Grieg






Griegzé

À présent que notre groupe est dissous, notre enquête classée, il serait facile de faire machine arrière. Tirer les conclusions qui s’imposent. D’une certaine manière, nous nous sommes trompés sur l’homme que nous avons traqué une vie durant. Il s’appelait Grieg, nous l’appelons Griega. Nous aurons l’occasion de l’expliquer. À l’époque, Griega était considéré comme un individu dangereux. Après des années d’assignation à résidence, il avait déjoué la surveillance dont il faisait l’objet. En cavale, pour une raison X ou Y, la DRAX nous avait mandatés pour le retrouver. Pourquoi nous ? Grieg avait dévié de sa trajectoire, joué avec le feu, menti lors de ses interrogatoires, émis des insinuations, manifesté des comportements erratiques, collectionné les incohérences, fait des apparitions sur des bandes vidéos, eu des attitudes suspectes... Sans compter, dans sa jeunesse, des accointances avec un terroriste notoire, alors en devenir. C’était un faisceau suffisant. C’était un homme d’une quarantaine d’années. Nous aurons carte blanche et il nous faudra quitter la Ville. Parcourir le Monde. Et traverser le temps. Une vie passée à le chercher où qu’il se trouve, à collecter des preuves, des témoignages, des bribes d’une existence qu’on a trop longtemps cru inaccessible. On peut parler de mission. Il y avait des morceaux, il convenait de les recoller. Grieg était un puzzle. Je veux dire Griega. Et on ne s’attendait pas à ce que ça prenne des proportions pareilles. On peut même dire que ça nous était tombé dessus du jour au lendemain, toute cette histoire.

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Mais avant de parler de Griega il convient de parler de Griegzé. C’était notre première piste sérieuse. Tous deux partageaient le même nom, plusieurs dermatoglyphes et cette homonymie avec un compositeur, un norvégien. On ne connaissait rien en musique classique. Il a fallu faire des recherches. Voilà de qui on parle :

Quant à Griegzé, précisément, on savait de lui qu’il écoutait Grieg car on lui passait Grieg. Qu’il n’était pas plus pauvre qu’un autre, qu’il avait perpétué des choses, l’écorce de l’arbre généalogique. Il avait craché son ADN en son temps dans le ventre d’une femme, cette femme était fertile. Il perdait ses sourcils et il chantait le grec, et il ne souhaitait pas ne pas mourir. Sa descendance ne comprenait pas. Il y avait des reflets dans son œil de verre, il expliquait très mal à cause d’une salive très blanche qu’il y avait sous sa langue. Un jour, l’un de ses petit-fils, n’importe lequel, il lui avait offert une clé en plastique laquelle, disait-il, était censée lui permettre de remonter le sens du temps. Il la gardait sur son cœur, littéralement scotchée sur le bocal. Du plastique. Il prononçait mal consonnes et voyelles, c’était venu avec l’âge, il était parfois victime de paralysie sélective, ça pouvait se manifester de diverses manières. Il prenait des substances parallèles, c’était pâteux, sans ça vous seriez un légume. Elles entraient dans son corps par ce tube, le tube de la vierge Marie (il l’appelait ainsi). C’était dans un reflet, quelque chose, n’importe quoi, ça ressemblait à un visage et des bulles bleues (des bulles en formation, peut-être), l’important c’était qu’il avait déjà vu ce machin quelque part. Il n’était pas religieux pour autant. Un jour à l’un de ses fils ou filles : je n’ai jamais voulu transmettre mes gênes à quiconque, moi je voulais pas ça perpétuer l’espèce. Il pouvait encore se lever de lui-même et marcher seul sur quelques hectomètres après quoi quelque chose se fendait dans son polystyrène (de petites fibres roses au bord de la fission, voilà l’image qu’il avait de son squelette, Griegzé). À une certaine époque, c’était un homme moyen, autonormé, déçu d’un certain nombre de choses, et je suis pas le seul. Il avait les boyaux distendus et la rate atrophiée. D’autres organes : son corps entier c’était une gourde remplie d’œufs pourris. J’ai besoin de reprendre mon souffle, disait-il lorsqu’on le soulevait artificiellement au-dessus de lui-même pour lui coudre l’escarre. Regardez-moi ça, je lévite ! On ne venait pas souvent le voir et il n’aimait pas ça qu’on vienne le voir : il dormait la plupart du temps, il était gros et lourd, il sentait l’aspartame, il était maigre et plein de bosses dedans. Un jour, à en croire le personnel soignant, qui reportait ses dires, il battrait le record de membres ou d’organes éparpillés dans le plus grand nombre de pays du monde, mais il était incapable de développer sa pensée une fois poussé dans ses retranchements, et ses syllabes tournaient court, la salive blanche venait, venait, bourgeonnait sur sa langue. Il avait la sensation que ses veines croissaient dans du terreau humide, alors il se les arrosait lui-même lorsque son infirmière de nuit fumait dans la cour intérieure. L’hiver, l’eau traversait le plafond et de la pluie perlait (sur son front, ses yeux, sur les fils de soie en intraveineuse qui bouclaient, là, autour de lui). Il n’était pas tout à fait sûr de ne pas être le dernier homme en vie sur terre et dehors, dehors c’était une autre histoire. Un matin, sans qu’aucun membre du personnel de ce mouroir (où malgré ses efforts il ne mourait pas) ne parvienne à comprendre pourquoi, et surtout comment, le fait est qu’il avait, à son tour, comme Griega avant lui, disparu.

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Mais ce n’est pas pour Griegzé qu’on est là. Nous sommes quelques semaines après son départ de l’hospice, mandatés, auprès de l’infirmière qui lui était dédiée. Je le connais mieux que sa propre famille, cet homme. Nous, un groupe d’enquêteurs, mais de quelle obédience ?. C’est ce qu’elle a voulu savoir, encore que ce n’est pas ce qu’elle a dit. Voudra voir des authentifications, décisions de justice, commission rogatoire. Madame, considérez-nous comme des huissiers, sauf que ce n’est pas de l’argent ce qu’on cherche. On cherche à rattraper le temps perdu. Sérieusement ? On nous fume dans les yeux. Oui, elle se souvient de cet homme, dit-elle, le vieux Grieg, celui que nous nous appelions Griegzé. Il est resté dans son service mille ans. Le fait de lui passer du Grieg, c’était une blague. Rapport à l’homonymie, quoi. Il n’écoutait que ça. Elle n’est pas si nerveuse qu’elle veut bien le laisser paraître. Elle a les doigts mangés. Elle veut savoir ce que nous on veut savoir. Un homme comme ça, il était incapable de faire le mal autour de lui, mais il lui arrivait de shooter les gens au téléobjectif. Il voulait voir comme ils vivaient dans leur boite à chaussures. Il avait un machin pour la vision nocturne, et il voyait les âmes déambuler la nuit à des kilomètres à la ronde, rouge comme dans les doigts le pouls quand on regarde ses mains palmées face au soleil, par transparence. Quand elle était enfant, cette couleur, elle croyait que c’était son sang, quand bien même c’était à l’extérieur d’elle-même. Elle n’arrivait pas à éclaircir ce mystère. Griegzé disait ça me rassure de voir la vie des autres, et qu’il était resté jadis des heures durant immobile (silencieux) à attendre que l’un bouge, si c’était bien quelqu’un, et pas un vieux vêtement oublié sur un meuble et qui, de loin, prend forme humaine. C’était mieux que bander. C’était comme pêcher les brumes, le matin, et avoir sa jeunesse dans les veines, sans rien faire. Pêcher les brumes ? Avoir sa jeunesse dans les veines ? Elle avait l’air prise de cours. Fermée. Son visage, c’était sur son visage. Sur son visage, on pouvait croire qu’elle se mettrait à dire soudain, ce fils de pute a violé 33 femmes dans leur sommeil pendant son séjour ici, si vous voulez tout savoir, mais non, rien de tout ça. Plus tard, elle parlera d’un homme qui s’appelle Khalilou quelque chose et qui le connaît bien. Crâne rasé. Le genre grand. Musculeux. Elle, c’est une infirmière consciencieuse, elle fume son emphysème dans la cour intérieure, elle en allume une autre. Qu’est-ce qu’il a laissé sur place avant de partir ? Quelques bocaux d’endives : bouts d’intestins qu’on lui avait coupés. Sectionnés peut-être. C’était vraiment le recordman du monde de bouts d’organes en moins, on ne le savait pas ? Il a aussi survécu à des maladies graves, incurables même. Il est dans le Guinness pour ça. Et c’est aussi l’un des plus vieux vieux encore en vie. Nous voudrions savoir ce qu’il en est de l’appareil photo, du téléobjectif. Elle, elle est là, ses épaules elle les cambre. Pour une raison X ou Y il lui semble plus intéressant de déblatérer au sujet de Khalilou Fadiga (c’est son nom), l’homme musculeux.

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Mais ce n’était pas la première fois que nous entendions le nom de Khalilou Fadiga à voix haute. Plusieurs semaines plus tôt, dans une petite boutique de VHS usagées, entourés par des écrans cathodiques, nous sommes là, nous attendons qu’un homme réponde à nos questions, les écrans tournent en même temps, se marchent dessus les uns les autres. Ici, documentaire animalier, une soprano caresse un chien qui gratte au bas de la porte pendant la nuit. Il y a une caméra thermique sur le chien qui lui blanchit les yeux. Il a la phobie des grands bruits et des feux d’artifice. Les jours de fête nationale, c’est encore pire. Sur un autre écran c’est une voix doublée, on reconnaît une actrice célèbre, jadis. Elle a une bonne soixantaine d’années, le front haut, les cheveux jaunes. Elle énumère ses interventions de chirurgie plastique, des injections de botox dans le visage à la réduction des masses mamères. Aujourd’hui j’ai le crâne cabossé, on sent les aspérités quand on passe la main, c’est plein de bosses et de cavités. Les os de son crâne s’effondrent (they collapse), elle précise que sa mère est morte comme ça. C’est sa prochaine opération. Elle est sur une plage à marée basse, on est en 1/1.3 au niveau du cadrage. Sur un troisième écran, une femme qui ressemble à Elisabeth Moss ouvre une porte dans un train ou dans un avion en mouvement. Ce sont des toilettes pour dames. C’est beaucoup plus allongé au niveau des perspectives, on est donc dans un film. Il n’y a pas de dialogue, c’est une scène haletante. Il y a de la moquette par terre, la taille de la pièce est trop grande. À cause d’un soubresaut du wagon ou à cause d’un trou d’air elle perd l’équilibre. C’est un thriller. Quatrième écran, une jeune fille très en longueur joue au singe savant sur un piano, elle doit reproduire à l’oreille des mélodies qu’on lui fait découvrir les yeux bandés, et elle les entend pour la toute première fois. Enfin, sur un dernier écran, il s’agit d’un documentaire sportif sur les destins brisés. On prononce son nom à voix haute, Khalilou Fadiga, puis l’homme à qui appartient la petite échoppe de VHS usagées sort de derrière une sorte de rideau de douche et dit pourquoi vous voulez savoir ça ? C’est une question qu’on nous a posée souvent. Nous sommes là devant l’infirmière de nuit pleine de buée dans la bouche, elle vient de refermer cette bouche. Ou encore le lendemain, sur la route 574, une odeur de merde de chien sur nous comme un tiquet avant la maladie de Lyme, après un arrêt momentané sur le bord de la route pour rassembler nos forces, vider nos bouches et nos sphincters, faire cuire un œuf baveux et noir sur la plaque du moteur, quand nous ferons le point sur nos possibles et nos destinations. Mais pour l’heure l’ex-infirmière de nuit d’un homme qui s’appelait Griegzé referme sa bouche sur sa moue tabacologique et nous demande pourquoi nous sommes là devant elle à lui à lui poser les questions qu’on lui pose. Il y a plusieurs réponses possibles...

...sauf que c’est nous qui posons les questions ici, pas le contraire, pigé ?

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Nous avons enregistré cette femme. Les mots de cette femme à mesure que devant nous, silencieux, ils sortaient d’elle. C’est indispensable ? Oui. Tout documenter en permanence, c’était notre crédo. Nos envies, nos espoirs, nos doutes, nos idées, nos plans. Nous avions des comptes à rendre à la DRAX même si, la DRAX, entre nous, on n’était jamais sûr de savoir ce qu’elles signifiaient ces lettres dans l’acronyme. Le D, le A, d’accord. Mais le R et le X ? Les débats vont bon train. On s’imagine des choses. Qu’est-ce que vous allez faire de ma voix qui vous dit toutes ces choses ? L’infirmière de Griegzé avait soudain peur qu’on n’utilise ses dires à mauvais escient (c’est un mot d’elle), par exemple elle n’apprécierait pas s’entendre déblatérer sur les patients du mouroir, comme ça, au débotté, en plein milieu d’un film ou d’une publicité (c’est déjà arrivé bien des fois). Soit. Et qu’est-ce qu’on lui voulait à Griegzé ? Rien, sans doute. Griegzé pouvait nous mener à Griega. Griega est dangereux. L’appréhender coûte que coûte, voilà ce que préconisait la DRAX. On en revient toujours à elle. Appelez-nous si quelque chose vous revient qui vous aurait échappé. On reste à tel hôtel plus loin dans la vallée. Une chambre. C’était très bien comme ça, d’ailleurs : on dormirait tête-bêche, s’il le faut sur le sol. Ce n’était pas bien vu, ce n’était interdit nulle part, on respectait les lignes budgétaires qui maigrissaient et maigrissaient à vue d’œil. Un peu d’essence en venant. Manger ? Il y avait un distributeur dans le couloir ou dans le hall. Du café, des madeleines, des Dinosaurus, des soupes chaudes. Il fallait revenir sur les mots de cette femme. Cette histoire de téléobjectif. Nous en avions un avec nous, un appareil doté d’un zoom. Voyait venir des taches blanches grosses comme des phares marins. L’un d’entre nous disait : un œil de mouche grossi mille fois. Quelques photos passées dans l’appareil. N’importe qui ou quoi à notre place aurait sans doute abandonné ici. Cela fait bien des mois que nous errons en quête d’un homme qui ne veut pas être trouvé. Proches, des voix entrelacées se baisaient l’une l’autre dans une chambre voisine, contiguë, mitoyenne, adjacente (c’est l’un de ces mots-là). Quelqu’un est sorti se fumer les doigts dehors. L’un d’entre nous encore. Nous avons discuté du comment, du pourquoi. Nous n’avions pas grand chose, tout juste le nom de cet homme, Grieg, Griega, qui nous avait conduit à un autre, cet recordman en fuite, Griegzé. Griega, à en croire les informations dont on dispose, n’a que 44 ans, et pas 120 comme ce vieux. Mais nous avions avec nous des rapports médicaux qui disaient, en substance, que quelque chose clochait entre ces deux profils. Quelqu’un a dit (tout le monde s’en souvient) il faut en rester là. L’autre était de retour, les doigts froidis. On s’est tous regardé les yeux et le corps. Il y avait des ombres croisées venues des branches des arbres, des poteaux télégraphiques, des lignes à haute tension, des lampadaires électriques et très jaunes, des haies plus ou moins mal taillées, des pentes de toits cassants, des têtes de cheminées, des tiges de plantes, des bouts de bulbes et de pétales, des bouillons de nuages, des formes dans le ciel, des carreaux aux fenêtres, des bêtes silencieuses et microscopiques qui marchaient sur la vitre leurs antennes dépliées en quête de lueur, d’activité humaine, de chaleur, qui sait de nourriture.



6 septembre 2015
par Guillaume Vissac
Longues rides
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Révisions

113 révisions

Grieg, version 114 (9 mars 2019)

- ça : http://fukushima-diary.com/2019/02/video-and-photo-footage-of-the-first-contact-to-molten-core-in-reactor-2 com / 2019 / 02 / video-and-photo-footage-of-the-first-contact-to-molten-core-in-reactor-2 /

- un gros crapaud-garou enfermé dans une boite en métal dans une station de métro parisienne et qui fait des bruits de crapaud le jour . Le jour, justement, s’il sort à l’air libre, il enfle énormément et terrorise la populace en détruisant tout sur son passage. La nuit, des employés zélés lui ouvre pour qu’il puisse se balader gentiment sans faire de mal à personne.

Grieg, version 113 (18 février 2019)

- ça : http://fukushima-diary.com/2019/02/video-and-photo-footage-of-the-first-contact-to-molten-core-in-reactor-2/

Grieg, version 112 (18 février 2019)

- une réécriture d’Alice au pays des merveilles version SF intitulée Alice 31.

Grieg, version 111 (12 février 2019)

- un Corse nommé Capanaccia (J’ai cru que vous étiez une femme. — Comment ça ? — À cause du nom. C’est un nom en -a. — Ah. — Voilà.).

Grieg, version 110 (31 janvier 2019)

- un compositeur émérite enregistre en secret sa dernière œuvre sur le seuil de la mort : il s’agit en réalité d’une pièce entière reprenant une longue captation de bruits réelles (la pluie sur un toit, des conversations au loin, le chahut des voitures, ce genre de trucs). C’est un scandale, tout le monde est très circonspect. Ce que personne ne sait, c’est qu’en zoomant très loin dans le son à l’aide d’un logiciel X ou Y sophistiqué, on peut y déceler une symphonie belle à pleurer.

Grieg, version 109 (14 janvier 2019)

- entendu quelque part : soup with feces

-  des cyptobousiers ( trouver ce que ça peut vouloir dire )

- une installation de littérature contemporaine  : c’est une œuvre poétique mise en ligne sur une page dont le concept est que le texte peut être modifié par quiconque en temps réel à n’importe quel moment , comme un document partagé , le texte est donc périssable mais des ayatollah du texte initial en sont venus à garder le document qui fait l’objet d’un culte pour revenir coûte coûte aux versions initiales .

Grieg, version 108 (12 décembre 2018)

- entendu quelque part  : soup with feces

Grieg, version 107 (30 novembre 2018)

- un slammeur roux nommé William Screwbag

-  et si toute l’ouverture du texte était en fait un genre de roman graphique  ? presque sans parole ?

- un bout de phrase, la quasi nudité de l’un (pour le reste, je ne sais pas)

Grieg, version 106 (27 novembre 2018)

- toute une série d’épigrammes balancés en plein milieu du livre ( et faux )

- un slammeur roux nommé William Screwbag

Grieg, version 105 (24 septembre 2018)

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L’un d’entre nous (appelons-le D) mange. S’est fait servir. Ici : filles menottées qui dansent autour de lui et lui il est dans le sang de son steak, des nappes noires concentriques autour de l’épicentre vers quoi la scène entière, le dance floor, la ville, semblait tourner. Il y aurait une métaphore à faire entre la chair bovine après sa cuisson sur le gril et celle, beaucoup plus tendre et douce, et crue, mais tout aussi chargée en sang, des danseuses dévêtues. Elles ont le regard noir, planté en nous. Mais aucune pour connaître KF (Khalilou Fadiga), au pire certaines sauraient le reconnaître sur une photo. On est pieds et poings liés, ici, au décor, lançait une fille. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Une autre encore n’arrêtait pas de remuer les lèvres, de remuer les lèvres, de remuer les lèvres, est-ce que c’est un mantra ? J’essaye de tenir à distance les courants néfastes. Il y a une fenêtre ouverte ou quelque chose ? Très drôle. Cette fille croyait aux ondes. Pas aux ondes électro-magnétique dont il convient de se préserver en portant (Dieu nous en préserve) de petits chapeaux en papier d’allu sur la tête, non, des ondes d’un autre genre, des ondes fines et cérébrales émises par un cerveau humain. En un mot, je me protège du malheur. Il y avait beaucoup de malheur ? Mais regardez autour de vous. Cet endroit pue le malheur. Le malheur masculin, en plus, c’est le pire. D veut savoir si elle danse là depuis longtemps (parce que vous croyez que je danse ?), si elle connait les tenanciers et les habitués (oui, non). Cette fille (Aloé Vera) voyait passer des visages, soir après soir, pas tous les soirs mais certains soirs, de l’ordre de quatre à cinq soirs par semaine maximum, parfois moins de ces soirs, jamais moins de deux soirs ceci dit car il fallait lever le matin la chair et les tendons de soi, comme ces obèses qu’il faut tirer du lit avec une corde ou un câble (le mot qu’elle cherchait c’était le mot poulie), manger quelque chose, s’habiller péniblement, sortir acheter de quoi manger le soir et le lendemain (elle saute le repas du midi, c’est mieux comme ça, elle est plutôt du soir), ouvrir la boîte aux lettres, faire des rituels sur la table de la cuisine et les yeux clos pour lire l’avenir à voix basse, ouvrir son courrier, payer ses factures à la deuxième relance, décrocher son putain de téléphone quand il sonne, le décrocher aussi quand il n’a pas sonné depuis des jours et qu’on en est à attendre l’appel de quelque chose ou de quelqu’un, juste pour vérifier la tonalité, remettre ses vêtements du soir, se faire belle pour ces quidams en sueur du soir, revenir ici encore, le soir enfin venu, au Bratt, comme la plupart des soirs d’une même semaine, entre deux et cinq soirs par semaine, donc, bref, elle voit passer des visages mais c’était pas son job d’identifier quiconque, d’ailleurs elle est mal à l’aise avec ces questions. Est-ce qu’on pouvait lui payer un verre ? Ou bien de quoi manger ? Mon biau p’tit nounou, ici la règle c’est que l’on paye la clé d’abord et ensuite on peut aller avec les girls faire semblant. Semblant de quoi ? Elle n’a pas dit. D est allé se renseigner auprès d’un homme au comptoir qui est là semble-t-il depuis la chute du vase de Soissons, voire même avant. Buvait dans le même verre que lui quelques minutes plus tôt et tous derrière le comptoir ils passent leur temps à le remplir. Comment marchent les girls ? (silence) mais viens donc assieds-toi que je te dise. Mais il n’a rien dit. À la place, il a commencé à marmonner à propos d’un homme qui, en son temps, avait créé ou contribué à créer le Bratt avant qu’il devienne ce qu’il était devenu. Était-ce KF (Khalilou Fadiga) ? Il n’a pas dit. Mais ce n’était pas rien cette histoire, abstraction faite des pluies de grenouilles et de crickets (c’était une métaphore mais une métaphore de quoi ?) qu’il fallait supporter avant d’obtenir le vrai truc. Ce que je veux dire par là c’est qu’une bonne information (silence) ça se paye (long silence) merci on va dire que c’est assez (silence) ce qu’il faut savoir sur Philip Brattowsky (c’était son nom qu’est-ce que vous voulez) c’est qu’il crééera le Bratt il s’endettera bien même (silence) c’était une question d’argent c’est toujours une question d’argent il s’est endetté bien auprès de gens peu recommandables et il a failli (silence) comme on dit (silence) perdre l’objet qu’il avait sur lui le plus précieux à cause de ça (silence) je veux dire par là qu’ils lui ont menacé de lui couper la flûte enchantée c’est-à-dire la mentule le braque la mandoline le Schwanz quoi (silence) mais ce gars-là avant que de créer le Bratt il s’occupait pas mal de ça précisément il avait un usage du pénis assez particulier sans doute cela vient-il de là (silence) son truc à lui c’était d’écrire (silence) par exemple voilà il se payait une chambre d’hôtel quelque part il y reste quelques jours le genre d’endroits avec une piscine un cadre buccolique enfin un endroit où on a envie de rester un moment en bonne compagnie (silence) lui il y va seul (silence) c’est son truc (silence) mais alors commence le round d’observation si l’on peut dire vous me comprenez ? oui vous me comprenez (silence) il est à à la terrasse de cet hôtel à siroter quelque chose n’importe quoi et il regarde les filles les femmes même certains hommes ils les regardent (silence) savoir ensuite comment il sait quel est le numéro de leur chambre on ne saura jamais il est mort mais disons qu’il parvient à les localiser et la plupart du temps quand la chose est possible il s’arrange pour se faire louer la chambre voisine ou la chambre d’en face ou quelque chose dans le même couloir (grand silence) il fallait que ce soit proche (silence) ici par exemple c’est un hôtel étrange type provençal avec des peintures kitsch sur chacune des portes et lui il a dans l’œil une femme de son âge à qui il trouve un air un peu triste alors il lui écrit quelque chose qu’il lui glisse sous le bas de sa porte (silence) ce qu’il lui écrit c’est une liste (silence) une liste des sévisses qu’il lui demande de lui faire subir à lui (silence) il y a des numéros et tout par exemple petit un petit deux petit deux petit a ce genre de choses et chaque point sur cette liste est un sévisse (silence) le plus logique c’est de mettre les choses dans l’ordre et c’est toujours écrit sous la forme d’injonction par exemple petit un tu sors de ta chambre et tu traverses le hall (silence) tu pousses la porte numéro tant (elle est ouverte) (silence) petit deux tu entres à l’intérieur de la chambre où je suis allongé pour dormir (silence) tu m’attaches avec la corde qu’il y a sous le lit (silence) s’en suit toute une série de sévisses que je ne peux pas répéter ici en public devant de si jolies demoiselles menottées qui plus est je suis un gentleman mais (silence) il faut se dire que ces listes sont assez longues assez écrites elles vont même assez loin (long silence) Brattowsky avait coutume de dire avant sa mort que ce truc des listes ça ne fonctionnait qu’une fois sur dix (silence) c’est-à-dire qu’une personne sur dix s’y prêtait effectivement et remplissait les injonctions de la liste mais alors là religieusement (silence) les neuf autres fois quand il a de la chance il ne se passe rien (silence) parfois quelqu’un entre furieux et lui casse la figure (silence) ça arrive plus fréquemment avec les hommes qu’avec les femmes le cassage de gueule bon (silence) si ce n’est pas trop brutal ça peut faire partie de l’excitation et du plaisir mais la plus part du temps ce n’est pas le cas car la personne ne prend que rarement la peine de suivre points par points les demandes de la liste (long silence) c’était comme une façon de faire sa liste au père noël mais pour lui c’était sa seule façon de bander correctement je veux dire de prendre du plaisir (silence) toutes les autres façons plus conventionnelles ça ne marche pas chez lui (silence) il a besoin d’en passer par ce rituel de l’écriture de déposer la note sous la porte et d’attendre (silence) attendre disait-il ça faisait plus que tout partie du plaisir que c’était ce rituel (silence) attendre pouvait durer des heures (silence) parfois la nuit ou la journée entière mais c’était plus fréquemment la nuit (silence) et ça pouvait se produire à n’importe quel moment (silence) c’est-à-dire que ces heures qu’il passe à attendre dans l’imminence que quelque chose survienne disait-il c’était les plus belles de sa vie (silence) et quelque part elles étaient peut-être encore meilleures que les fois où effectivement la personne répondait aux injonctions de la liste (long silence) il faut se dire par exemple que cet homme Brattowsky pouvait rester dans cet état où il ne touche pas terre où littéralement tout son corps est tendu vers un autre point plus extrême en et hors de lui qu’il ne parvient jamais à atteindre mais dont il pressent à chaque nouvelle seconde qui s’écoule l’imminence (silence) et ça pendant dix heures d’affilée (silence) dix heures d’affilée (silence) et au sortir de ça disait-il il se sentait à la fois plus reposé et plus éreinté que jamais mais ça le nettoyait de l’intérieur disait-il (silence) ça lui recentreait les organes distendait les tendons débridait les nerfs et fluidifiait le sang (silence) c’était mieux que de faire un an de sport (silence) c’était un an de sport concentré en une nuit (long silence) il a pratiqué ça pendant des années (silence) et au cours de ces années il n’a pratiquement jamais récupéré ses listes (silence) ces bouts de papier sont soit jetés à la poubelle soit gardées précieusement par ses partenaires ou par celles et/ou ceux qui auraient pu le devenir mais on choisi de ne pas oser pousser la porte de la chambre voisine (silence) mais il y a un truc à savoir à propos de ces listes (silence) c’est qu’elles étaient signées (silence) de son nom véritable (silence) ça a son importance car bien des années plus tard voilà que le musée Gugenheim de Bilbao met en place une exposition très singulière (silence) ce sont des fac similés de ces lettres (silence) les vraies lettres sont conservées préciseusement par un ou une collectionneur, euse anonyme qui les a rassemblées au fil du temps (silence) oh il y aurait matière à réaliser un biopic sur la vie de cette personne et de sa quête effrénée pour mettre la main sur ces lettres (long silence) mais Brattowsky en a eu vent et il s’en est ému (silence) c’était ses lettres à lui après tout (silence) sans compter que l’exposition était un gros succès et que de nouvelles lettres n’arrêtaient pas d’affluer, parfois identiques aux précédentes quant à leur contenu parfois étonamment singulière quant aux sévisses listés (long silence) c’était à cause du succès de cette exposition et de tout le battage médiatique qu’il y a eu autour (silence) il y a eu un procès et Brattowsky ne l’a ni remporté ni perdu (silence) il fallait qu’un tribunal statue sur la paternité de ces œuvres puisqu’il convenait de les qualifier ainsi (silence) c’était une histoire de millions d’euros cette affaire (silence) or donc un tribunal a statué (silence) ces lettres n’étaient ni la propritété exclusive de leur auteur ni celle des personnes à qui elles avaient été écrites (silence) comme l’acte d’amour entre deux êtres ces lettres témoignaient d’une expérience en tout point partagée par deux personnes distinctes (silence) concrètement c’était une victoire malgré tout qui obligea cette personne anonyme qui les avait collectionnées à verser la moitié de ses gains à Philip Brattowky (long silence) est-ce avec cet argent qu’il a ouvert le Bratt ? non mais c’est une autre histoire (silence) disons simplement qu’à un moment donné il a pu rembourser à ses créanciers l’argent qu’on lui réclamait plus les intérêts (long silence) il a pu garder ça intact (silence) entre ses jambes (silence) encore qu’il n’ait même pas besoin d’un sexe en réalité tant le plaisir qu’il tirait de ses lettres lui était distinct vous comprenez ? Mais rien dans ce récit ne concernait de près ou de loin un homme appelé Khalilou Fadiga ou le mode d’emploi de ces girls menottées. Et Aloé Verra était déjà partie avec un autre. Ceci étant, voilà la marche à suivre : 1) choisir une fille le long de cette guirlande de filles (ça pouvait être plusieurs, ce serait juste plus cher), 2) revenir au bar avec l’étiquette pendue à son oreille (comme pour une vache, et ça a de si doux yeux une vache), 3) payer au comptoir pour en obtenir la clé, 4) revenir voir la fille et la délivrer de ses menottes avec, eh bien, cette clé. La fille t’emmenait alors dans l’une des backroom prévue à cet effet (5), là-bas, perdue dans la nuée de brouillard stroboscopique qui répercute les flashs dans une odeur boisée. Une fois dans cette salle, ladite fille te faisait avaler un comprimé mystère et elle réalisait le moindre de tes fantasmes pour de faux (6). Pour de faux ? Mais c’est que c’est filmé. D ne comprenait pas. Quelque chose en lui s’était brisé au moment où son interlocuteur (peu importe de qui il s’agissait) avait prononcé les mots pour de faux. Oui, c’est que c’était filmé. Sous un certain angle et dans de telles dispositions que l’on ne pouvait que croire, voyant a posteriori les images, que les choses s’étaient bel et bien réalisées. C’est très bien fait. Il y a un montage. C’est de la top qualité. Mais quel était l’intérêt de la chose ? À tous points de vue, je dirais le GHB. Il parlait du cacheton, c’était du GHB. De manière à ce que le client ne se souviendrait pas ce qui lui était arrivé pendant l’acte et qu’il pourrait ensuite consommer (c’était le mot) sa propre vidéo croyant que, oui, les choses lui étaient bien arrivées telles qu’il les voyait apparaître sur son écran. Alors il n’y avait pas d’actes à proprement parler ? Il y avait des actes. Mais (outre qui sait le GHB) rien d’illégal, autrement le Bratt n’aurait jamais pu tenir toutes ces années sans être inquiété par la justice. Ce n’était pas un bordel, c’était un lieu pour venir croire que l’on avait vécu des fantasmes terribles. Pour voir sa vie se dérouler sur un écran plutôt que de la vivre. Et ça fonctionnait ? Comme tu n’as pas idée. Ça ne désemplit pas. Certains soirs, on marche sur liste d’attente. Dingue. Merde alors, D voulait bien le croire. Ça y ressemblait. Et KF a créé tout ça ? Pas du tout. KF, FC et EDC ne sont que les repreneurs. Le fondateur est mort depuis plusieurs années, c’était un homme des arts. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Qu’il avait fait fortune dans le monde séditieux de l’Art Contemporain (les majuscules étaient de mises). Ah oui... Eh ouais... D voulait une heure avec Aloé Verra, ce ne sera pas possible. Elle est avec quelqu’un. Qui pouvait-il avoir alors ? Par exemple Cinnamon. Alors, oui, par exemple ce serait Cinnamon. Et il repart avec entre les doigts sa toute petite clé argentée qu’il enclenche dans la fente toute aussi argentée des menottes de la fille, cette fille, Cinnamon, en tremblant.

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