en anglais 2.

  • 210918

    8 novembre 2018

    Voilà un truc étrange : les raisins secs qu’on achète en sachet sont labellisés raisins secs noirs en français mais blue raisins en anglais et blaue Weinbeeren en allemand. Raisins bleus, donc. Et si l’on entre la même expression cette fois en néerlandais on obtient la traduction suivante : ours bleus maigres. Ce ne sera pas le seul dilemme linguistique de ma journée : j’aimerais savoir s’il existe une expression toute faite, en allemand, pour dire appeler (quelqu’un) de sa poche (lorsque le téléphone portable appelle tout seul un contact à cause des frictions de la matière sur l’écran, ou sur les touches). Quelqu’un quelque part devrait pouvoir me renseigner là-dessus 3. Mais ce n’est pas quelque chose que j’aurais pu demander à l’école vétérinaire de Maisons Alfort où il faut revenir pour une autre séance d’injection d’antibiotiques pour Tartelette. D’abord, parce qu’il n’y a pas d’Allemands dans les environs, ensuite car c’est un lieu étrange. Pour rentrer, il faut montrer patte blanche au vigile qui prend note des numéros de carte d’identité de chaque visiteur qui s’y présente. Il veut aussi savoir pourquoi vous êtes là tout en poursuivant une conversation incompréhensible avec son kit main libre. C’est pour un rendez-vous. Une consultation. Pour un animal quoi. Il a répété chacun des mots que je lui avais dits. Aussi, c’est immense. Et il y a deux types de personnes en ce monde : ceux qui suivent les allées dessinées au sol, généralement assez géométriques, et ceux qui coupent. Je suis du genre à suivre le tracé, H. à les couper. Mais comme nous alternons pour ces séances d’injection, il n’y aura pas de conflit. Ils soignent tout un tas d’animaux là-bas. Par exemple, il y a un bâtiment entier pour les chevaux alors on peut en voir promener quelques uns, en rééducation sans doute, toute une partie de leur flanc rasée pour une probable opération. Ça avait l’air d’aller. Ce n’est pas le cas de leur système informatique. Ça ne fait rien. On regarde à la place les posters ventant les mérites de la rééducation pour chiens (on les voit sur les photos l’air un peu circonspect, dans une piscine à faire de l’aquagym, sur un tapis roulant pour exercer leur mobilité) et on se perd dans les cris rauques de quelques oiseaux rares qu’on ne verra même pas mais qui, semblait-il, souffrent. L’injection, c’est une affaire de minutes. Aussitôt arrivé on est déjà parti. Et il faudra remettre ça encore dans trois jours. Guyotat, sur son père :

    Lui revenir soumis, jamais ! Mais l’aimer plus. Et, comme Absalon, m’accrocher ces cheveux dans ma fuite définitive – mais que voulais-je de lui ? –, hors de lui, de son odeur aimée, tabac, médicaments, matières d’accouchement, odeur des autres, des paysans, des bêtes, des bois, dont celle de notre mère, jadis mêlée, s’est dissipée, tout est affrontement, tout doit l’être, pour tout.

    Le reste de ces heures, je les passerai à quatre pattes au fond d’un interminable fichier xml, dans les lignes un peu frêles d’un faux tableau excel avant, dans la soirée, de sombrer dans le vortex du journal bis des années 2014. C’est là que le truc s’est produit. J’étais là à parcourir un journal plusieurs années après l’avoir écrit, puis je tombe sur ce projet complètement oublié. Qu’est-ce que c’était ? Je remonte le fil pour comprendre avant de réaliser que c’était juste, en germe, le truc que j’écris chaque jour depuis maintenant deux ans. C’était Eff. Et je ne le situe pas. Sait-on jamais qui nous sommes ?

  • La centrale

    31 mars 2020

    Dans un roman sur un lieu qui n’est pas même un lieu précis mais un espace général (les centrales nucléaires dans leur ensemble), lieu justement où macro et micro tendent à se confondrent (fission de l’atome VS temps long de la nocivité des déchets nucléaires ; partie basse du générateur de la taille d’une cabine Soyouz VS descente en accéléré dans l’infiniment petit de la matière à défaut d’un voyage dans l’infiniment grand), on ne parle pas des personnages. Je veux dire, dans ce livre qui raconte la prestation du nucléaire avec minutie, il y a des personnages, des figures. Certains ont même un prénom (pas tous), mais on n’en parle pas. Ce ne sont pas eux le point de référence de l’orbite, ce n’est pas cela autour de quoi tourne le récit. Souvent, on en vient à oublier que la narration est menée à la première personne. On le lit, puis on l’oublie. Pourquoi ? C’est clinique. On pense à Maylis de Kayrangal (Réparer les vivants 4, dans cette aptitude à faire de ses personnages des outils au service de son sujet, en l’occurrence alors la transplantation d’un cœur d’un corps vers un autre ; ici : la métamorphose de l’énergie à venir).

    On reconstitue l’incident vendredi sur le simulateur. Convacation à quinze heures. Et puisque c’est bel et bien d’une mise en scène qu’il s’agit dans un souci de vérité et le respect du scénario comme sur un plateau de tournage — ils seront cinq autour du simulateur, chronomètre en main, et moi en tenue complète ventilée —, rien n’est pire que le film qu’on s’en fait et qui tourne en boucle dans les heures qui suivent l’incident, les yeux rivés sur le plafond de la caravane, scotché là par une fatigue qu’on sait bien ne rien devoit au hasard. Se revoir dans l’enchaînement mécanique des gestes.

    Lequel enchaînement mécanique des gestes est également marqué par des répétitions charnières, des phrases entières repiquées, autant de chevilles narratives qui s’acharnent par ailleurs à étirer le temps pour les corps qui le vivent (et à travers qui le temps passe). Car, des corps, il en est question ici. Mais des personnages, non. C’est que tout est écrit comme si (c’est une illusion) chaque phrase était impersonnelle, ou en tournure passive. Ou bien alors, des phrases sans verbe conjugué. Bien sûr qu’il y a des phrases actives, et des phrases avec verbe conjugué. Ce dont je parle, c’est de l’image que le texte renvoie dans notre esprit et non sa seule réalité matérielle. Le narrateur est tout sauf un héros. Ce n’est pas, non plus, un anti-héros. La possibilité d’être au centre, quand on est comme lui l’intérimaire (donc un personnel extérieur à EDF) qui va de centrale en centrale pour travailler en son ventre, précisément là où personne ne souhaite aller, le tout en calculant continuellement les doses radioactives reçues sur soi, n’est tout simplement pas possible. Ce que nous dit le texte et la façon dont il a été écrit, c’est que les corps sont des moyens, des objets, des instruments au service d’une énergie qui n’irrigue pas le texte mais le domine. Il y a du surplomb. Une forme de contrôle. C’est un enjeu de civilisation, si je puis dire, en aveugle. On ne le voit jamais mais pourtant il contamine tous les sujets de notre (que l’on y croie ou non) effondrement à venir ; c’est le nœud du problème à résoudre pour bâtir une société saine et délivrée de ça. Quoi ça ? Non pas l’énergie nucléaire en elle-même mais l’énergie tout court. Ce dont manque sensiblement le narrateur, d’ailleurs : dévitalisé, sans force, sans substance, dans son organisme comme dans sa voix (organique et narrative). C’est un transfert de chaleur qui a eu lieu : l’homme n’est plus tout à fait lui-même et, cette sève qui fut la sienne à un moment donné de sa vie (on revient parfois en arrière dans sa chronologie à des époques où il était encore pleinement vif), la centrale l’a aspirée pour la faire sienne. Ce n’est pas d’une contamination dont il est question ici, c’est d’une forme de vampirisme. Un vampirisme ionisant.

    Chair à neutrons. Viande à rem. On double l’effectif pour les trois semaines que dure un arrêt de tranche. Le rem, c’est l’ancienne unité, dans l’ancien système. Aujourd’hui le sievert. Ce que chacun vient vendre c’est ça, vingt millisieverts, la dose maximale d’irradiation autorisée sur douze mois glissants. Et les corps peuvent s’empiler en première ligne, il semble que la réserve soit inépuisable. J’ai eu mon heure.

    Les quelques personnages qui subsistent, formant chœur anonyme (ou presque) de travailleurs que la précarité et le risque regroupent en une forme de communauté soudée, s’habillent pour partir au combat (enfilent des heaumes, comme les chevaliers de l’époque 5) mais un combat contre quoi ? Qui est-on quand on est réduit à une simple donnée chiffrée, une dose d’irradiation maximale à se prendre dans l’année ? Qui est-on quand on est obnubilé par la gestion de le dose, quand on craint de l’atteindre, voir de la dépasser ? Qui est-on lorsque, accidentellement ou non, on l’a effectivement franchie ? C’est-à-dire : que nous reste-t-il de nous-même une fois qu’on s’est arraché de notre enveloppe ? On ne saura pas. C’est infinitésimal. C’est une couleur (bleu), je veux dire réduit à une couleur. Ou à un concept (on nous explique le fonctionnement des centrales). Une idée directrice. Une intuition d’un homme (c’est une femme) un jour, en 1940 :

    Ce qui est à l’œuvre au cœur du réacteur, c’est l’illustration par l’exemple de la fameuse équation d’Einstein, E = mc2, qui met face à face, dans un rapport constant, l’énergie et la masse, deux choses qu’il n’allait pas de soi de rapprocher, l’une établie comme proportionnelle à l’autre, tant il est vrai que rien ne disparaît mais se transforme. Un neutron libre percute un atome. Plus précisément, un atome lourd, uranium ou plutonium, capte au sein de son noyau un neutron libre. Le noyau devient instable, se scinde en deux, et libère deux ou trois neutrons. Parce qu’il perd en masse, sa fission dégage de l’énergie. À l’échelle de l’atome, c’est une énergie considérable. À notre échelle à nous, elle ne le devient que par le principe même de la fission nucléaire qui veut qu’une fois amorcée, la réaction se propage à des milliards d’atomes en quelques fractions de seconde. La sensation de l’homme qui comprend ça, qui sait être le premier dans l’histoire des hommes à le comprendre ?

    Eux, les intérimaires (ceux qui ne sont rien ?), sont dépossédés jusqu’à la possibilité de formuler une décision propre, prise en leur âme et conscience : savoir s’ils demanderont à participer à une formation sur les risques du nucléaire qu’en leur qualité de prestataire externe EDF ne financera pas, ce devrait donc être de leur poche. L’écho, derrière, c’est celui de la catastrophe : le livre a été écrit avant Fukushima (2010). Mais après Tchernobyl. Il y est donc question. La question, justement, c’est : pour accéder à l’énergie nucléaire, qui sacrifie-t-on ? Soi-même, lorsqu’on est travailleur précaire (tout ce temps raccourci pour son propre corps en s’exposant à ce à quoi on s’expose) ? Une population civile vivant à proximité (et compte tenu du nombre de centrales en France, qui n’y vit pas ?) et potentiellement soumise aux effets d’un incident majeur ? Celles et ceux qui découvriront, derrière le Cri de Munch, l’enfouissement des déchets dans le sol, à Bure ou ailleurs, cadeau empoisonné aux générations, non, aux civilisations futures 6 ? Ce ne sont pas directement des questions que pose le livre à qui que ce soit. Ce sont des questions qui ne viendront qu’après. À moins qu’elles nous précèdent.

    Elisabeth Filhol, La centrale, P.O.L, 2010, 144p, 14,70€

  • 190320

    20 avril 2020

    Castaner ne l’a pas dit dans son allocution d’hier, mais les voyages dans le passé sont également proscrits. De même que les projections dans l’avenir. Un ami à nous est malade, il a attrapé le virus. Nous finissons les pois chiches. Ce n’est pas de la froideur, c’est de l’angoisse. On semble s’étonner sur les réseaux que les écrivains mainstream après avoir écrit des romans mainstream écrivent des journaux de confinement mainstream (c’est indécent). C’est indécent, parce qu’au fond on ne supporte pas, ou plus, que l’on rende compte d’une vie qui ne soit pas celle d’une vie réelle. La vie des écrivains, ça va bien cinq minutes. Et ce n’est pas la réalité. Les écrivains, ils sont là pour nous abreuver de fiction(s). La vie réelle, on ne la veut ni ceci, ni cela. Ni trop bourgeoise ni trop confortable. On veut des récits de la souffrance et de la misère, de préférence. Ils sont plus vrais que d’autres. C’est étrange. C’est étrange, et ça se comprend. C’est entre. Mais on reproche à certains autres d’écrire sur ce qu’ils ont sous la main, ou ce qui les obsède, c’est-à-dire la pandémie. Il faut s’exprimer ; il ne faut pas s’exprimer. S’exprimer, c’est invisibiliser celles et ceux qui ne s’expriment pas, que ce soit par choix ou par impossibilité de le faire ; s’exprimer, c’est rendre compte et il faut. Quand on écrit quoi que ce soit, d’autant plus sur un sujet angoissant, qui nous dépasse, qui plus est sans recul, sans filet, on écrit toujours dans ses faiblesses, dans ses douleurs, dans ses douceurs, dans sa lâcheté. Ces lecteurs offusqués n’ont-ils (et elles) rien de cela ? Quand les salariés d’X secteurs se retrouvent à tâtonner dans leurs fonctions pour tâcher de télétravailler quand même, dans ce contexte pesant, ils le font souvent maladroitement, et puis les choses vont trouver leur équilibre. L’écrivain, lui (ou elle), doit dans l’heure te sortir un chef d’œuvre qui soit respectueux des sensibilités de chacun, et être un modèle d’exemplarité morale. D’ailleurs ça tourne sur les réseaux : Shakespeare a écrit le Roi Lear pendant une épidémie de peste. Donc merci de te confire dans le chef d’œuvre, et si possible vite car c’est maintenant qu’on s’ennuie. Peut-être que ces auteurs, quels qu’ils soient par ailleurs, écrivent des textes qui correspondent aux livres qu’ils publient chaque année ? Textes dont je n’ai lu que des bribes, celles en accès libre (comme tout le monde, au fond). Il suffirait, quand ça dépasse ce que l’on est en capacité d’absorber, ou quand c’est contraire à nos valeurs, ou quand on trouve ça naze, de ne pas lire. Mais à aucun moment, il n’est question de lire quoi que ce soit. En revanche on souhaite ardemment pouvoir commander des livres en livraison à domicile, ou que les librairies (commerces de première nécessité) rouvrent. Cela bien sûr en disposant de piles non lues pantagruéliques chez soi. Ce n’est donc pas une question de lecture, mais de pulsions d’achat. Et, comme souvent quand il s’agit de disserter sur la littérature, ça n’a strictement rien à voir avec la littérature. Le pire, c’est qu’en réalité de ces sujets bien précis (l’écriture d’un journal de confinement par X ou Y, la publication d’une série littéraire sur l’épidémie au plus près de son actualité directe, l’ouverture ou la fermeture des librairies dans les villes qui ont encore des librairies), tout le monde s’en fiche. Ce qui compte, c’est le taux : colère que l’on cultive en soi, agressivité que l’on reporte sur les réseaux. Pour se maintenir en vie malgré l’arrêt soudain de tous nos mouvements ? L’indignation, en soi, comme mouvement, ou illusion de mouvement, dans l’atonie. Bref interlude au saxophone dans la cour intérieure ? Non, c’est une sonnerie de portable d’une voisine dans la cage d’escalier (l’église est fermée !). Plus tard, cette fois bien dans la cour intérieure, les professionnel(le)s de la propagation des miasmes sont sur le pied de guerre : bon, je vais repartir, là, et puis je reviendrai dans deux trois mois. Le confinement, moi, je veux bien, mais le chocolat à 98% c’est au-dessus de mes forces. Notre animalerie envoie un mailing rappelant qu’aucune preuve existante ne permet d’affirmer que les animaux de compagnie sont un vecteur de transmission du virus, et donc de ne pas abandonner les siens. Les nôtres n’ont pas conscience qu’il se passe quoi que ce soit, et le confinement semble être leur mode de vie habituel (tout comme moi). K. prend de nos nouvelles en voyant justement les nouvelles arriver jusqu’à lui. À Tokyo, il est encore libre de ses mouvements et peut aller travailler. Pour combien de temps ? Moi, je me pose des questions. Je me demande comment fonctionne la class position: sticky; en CSS. Sticky à partir d’où et jusqu’à quoi ? Les applaudissements du balcon de 20h font peur à Poulpir (mais pas à Tartelette, qui est probablement sourde) et il est venu le moment de dire encore une phrase qu’on ne serait pas attendu à prononcer à voix haute, jamais : j’ai une chanson de Sylvie Vartan dans la tête. Leopardi 7 :

    Aucun siècle, même le plus barbare, ne s’est jamais cru barbare ; il n’en est même aucun qui n’ait cru incarner la fine fleur de tous les siècles et qui ne se soit considéré comme l’incarnation de la perfection de l’esprit humain et de la société. Méfions-nous donc du jugement que nous portons sur notre époque, ne regardons pas l’opinion actuelle mais les faits et essayons d’imaginer ce que sera le jugement de la postérité — dans la mesure où elle sera capable de juger correctement. (12 février 1821).

    Benoît Vincent, dans un livre à venir : L’avenir est monstrueux.


  • ↑ 1 Quel que soit ce il.

    ↑ 2 Mais je ne suis personne pour parler : aujourd’hui j’ai mis non pas à réécrire mais à réécrier.

    ↑ 3 Ce sera effectivement le cas, Neil Jomunsi mettant sa femme à contribution pour me l’apprendre : Hosentaschenanruf.

    ↑ 4 Paru quelques années après La centrale.

    ↑ 5 Qui sont-ils les héros de notre temps, où sont à trouver les chevaliers d’aujourd’hui ou les Avengers de demain ? Les sacrifiés et les nettoyeurs de Tchernobyl, comme dans les livres de Svetlana Alexievitch ?

    ↑ 6 Sur ce sujet, lire Onkalo, nouvelle de Neil Jomunsi.