médecine, s.f. Science des maladies et art de les guérir.

Fuir est une pulsion, listing adolescent

samedi 16 septembre 2017, par Guillaume Vissac |
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Où l’on recense (sans autre motivation que l’amour des listes inutiles) les extraits de ces textes, rencontrés par hasard, des instants brefs de fuites (chroniques) adolescentes. Règle unique : les recenser au fil de mes lectures (ou découvertes sur les rayons des librairies) présentes et à venir.

Première publication le 10 juillet 2011

- 4321, Paul Auster (2017)

He turned seventeen on March third. Several days after that, he went to the local branch of the DMV and took the road test for his New Jersey driver’s license, demonstrating his skill at the wheel with his smoothly negotiated turns, the steady pressure he applied to the gas pedal (as if you were putting your foot on an uncooked egg, his father had told him), his mastery at braking and driving in reverse, and last of all his understanding of the maneuvers involved in parallel parking, the tight-squeeze operation that was the downfall of so many would-be motorists. Ferguson had taken hundreds of tests over the years, but passing this one was far more important to him than anything he had accomplished at school. This one was for real, and once he had the license in his pocket, it would have the power to unlock doors and let him out of his cage.

A

- Achab (séquelles), Pierre Senges (2015)

Ces années où on voit le jeune Achab fuir les temples à l’heure des cérémonies, pas pour courir les champs de maïs, pour passer les angles de plusieurs rues et se défaire à chaque coup de pied donné au cul d’un chat de tous ces “en vérité en vérité je vous le dis”, il lui arrive de trouver refuge dans un théâtre, disons l’un de ces petits théâtres, bateaux-théâtres, ou granges, ou épiceries, aménagés une fois par mois pour mériter le nom de cabaret : il a entendu la musique de loin, il a reconnu le banjo et la clarinette, les dés à coudre sur la planche à laver, et par-dessus le banjo des morceaux de tirades drolatiques où il est question de Royaume pour un Cheval (entre autres). Dans les cabarets, Achab voit les minstrels, il en oublie l’église, il se purge des deux Testaments et des quatre Évangiles en se laissant aller au spectacle des sketches et d’une musique faite de coq-à-l’âne ; il se laisse à parts égales épater et séduire, l’art du spectacle commence pour lui par une absolue passivité, la sienne, qui ne durera pas, mais sait faire son office – des années plus tard, après l’Amérique, après Londres, sur le Pequod, il tentera de partager ses premières joies sans bien y parvenir (il essaiera la confidence, puis il déclamera, sans succès) : sa fascination de voir non seulement des Blancs d’Amérique se déguiser en Noirs en se peignant le visage, mais à leur tour des Noirs se déguiser en Noirs d’après le déguisement des Blancs, une traînée claire autour des lèvres : dans ce déguisement de Noirs en Noirs le jeune Achab avait eu l’intuition de saisir quelque chose comme la clef des beaux-arts, ou l’un des secrets du monde lui-même, le monde séculier, hélas sans lui donner un tour précis : trop tôt sans doute, ou trop d’impatience.

(...)

Autre extrait

Oh, pas de problème, on pourrait mourir comme on éternue, la volonté ne va pas à l’encontre d’une mort fulgurante, on en a vu à dix-huit ans traverser la fenêtre pour le plaisir de traverser la fenêtre, faisant coïncider, sans le vouloir ? en le voulant ? spontanément quoi qu’il en soit, le saut par la fenêtre avec l’interruption définitive d’une vie passée à regarder des rideaux. 

- Amérique, Franz Kafka & Aux îles Kerguelen, Laurent Margantin emboités dans le même texte (1927 & 2013)

Diane passe me voir après le lâcher du ballon-sonde, et me donne la météo des prochains jours (à vrai dire je suis devenu un peu méfiant depuis Val Studer). Elle a avec elle l’exemplaire d’Amérique que je lui ai prêté.

— Le roman s’intitule aussi Le Disparu. Karl Rossman fait un voyage en Amérique, et son voyage est comme une disparition. Je me demande si je ne vais pas disparaître moi aussi, aux Kerguelen !

— Si tu continues à manger si peu, c’est ce qui va t’arriver !

Diane accepte gentiment de me lire les premières pages du récit.

— « Lorsque, à seize ans, le jeune Karl Rossmann, que ses pauvres parents envoyaient en exil parce qu’une bonne l’avait séduit et rendu père, entra dans le port de New York sur le bateau déjà plus lent, la statue de la Liberté, qu’il observait depuis longtemps, lui apparut dans un sursaut de lumière ».

- L’ancêtre, Juan José Saer (1983), traduit par Laure Bataillon

Déjà les ports ne me suffisaient plus : il me vint une faim de haute mer. L’enfance attribue à son ignorance et à sa gaucherie l’incommodité du monde ; il lui semble que loin, sur la rive opposée de l’océan et de l’expérience, le fruit est plus savoureux et plus réel, le soleil plus jaune et plus amène, les paroles et les actes des hommes plus intelligibles, plus justes et mieux définis. Enthousiasmé par ces réflexions — qui étaient aussi la conséquence de la misère —, je me mis en campagne pour m’embarquer comme mousse, sans trop me préoccuper de la destination que j’allais choisir : l’important était de m’éloigner du lieu où j’étais vers un point quelconque de l’horizon circulaire, fait de délices et d’intensité.

- Les animaux sentimentaux, Cédric Duroux (2016)

J’aurais bien aimé que ma sieste fasse disparaître la honte. Comme j’ai souvent espéré, petit, me réveiller hétéro après une bonne nuit de sommeil. Comme j’ai cru longtemps, à l’adolescence, que substituer systématiquement dans mon esprit un corps de femme à celui d’un homme au moment de jouir finirait par me guérir de l’homosexualité. Je ne voulais pas me prendre une balle dans la tête. Je voulais devenir un hétérosexuel pavlovien. Ça n’a jamais très bien marché.

- L’appel de Londres, Philippe Castelneau (Publie.net, 2015)

- Antananarivo, ainsi les jours, Johary Ravaloson (Publie.net, 2010)

A l’époque, je harcelais mes parents pour qu’ils trouvent les moyens de m’envoyer au-delà des mers, vers ce que je pensais être la vraie vie. Pour y arriver, il me fallait gagner une bourse, en suppliant un de ces gros bonnets qui ne manquaient pas de féliciter Père pour son dévouement à la cause commune jamais payé de retour jusque-là, rafler de l’argent magique comme ce qu’obtenaient mystérieusement des fonds internationaux certains fonctionnaires – on voit tous les jours encore dans la presse que ces institutions offrent des sacrés millions, des milliards même ; pourquoi n’y aurait-il pas eu une petite miette pour moi ? - me relier à un oncle, qu’importe, une tante ou un cousin éloigné là-bas qui aurait pu m’héberger le temps que je fasse fortune moi aussi. Étudier était le prétexte. Ce que je voulais, c’était partir.

- A Portrait of the Artist as a Young Man, James Joyce (The Egoist, 1914-1915)

A messenger came to the door to say that confessions were being heard in the chapel. Four boys left the room ; and he heard others passing down the corridor. A tremulous chill blew round his heart, no stronger than a little wind, and yet, listening and suffering silently, he seemed to have laid an ear against the muscle of his own heart, feeling it close quand quail, listening to the flutter of its ventricles.
No escape. He had to confess, to speak out in words what he had done and thought, sin after sin. How ? How ?
- Father, I...
The thought slid like a cold shining rapier into his tender flesh : confession. But not there in the chapel of the college. He would confess all, every sin of deed and thought, sincerely ; but not there among his school companions. Far away from there in some dark place he would murmur out his own shame ; and he besought God humbly not to be offended with him if he did not dare to confess in the college chapel and in utter abjection of spirit he craved forgiveness mutely of the boyish hearts about him.

B

- Big Bang City, Mahigan Lepage, Publie.net (2016) — ici sur son site

Hier, j’ai fait un tour de la ville en moto. Le jeune motard conduisait comme un fou. Je sais bien que le trafic est une folie généralisée en Inde, mais je jure que son cas à lui était plus grave. Pendant le trajet, il a tamponné des taxis, heurté un piéton sur un trottoir. Il envoyait promener tout le monde (à voir la docilité avec laquelle ses cibles acceptaient ses reproches, je me suis dit qu’il appartenait sûrement à une caste supérieure). Le type même de l’enragé, de ceux qui croient que tous les autres conduisent comme des fous, sans conscience aucune de leur propre délire motorisé. À un moment, il s’est arrêté en pleine rue juste pour engueuler un chauffeur de bus. Il a 19 ans.

C

- Cat’s Cradle, Kurt Vonnegut, (1963)

His education was interrupted by the First World War. He enlisted in the infantry, fought with distinction, was commissioned in the field, was mentioned four times in dispatches. He was gassed in the second Battle of Ypres, was hospitalized for two years, and then discharged.

- Carnet de notes, 1980-1990, Pierre Bergounioux (2006)

Je lis le Voyage atlantique de Jünger jusqu’à une heure tardive. Je donne la plus grande attention aux pages consacrées à ses courtes excursions sur les rives de l’Amazone. Je conçois le soulèvement que la fécondité monstrueuse de cet univers, l’intensité de ses couleurs, de ses odeurs peuvent susciter dans une sensibilité formée sous nos climats, au contact d’une terre domestiquée, froide, uniformisée. « Les puissances authentiques se dévoilent », « se balancent au-dessus de nous comme de grands papillons », « le temps ruisselle ». Ces impressions, elles m’assaillent lorsque je m’enfonce dans les solitudes, dans les rêves où le sol grouille d’insectes magnifiques. De dix-sept à vingt-sept ans, je me suis enseveli dans les livres. Si j’étais mort en 1976, comme je l’ai craint, je n’aurais pas vraiment vécu. Je n’aurais pas su vraiment ce que sont les trois règnes et les quatre éléments, le monde qui nous est échu en partage.

- La Cave, Thomas Bernhard, (1976), traduit par Albert Kohn

Cette notion : aller dans le sens opposé, je l’avais sans cesse énoncée en moi-même sur le chemin de l’Office du travail, sans cesse : dans le sens opposé, la fonctionnaire ne comprenait pas quand je disais : dans le sens opposé car je lui avais dit une fois : je veux aller dans le sens opposé, elle me jugeait vraisemblablement fou car je lui avais effectivement dit plusieurs fois : dans le sens opposé, comment, pensais-je, pouvait-elle d’ailleurs me comprendre alors qu’elle ne savait absolument rien de moi, pas la moindre chose ?

- Les cercueils de zinc, Svetlana Alexievitch (Christian Bourgois, publication originale 1990, traduction Wladimir Berelowitch et Bernadette du Crest)

Vous voyez un chameau qui avance en traînant ses boyaux derrière lui comme s’il dévidait ses bosses... Il faut l’achever... Mais on est quand même programmé pour une vie civile : on n’arrive pas à l’achever... Pourtant, certains tiraient même sur des chameaux valides. Comme ça, pour rien ! Par connerie. En Urss ça lui vaudrait d’être coffré, ici il passe pour un héros : il se venge des bandits. Pourquoi les gars de dix-sept, dix-neuf ans peuvent-ils tuer plus facilement que des hommes de trente ans ? Parce qu’ils n’éprouvent pas de pitié.

- Comment va le monde avec toi, Laure Morali, (2013)

Mar kouez enem sav — s’il tombe il se relève : notre devise gravée sur une pancarte de bois, au-dessus du comptoir. Personne n’est allé à la fête de la Mer. « Pas bougé ». L’économie de mots d’un petit homme à la diction chuintante amusé par sa propre asociabilité. Il tente de dissimuler un regard tendre sous sa casquette. Des lampes tempêtes s’allument dans ses yeux au moindre battement de cil. Son voisin vient de lui raconter comment, embarqué à quatorze ans et trois mois, Rio de Janeiro, Montevideo, Buenos Aires, quand il revient, il a seize ans et sa propre mère ne le reconnaît plus. Armoire à glace, il se fraie un chemin dans la foule qui a envahi le port, lui donne une tape à l’épaule : « Je suis là, Maman. Penaos emañ ar bed ganit ? » Penaos emañ ar bed ganit ? Comment va le monde avec toi ?

- Confiteor, Jaume Cabré, traduit par Edmond Raillard (2011

— Tu seras un grand violoniste, un point c’est tout, avait dit maman quand je pus la convaincre qu’il valait mieux laisser le Storioni à maison, à tout hasard, et trimballer le Parramon tout neuf à droite et à gauche. Adrià Ardèvol aborda sa seconde réforme éducative avec résignation. Par moments, il commença à rêver de s’enfuir de chez lui.

- Contre Télérama, Éric Chauvier

ADOLESCENCE. – Que savons-nous des rassemblements des adolescents périurbains dans ces arrière-places de nos lotissements – des espaces verts, boisés, de forme rectangulaire -, de leurs petits jeux de séduction, de leurs drames à leur échelle, de leur refus du monde adulte et, par là, de leur résistance à une logique de classe qui, bientôt, les absorbera vraisemblablement ? De nos pavillons, nous les entendons crier de façon obscène à notre intention ; lorsque nous les cherchons ils chuchotent et ils disparaissent. En se rendant réceptif à ces hurlements sauvages, l’adulte évite ici de flirter avec une tristesse sans nom. Il éperonne sa mémoire et produit des images, des odeurs et des sons qui délient son potentiel de fiction, autrement dit son aptitude à transgresser les standards de la vie mutilée.

- Corniche Kennedy, Maylis de Kerangal (2008)

Les petits cons de la corniche. La bande. On ne sait les nommer autrement. Leurs corps est incisif, leur âge dilaté entre treize et dix-sept, et c’est un seul et même âge, celui de la conquête : on détourne la joue du baiser maternel, on crache dans la soupe, on déserte la maison.

D

- Le Décaméron, Boccace, traduit par Sabatier de Castres (entre 1349 et 1353)

Après avoir atteint sa seizième année, Jeannot, qui, malgré l’esclavage, avait conservé un cœur digne de sa naissance, ne pouvant plus soutenir une condition si dure et si vile, s’évada de chez Gasparin, monta sur des galères qui partaient pour Alexandrie, et parcourut plusieurs pays, sans cependant trouver aucun moyen de s’avancer. Au bout de trois ou quatre ans de courses et de travaux, qui n’avaient pas peu contribué à former son corps et à mûrir sa raison, il apprit que son père vivait encore, mais que le roi Charles le retenait en prison. Désespérant de faire changer la fortune, il erra encore çà et là, jusqu’à ce que, le hasard l’ayant amené dans le territoire de Lunigiane, il alla offrir ses services au marquis de Malespini, qui gardait sa mère chez lui. Comme Jeannot était devenu bel homme et qu’il avait fort bonne mine, ce seigneur l’accepta pour domestique, et fut on ne peut plus satisfait de sa manière de servir. L’âge et les chagrins avaient fait un si grand changement sur la mère et le fils, qu’encore qu’ils se vissent quelquefois, ils ne se reconnurent ni l’un ni l’autre.

- Défaite des maîtres et possesseurs, Vincent Message (Seuil, 2016)

À peine avaient-ils mis le pied dehors qu’une forme a bondi par-dessus la barrière de l’enclos. Elle m’a dépassé par la gauche – une femme, une de celles qui se trouvaient enfermées là – et a franchi la porte à double battant. J’ai couru à sa suite d’instinct, je l’ai vue foncer tête baissée entre le gérant et les gardes, et partir comme une dératée sur le chemin qui filait vers les champs. Les quatre éleveurs d’abord n’ont pas bougé. Ils n’en revenaient pas. L’insolence de cette fuite. Puis le gérant a glapi : « Vous voyez comme ils sont. Vous voyez ce qui se passe quand on les laisse sans surveillance ! » La fugitive s’éloignait par saccades, comme quelqu’un qui ne sait pas courir et que son poids embarrasse, mais décidée tout de même, portée par le fol espoir. « Salope ! a hurlé un des gardes. Oh celle-là, elle va prendre. » Il a épaulé son fusil. C’est à ça que servent les fusils. À ne pas avoir à faire le déplacement. Il a tiré un premier coup, rechargé aussitôt. Une nappe de brume montait de la rivière, envahissait le champ et commençait à nous couper la vue. « Baissez ce putain de fusil », je lui ai dit entre mes dents. Et j’ai posé une main que j’aurais voulue implacable sur le haut du canon. Le type m’a jaugé, stupéfait, partagé entre incompréhension et commisération, avec l’air de trouver que vraiment je planais, que l’on ne vivait pas dans le même monde. Là-bas, j’avais cru voir la femme tomber. Mais il n’y avait pas moyen d’être sûr : les silhouettes à cent mètres devenaient des fantômes. Elle pouvait aussi avoir dérapé et s’être ensuite reprise, ou s’être jetée à terre, ou avoir tenté un crochet dans l’espoir d’éviter les balles.

- Demain (To-morrow), Joseph Conrad, traduit par Jean-Yves Cotté (Publie.net, publication originale 1902)

Noticing a stranger listening to him with a vacant grin, he explained, stretching out his legs cynically, that this queer old Hagberd, a retired coasting- skipper, was waiting for the return of a son of his. The boy had been driven away from home, he shouldn’t wonder ; had run away to sea and had never been heard of since. Put to rest in Davy Jones’s locker this many a day, as likely as not.

Remarquant qu’un inconnu l’écoutait en arborant un grand sourire niais, il expliqua, en allongeant impudemment les jambes, que ce vieux fou de Hagberd, capitaine de caboteur à la retraite, attendait le retour de son fils. Le garçon s’était enfui de chez lui, pas étonnant... avait pris la mer et nul ne savait ce qu’il était devenu. Disparu en mer au jour d’aujourd’hui, peut-être ou peut- être pas.

- Dérives dans l’espace-temps (« La mort en duplicata de Rupert Sorley »), Lucien Suel, Éditions QazaQ (2015)

Au printemps de 1918, Rupert Sorley, 17 ans, franchit le Channel pour rejoindre le champ de bataille en France et en Belgique. Pour certains, jeunes, la guerre est une aventure. 

(...)

Le tir de barrage d’artillerie a choqué le garçon. La trouille l’envahit. Rupert ne se domine pas. Il tremble comme une feuille de vigne dans le vent. La tranchée qui mène au Q.G. du bataillon est impraticable. Les obus éclatent. Rupert a peur. Il sait qu’il ne traversera pas le barrage. Autour de lui, la terre et la pierre se soulèvent. Une fumée noirâtre masque le firmament. Le vacarme est dantesque. Rupert Sorley perd son sang-froid. Un gros trou dans son moral. Il quitte la tranchée et commence à cavaler comme un idiot dans le bruit et la fureur du champ de bataille. « Non ! Pas mourir ! Pas mourir ! I don’t want to die ! » 

- Le docteur Jivago, Boris Pasternak (1957), traduction non mentionnée par l’éditeur

Il y avait chez nous à l’époque quatre soeurs Tountsov (une de plus que chez Tchékhov) à qui tous les étudiants de Iouriatine faisaient la cour : Agrippina, Advotia, Glafira et Sérafina Sévérinovna. On faisait un jeu de mots sur leur patronyme et on les surnommait « Les Sévérianki ». C’est l’aînée que Mikoulitsyne a épousée.
« Peu de temps après, ils ont eu un fils. Son imbécile de père, qui avait le culte de la liberté, le baptisa d’un nom peu courant : il l’appela Livéri. Livéri, surnommé familièrement Livka, était un galopin, mais il se révéla remarquablement doué pour beaucoup de choses. La guerre éclata. Livka falsifia son acte de naissance, et tout gosse — il avait quinze ans — il fila comme volontaire sur le front.

E

- Éloge des voyages insensés, Vassili Golovanov (2002), traduit par Hélène Châtelain

Cela ne te concerne pas, tu es tout jeune encore , plein d’espoirs, débordant de futur. Qu’as-tu à faire d’un Fugitif si, à la banque du temps, tu disposes d’un tel capital ? Que sais-tu de lui ?
Rien.
Dors, ou fais semblant de dormir, mais tais-toi, sinon tu serais capable de lui demander ce qu’il fuit et il faudrait alors expliquer des choses que tu n’as pas encore la force de comprendre. Car, vois-tu, on fuit toujours les mêmes choses : les espoirs non réalisés, la banqueroute d’un amour malheureux que plus rien ne nourrit, le quotidien que tu as mis toi-même en place en attendant de te construire une prison confortable avec vue sur le mur du voisin, et tout cela payé au prix fort, en temps de vie. On fuit — et c’est ce qu’il y a de plus difficile à expliquer alors que tu viens à peine de finir tes études et que le monde entier t’apparteient — on fuit le talent dilapidé.
Mais attends un peu — dix-sept ans à peine — et tu regarderas le Fugitif avec de tout autres yeux. C’était un adolescent comme toi, auquel on avait inculqué, sur les sentiers de l’enfance, les mêmes principes qu’à toi : « Le monde est merveilleux, tout est permis, vas-y, fonce ! »

- Enig marcheur, Russell Hoban, traduit par Nicolas Richard (Monsieur Toussaint Louverture, publication originale 1980)

Poing a dit : « Caisse tas là ? »
J’ai motus. On avé pas le droit de garder ce qu’on trouvv dans les creuz par fois ils nous fouillé mais pas tout jour.
Il a dit : « Tu forêt bien de me rpondre jai dit caisse tas là ? »
J’ai dit : « Pour quoi tu jettes pas un oeil toi meum. »
Il a dit : « D’accord je vais en jeter un. » Il se proche du bord de la fauss et tend la main.
Je mets vite le pentin et la main morte dans ma poch en suite je trappe la main de Poing dans laideux miennes et je vire volt et le fais passer dssus mon népole tête la premyèr dans la bouyass. Je pouv rien fer d’aurt pour sauver ma peau.
Du coin de l’oeil jai vu son pied qui des passé de la bouyass et se gité et Crayeur Marchman le cont mait de la creuz ma courr après.
Je suis sorti de la fauss mes peids sont foncé et clapott et jai grimpé le montécul jusqu’à la ho tairre et franchiss les barryèr sans raliser ce que je faisé. Cest mes pieds quont fait ça tout seuls jy ai meum pas rfléchi.

- Étoile distante, Roberto Bolaño, traduit par Robert Amutio (Christian Bourgois, publication originale 1996)

J’avais l’impression d’être, je ne saurais dire pourquoi, le seul prisonnier à regarder le ciel. Sans doute parce que j’avais dix-neuf ans.

- Étoile du matin, Wu Ming 4, traduit par Leila Pailhès (Éditions Métailié, publication originale 2008)

Plus tard, ce soir, il découvrirait qu’il s’appelait Andy Mills et qu’il n’avait pas de demeure fixe. Il était né à Blackpool vingt-trois ans plus tôt. À douze ans, il s’était enfui de chez lui en sautant dans une roulotte de jongleurs, il était allé jusqu’à York avant qu’ils ne le réexpédient d’où il venait. Pour le punir, son père l’avait frappé jusqu’au sang. Ce jour-là Andy s’était juré de le tuer, mais il s’était contenté de partir pour de bon quatre ans plus tard. 

- L’étoile la plus proche d’elle-même, Jacques Ferry (Editions MF, 2006)

La nudité impose un tremblement unique. La vocation du marauder s’éveille entre le saponine et les agates. Le sentiment de castration veut s’amuser comme tout le monde. Une évasion de collège se prépare intérieurement. Une ombre refait les mêmes gestes jusqu’au passage à niveau. La cloche souligne l’existence d’une tour à la récréation. Les lueurs d’une procession s’approchent de l’abreuvoir vespéral. Un type sale offre la peau d’un autre au vent desséchant, à la foudre, au plaisir ou à la poussière.

F

- Les fils de la vierge in Les âmes secrètes, Julio Cortázar (Folio, publication originale 1959, traduction Laure Guille-Bataillon)

Je pourrais vous raconter la suite en détail mais cela n’en vaut pas la peine. La femme prétendit que personne n’avait le droit de prendre une photo sans permission et elle exigea qu’on lui remît la pellicule. Tout cela d’une voix sèche et claire, à l’accent bien parisien, qui montait de ton et de couleur à chaque phrase. Personnellement, cela m’était bien égal de lui donner la pellicule, mais ceux qui me connaissent savent qu’il faut me demander les choses gentiment. Je me limitai donc à répondre que non seulement il n’est pas défendu de prendre des photos dans les lieux publics, mais que cet art jouit de la plus grande estime officielle et privée. Ce disant, je savourai malicieusement le plaisir de voir le jeune garçon se replier, rester en retrait, simplement en ne bougeant pas. Et soudain, cela semble presque incroyable, il se mit à courir ; il devait sans doute croire, le pauvre, qu’il marchait, mais en réalité il prit ses jambes à son cou, passa à côté de la voiture et se perdit comme un fil de la vierge dans l’air du matin.

- La fin de l’homme rouge, Svetlana Alexievich (Actes Sud, 2013, traduction Sophie Benech)

Ah, je t’ai pas raconté comment je me suis mariée. J’avais dix-huit ans. Là, je travaillais déjà dans l’usine de briques. L’usine de ciment avait fermé, alors j’étais allée dans une usine de briques. Au début, je m’occupais de l’argile. À l’époque, on faisait tout à la main… Avec des pelles… On déchargeait l’argile des camions et on l’étalait dans la cour en couche bien régulière, pour qu’elle “repose”. Au bout de six mois, je poussais déjà des wagonnets pleins de briques depuis les moules jusqu’aux fours… À l’aller, des briques pas cuites, et au retour, des briques cuites, brûlantes. On les sortait des fours nous-mêmes… Il faisait une chaleur épouvantable ! On sortait quatre à six mille briques en une journée de travail. Jusqu’à vingt tonnes. On n’était que des femmes pour faire ça. Et des jeunes filles… Il y avait aussi des hommes, mais ils étaient surtout dans les camions. Ils conduisaient. Il y en a un qui s’est mis à me faire la cour… Il s’approchait de moi, il éclatait de rire, il me posait la main sur l’épaule. Un jour, il m’a dit : “Tu pars avec moi ?” J’ai dit oui. J’ai même pas demandé où. Et on s’est engagés pour la Sibérie. Pour bâtir le communisme ! (Elle se tait.) Et maintenant… Ah là là ! Enfin, bon, qu’est-ce que vous voulez… Tout ça n’a servi à rien… On a trimé pour rien… C’est dur à admettre. Et c’est dur de vivre avec ça… On a tellement travaillé ! On construisait, on faisait tout à la main. Ah, c’était pas une époque facile ! Quand je travaillais à l’usine de briques, une fois, je me suis pas réveillée. Après la guerre, quand on arrivait en retard au travail… Dix minutes de retard, c’était la prison. C’est le chef d’équipe qui m’a sauvée : “Tu diras que je t’avais envoyée à la carrière…” Si quelqu’un nous avait dénoncés, lui aussi, il aurait été condamné. Après 1953, on a arrêté de punir pour les retards. Après la mort de Staline, les gens se sont mis à sourire, mais avant, on faisait tout le temps attention. On souriait pas.

(...)

C’est un gamin qui s’est fait exploser à la station Avtozavod­skaïa, un kamikaze. Un jeune Tchétchène. On a appris par ses parents qu’il lisait beaucoup. Il aimait Tolstoï. Il a grandi pendant la guerre – les bombardements, les tirs d’artillerie… Il a vu mourir ses cousins et, à l’âge de quatorze ans, il s’est enfui dans les montagnes pour rejoindre Amin Khattab. Il voulait les venger. C’était sans doute un garçon intègre, avec un cœur ardent. On se moquait de lui… Ha, ha, ha ! Pauvre petit idiot… Mais il a appris à tirer mieux que tout le monde, à lancer des grenades. Sa mère l’a retrouvé et l’a ramené au village, elle voulait qu’il aille à l’école et devienne soudeur. Mais au bout d’un an, il est retourné dans les montagnes. On lui a appris à manier des explosifs, et il est venu à Moscou… (Elle se tait.)

- Formation, Pierre Guyotat (Gallimard, 2007)

Venu avec son patron pour évaluer et planifier les travaux de réfection du local, un jeune apprenti du Soleil, trois ans de plus que moi, m’offre, à l’écart, une cigarette, que je fume tout entière : comme je me sens mal, il me met sa main au cou et me couche sur les gravats noircis. « Reste ici, je reviens tout à l’heure, après le boulot... Tu veux bien être mon pote ? » Il revient, me dit qu’il va chercher sa soeur qui doit « en finir avec un client », il repart, mon vertige augmente, mais je bande au-dedans ; les voici : lui, une chevelure blonde qu’il ramène derrière ses oreilles rouges, elle, petite, brune, lèvres rouges, voix cristalline ; en fourreau noir. Et un faux renard autour du cou. Ils me relèvent, elle nous emmène dans un snack-bar, où sur le formica bleu elle mange un steak. Lui, lui prend la fourrure du cou et se l’enroule autour du sien, au-dessus de ses épaules demi-nues. Elle : « Il est beau mon frère, non ?, le soleil lui pleut sur la tête. »
Le Dimanche suivant, avant l’arrivée du car d’Annonay pour Saint-Etienne, je fouille très vite dans l’armoire de ma mère, y prends une fourrure de vrai renard, et la tasse dans ma petite valise. Le lendemain, avant le dîner, la fourrure dans ma poche, je retourne au local détruit, deux ouvriers déjà dégagent les gravats, je leur demande où est l’apprenti, ils me disent d’aller voir sa soeur, rue Michelet, en face de la chocolaterie Weiss. J’y vais, j’attends, sors la fourrure de ma poche, et l’enroule autour de mon cou, une voiture noire stoppe contre le trottoir, trois hommes dedans, dont un, qui, vitre baissée, me dit de monter. Je m’enfuis.

- Franck, Anne Savelli (Stock, 2010)

Tu as seize ans. C’est le jour de ton anniversaire. Comme d’habitude tu te dis que tu auras, tu en es sûr, moins de cadeaux que tes frères mais tu vas souffler tes bougies, les paquets sont encore fermés. Tu souffles.

(...)

Est-ce que tu prends tes jouets ? tes affaires de lycée ? des souvenirs d’enfance ? Combien de sacs en tout ?
Dépêche-toi dit-elle (dit l’assistante sociale).
Tu as seize ans, trop tard.
On voudrait tirer sur ces jours, les plaquer en arrière comme on rabat un voile, comme on plie un tissu, figer l’instant d’avant
l’annonce
l’instant d’avant l’annonce être encore dans le souffle, la pause, le quasi-rien, ou même dans l’attente.
On voudrait se tordre en tous sens pour que ça n’arrive pas, pour que ça n’arrive pas, que ça ne puisse même pas s’envisager, pour que ça ne se fige pas dans le temps, comme ça.
Tu grimpes la côte. Montes dans la voiture.
Est-ce qu’elle te dit au revoir, ta mère ? Et tes frères ? Dans quel creux as-tu encore ta place, aujourd’hui maintenant oui ?

- Les frères Karamazov, Fiodor Dostoïevski (Babel, publication originale 1879, traduction André Markowicz)

Au lycée, il n’avait pas fini ses études ; il lui restait encore à faire une année entière, quand, brusquement, il avait déclaré à ces deux dames qu’il partait chez son père pour une certaine affaire qui lui était venue en tête. Ces dames l’avaient beaucoup plaint, et avaient d’abord refusé de le laisser partir. Le voyage coûtait très peu cher, les dames ne lui avaient pas permis de mettre en gage sa montre — cadeau de la famille de son bienfaiteur avant leur départ pour l’étranger, mais l’avaient somptueusement fourni en moyens, renouvelant même sa garde-robe et son linge de corps. Lui, néanmoins, il leur avait rendu la moitié de l’argent, déclarant qu’il voulait absolument voyager en troisième. Arrivé dans notre petite ville, il avait laissé les premières questions de son géniteur : "Qu’est)ce qui t’amène maintenant, sans avoir fini le lycée ?" sans réponse directe, mais s’était montré, à ce qu’on rapporte, extraordinairement pensif. On avait su peu de temps après qu’il recherchait la tombe de sa mère.

- Fuites mineures, Mahigan Lepage (Mémoires d’encrier, 2014)

- Funambule mais le fil est barbelé, Pierre Causse (Editions Jacques Brémond,, 2012)

cela commence par la faille
ça claque d’un coup de tonnerre
et il te faut lever la tête
voir l’éclair
et essayant de le saisir de tes mains lourdes
tu te rends compte de ta peur
et tu te lèves
et tu fuis
car tu sais
tu trouves ta caverne
son sol de terre
tu laisses des races tu es un passage
les coups du ciel encore
et la terre se fait boue
tu t’écartes pui tu t’accomodes
après tout
les yeux se reposent terminent leur révolution
plutôt que saisir la terre
tu dis qu’elle t’appartient et qu’il suffit

tu traces ta peur et ta peur fige tes traces
et pour les suivants alors
leurs nuques ankylosées

s’acceptent abattues

P. 57

G

- La grande eau, Živko Čingo, traduit par Maria Bejanovska (Nouvel Attila, publication originale 1980)

Dès qu’ils eurent ouvert la porte et que nous nous trouvâmes face à face avec la Grande Eau, je crus tout d’abord que l’un des enfants trouverait un peu de force pour s’envoler, que rien ne pourrait le retenir. J’espérais qu’il nous pousserait de nouvelles ailes pour nous emporter vers l’endroit dont notre cœur rêvait jour et nuit. Malédiction, cet incendie était vrai, l’eau brûlée s’était retirée. Je le jure, l’eau se sauvait, s’en allait. Que je sois maudit, tout avait été prévu ; une fois la tonte terminée, nous retournerions dans l’orphelinat, affolés et les larmes aux yeux. Alors les éducateurs, eux aussi un peu pris de folie, crièrent à haute voix :
— Allez, envolez-vous, petits bâtards ! Envolez-vous ! Où que vous alliez, vous reviendrez dans l’orphelinat, comme de petits chiens, vous reviendrez !
Que je sois maudit, c’était la vérité.
Nous attendions impatiemment que cette tonte finisse. Puis affolés, nous nous sauvions vers l’orphelinat ; tout devenait sombre autour de nous.
Dans la cour, ceux des classes supérieures qui n’étaient pas encore tondus attendaient. Nous fûmes dirigés vers la buanderie où nous laissâmes nos vêtements pendant qu’un homme de l’établissement d’hygiène nous aspergeait la tête avec une poudre blanche. Comme les vêtements manquaient, nous avons vécu tous ces jours-là à moitiés nus, en slip. On n’avait encore jamais vu un spectacle pareil dans la cour de l’orphelinat. Maigres, sous-alimentés, à peine développés, nous tournions comme de petits fous autour de notre petite ombre abîmée. Nous ne savions pas quoi faire avec notre tête mutilée, nos bras cassés, de nous-mêmes. Personne ne connaissait personne comme si nous nous rencontrions pour la première fois dans cet endroit maudit. Que je sois maudit, il nous a fallu des siècles pour nous reconnaître.

Le fils de Keïten a dû me chercher longtemps pour me retrouver parmi ces souris tondues. C’était évident, même lui ne put cacher son émotion et sa tristesse quand il me revit pour la première fois. Seigneur, je me traînais près du mur comme un petit lézard noir. Il quitta sa classe et courut vers moi. Il s’envola. Je me sauvais, je me cachais, j’entrais dans le mur pour qu’il ne me voie pas, pour que je ne le voie pas. Mon Dieu, comme tout cela était affreux. Quand enfin il me décolla du mur — si j’avais pu je me serais emmuré moi-même — quand il me vit dans l’état où j’étais, il me fit un large sourire joyeux et dit :
— Sois un homme, petit Lem ! Sois un homme, mon camarade ! Les cheveux repoussent vite, tu verras, ils poussent très vite, mon petit gars. Puis il prit tendrement et avec beaucoup de délicatesse ma tête entre ses mains osseuses et il m’embrassa sur le front de la façon la plus tendre du monde. Il me piqua avec ses dents supérieures pointues. Que je sois maudit, je tressaillis. Mon pauvre camarade, je le jure, se recula alors comme s’il s’était brûlé. Il me regarda longuement, oh ce regard ! Que je sois maudit, il n’y croyait pas, je vis une larme dans ses yeux. C’était la première fois que je voyais que le fils de Keïten pleurait, il ne voulait pas y croire, non, non, non ! Alors, comme si quelqu’un lui avait transpercé le cœur, il poussa un cri affreux :
— Oh, ma mère ! Ma mère aimée, je brûle ! Je meurs, dit-il, et se mit à courir affolé, en haut, en bas de l’orphelinat, partout.
Les enfants, tel un courant affamé devenu sauvage, le poursuivaient, couraient derrière lui, criant :
— Hourra, hourra !
Beaucoup de siècles sont passés depuis. À la fin, nous sommes sortis de l’orphelinat, nous avons même vécu des heures plus heureuses et plus amères, mais ces quelques instants incompréhensibles restèrent gravés dans mon cœur jeune et inexpérimenté comme le plus mauvais des rêves. Chaque fois que je vois des oiseaux affolés, des hommes en sang, une eau brûlée, des incendies, des champs dévastés, morts, des villages abandonnés, désertiques, des routes vides, un éclair blanc et court, un signe de sécheresse, des hommes en rang, que je sois maudit, à ce moment-là je pense que deux êtres se séparent. Que je sois maudit, j’entends ce cri.
— Keïten — je sursaute dans le plus profond de mes rêves, je marche comme affolé, je le cherche, Keïten, c’est mon cri. Que je sois maudit, nous nous sommes quittés, nous nous sommes séparés de cette façon stupide. Je marche et la seule question qui secoue mon âme comme un éclair est : comment et où le retrouver maintenant ?

H

- Héliopolis, Ernst Jünger, traduit par Henri Plard (Christian Bourgois, publication originale 1949)

« C’est de cette manière que Riley, lui aussi, traversa l’abîme à la suite du Maure Séid, qui se rendait au marché d’esclaves de Mogador. Riley était marin et s’était enfui à quinze ans de la maison paternelle pour naviguer sur les voiliers. De tels hommes sont à l’épreuve du vertige. Et pourtant, il dit que, sur le chemin, le désespoir le prit et qu’il crut voir le monde chanceler sur sa base. Il lui fallut parfois fermer les yeux pour apaiser les tourbillons qui s’élevaient en lui et voulaient l’attirer au fond du néant sans limites. Puis venaient des places où des morceaux du ruban de pierre avaient roulé dans la mer ; les bêtes y renâclaient avant de prendre leur élan. »

I

- Ilium, Dan Simmons (2003)

The fighting begins to swirl around these fallen men. The Achaean called Ajax—Big Ajax, the so-called Telemonian Ajax from Salamis, not to be confused with Little Ajax, who commands the Locrisians—hacks his way forward, sheaths his sword, and uses his spear to cut down a very young Trojan named Simoisius, who has come forward to cover Agenor’s retreat.

Just a week earlier, in the walled safety of Ilium’s quiet parks, while morphed as the Trojan Sthenelus, I had drunk wine and swapped ribald stories with Simoisius. The sixteen-year-old boy—never wed, never even bedded by a woman—had told me about how his father, Anthemion, had named him after the Simois River, which runs right next to their modest home a mile from the walls of the city. Simoisius had not yet turned six when the black ships of the Achaeans had first appeared on the horizon and, until a few weeks ago, his father had refused to allow the sensitive boy to join the army outside Ilium’s walls. Simoisius admitted to me that he was terrified of dying—not so much of death itself, he said, but of dying before he ever touched a woman’s breast or felt what it was like to be in love.

- Isidoro, Audrey Lemieux (Publie.net)

« J’étais un peu plus jeune que vous — j’avais seize ans. Je m’étais embarqué sur un petit caboteur qui remontait les ports du Morbihan et du Finistère, en Bretagne. Lorsque nous accostions pour quelques jours à Quiberon, j’avais coutume d’emprunter la barque à voile d’un vieux matelot, établi près du port, qui avait connu mon père. Je naviguais jusqu’à Belle-Isle — c’était diablement loin, et je m’arrachais les bras à force de souquer, quand la voilure ne suffisait pas, et toujours je persistais, parce que je connaissais une petite crique où personne n’allait jamais, à l’écart des ports que je trouvais trop bruyants. Je n’apportais presque rien quand j’allais là-bas. Quelques pommes de terre que je faisais cuire dans la braise, c’est tout. »

(...)

« Je passais souvent là des nuits blanches : j’observais la mer, les étoiles, le feu que j’avais allumé. À l’aube, je m’étendais sur le sable, et je dormais deux ou trois heures avant de retourner à Quiberon. »

J

- Les jardins statuaires, Jacques Abeille (Attila, 2010 — pagination Folio ici)

— Mais que deviennent ces enfants ?
— D’abord ce ne sont plus des enfants. Il ont grandi dans un milieu où l’on mûrit vite. Trop vite. Ils prennent la route. Ils errent. Ils s’arrêtent de temps à autre à la porte de quelque domaine pour mendier de la nourriture. D’eux-mêmes — car ce milieu-là aussi à ses légendes et ses traditions — ils se dirigent vers les limites de la contrée, vers les steppes. Les domaines sont plus espacés qu’ici où une route seulement les sépare. Là-bas, de vastes étendues de terre désolée isolent les communautés qui se retranchent dans des sortes de forteresses rustiques. Et puis cette trace ultime de civilisation disparaît et c’est la steppe désertique peuplée de halliers âpres, de vent, de spectres, sableuse et vouée aux poudres de l’oubli. Une seule route s’amorce en cette région. On ne sait où elle mène, certains parlent de cités mortes. C’est le long de cette route que les jardiniers, qui rentrent au pays sans avoir pu les vendre à l’étranger, déposent les statues qu’ils ramènent. Dans ces lieux inhospitaliers, errent des groupes humains que nous ne connaissons guère que par les coups de mains qu’ils tentent parfois, et le plus souvent en vain contre les domaines isolés. Ces gens, ce sont des nomades, des pillards, toute une population vague et clairsemée que le vent tantôt disperse et tantôt rassemble. C’est à ces groupes que se fondent les garçons dont nous suivons le destin. Ils seront esclave d’un meneur de rennes ou soudard dans la bande d’un voleur de bétail, s’ils ne périssent à peine arrivés selon le caprice d’un cavalier trop barbare. (P. 141-142)

*

— Le garçon dont je te parlais trouvait les vieilles coutumes abominables, affirmait sans cesse que tout était injuste et aussi que, malgré toutes nos prétentions et la possession du domaine, par notre condition nous ne différions pas tellement de ceux que nous avions proscrits. Il faut dire qu’on avait dû chasser l’une de ses soeurs. C’était horrible. Je crois qu’il était plein de haine. Un jour il a entendu cette légende du jeune chef qui était apparu parmi les brigands des steppes. Il n’en a rien dit autour de lui jusqu’au moment de l’initiation. Il s’est présenté devant l’assemblée avec trois camarades. Il a crié son mépris à la face des adultes et déclaré qu’il partait avec ses compagnons et que les anciens n’avaient qu’à, s’il leur chantait, inscrire cette décision dans les vieux livres. Ils ont quitté le domaine le soir même. D’autres, plus jeunes, s’étaient joints à eux. (P. 217)

*

Avec le vague espoir de me rencontrer sur quelque domaine où j’eusse par chance séjourné en même temps qu’eux, ou bien déterminés à tirer des adolescents qui m’avaient servi quelques lambeaux de ma parole, ou même pour se contenter d’éprouver le changement de climat qui suivait mon passage en quelque lieu, on voyait des pèlerins se mettre en route et sillonner le pays. Et comme si toutes ces observations n’étaient point suffisantes, l’éloge s’enfla jusqu’au sublime lorsqu’il en vint à parler des adolescents ; ce n’était pas que du domaine en perdition que ceux-ci s’étaient enfuis, leurs exodes fracassants navraient l’ensemble du pays d’une hémorragie continuelle tandis que de toute part s’enflait la rumeur qui les appelait vers les steppes.

(P. 247 - 248)

*

- Je venais juste de passer dans le groupe des adolescents, quand un garçon fut adopté par le domaine. C’est étrange toutes les choses que sait un enfant. Il me semble que j’ai toujours su que ma soeur était menacée. Aussi, quand ce garçon était arrivé sur le domaine, je m’étais occupé de lui. J’étais intéressé. Je ne tenais aucun compte de son âge, ni de celui de ma soeur, ni des difficultés de mon projet, ni des opinions ou des préférences du garçon. Je voulais marier ma soeur. Lui, c’était un petit gars malingre et silencieux — on voyait qu’il venait de la misère — et pourtant il était fier. il ne cédait jamais devant personne. Cela me plaisait bien. Je ne lui disais rien, mais je m’occupais de lui, je le protégeais, je voulais qu’il devienne grand et fort, qu’il fasse quelque chose d’important et qu’il épouse ma soeur. Il m’observait. Je ne sais pas s’il se doutait de quelque chose. Quand ils ont chassé ma soeur, tout a été anéanti d’un coup. Je m’étais figuré que j’étais un héros bienfaiteur, et puis rien ; ma soeur jetée nue sur la route. J’avais déjà tout calculé, sauf qu’elle était mon aînée et que tout se passerait si vite. Je me sentais coupable. Il me restait ce garçon ; il m’a aidé à vivre. Il m’a donné les mots, le langage, pour bien haïr le domaine — c’est tout ce qu’il pouvait faire pour moi et c’était beaucoup. Et puis, vous savez comment ça se passe entre adolescents, cette exaltation de l’amitié, ces serments... une sorte d’amour, non ?

(...)

Pour moi tout était grave. un soir que nous causions, je fais à mon ami la confidence des projets anciens que j’avais nourris à son égard. Il haussa les épaules et se mit à m’expliquer que même si ma soeur n’avait pas été chassée, il n’aurait pu l’épouser parce qu’on ne lui aurait jamais fait place sur le domaine ; on ne lui aurait jamais laissé passer l’initiation. « Je ne suis pas d’ici ; ils veulent faire de moi un sous-homme, un vague travailleur. ils ne sont pas méchants, ils sont indifférents, et leur indifférence m’oppresse », conclut-il. « S’ils ne veulent pas que tu écrives sur le livre, alors moi non plus ils ne m’auront pas », répondis-je. « De toute façon, un jour, je partirai. »

(P. 338-339)

- Le jeu continue après ta mort, Jean-Daniel Magnin, (Publie.net, 2012)

1) Cas de Vassily Sannikov, 14 ans, vivant avec parents, grand-mère et deux grandes soeurs dans un petit deux-pièces à Ekaterinbourg, dans l’Oural. Ce garçon est un abonné de la 4e catégorie (Connexions Permanentes) : il ne va plus au collège, passe la majeure partie de son temps en ligne avec son avatar Iumaï, au look influencé par Inu Guy, le leader du groupe shyrock japonais « Onimania ».
L’addiction de Vassily a été acceptée par sa famille pour trois raisons : il ne traînait
pas dans les rues ; se cantonnait sagement dans un coin de l’appartement exigu ; et surtout ses gains dans la Pangée permettaient à la famille d’assurer ses fins de mois. « Il était déjà comme une plante avant son coma » aurait dit sa mère aux enquêteurs. Mais un matin elle a remarqué la curieuse position qu’avait son fils. Quand elle lui a retiré son casque ThêtaWave, il était dans le coma, défiguré, mais sans aucune trace de sang. Comme si son fils « avait affronté un fauve ».
En poursuivant mes investigations, j’ai appris une chose que les parents de Vassily
n’avaient pas rapportée à l’agence chargée de l’enquête : curieusement, les gains de Iumaï continuaient à être versés sur le compte du père Sannikov, même si Vassily n’était plus en ligne. Ces versements étaient parfois accompagnés d’un message tendre signé du garçon. Sa grand-mère pense qu’il « est allé vivre dans l’Eldorado de ses rêves. Il a changé de corps, mais n’a pas oublié sa famille ».
Je suis parvenu à situer l’avatar de Vassily dans le Néo Sacramento de deuxième degré. Comme de nombreux avatars « hantés » que j’ai pu examiner,
Iumaï est un personnage aux finitions luxueuses, constitué exclusivement d’éléments
de grandes marques. Après l’avoir fait suivre discrètement par mon abeille en taille réduite, j’ai compris qu’il se prostituait dans le milieu des avatars gay et que son souteneur l’avait abonné au service Gold d’une boutique esthétique très recherchée.

- Jeux Africains, Ernst Jünger, traduit par Henri Thomas (Folio, publication originale 1936).

C’est une chose singulière que la façon dont l’esprit chimérique, pareil à quelque fièvre apportant ses miasmes de bien loin, prend possession de notre vie et, une fois installé, enfonce de proche en proche sa brûlure. L’imaginaire seul nous apparaît à la fin comme réel, et les choses quotidiennes sont un rêve dans lequel nous nous agitons de mauvaise grâce, comme un acteur que son rôle embrouille. Le moment est venu, alors, où le dégoût exaspéré revendique l’intelligence et lui impose la tâche de chercher quelque part une issue.
C’est là sans doute ce qui expliquait que ce petit mot « fuir » résonnât, pour moi, de façon toute particulière, car il ne pouvait guère être question d’un danger précis qui eût justifié son emploi, si l’on excepte peut-être les plaintes du corps enseignant, de plus en plus fréquentes, et, durant les dernières semaines, devenue vraiment menaçantes. Ils me traitaient comme un somnambule.

(Extrait tiré d’une page volée)

- Je suis un dragon, Martin Page

Le lendemain il neigea. Paris n’avait pas connu de telles chutes de neige depuis quarante ans. Des chasse-neige déblayaient, sablaient et salaient les rues. Le blanc recouvrait les toits.
À 8 heures, Sonia constata que Margot ne sortait pas de sa chambre. Elle ouvrit la porte. Des affaires manquaient, quelques vêtements, des livres, des carnets à dessin. Sur l’oreiller, elle trouva un papier plié. C’était un autoportrait de Margot qui levait la main en signe d’adieu.

- Le Jouet Enragé, Roberto Arlt, traduit par Isabelle & Antoine Berman (Editions Cent Pages, publication originale 1926).

Nous nous vautrions commodément sur les banquettes rembourrées, allumions une cigarette, laissant derrière nous les gens qui se pressaient sous la pluie, et nous imaginions que nous vivions à Paris ou dans le brumeux Londres. Nous rêvions en silence, un sourire posé sur nos lèvres condescendantes.] Ensuite, dans quelque luxueuse confiserie, nous buvions un chocolat à la vanille et, rassasiés, revenions avec le train du soir, nos énergies multipliées par toute la jouissance fournie à nos corps volutpueux et par le dynamisme du monde ambiant qui, avec ses rumeurs de fer, criait à nos oreilles : « En avant ! En avant ! »]

- Le Journal d’un homme de trop, Ivan Tourguéniev, traduction Françoise Flamant, 1850

Depuis le début du bal elle n’avait pas bougé de sa place : personne n’avait eu seulement l’idée de l’inviter. Seul un jeune homme blond de seize ans avait un moment envisagé, à défaut d’autre cavalière, de se tourner vers cette demoiselle, il avait même déjà fait un pas dans sa direction, mais après un instant de réflexion et un regard jeté sur elle, il s’était hâté de disparaître dans la foule.

- Journaux, Novembre 1952, Sylvia Plath, traduction Christine Savinel et Audrey van de Sandt, Gallimard Quarto, publication originale 1982.

Je suis un tas de petits bouts épars dans un conglomérat d’ordures : égoïste, effrayée, envisageant de consacrer le reste de ma vie à une cause, d’aller nue pour envoyer des vêtements aux nécessiteux, me réfugier au couvent, fuir dans l’hypocondrie, dans le mysticisme, dans les vagues - n’importe où, vraiment n’importe où, pourvu que je sois délivrée du fardeau, du poids terrifiant, abominable, de la responsabilité de soi et de l’ultime jugement sur soi.

- Jours de répit à Baigorri, Marie Cosnay (2016)

Les critères, pour le séjour de répit : la vulnérabilité. La solitude, l’âge. L’un des garçons du Soudain est parti de chez lui tout seul, à l’âge de douze ans.

K

- Karoo, Steve Tesich, traduit par Anne Wicke (publication originale 1998)

Lorsque j’ai ouvert la porte et que je l’ai vu, je restai sans voix, et pour que quelqu’un comme moi se retrouve à chercher ses mots, il fallait y aller fort.
Exactement ce que Billy me donnait à voir.Sa belle et longue chevelure noire avait disparu. Complètement disparu. À la place, un crâne rasé de si près que je voyais plus la peau que les cheveux.
À cela se rajoutait une barbe de deux jours.Et des yeux brillants, injectés de sang.
Il portait un long pardessus de type militaire, plein de boutons. Le manteau était trop étroit pour ses larges épaules et les manches trop courtes pour ses longs bras.Il avait plutôt l’air de quelqu’un qui s’appellerait Boris que Billy, le transfuge demandeur d’asile d’une équipe de basket bulgare.
Je le pris dans mes bras. Quelle que fût sa posture, quelle que fût l’image qu’il projetait, c’était toujours mon garçon, mon Billy, je le pris donc dans mes bras. Ou en tout cas je pris dans mes bras tout ce que je pus prendre malgré cette barricade de manteau. Il se laissa embrasser, un peu comme un skinhead se laisse fouiller par les flics.

L

- Les lances rouillées, Juan Benet (2011), traduit par Claude Murcia

Bien avant d’avoir vingt ans les deux aînés prirent le maquis, pour fuir Daniela, l’autorité et le travail et se débrouillèrent en volant des poules et des veaux et même en attaquant les gens sur les chemins entre Sepulcro Beltrán et Bocentellas ; et lorsque l’alarme se répandit et qu’on finit par dire jusque dans la presse que dans la sierra de Région avait surgi un début de banditisme, pour ne pas discréditer les autorités civiles ni décevoir les forces de l’ordre public, et pour se parer d’un titre qui leur serait très difficile d’acquérir dans toute autre domaine, ils se convertirent en bandits avec juridiction dans toute la contrée, sans respecter d’autres limites que celles du bois interdit de Mantua, gardé par un sujet de condition identique ou similaire.

- The Last Man, Mary Shelley (1823)

Thus years passed on ; and years only added fresh love of freedom, and contempt for all that was not as wild and rude as myself. At the age of sixteen I had shot up in appearance to man’s estate ; I was tall and athletic ; I was practised to feats of strength, and inured to the inclemency of the elements. My skin was embrowned by the sun ; my step was firm with conscious power. I feared no man, and loved none. In after life I looked back with wonder to what I then was ; how utterly worthless I should have become if I had pursued my lawless career. My life was like that of an animal, and my mind was in danger of degenerating into that which informs brute nature. Until now, my savage habits had done me no radical mischief ; my physical powers had grown up and flourished under their influence, and my mind, undergoing the same discipline, was imbued with all the hardy virtues. But now my boasted independence
was daily instigating me to acts of tyranny, and freedom was becoming licentiousness. I stood on the brink of manhood ; passions, strong as the trees of a forest, had already taken root within me, and were about to shadow with their noxious overgrowth, my path of life.

- Leçon sur la langue française, Pierre Guyotat (2011)

(...) je ne sais pas ce que c’est l’Université, je n’en ai pas fait, je n’ai jamais été étudiant, j’ai simplement été écolier, élève, et je suis parti de chez moi assez tôt. J’ai souvent fugué, et puis j’ai fait une fugue définitive, dont je ne suis plus revenu.

- Lotus Seven, Christine Jeanney (Publie.net, 2012)

Les hortensias sont immobiles et mes livres perdent leurs pages, car je lis trop, elles se décollent. Bien sûr je lis pour fuir.

M

- La maison dans laquelle, Mariam Petrosyan, traduction Raphaëlle Pache (publication initiale 2009)

— Je me suis demandé… commença Sauterelle, embarrassé… Qu’est-ce que tu as bien pu fabriquer ? De quoi Élan était-il en train de parler ? Pourquoi tu t’es enfui ? Et pourquoi tu te caches ? »
Le vampire s’assombrit.
« Je me suis évadé, c’est tout. De toute façon, ça sert à rien ce qu’ils nous font, ici. Ça fait déjà quatre fois que je m’échappe. Je me suis dit que si je les poussais à bout, tous autant qu’ils sont, peut-être qu’ils me laisseraient partir. Ça ne les a pas décidés. Pourtant, je les ai vraiment mis en rogne, la dernière fois ; ils m’ont carrément bouclé. C’est pour ça que je me suis sauvé, cette fois-ci. Pour qu’ils comprennent que c’est pas eux les plus malins. Tant que je serai ici, ils n’auront aucun répit.
— Comment tu as fait pour t’évader ? », demanda Sauterelle, admiratif.
Désormais, il prêtait au visiteur une aura héroïque, une aura de martyr.

(...)

Dans un cri, Sauterelle se mit sur le dos, prit son élan et frappa la vitre du talon de sa chaussure. Le verre tinta en explosant. Sauterelle sentit soudain qu’on l’empoignait et qu’on le traînait, après avoir retiré sa jambe coincée d’entre les barreaux. Quelques mètres plus loin, il se remit debout et, dépassant tout le monde, prit la tête de la course parce que la chanson continuait de vociférer : « PLUS VITE ! PLUS VITE !… »
Ces paroles étaient désormais un appel à la fuite. Les Crevards se précipitèrent dans l’escalier et – lui en tête – déboulèrent dans le couloir comme des furies, trébuchant et riant aux éclats. Les boiteux avaient l’impression de filer comme le vent, ceux qui portaient leur camarade se sentaient léger, et même le plus gros d’entre eux, qui pourtant ahanait à l’arrière, eut la sensation de se déplacer à la vitesse de la lumière, aiguillonné par le raffut que faisaient leurs poursuivants. Une fois dans leur chambre, ils s’écroulèrent sur leurs lits et s’enfouirent sous leurs couvertures tels des escargots dans leurs coquilles, étouffant des rires. Emmitouflés dans les draps, aussi immobiles que possible, ils ôtaient doucement leurs chaussures. Un premier soulier tomba par terre, puis un deuxième. Chaque fois, ils se figeaient, l’oreille tendue. Mais tout était calme. Personne ne les recherchait, personne n’entra pour vérifier s’ils dormaient vraiment. Contrôlant leur respiration pour la rendre régulière, ils firent semblant de dormir. Puis, lassés de ce petit jeu, ils quittèrent leur lit l’un après l’autre, rampèrent au milieu de la chambre (là où, dans leur caverne imaginaire, ils allumaient chaque soir un feu invisible) et formèrent en s’asseyant un demi-cercle, ramenant sous eux leurs pieds nus.

(...)

« Je m’en vais. Je rentre chez moi. »
Ces mots résonnèrent bizarrement dans la chambre de Chenu. Comme si quelqu’un d’autre les avait prononcés. Se pouvait-il qu’il ait un autre endroit où vivre qu’ici ? Chenu faisait partie des murs, il était né, avait grandi et vieilli dans la Maison ; il suffisait de lui parler ou même de le regarder pour s’en convaincre ! Sauterelle promena son soulier sur le plancher maculé de taches de vin noirâtres.
« Pourquoi ? »
Chenu déplaça un fou sur l’échiquier et coucha une pièce d’une pichenette.
« J’ai dix-huit ans, déclara-t-il. Mon heure est venue. »
En disant cela, il abîma encore quelque chose de sacré, comme il l’avait fait en mentionnant son chez lui. Chenu ne pouvait pas être aussi vieux, ni aussi jeune d’ailleurs, c’était impossible ! Il n’avait pas d’âge, il vivait hors du temps ! Et puis, cette révélation ne constituait nullement une explication satisfaisante. Sauterelle l’interrogea :
« Les autres s’en iront cet été. Pourquoi partir avant ?
— Ça commence à sentir mauvais ici, répondit Chenu. Et ça empire de jour en jour. Je suis sûr que tu vois de quoi je parle. Aujourd’hui, la situation n’est déjà pas reluisante, mais bientôt, ce sera l’Apocalypse. Je le sais, j’ai déjà vu ce que ça pouvait donner ; je me rappelle très bien le départ de la promotion précédente. Voilà pourquoi je veux partir plus tôt.
— Alors tu t’enfuis ? Tu abandonnes les tiens ?
— Je m’enfuis, oui, convint Chenu. Je prends mes jambes à mon cou. Même si je n’en ai pas.

- Maps, Nuruddin Farah, 1986

My dearest Askar,
I am indeed disturbed by your behaviour, disturbed and bothered by what Salaado refers to as your most depressive state of mind to date. And what do you mean by saying that you haven’t become “a man" so you can sit “in a Mogadiscio of comforts, eat a mountainful of spaghetti while my peers in the Ogaden starve to death or shed their blood in order to liberate it from Ethiopian hands” ? Do I also understand that you wish to straighten out "this question about my own birth" ?
Now, first point first. A man, indeed. Are you “a man” ? One day, I would like you to define what or who is a “man”. Can one describe oneself as a man when one cannot make a viable contribution to the struggle of ones’ people ; when one is not as educated and as aware of the world’s politics as ones enemy is ; when one is not yet fifteen ; when all the evidence of one’s being a man comprises of one’s height and a few hairs grown on the chin ? Who will you kill, your enemy or yourself ? And what’s wrong with eating well and not being a refugee, which you might have been if you weren’t my sister, Arla’s, son and if Salaado and I weren’t doing well financially. And pray don’t talk ill of the UNHCR people, whether in Geneva, Mogadiscio or here, in this, or any other continent : they’re not statisticians obsessed with abstracted numbers and charts of starvation and malnutrition. Of course, they have to ascertain how many refugees there are and how much money they can raise and how many calories an African child can cope with. It is the tone I don’t like, eating “a mountainful of spaghetti”, etc. Indeed ! Askar, one must be grateful for the little mercies in life. One must be thankful to the dedicated souls, serving in these camps under very hard conditions (for them), while they wait for a donor to donate the food and medicines—making sure (and this is very, very difficult) that the local mafia doesn’t misappropriate them.
I confess, it pains me to remember the number of times you, Salaado and I have spoken about and analysed the seeds of your sense of “guilt”. Salaado ‘s telegraphic message suggests it to be as bad as the days following the tragic weekend when, overnight and in a coup de grâce, the Ogaden was wrung out of Somali hands and “returned” to Ethiopia’s claw-hammer. Now what’s this that I hear, that you were salvaged from the corpse of your mother ? Is there anyone who can substantiate that with some evidence ? Your mother lived long enough to have scribbled something in her journal. That means that she died after you were born, especially if we take into account Misra’s statement which agrees with this claim of mine.
To think, at your age, when you’re in Hargeisa for a holidaying trip, that your thoughts are still obsessed with some obscure facts relating to your birth. This disturbs Salaado—it perturbs me. Salaado tells me that you want to return to Kallafo in order to have this question answered once and for all. That is not the same thing as joining the Western Somali Liberation Front, I take it ? But Salaado is under the impression that for you, the two are one and the same thing. Now what do you want to do ? Of course, you can do both and we have no objection to your deciding to return to the Ogaden as a recruited member of the Front (which we all support) and when there, do your research into your beginnings. You tell us what you want and well give you our opinion.
Forgive me, but I’ve never held the view—nor has Salaado—that, since there are many able-bodied men and women in the Ogaden who can shoot a gun, kill an “Amxaar” in a scuffle and, if need be, confront the lion in the den, a youngster like you mustn’t go. No. “Somebody” must go. But who is this “somebody” ? If every father, mother, relation said, “No, not my son, let someone else join the Front”, then you know where we’ll end up ? The view Salaado and I hold, is that since you’ll prove to be excellent material as a researcher, as a writer of articles and as one who can impart enlightened opinion about the cause, why not “eat mountainfuls of spaghetti while others die” and why not, when doing so, complete your education.
Should you insist that you wish to re-enter the Ogaden without touching Mogadiscio, then I am afraid that neither Salaado nor I can do anything about it. All we can suggest that we offer is help. But I plead to you not to depart without at least letting Salaado know. If you inform me by return post that you’re definitely leaving, then I’ll make arrangements for more money to be transferred to Hargeisa, care of a bank.
If we’re to believe that you “stared” at Misra when she found you and Arla, my sister, then you were at least a day old. For sight, my dear Askar, is a door which does not open instantly in the newly born. What I mean is, that it takes longer than a few minutes for a baby just bom to develop the knack to look, let alone “stare". Be that as it is. But the fact that it shrouds your beginnings in mysteries preponderant as the babies born in the epic traditions of Africa, Europe and Asia—this fact does interest me greatly. Did you sprout like a plant out of the earth ? Were you born in nine months, in three or seven ?
In other words, do you share your temperament with the likes of Sunjata or Mwendo, both being characters in Africa’s epic traditions ? For example, it is said that Sunjata was an adult when he was three. Mwendo, in the traditions told about him, is said to have chosen to be delivered, not through the womb, but through a middle finger. There are other epic children who took a day to be conceived and born and yet others required a hundred and fifty years to be bom at all Now why did this “epic child” wait for a hundred and fifty years ? Because he made the unusual (I almost said, rational) request not to use as his exit (or was it his entrance) the very organ which his mother employed as her urinary passage. Another feature common among epic children is that they are all born bearing arms. And you, Askar, you’re armed by name, aren’t you ?
Again, this is nothing unique to epic traditions of peoples. The world’s religions produce “miracle” children. Can you imagine an Adam, a grown man, standing naked, with leaves of innocence covering his uff, when God pulls at his ribs and says to him, “I am sorry but it won’t take a second, I assure you, and it won’t give you any pain either. Now look. Here. A woman, an Eve, created from one of your ribs” ? I am sure you’ve heard of heroes given birth to by mountains or rivers or fishes or for that matter other animals. It seems to me that these myths make the same point again and again : that the “person” thus born contains within him or her a characteristic peculiar to gods. Well Where do we go from here ?
All is doubt.
Are you or are you not an “epic” child of the modern times ? Do we know what the weather was like the moment you were born ? Yes, we do. Your mother, in her scrawls, tells us that the sky was dark with clouds and that a heavy storm broke on her head as she fainted with the pains of labour and the heavens brightened with those thunderous downpours. But you didn‘t take shorter than a month to be conceived and bom, or seven hundred years. And there was no eclipse of the moon or the sun. I’ve read and reread your mothe’ s journal for clues. I am afraid it appears that you completed your nine months.
Please think things over. And please do not do anything rash. We will miss you greatly if you go—but we understand. Rest assured that we’ll not stand in your way if you wish to return to your beginnings.

Much, much love.
Yours ever,
Uncle Hilaal

- Mara and Dann, Doris Lessing (1999)

And so the days passed, Mara and Orphne fighting to bring Dann back, and slowly succeeding. At night Meryx claimed Mara.
Then Dann was himself, though still weak, and Mara asked him what had held him so long in the Tower.
He seemed to be speaking of events long in the past. His eyes searched the ceiling as he spoke, as if what he remembered was pictured there, and he did not look at Mara or at Orphne, who held his hands, one on each side.
He said he had run away from the barracks for the male slaves when he heard the Towers were occupied. There he joined a gang of runaway slaves, mostly Mahondis, but there were some Hadrons and others. They were all men. There were women in the Towers but they kept to their own groups, afraid of rape. No woman by herself could survive. Dann’s gang lived by stealing food from the fields, and then poppy from the warehouses, through intermediaries. He mentioned Kulik. At first Dann had sold the stuff to get food, but then he began taking it : now his words became halting, and he said, “There was a bad man.” And now this was little Dann’s voice : “A very bad man,” piped little Dann. “He hurt Dann.”

- Les mémoires de Maigret, Simenon (Presses de la cité, 1950)

Dix mille y passent chaque année en moyenne, dix mille qui quittent leur village et débarquent à Paris comme domestiques et à qui il ne faut que quelques mois, ou quelques semaines, pour effectuer le plongeon.
Est-ce si différent quand un garçon de dix-huit ou de vingt ans, qui travaillait en usine, se met à s’habiller d’une certaine façon, à prendre certaines attitudes, à s’accouder au zinc de certains bars ?
On ne tardera pas à lui voir un complet neuf, des chaussettes et une cravate en soie artificielle.
Il finira chez nous, lui aussi, le regard sournois ou penaud, après une tentative de cambriolage ou un vol à main armée, à moins qu’il se soit embauché dans la légion des voleurs de voitures.

- Monarques, Philippe Rahmy (Table ronde, 2017)

Ils ont dit et persistent à dire que tu n’étais qu’un voyou, un vicieux. Tu étais un chien, un chacal, l’un de ces mômes sans foi ni loi, prêt à mordre, l’une de ces roses qui fleurissent sur le pavé, au fond des terrains vagues, dans les prisons ou les livres de Jean Genet, grillés par leur appétit, plus libres à mesure qu’ils se trompent de combat, trop affamés pour comprendre, trop pressés, gorgés de vie et de dégoût pour la vie, terrorisés par la mort au point de ne désirer qu’elle.

- Mon jeune gars, compagnie des jours passés, Thibault de Vivies (Editions du Zaporogue, 2011)

Je prends le temps de réfléchir malgré tout mais décide de repousser les avances que l’on me fait car j’ai mon bonheur ici et ma liberté du lever et du coucher quand bon me semble et personne pour m’imposer quoi que ce soit, j’en ai bavé quand j’étais vraiment tout petit gars alors j’ai perdu confiance envers papa et maman et je m’enfuis de la demeure familiale et décide de ne plus donner de nouvelle pardonnez-moi encore mais j’ai le reste du monde à conquérir et j’attends en vain un signe d’encouragement de votre part.

N

- Le noir est une couleur, Grisélidis Réal (1974)

Traqué, comme nous, il se cache, car il est déserteur de l’armée française. Il s’appelle Claude. Il a vingt ans.
Il est resté une semaine dans notre chambre, il a été adorable. Il s’est occupé des gosses, on se sentait protégés et aimés.
Le soir, comme au temps de Bill, on sort tous les deux pour aller à nos affaires. Je me trouve un Allemand ou un Noir pour un moment, et lui il va à la chasse dans les bars. Il y rencontre de vieux homosexuels et il leur fait les yeux doux. Une fois dans l’appartement, il attend que le vieux soit à poil, haletant dans les draps, et au lieu du baiser nuptial, c’est un grand coup de poing qu’il lui donne en pleine gueule.
Le vieux se met à genoux, en chialant, mais Claude est inflexible.
— Ich bin ein Mörder ! dit-il d’une voix impitoyable.
Le vieux n’ose pas bouger, pendant que Claude fouille dans ses poches et rafle les bijoux qu’il a eu le malheur de laisser traîner à la salle de bains. Et Claude s’en va en vainqueur, laissant vert de peur sur sa descente de lit le vieux lézard nu et volé.

O

- Oblique, Christine Jeanney, publie.net (2016)

au début, début du fil, au début de la
tresse, c’est un couple / elle je ne sais
pas encore, elle est restée là-bas mais lui je sais,
il a seize ans, il s’appelle
Mariano

 

Mariano avec l’ange et il passe les
Alpes, il les traverse à pied comme
Hannibal

 
lire 15 aventures en montagne sans le
savoir, lire les conquêtes sans le
savoir, cours de géographie, des dates
à retenir en alexandrins hermétiques,
tracer des lignes, des continents sur
des cartes du monde, les colorier sans
le savoir, apprendre le nom des
fleuves, là où ils prennent leur source
sans savoir qu’il marche qu’il a
marché qu’il traverse les Alpes et
j’aurais pu dire moi je sais, j’aurais pu
dire lorsque j’avais seize ans Il a seize
ans il traverse les Alpes

    

j’espère qu’il n’est pas seul, qu’il
porte dans son sac quelque chose de
chez lui qui lui vient de sa mère, une
médaille ou une image pieuse ou un
morceau de bois taillé ou quelque
chose qui lui rappelle cette autre
chose qui n’est pas dite et n’a pas de
valeur aucune

- O Révolutions, Mark Z. Danielewski, traduit par Claro (publication originale 2006)

Halos ! Héliaque !
Contrebande !
Je peux tout
quitter.
Tout le monde aime
le Rêve, moi je le tue.
Les Grands Aigles s’élancent
au-dessus de moi : - Sus, Rebelle !
J’ouvre grand le piège.
En feu. Belle fournaise.
Je vais dévaster le Monde.
Rien de grave. La mutinerie
est partout ces temps-ci. D’un coup.
D’un sourire. Une grimace.
Seize ans tout-puissant et liiiiiibre.
Rebondir sans même une casquette.
Les Ours dorés se prosternent devant moi :
- Allez-y Lieutenant.
Prenez tout.
 
Samsara ! Samarra !
Légende !
Je peux tout
quitter.
Tout le monde aime
le Rêve, moi je le tue.
Les Cèdres de l’Atlas jaillissont
au-dessus de moi : - Boogaloo !
Je trouve en moi mon essor.
En feu. Toutes mes boucles.
Je vais anéantir le Monde.
C’est tout. La dévastation
est partout. D’une pichenette.
D’une pirouette. Une bobine.
Seize ans tout-puissant et liiiiiiibre.
Rebondir les pieds nus.
Les Trembles sont beaux ici :
- Tu n’as rien à perdre. Vas-y.
Sers-toi.

- L’Odyssée, Homère, traduit par Charles-René-Marie Leconte de L’Isle (entre -850 et -750)

– Venez, amis. Emportons les provisions qui sont préparées dans ma demeure. Ma mère et ses femmes ignorent tout. Ma nourrice seule est instruite.

Ayant ainsi parlé, il les précéda et ils le suivirent. Et ils transportèrent les provisions dans la nef bien pontée, ainsi que le leur avait ordonné le cher fils d’Odysseus. Et Tèlémakhos monta dans la nef, conduit par Athènè qui s’assit à la poupe. Et auprès
d’elle s’assit Tèlémakhos. Et ses compagnons détachèrent le câble et se rangèrent sur les bancs de rameurs. Et Athènè aux yeux clairs fit souffler un vent favorable, Zéphyros, qui les poussait en résonnant sur la mer sombre. Puis, Tèlémakhos ordonna à ses compagnons de dresser le mât, et ils lui obéirent. Et ils dressèrent
le mât de sapin sur sa base creuse et ils le fixèrent avec des câbles. Puis, ils déployèrent les voiles blanches retenues par des courroies, et le vent les gonfla par le milieu. Et le flot pourpré résonnait le long de la carène de la nef qui marchait et courait sur la mer, faisant sa route. Puis, ayant lié la mâture sur la nef rapide et noire, ils se levèrent debout, avec des kratères pleins de vin, faisant des libations aux Dieux éternels et surtout à la fille aux yeux clairs de Zeus. Et, toute la nuit, jusqu’au jour, la Déesse fit route avec eux.

- L’origine, Thomas Bernhard (1975), traduit par Albert Kohn

Cette heure d’exercices de violon dans la petite pièce aux chaussures presque complètement dans l’obscurité, où l’odeur de cuir et de transpiration des chaussures des pensionnaires étagées jusqu’au plafond, enfermée dans cette petite pièce, s’épaississait de plus en plus, cette heure était pour lui la seule possibilité de fuite. Son entrée dans la petite pièce aux chaussures signifiait qu’il commençait au même instant à méditer sur le suicide et l’intensité accrue, de plus en plus accrue de son jeu signifiait qu’il était occupé à penser au suicide avec une intensité accrue, de plus en plus accrue. Effectivement, dans la petite pièce aux chaussures, il a de nombreuses fois essayé de se tuer, mais il n’a pas poussé trop loin aucun de ces essais, la manipulation des cordes et des bretelles et les centaines d’essais avec les nombreuses patères de la petite pièce aux chaussures avaient toujour été interrompus au point décisif qui lui sauvait la vie ; il les avait arrêtés en jouant du violon plus consciemment ses pensées suicidaires, en se concentrant tout à fait consciemment sur ses possibilités au violon qui le fascinaient de plus en plus.

P

- The Pale King, David Foster Wallace (2011)

In 1932, a preadolescent Ceylonese female was documented by British scholars of Tamil mysticism as capable of inserting into her mouth and down her esophagus both arms to the shoulder, one leg to the groin, and the other leg to just above the patella, and as thereupon able to spin unaided on the orally protrusive knee at rates in excess of 300 rpm. The phenomenon of suiphagia (i.e., ‘self-swallowing’) has subsequently been identified as a rare form of inanitive pica, in most cases caused by deficiencies in cadmium and/or zinc.

- Le paradis des autres, Joshua Cohen (2011), traduit par Annie-France Mistral

On ne parlait pas de David (maintenant on n’en parle plus du tout dans la famille évidemment), parce qu’à dix-huit ans, l’âge du service militaire qui aurait signifié pour lui comme mon oncle Alex la Brigate Givati’ dont la symbolique mascotte est le renard péteur à plumes sur béret violet, il s’est défilé et a déserté Jérusalem et l’Éden qui l’entoure pour un travail à Hollywood de l’autre côté du doigt de la mer et de la main de l’océan — a quitté nos arbres pour aller tomber dans les bras de leurs accueillants palmiers — où il a rencontré et puis vécu avec et peut-être vit encore avec un autre transplanté à Hollywood, une personne qui voulait faire du Cinéma et dont le sexe à savoir le genre était moins important pour Aba et même pour sa Reine (la Reine alors régnante, la mienne) et le serait encore, si seulement, que la religion — l’orientation sexeuelle — à laquelle cette Cinématographique personne adhérait, adhère toujours. Affiliation que le nom de cette Cinématographique personne et la façon dont Elle le prononçait rendaient d’une clarté on ne peut plus éclatante. Un style de vie que la décision de David de couper le cordon téléphonique et le fil de la réciprocité des cartes postales rendait d’une clarté encore plus éblouissante, même si le comble d’aveuglante clarté a été le refus d’Aba de penser à lui comme son fils ou même d’entendre parler de lui pour toujours et le soutien inconditionnel de la Reine dans sa décision, ce qui a peut-être eu pour résultat qu’elle m’en aimait encore plus, et c’était Agréable.

- Perceval ou le Conte du Graal, Chrétien de Troyes (vers 1181), traduit par Antoine Brea

Alors n’y eut plus de retard :
il prend congé, la mère pleure,
et sa selle est déjà posée.
A la manière et à la guise
d’un Gallois il est affublé :
des galoches il a chaussé ;
comme partout où il allait,
il transportait trois javelots,
il voudrait les emporter tous,
mais deux en fait ôter sa mère
pour ce qu’il semble trop Gallois
(et elle eût fait pareil des trois
si cela eût pu exister) ;
une badine en sa main droite
il a pour fouetter son cheval.
La mère pleurant son départ
le baise, qui tant le chérit,
et prie Dieu qu’il l’ait en sa garde :
“Beau fils, fait-elle, Dieu vous guide !
Plus de joie que je n’en ai eue
vous atteigne où que vous alliez !”
Quand le garçon fut éloigné
d’un tout petit jet d’une pierre,
il regarda derrière et vit
tombée sa mère au pas du pont :
elle s’est pâmée d’une sorte
comme si elle fût chue morte.
Et lui cingle de la badine
sur la croupe de son roussin
qui s’en va, qui ne bronche pas,
mais le conduit à vive allure
parmi la grand forêt obscure.
Il chevaucha tôt le matin
à tant que le jour déclinât.
Il passa la nuit en forêt
à tant que le jour reparût.

- Poreuse, Juliette Mézenc (2012)

Il étaient là, figures noires transies sous le soleil encore chaud. Des débris de leur pirogue fracassée jonchaient les rochers et ils progressaient entre les blocs qui barraient la route à la mer. Ils progressaient péniblement, s’arrêtant souvent. Leurs tee-shirts troués dissimulaient mal leurs torses, secs. Ils étaient jeunes, 16 ou 17 ans peut-être, avaient dédaigné la bouteille, la ballon hydrogène, vieilleries poétiques, pour jeter leurs corps sans détours à la mer. Allah est grand.

- Le Portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde (1891), traduit par Christine Jeanney

—  Comme c’est triste ! murmura Dorian, les yeux encore fixés sur son portrait. Tellement triste !.. Je vais devenir vieux et horrible, affreux. Mais le tableau restera toujours jeune. Toujours il aura l’âge de ce jour de juin... Si seulement c’était l’inverse ! Si c’était moi qui pouvais rester jeune, toujours, et ce tableau vieillirait ! Pour ça — rien que pour ça — je donnerais tout ! Oui, il n’y a rien au monde que je ne donnerais pas !

R

- Le Roman d’Enéas, Anonyme (Environ 1160), traduit par Aimé Petit

Biaus fius, fait elle, mal vous voy !
Vostre vie a duré moult poy.
Mar vi onques les Troÿens,
plaindre me puis de eulz toz tenz.
Onques n’oy par eulz se mal non
et fellonnie et traïson.
Maudite soit lor sorvenue,
toute ma joie y ay perdue.
Ffius, vous l’avez chier comparé !
Lor malle foy vous ont moustré :
ils vindrent ça por secors querre,
car moult erent grevé de guerre ;
onc Evander ne me voult croire,
o euz vous ajoustra en oirre,
et vif et sain vous en menerent ;
mauvaise foy vous i moustrerent,
mar les cognu et mar les vi.
Poy a que tornastes de ci,
or vous en ont renvoié mort,
a nous on fait mauvais confort ;
 
(...)
 
Vous estes mort en lor service,
ne say entendre en nule guise
quelz preuz soit cest confortement,
ainçois nous fait le cuer dolent,
car or savons le vaselaije
qui ert en vous et le barnaige ;
tant com nous vous oons plus loer,
de tant nous en doit plus peser.
Jamais nos diex ne prïeray
ne ja honneur ne lor feray,
n’avront mais de moy service.
Mal lor ay fait tant sacrefice
que lor faisoie chascun jor
moult hautement, a grant honnor :
ou il ont esté endormi,
que mes prïeres n’ont oï,
ou ne puent homme sauver,
garantir vie ne tenser.
Il m’ont moustré moult mallement
qu’il se sorpuissent de naient.
Ffius, fait vous ont mauvaise aïe,
moult vous ont poy tensé la vie.
Lasse, je n’avray mais confrot
de ma tristor jusqu’à la mort ;
toute metray ma vie a duel,
la mort me prengne, or le veil !
Cher fils, dit-elle, quel funeste spectacle !
Votre vie a été bien brève.
Je regrette d’avoir jamais vu les Troyens,
je puis me plaindre d’eux à tout jamais.
Ils ne m’ont apporté que le mal,
la félonie et la trahison.
Maudite soit leur venue
qui m’a fait perdre tout mon bonheur.
Mon fils, vous l’avez payé cher !
Ils vous ont montré leur mauvaise foi :
ils sont venus ici chercher du secours,
car la guerre les accablait de son poids ;
jamais Evandre ne voulut m’écouter,
il vous adjoignit aussitôt à eux,
et ils vous emmenèrent en parfaite santé ;
ils vous ont montré leur fausseté,
quel malheur de les avoir connus et vus !
Il y a peu, vous avez quitté ces lieux,
à présent, ils vous ont renvoyé mort,
triste réconfort pour nous !
 
(...)
 
Vous êtes mort à leur service,
je ne puis comprendre en aucune manière
l’intérêt de cette consolation,
qui accroît plutôt notre souffrance,
car nous savons désormais la valeur
et la vaillance qui étaient en vous ;
plus nous entendons votre éloge,
plus nous devons en souffrir.
Jamais plus je ne prierai nos dieux
ni ne les honorerai,
jamais plus je ne les servirai.
Je regrette de leur avoir fait
tant de sacrifices quotidiens
dans l’apparat et la solennité :
ou bien on les a endormis,
et ils n’ont pas entendu mes prières,
ou bien ils sont incapables de sauver un homme,
de protéger sa vie.
Ils m’ont cruellement montré
leur totale impuissance.
Mon fils, ils vous ont bien mal secouru
en protégeant si peu votre vie.
Malheureuse, ma tristesse sera inconsolable
jusqu’à ma mort ;
je passerai toute ma vie dans le chagrin,
que la mort me saisisse, je le veux !

S

- Sens unique, Walter Benjamin, traduction Jean Lacoste (1928)

Comme quelqu’un qui fait le grand soleil à la barre fixe, on fait soi-même, quand on est adolescent, la roue de la Fotrune, d’où tombe ensuite tôt ou tard le gros lot. Car cela seul que nous savions ou pratiquions déjà à quinze ans fait un jour toute notre attrativa. Et il y a pour cette raison quelque chose qu’on ne peut jamais rattraper : c’est d’avoir négligé de s’être enfui de chez ses parents. Cette exposition de quarante-huit heures pendant ces années-là permet au cristal du bonheur de vivre de se rassembler comme dans une solution alcaline.

- La saga de Mô, Tabarka, Michel Torres (2016)

Un matin de gros temps, ils sortirent quand même à la mer pour sauver leur plus beau let de la tempête. Ils le ramenaient plein de poissons quand le vent forcit sous un grain. Le temps de rentrer avec leur barque chargée à bloc, les rouleaux barraient la passe du port.
Mauvaise passe, orientée à l’est. Plus assez d’essence pour aller jusqu’au Cap d’Agde. Ils essayèrent de passer la barre entre deux déferlements. Le ot les rattrapa, noya le moteur.
En travers de la vague, ils coulèrent à pic.
Le lendemain, les marins pompiers d’Agde retrouvèrent les deux corps sans vie agrippés l’un à l’autre, entortillés dans leur let sous les rochers du brise-lames.
On les avait enterrés ensemble.
Premier vrai traumatisme d’une longue liste, depuis ce jour, Mô n’avait plus pleuré et n’était pas retourné au collège. Il avait seize ans et il était seul. On l’avait émancipé, il s’était débrouillé. Il avait repris la barque et le métier mais il se mé a longtemps de la Méditerranée, il la travaillait peu, préférant son étang.

- Les sept fous, Roberto Arlt, traduit par Isabelle et Antoine Berman (1929)

Jusqu’à quatorze ans, il avait vécu à la campagne. Puis il avait abattu un voleur à coups de feu. La peur de la tuberculose l’avait à nouveau jeté dans la plaine, et il avait parcouru jour et nuit au galop d’incroyables étendues. Dès qu’il fit sa connaissance, Erdosain sympathisa avec lui.

- Shangrila, Malcolm Knox, traduit par Patricia Barbe-Girault (traduction originale 2011)

Quand il a eu dix-sept ans, Rod a dégoté son permis. La famille Keith pouvait pas se payer de voiture, mais c’était Coolie et c’était les années 1960 alors tout appartenait à tout le monde, et un jour Rod s’est simplement pointé devant la porte avec cette voiture prise à un voisin et l’arrière est bourré de planches et de quelques gars, et ça soufflait fort à Snapper ou Kirra alors t’es monté, et Rod a braqué le nez du break ou du combi ou de la familiale direction le sud ou le nord et vous voilà barrés, toute la clique, Rod, toi, FJ, Tink, un ou deux autres s’ils s’amenaient, ça jactait grave là-dedans, on se serait crus à une soirée filles.
Toi, claustrophobe sur le siège arrière avec tous ces gens autour.
T’avais des envies de meurtre de vagues.
À ce point, t’avais besoin d’y aller.
Dans le tube, où personne pouvait te voir.

- The Sirens of Titan, Kurt Vonnegut (1959)

At the age of seventeen, young Chrono had run away from his palatial home to join the Titanic bluebirds, the most admirable creatures on Titan. Chrono now lived among their nests by the Kazak pools. He wore their feathers and sat on their eggs and shared their food and spoke their language.

- Sombre aux abords, Julien d’Abrigeon (2016)

« Il avait la haine, me dit le gosse qui était monté à Privas. On est tous comme ça avec nos parents. Moi aussi, ça m’arrive parfois. Mais bon, j’irais pas jusqu’à flinguer mon vieux. Je ferais plutôt une fugue, voyez. » Son détachement est sincère : « Je n’étais pas dans sa classe, je ne le connaissais pas personnellement. Mais je sais que pour ses copains, c’est dur. »
A la Coupole, ce n’est pas le nom de Ronald B., d’une personnalité décidément invisible, qui fait réagir, mais l’évocation du parricide. « Son père était trop sévère, dit Muriel. Je sais ce que c’est. » Pourtant n’avait-il pas le droit de sortir le soir comme il le voulait, ou d’inviter des copains à la maison ? « Il y a des façons d’être sévère que vous pouvez pas piger. »

- Spoon River, Edgar Lee Masters (traduction Général Instin, publication initiale 1915)

57 Sam Hookey

J’ai quitté la maison pour suivre le cirque —
j’étais tombé amoureux de Mademoiselle Estralada,
la dompteuse de lions.
Une fois, après avoir laissé les lions sans manger
plus d’une journée,
je suis entré dans la cage et j’ai commencé à frapper Brutus
et Leo et Gypsy.
Suite à quoi, Brutus m’a sauté dessus
et m’a tué.
Pénétrant dans ces lieux
j’ai croisé une ombre qui m’a insulté,
disant que je l’avais bien cherché...
C’était Robespierre !

- Sur la route (le rouleau original), Jack Kerouac (2010 ?), traduction Josée Kamoun

Sa langue était lente et mélodieuse, son protégé un môme de seize ans, un grand blond, en haillons de trimardeur, lui aussi ; c’est-à-dire qu’ils portaient des hardes toutes noircies par la suie des voies ferrées, la crasse des bennes, et les nuits à dormir par terre. Le môme blond était du genre taiseux, lui aussi, tout l’air d’être en cavale, flics aux fesses sans doute, il regardait droit devant lui, et se passait la langue sur les lèvres, comme un qui cogite, pas tranquille. Ils étaient assis côte à côte, complices dans leur mutisme, ils parlaient à personne. Ils trouvaient rasoir les fermiers et les lycéens. Montana Slim leur parlait quand même de temps en temps, avec un sourire sardonique et insinuant, mais ils ne l’écoutaient pas. Montana Slim, c’était l’insinuation faite homme. J’avais peur de son long sourire dingo, qu’il affichait en permanence comme un demeuré, cette façon de se fendre la pêche presque agressivement. « T’as de l’argent ? » il m’a demandé. « Putain, non, de quoi me payer une pinte de whisky d’ici Denver, et encore. Et toi ? — Je sais où en trouver. — Où ça ? — N’importe où. On peut toujours assommer un gars dans une ruelle, au besoin, non ? — Mouais, sans doute. — J’en suis encore capable en cas d’urgence. M’en vais dans le Montana, voir mon père. Va falloir que je débarque à Cheyenne et que je prenne une autre route, vu que les deux autres dingues, ils vont à L.A. — Direct ? — D’une traite. Si tu veux aller à L.A., te v’là tranquille. » J’ai médité la chose.

T

- Terminus radieux, Antoine Volodine (2014)

À dix-huit ans il se présenta à un bureau de recrutement et, après ses classes, on l’envoya à la capitale. Il y demeura cinq mois dans une compagnie d’autodéfense, puis, alors que l’étau se resserrait autour de l’Orbise, il demanda à partir pour la Troisième Armée. Il fut envoyé sur le front sud-est, près de Goldanovka. Il avait été affecté à une unité de décontamination. Avec une quarantaine de ses camarades, il passa un mois à déshabiller et à doucher des soldats qui s’étaient aventurés dans des zones dangereuses. L’ennemi ne se manifestait pas. Il faisait un temps merveilleux, les nuits étaient courtes, le ciel brillait. Un nouvel été venait de commencer. Dès qu’on s’écartait des bassins et des installations de décontamination, dès qu’on quittait le campement, l’air embaumait, poussé depuis la taïga par un vent tiède. Lors d’une promenade vespérale au-delà de la banlieue de Goldanovka, Idfuk Sobibian fut pris sous un feu de mitrailleuse tout à fait imprévisible et fauché. Contre sa joue la terre, en dépit de la douceur ambiante, était gelée. Il eut le temps de se faire cette remarque, puis il poussa un dernier râle et se recroquevilla autour de sa mort. Comme les combats avaient repris autour de Goldanovka, personne ne vint récupérer sa dépouille.

- The Talisman, Stephen King et Peter Straub (publication initiale 1984)

“You went to the bus station this morning ?”

“Right before I decided to save the money and hitch. Mr. Parkins, if you can get me to the turnoff at Zanesville, I’ll only have a short ride left. Could probably get to my aunt’s house before dinner.”

“Could be,” Buddy said, and drove in an uncomfortable silence for several miles. Finally he could bear it no longer, and he said, very quietly and while looking straight ahead, “Son, are you running away from home ?”

Lewis Farren astonished him by smiling—not grinning and not faking it, but actually smiling. He thought the whole notion of running away from home was funny. It tickled him. The boy glanced at him a fraction of a second after Buddy had looked sideways, and their eyes met.

- Tobie Lolness, Timothée de Fombelle (2006)

Un soir, Tobie avait vu le père Asseldor suivre Mano devant la maison.
– Où tu vas ? dit le père.
– Je sais pas, répondit Mano.
– Qu’est-ce que tu as ? Tu veux pas essayer de faire comme les autres ?
– Non, dit Mano.
– Qu’est-ce que tu as, Mano ? Regarde tes frères, tes sœurs… Ils n’ont pas l’air heureux ?
– Si.
– Mais, fais comme eux !
Mano s’était mis en colère :
– On est là parce que notre grand-père a décidé de ne pas faire comme les autres et de venir créer Seldor… Et maintenant tu me demandes de faire comme les autres ?
Tobie était resté caché à écouter. Le père dit à son fils :
– Tu ne parles pas comme un Asseldor, Mano. Tu ne fais rien comme un Asseldor.
– Je sais. Alors, je m’en vais, papa.

- Tobie Lolness, tome 2 : Les yeux d’Elisha, Timothée de Fombelle (2010)

Ses mains avaient encore quelque chose d’enfantin. Il devait avoir dix-sept ans. Il avait sûrement été un garçon talentueux et plein de vie. Mais, année après année, il avait dirigé toute son intelligence vers sa dimension la plus sombre, la plus dangereuse. Il s’était mis à jouer en équilibre au bord de la folie.

– Non, répondit enfin Elisha. Non ! Jamais !
Alors Léo Blue partit seul.
La nuit venue, il quitta le nid pour un long voyage vers les Basses-Branches.

- Traverser Tchernobyl, Gloria Ackerman (2016)

Bien que Sacha n’y ait vécu que cinq ans, de 1981 à 1986, et malgré des conditions de vie relativement peu confortables, il en garde un souvenir fort. Lorsqu’il a eu 16 ans, soit six ans après son départ précipité de la ville de son enfance, il a pu réaliser son rêve : un ami de sa mère, directeur d’une chaîne de télévision locale à Slavoutitch, qui se rendait dans la zone pour un tournage, y a amené le gamin en le cachant sous les sièges du car. La fréquentation de la zone est totalement interdite aux mineurs. Ce périple illicite a défini son destin.

- Trois, Roberto Bolaño, traduit par Robert Amutio (2000)

On se croirait dans des restes
Échappés de la Seconde
Guerre mondiale
A dit Pancho allongé
Au fond de la camionnette
Il a dit : des filaments
De généraux nazis comme
Reichenau ou Model
Évadés en esprit
Et de matière involontaire
Vers les Terres Vierges
D’Amérique latine :
Un hinterland de spectres
Et de fantômes.
Notre maison
Installée dans la géométrie
Des crimes impossibles.
Et pendant les nuits nous avions l’habitude
De passer par quelques cabarets minables :
Les putes de quinze ans
Descendantes de ces braves
De la guerre du Pacifique
Aimaient nous écouter parler
Comme des mitrailleuses.

- La tunique de glace, William T. Vollmann, traduit par Pierre Demarty (publication originale 1990)

Banni, banni, banni, Erik prit la mer et partit pour toujours. Son père était déjà souffrant. Sous la houle des brumes s’étendait la houle océane, qui semblait bleue à travers les nuages mais était en réalité gris-bleu, couleur d’une froide beauté ; ridée comme la chair d’une poule, piquetée de capuchons blancs qui fusaient en comètes pour disparaître aussitôt comme des étoiles filantes. Cette mer paraissait sans fin. L’Islande y était absolument seule, à l’exception d’un immense iceberg élancé, à lui seul une île ou une colonne perdue. Au sud, l’Islande était plate, et gris-brun, léchée par de longues langues d’écume blanche et mousseuse ; et les oiseaux marins criaient, et au nord se dressaient des volcans brun rougeâtre. Les plaines étaient bordées de nombreuses terres aux teintes diverses. Elles étaient parfois herbeuses, mais criblées de pierres pointant vers le ciel ; devant, une étendue de basses montagnes comme une longue lame. Cette terre ayant déjà été colonisée, Erik continua de voguer, longeant le roulis des plaines étales parsemées de maigres accrétions de lave noire, à la surface desquelles poussait une fine pellicule de végétation blanchâtre, comme une couche de moisi sur une viande séchée.

U

- Under the Volcano, Malcolm Lowry (1947)

Even so, on the very day, Friday the thirteenth of May, that Frankie Trumbauer three thousand miles away made his famous record of For No Reason at All in C, to Hugh now a poignant historical coincidence, and pursued by neo-American frivolities from the English Press, which had begun to take up the story with relish, ranging all the way down from "Schoolboy composer turns seaman," "Brother of prominent citizen here feels ocean call," "Will always return Oswaldtwistle, parting words of prodigy," "Saga of schoolboy crooner recalls old Kashmir mystery," to once, obscurely "Oh, to be a Conrad," and once, inaccurately, "Undergraduate song-writer signs on cargo vessel, takes ukelele"—for he was not yet an undergraduate, as an old able seaman was shortly to remind him—to the last, and most terrifying, though under the circumstances bravely inspired. "No silk cushions for Hugh, says Aunt," Hugh himself, not knowing whether he voyaged east or west, nor even what the lowliest hand had at least heard vaguely rumoured, that Philoctetes was a figure in Greek mythology—son of Poeas, friend of Heracles, and whose cross-bow proved almost as proud and unfortunate a possession as Hugh’s guitar—set sail for Cathay and the brothels of Palambang. Hugh writhed on the bed to think of all the humiliation his little publicity stunt had really brought down on his head, a humiliation in itself sufficient to send anyone into even more desperate retreat than to sea...

V

- V., Thomas Pynchon (1963)

At seventeen, coeval with the century, he raised a mustache (which he never shaved off), falsified his age and name and wallowed off in a fetid troopship to fly, so he thought, high over the ruined chateaux and scarred fields of France, got up like an earless raccoon to scrimmage with the Hun ; a brave Icarus.

- Vango, Timothée de Fombelle (2015)

Dans le couloir, une porte claqua. Vango attendit un long moment avant de faire un pas de plus.
Le plateau du bureau était en grand désordre. Des plumes d’écriture gisaient dans une mare d’encre à moitié bue par le bois. Un grand cahier était ouvert. Le plus étrange est qu’on avait entouré chaque objet à la craie blanche comme pour marquer sa place.
Vango frissonna et se baissa vers le cahier. Il découvrit sur la page une tache sombre et ces deux seuls mots, en latin, inscrits fébrilement par la main du père Jean :

FUGERE VANGO

Il ne fallut pas plus d’un instant.
Il comprit tout. La tache était une tache de sang. On avait laissé la pièce en l’état. L’homme couché sur le lit était un homme mort.
Vango connaissait maintenant son crime.
Le père Jean était mort.
Et les deux mots sur le cahier l’accusaient : FUIR VANGO.

- Vies et mort d’un terroriste américain, Camille de Toledo (2007)

Eugène prendrait volontiers les paris, il gagnerait peut-être une poupée parlante, mieux, un billet d’avion pour l’Europe, son rêve, oui, il parierait que cette scène dans laquelle il se trouve — l’Amérique fuyante comme un tapis roulant, les plaines alentour, parfois un fermier qui agite la main au milieu de son champ, et la guitare rustre, couenneuse, du Boss qui accompagne une tragédie discrète et fraternelle — est réunie pour lui ; il ne se tromperait pas.
Maintenant, pour être plus crédible, il voudrait être aveugle, exhiber des pupilles laiteuses, un regard de vieillard, il tournerait ses yeux crevés vers l’intérieur où l’attendrait la rengaine de Bruce, Highway Patrolman, et les arpèges de la guitare l’apaiseraient, ils lui rappelleraient des souvenirs ; par exemple, le jour de ses dix-sept ans où il décide de fuir, de quitter son pays pour ne plus y revenir, ce jour où il sort du lycée en saluant ses camarades, en leur jetant : « Hey guys, see you ’omorrow », rognant les syllabes pour imiter l’accent des chansons de Springsteen, leurs héros minuscules qui aiment leur famille et défendent leur frère...

- Vies minuscules, Pierre Michon (1984)

(Peut-être plus tard, quand il eut seize ou dix-huit ans, vint-il dire adieu au groupe vermoulu et hérissé des petits désirs pointus des femmes, y chercher confirmation de ce que qui, enfant, l’avait à son insu saisi ; y vérifier ceci : que ce qui lui importait — rage de quitter, sainteté ou vol de grands chemins, peu importe le nom de la fuite, refus et inertie en tout cas — était le fait non pas de tous, non pas des séculaires piqûres d’épingles où chacun y allait de sa trace infime et de son désir parcellaire, mais d’un seul, au désir massif, fondateur stérile et solipsiste, le saint au regard de bois. Comme ce moine Goussaud jadis, violent sans doute et vain immodérément, qui ce cloîtra dans la forêt d’ici avec l’espoir rageur que viendraient l’y supplier ceux qui sous les huées l’avaient chassé des villes, et dont l’effigie aujourd’hui commandait aux moissons de cinq paroisses, enflammait les filles et fécondait les femmes, et pour finir ouvrait aux enfants prodigues la violence des chemins, comme ce moine et comme tous ceux qui avivent leur braise des cendres dont ils la couvrent, il fallait se voir tout refuser pour avoir une chance de posséder tout. Je l’imagine, visage inoubliable en cet instant et que tous ont oublié, redécouvrant ce poncif formidable ; je l’imagine, Antoine imberbe encore, sortant à jamais de cette église toujours nocturne, la rage et le rire crispant sa bouche, mais entrant dans le jour comme dans sa gloire future.)

- Vingt minutes de silence, Hélène Bessette (1955)

Quand tout le monde est éveillé dans une maison, à trois heures du matin, éveillé autour du père que l’on vient d’assassiner, et que le fils aîné âgé de quinze ans met ses chaussures pour sortir, à trois heures du matin, la mère sait où court son fils en pleine nuit.

- Vineland, Thomas Pynchon (1990)

She’d been living her childhood in a swamp full of intrigue, where, below, invisible sleek things without names kept brushing past, barely felt sliding across her skin, everybody pretending the surface was all there was. Till one day she had a moment. There just came flowing over her the certainty that only when she was away from them, learning to fight, did she feel any good. The sensei, for all his lechery, high-speed frenzies, temperamental snits and low-tolerance ways, had become a refuge from what lay breathing invisible somewhere back in the geometric sprawl of yards and fences and dumpsters of Dependents’ Housing, more than ready to rise from its crouch and take her over. So instead of waiting for something dramatic enough to give her an excuse, which could be too dangerous, DL one day when they both happened to be out of the house just filled a small army bag with what she needed, turned much of the fridge’s contents into sandwiches and packed them in a big number 66 market bag, stole a bottle of PX Chivas Regal for the sensei, and without any last look in at her room, went AWOL.

W

- What We Talk About When We Talk About Love, Raymond Carver (1981)

"I was on call that night," Mel said. "It was May or maybe it was June. Terri and I had just sat down to dinner when the hospital called. There’d been this thing out on the interstate. Drunk kid, teenager, plowed his dad’s pickup into this camper with this old couple in it. They were up in their mid-seventies, that couple. The kid — eighteen, nineteen, something — he was DOA.

Z

- Zone, Mathias Enard (Actes Sud, 2010)

(...) Francesc “Franz” ou “Paco” n’a pas cette chance, il quitte définitivement Barcelone avec ses compagnons d’armes, la République est défaite, Paco ne perd pas le sourire, il a dix-sept ans, l’espoir, de l’humour, de la joie, une passion pour la photographie et un petit appareil photo que lui a offert le fils d’un diplomate soviétique, un Leitz modèle 1930, grâce auquel il a publié ses premiers reportages dans la revue Juliol, alors que le Front tenait encore bon et que la révolution était en marche, Francesc Boix sera le reporter de Mauthausen, je l’imagine en uniforme rayé, dans le froid terrible de l’Autriche, quatre hivers, quatre longs hivers de souffrance de maladie de mort qu’il occupe en dissimulant des clichés, en organisant la résistance, jusqu’à la libération (...) 



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54 révisions

Fuir est une pulsion, listing adolescent, version 55 (10 décembre 2017)

Publie.net, Roberto Bolaño, Mort, Adolescence, Claro, Thomas Pynchon, David Foster Wallace, Homosexualité, Audrey Lemieux, Pierre Guyotat, Lucien Suel, Christine Jeanney, Juliette Mézenc, Ernst Jünger, Franz Kafka, Rêve, Antoine Volodine, Mahigan Lepage, Paul Auster, Fuite, Peur, James Joyce, Thibault de Vivies, Pierre Senges, Julio Cortázar, Kurt Vonnegut, Georges Simenon, Thomas Bernhard, Johary Ravaloson, Laurent Margantin, Philippe Rahmy, Jacques Ferry, Homère, Mark Z. Danielewski, Joseph Conrad, Sylvia Plath, Boccace, Roberto Arlt, Antoine Brea, Général Instin, Mary Shelley, Oscar Wilde, Jean-Daniel Magnin, Jack Kerouac, Steve Tesich, Malcolm Knox, Malcolm Lowry, Fiodor Dostoïevski, Anne Savelli, Pierre Causse, Russel Hoban, Camille de Toledo, Chrétien de Troyes, Dan Simmons, André Markowicz, Marie Cosnay, Juan Benet, Pierre Michon, Doris Lessing, Jacques Abeille, Pierre Bergounioux, Laure Morali, Joshua Cohen, Michel Torres, Raymond Carver, Grisélidis Réal, Philippe Castelneau, Svetlana Alexievich, Mathias Enard, Wu Ming, Vincent Message, Ivan Tourguéniev, Galia Ackerman, Timothée de Fombelle, Mariam Petrosyan, Stephen King, Peter Straub, Edgar Lee Masters, Martin Page, Éric Chauvier, Živko Čingo, Cédric Duroux, William T. Vollmann, Julien d’Abrigeon, Bruce Springsteen, Maylis de Kerangal, Jaume Cabré, Nuruddin Farah, Juan José Saer, Vassili Golovanov, Hélène Bessette, Walter Benjamin, Boris Pasternak

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- 4321, Paul Auster (2017)

He turned seventeen on March third. Several days after that, he went to the local branch of the DMV and took the road test for his New Jersey driver’s license, demonstrating his skill at the wheel with his smoothly negotiated turns, the steady pressure he applied to the gas pedal (as if you were putting your foot on an uncooked egg, his father had told him), his mastery at braking and driving in reverse, and last of all his understanding of the maneuvers involved in parallel parking, the tight-squeeze operation that was the downfall of so many would-be motorists. Ferguson had taken hundreds of tests over the years, but passing this one was far more important to him than anything he had accomplished at school. This one was for real, and once he had the license in his pocket, it would have the power to unlock doors and let him out of his cage.

A

- Achab (séquelles), Pierre Senges (2015)

Ces années où on voit le jeune Achab fuir les temples à l’heure des cérémonies, pas pour courir les champs de maïs, pour passer les angles de plusieurs rues et se défaire à chaque coup de pied donné au cul d’un chat de tous ces “en vérité en vérité je vous le dis”, il lui arrive de trouver refuge dans un théâtre, disons l’un de ces petits théâtres, bateaux-théâtres, ou granges, ou épiceries, aménagés une fois par mois pour mériter le nom de cabaret : il a entendu la musique de loin, il a reconnu le banjo et la clarinette, les dés à coudre sur la planche à laver, et par-dessus le banjo des morceaux de tirades drolatiques où il est question de Royaume pour un Cheval (entre autres). Dans les cabarets, Achab voit les minstrels, il en oublie l’église, il se purge des deux Testaments et des quatre Évangiles en se laissant aller au spectacle des sketches et d’une musique faite de coq-à-l’âne ; il se laisse à parts égales épater et séduire, l’art du spectacle commence pour lui par une absolue passivité, la sienne, qui ne durera pas, mais sait faire son office – des années plus tard, après l’Amérique, après Londres, sur le Pequod, il tentera de partager ses premières joies sans bien y parvenir (il essaiera la confidence, puis il déclamera, sans succès) : sa fascination de voir non seulement des Blancs d’Amérique se déguiser en Noirs en se peignant le visage, mais à leur tour des Noirs se déguiser en Noirs d’après le déguisement des Blancs, une traînée claire autour des lèvres : dans ce déguisement de Noirs en Noirs le jeune Achab avait eu l’intuition de saisir quelque chose comme la clef des beaux-arts, ou l’un des secrets du monde lui-même, le monde séculier, hélas sans lui donner un tour précis : trop tôt sans doute, ou trop d’impatience.

(...)

Autre extrait

Oh, pas de problème, on pourrait mourir comme on éternue, la volonté ne va pas à l’encontre d’une mort fulgurante, on en a vu à dix-huit ans traverser la fenêtre pour le plaisir de traverser la fenêtre, faisant coïncider, sans le vouloir ? en le voulant ? spontanément quoi qu’il en soit, le saut par la fenêtre avec l’interruption définitive d’une vie passée à regarder des rideaux. 

- Amérique, Franz Kafka & Aux îles Kerguelen, Laurent Margantin emboités dans le même texte (1927 & 2013)

Diane passe me voir après le lâcher du ballon-sonde, et me donne la météo des prochains jours (à vrai dire je suis devenu un peu méfiant depuis Val Studer). Elle a avec elle l’exemplaire d’Amérique que je lui ai prêté.

— Le roman s’intitule aussi Le Disparu. Karl Rossman fait un voyage en Amérique, et son voyage est comme une disparition. Je me demande si je ne vais pas disparaître moi aussi, aux Kerguelen !

— Si tu continues à manger si peu, c’est ce qui va t’arriver !

Diane accepte gentiment de me lire les premières pages du récit.

— « Lorsque, à seize ans, le jeune Karl Rossmann, que ses pauvres parents envoyaient en exil parce qu’une bonne l’avait séduit et rendu père, entra dans le port de New York sur le bateau déjà plus lent, la statue de la Liberté, qu’il observait depuis longtemps, lui apparut dans un sursaut de lumière ».

- L’ancêtre, Juan José Saer (1983), traduit par Laure Bataillon

Déjà les ports ne me suffisaient plus : il me vint une faim de haute mer. L’enfance attribue à son ignorance et à sa gaucherie l’incommodité du monde ; il lui semble que loin, sur la rive opposée de l’océan et de l’expérience, le fruit est plus savoureux et plus réel, le soleil plus jaune et plus amène, les paroles et les actes des hommes plus intelligibles, plus justes et mieux définis. Enthousiasmé par ces réflexions — qui étaient aussi la conséquence de la misère —, je me mis en campagne pour m’embarquer comme mousse, sans trop me préoccuper de la destination que j’allais choisir : l’important était de m’éloigner du lieu où j’étais vers un point quelconque de l’horizon circulaire, fait de délices et d’intensité.

- Les animaux sentimentaux, Cédric Duroux (2016)

J’aurais bien aimé que ma sieste fasse disparaître la honte. Comme j’ai souvent espéré, petit, me réveiller hétéro après une bonne nuit de sommeil. Comme j’ai cru longtemps, à l’adolescence, que substituer systématiquement dans mon esprit un corps de femme à celui d’un homme au moment de jouir finirait par me guérir de l’homosexualité. Je ne voulais pas me prendre une balle dans la tête. Je voulais devenir un hétérosexuel pavlovien. Ça n’a jamais très bien marché.

- L’appel de Londres, Philippe Castelneau (Publie.net, 2015)

- Antananarivo, ainsi les jours, Johary Ravaloson (Publie.net, 2010)

A l’époque, je harcelais mes parents pour qu’ils trouvent les moyens de m’envoyer au-delà des mers, vers ce que je pensais être la vraie vie. Pour y arriver, il me fallait gagner une bourse, en suppliant un de ces gros bonnets qui ne manquaient pas de féliciter Père pour son dévouement à la cause commune jamais payé de retour jusque-là, rafler de l’argent magique comme ce qu’obtenaient mystérieusement des fonds internationaux certains fonctionnaires – on voit tous les jours encore dans la presse que ces institutions offrent des sacrés millions, des milliards même ; pourquoi n’y aurait-il pas eu une petite miette pour moi ? - me relier à un oncle, qu’importe, une tante ou un cousin éloigné là-bas qui aurait pu m’héberger le temps que je fasse fortune moi aussi. Étudier était le prétexte. Ce que je voulais, c’était partir.

- A Portrait of the Artist as a Young Man, James Joyce (The Egoist, 1914-1915)

A messenger came to the door to say that confessions were being heard in the chapel. Four boys left the room ; and he heard others passing down the corridor. A tremulous chill blew round his heart, no stronger than a little wind, and yet, listening and suffering silently, he seemed to have laid an ear against the muscle of his own heart, feeling it close quand quail, listening to the flutter of its ventricles.
No escape. He had to confess, to speak out in words what he had done and thought, sin after sin. How ? How ?
- Father, I...
The thought slid like a cold shining rapier into his tender flesh : confession. But not there in the chapel of the college. He would confess all, every sin of deed and thought, sincerely ; but not there among his school companions. Far away from there in some dark place he would murmur out his own shame ; and he besought God humbly not to be offended with him if he did not dare to confess in the college chapel and in utter abjection of spirit he craved forgiveness mutely of the boyish hearts about him.

B

- Big Bang City, Mahigan Lepage, Publie.net (2016) — ici sur son site

Hier, j’ai fait un tour de la ville en moto. Le jeune motard conduisait comme un fou. Je sais bien que le trafic est une folie généralisée en Inde, mais je jure que son cas à lui était plus grave. Pendant le trajet, il a tamponné des taxis, heurté un piéton sur un trottoir. Il envoyait promener tout le monde (à voir la docilité avec laquelle ses cibles acceptaient ses reproches, je me suis dit qu’il appartenait sûrement à une caste supérieure). Le type même de l’enragé, de ceux qui croient que tous les autres conduisent comme des fous, sans conscience aucune de leur propre délire motorisé. À un moment, il s’est arrêté en pleine rue juste pour engueuler un chauffeur de bus. Il a 19 ans.

C

- Cat’s Cradle, Kurt Vonnegut, (1963)

His education was interrupted by the First World War. He enlisted in the infantry, fought with distinction, was commissioned in the field, was mentioned four times in dispatches. He was gassed in the second Battle of Ypres, was hospitalized for two years, and then discharged.

- Carnet de notes, 1980-1990, Pierre Bergounioux (2006)

Je lis le Voyage atlantique de Jünger jusqu’à une heure tardive. Je donne la plus grande attention aux pages consacrées à ses courtes excursions sur les rives de l’Amazone. Je conçois le soulèvement que la fécondité monstrueuse de cet univers, l’intensité de ses couleurs, de ses odeurs peuvent susciter dans une sensibilité formée sous nos climats, au contact d’une terre domestiquée, froide, uniformisée. « Les puissances authentiques se dévoilent », « se balancent au-dessus de nous comme de grands papillons », « le temps ruisselle ». Ces impressions, elles m’assaillent lorsque je m’enfonce dans les solitudes, dans les rêves où le sol grouille d’insectes magnifiques. De dix-sept à vingt-sept ans, je me suis enseveli dans les livres. Si j’étais mort en 1976, comme je l’ai craint, je n’aurais pas vraiment vécu. Je n’aurais pas su vraiment ce que sont les trois règnes et les quatre éléments, le monde qui nous est échu en partage.

- La Cave, Thomas Bernhard, (1976), traduit par Albert Kohn

Cette notion : aller dans le sens opposé, je l’avais sans cesse énoncée en moi-même sur le chemin de l’Office du travail, sans cesse : dans le sens opposé, la fonctionnaire ne comprenait pas quand je disais : dans le sens opposé car je lui avais dit une fois : je veux aller dans le sens opposé, elle me jugeait vraisemblablement fou car je lui avais effectivement dit plusieurs fois : dans le sens opposé, comment, pensais-je, pouvait-elle d’ailleurs me comprendre alors qu’elle ne savait absolument rien de moi, pas la moindre chose ?

- Les cercueils de zinc, Svetlana Alexievitch (Christian Bourgois, publication originale 1990, traduction Wladimir Berelowitch et Bernadette du Crest)

Vous voyez un chameau qui avance en traînant ses boyaux derrière lui comme s’il dévidait ses bosses... Il faut l’achever... Mais on est quand même programmé pour une vie civile : on n’arrive pas à l’achever... Pourtant, certains tiraient même sur des chameaux valides. Comme ça, pour rien ! Par connerie. En Urss ça lui vaudrait d’être coffré, ici il passe pour un héros : il se venge des bandits. Pourquoi les gars de dix-sept, dix-neuf ans peuvent-ils tuer plus facilement que des hommes de trente ans ? Parce qu’ils n’éprouvent pas de pitié.

- Comment va le monde avec toi, Laure Morali, (2013)

Mar kouez enem sav — s’il tombe il se relève : notre devise gravée sur une pancarte de bois, au-dessus du comptoir. Personne n’est allé à la fête de la Mer. « Pas bougé ». L’économie de mots d’un petit homme à la diction chuintante amusé par sa propre asociabilité. Il tente de dissimuler un regard tendre sous sa casquette. Des lampes tempêtes s’allument dans ses yeux au moindre battement de cil. Son voisin vient de lui raconter comment, embarqué à quatorze ans et trois mois, Rio de Janeiro, Montevideo, Buenos Aires, quand il revient, il a seize ans et sa propre mère ne le reconnaît plus. Armoire à glace, il se fraie un chemin dans la foule qui a envahi le port, lui donne une tape à l’épaule : « Je suis là, Maman. Penaos emañ ar bed ganit ? » Penaos emañ ar bed ganit ? Comment va le monde avec toi ?

- Confiteor, Jaume Cabré, traduit par Edmond Raillard (2011

— Tu seras un grand violoniste, un point c’est tout, avait dit maman quand je pus la convaincre qu’il valait mieux laisser le Storioni à maison, à tout hasard, et trimballer le Parramon tout neuf à droite et à gauche. Adrià Ardèvol aborda sa seconde réforme éducative avec résignation. Par moments, il commença à rêver de s’enfuir de chez lui.

- Contre Télérama, Éric Chauvier

ADOLESCENCE. – Que savons-nous des rassemblements des adolescents périurbains dans ces arrière-places de nos lotissements – des espaces verts, boisés, de forme rectangulaire -, de leurs petits jeux de séduction, de leurs drames à leur échelle, de leur refus du monde adulte et, par là, de leur résistance à une logique de classe qui, bientôt, les absorbera vraisemblablement ? De nos pavillons, nous les entendons crier de façon obscène à notre intention ; lorsque nous les cherchons ils chuchotent et ils disparaissent. En se rendant réceptif à ces hurlements sauvages, l’adulte évite ici de flirter avec une tristesse sans nom. Il éperonne sa mémoire et produit des images, des odeurs et des sons qui délient son potentiel de fiction, autrement dit son aptitude à transgresser les standards de la vie mutilée.

- Corniche Kennedy, Maylis de Kerangal (2008)

Les petits cons de la corniche. La bande. On ne sait les nommer autrement. Leurs corps est incisif, leur âge dilaté entre treize et dix-sept, et c’est un seul et même âge, celui de la conquête : on détourne la joue du baiser maternel, on crache dans la soupe, on déserte la maison.

D

- Le Décaméron, Boccace, traduit par Sabatier de Castres (entre 1349 et 1353)

Après avoir atteint sa seizième année, Jeannot, qui, malgré l’esclavage, avait conservé un cœur digne de sa naissance, ne pouvant plus soutenir une condition si dure et si vile, s’évada de chez Gasparin, monta sur des galères qui partaient pour Alexandrie, et parcourut plusieurs pays, sans cependant trouver aucun moyen de s’avancer. Au bout de trois ou quatre ans de courses et de travaux, qui n’avaient pas peu contribué à former son corps et à mûrir sa raison, il apprit que son père vivait encore, mais que le roi Charles le retenait en prison. Désespérant de faire changer la fortune, il erra encore çà et là, jusqu’à ce que, le hasard l’ayant amené dans le territoire de Lunigiane, il alla offrir ses services au marquis de Malespini, qui gardait sa mère chez lui. Comme Jeannot était devenu bel homme et qu’il avait fort bonne mine, ce seigneur l’accepta pour domestique, et fut on ne peut plus satisfait de sa manière de servir. L’âge et les chagrins avaient fait un si grand changement sur la mère et le fils, qu’encore qu’ils se vissent quelquefois, ils ne se reconnurent ni l’un ni l’autre.

- Défaite des maîtres et possesseurs, Vincent Message (Seuil, 2016)

À peine avaient-ils mis le pied dehors qu’une forme a bondi par-dessus la barrière de l’enclos. Elle m’a dépassé par la gauche – une femme, une de celles qui se trouvaient enfermées là – et a franchi la porte à double battant. J’ai couru à sa suite d’instinct, je l’ai vue foncer tête baissée entre le gérant et les gardes, et partir comme une dératée sur le chemin qui filait vers les champs. Les quatre éleveurs d’abord n’ont pas bougé. Ils n’en revenaient pas. L’insolence de cette fuite. Puis le gérant a glapi : « Vous voyez comme ils sont. Vous voyez ce qui se passe quand on les laisse sans surveillance ! » La fugitive s’éloignait par saccades, comme quelqu’un qui ne sait pas courir et que son poids embarrasse, mais décidée tout de même, portée par le fol espoir. « Salope ! a hurlé un des gardes. Oh celle-là, elle va prendre. » Il a épaulé son fusil. C’est à ça que servent les fusils. À ne pas avoir à faire le déplacement. Il a tiré un premier coup, rechargé aussitôt. Une nappe de brume montait de la rivière, envahissait le champ et commençait à nous couper la vue. « Baissez ce putain de fusil », je lui ai dit entre mes dents. Et j’ai posé une main que j’aurais voulue implacable sur le haut du canon. Le type m’a jaugé, stupéfait, partagé entre incompréhension et commisération, avec l’air de trouver que vraiment je planais, que l’on ne vivait pas dans le même monde. Là-bas, j’avais cru voir la femme tomber. Mais il n’y avait pas moyen d’être sûr : les silhouettes à cent mètres devenaient des fantômes. Elle pouvait aussi avoir dérapé et s’être ensuite reprise, ou s’être jetée à terre, ou avoir tenté un crochet dans l’espoir d’éviter les balles.

- Demain (To-morrow), Joseph Conrad, traduit par Jean-Yves Cotté (Publie.net, publication originale 1902)

Noticing a stranger listening to him with a vacant grin, he explained, stretching out his legs cynically, that this queer old Hagberd, a retired coasting- skipper, was waiting for the return of a son of his. The boy had been driven away from home, he shouldn’t wonder ; had run away to sea and had never been heard of since. Put to rest in Davy Jones’s locker this many a day, as likely as not.

Remarquant qu’un inconnu l’écoutait en arborant un grand sourire niais, il expliqua, en allongeant impudemment les jambes, que ce vieux fou de Hagberd, capitaine de caboteur à la retraite, attendait le retour de son fils. Le garçon s’était enfui de chez lui, pas étonnant... avait pris la mer et nul ne savait ce qu’il était devenu. Disparu en mer au jour d’aujourd’hui, peut-être ou peut- être pas.

- Dérives dans l’espace-temps (« La mort en duplicata de Rupert Sorley »), Lucien Suel, Éditions QazaQ (2015)

Au printemps de 1918, Rupert Sorley, 17 ans, franchit le Channel pour rejoindre le champ de bataille en France et en Belgique. Pour certains, jeunes, la guerre est une aventure. 

(...)

Le tir de barrage d’artillerie a choqué le garçon. La trouille l’envahit. Rupert ne se domine pas. Il tremble comme une feuille de vigne dans le vent. La tranchée qui mène au Q.G. du bataillon est impraticable. Les obus éclatent. Rupert a peur. Il sait qu’il ne traversera pas le barrage. Autour de lui, la terre et la pierre se soulèvent. Une fumée noirâtre masque le firmament. Le vacarme est dantesque. Rupert Sorley perd son sang-froid. Un gros trou dans son moral. Il quitte la tranchée et commence à cavaler comme un idiot dans le bruit et la fureur du champ de bataille. « Non ! Pas mourir ! Pas mourir ! I don’t want to die ! » 

- Le docteur Jivago, Boris Pasternak (1957), traduction non mentionnée par l’éditeur

Il y avait chez nous à l’époque quatre soeurs Tountsov (une de plus que chez Tchékhov) à qui tous les étudiants de Iouriatine faisaient la cour : Agrippina, Advotia, Glafira et Sérafina Sévérinovna. On faisait un jeu de mots sur leur patronyme et on les surnommait « Les Sévérianki ». C’est l’aînée que Mikoulitsyne a épousée.
« Peu de temps après, ils ont eu un fils. Son imbécile de père, qui avait le culte de la liberté, le baptisa d’un nom peu courant : il l’appela Livéri. Livéri, surnommé familièrement Livka, était un galopin, mais il se révéla remarquablement doué pour beaucoup de choses. La guerre éclata. Livka falsifia son acte de naissance, et tout gosse — il avait quinze ans — il fila comme volontaire sur le front.

E

- Éloge des voyages insensés, Vassili Golovanov (2002), traduit par Hélène Châtelain

Cela ne te concerne pas, tu es tout jeune encore , plein d’espoirs, débordant de futur. Qu’as-tu à faire d’un Fugitif si, à la banque du temps, tu disposes d’un tel capital ? Que sais-tu de lui ?
Rien.
Dors, ou fais semblant de dormir, mais tais-toi, sinon tu serais capable de lui demander ce qu’il fuit et il faudrait alors expliquer des choses que tu n’as pas encore la force de comprendre. Car, vois-tu, on fuit toujours les mêmes choses : les espoirs non réalisés, la banqueroute d’un amour malheureux que plus rien ne nourrit, le quotidien que tu as mis toi-même en place en attendant de te construire une prison confortable avec vue sur le mur du voisin, et tout cela payé au prix fort, en temps de vie. On fuit — et c’est ce qu’il y a de plus difficile à expliquer alors que tu viens à peine de finir tes études et que le monde entier t’apparteient — on fuit le talent dilapidé.
Mais attends un peu — dix-sept ans à peine — et tu regarderas le Fugitif avec de tout autres yeux. C’était un adolescent comme toi, auquel on avait inculqué, sur les sentiers de l’enfance, les mêmes principes qu’à toi : « Le monde est merveilleux, tout est permis, vas-y, fonce ! »

- Enig marcheur, Russell Hoban, traduit par Nicolas Richard (Monsieur Toussaint Louverture, publication originale 1980)

Poing a dit : « Caisse tas là ? »
J’ai motus. On avé pas le droit de garder ce qu’on trouvv dans les creuz par fois ils nous fouillé mais pas tout jour.
Il a dit : « Tu forêt bien de me rpondre jai dit caisse tas là ? »
J’ai dit : « Pour quoi tu jettes pas un oeil toi meum. »
Il a dit : « D’accord je vais en jeter un. » Il se proche du bord de la fauss et tend la main.
Je mets vite le pentin et la main morte dans ma poch en suite je trappe la main de Poing dans laideux miennes et je vire volt et le fais passer dssus mon népole tête la premyèr dans la bouyass. Je pouv rien fer d’aurt pour sauver ma peau.
Du coin de l’oeil jai vu son pied qui des passé de la bouyass et se gité et Crayeur Marchman le cont mait de la creuz ma courr après.
Je suis sorti de la fauss mes peids sont foncé et clapott et jai grimpé le montécul jusqu’à la ho tairre et franchiss les barryèr sans raliser ce que je faisé. Cest mes pieds quont fait ça tout seuls jy ai meum pas rfléchi.

- Étoile distante, Roberto Bolaño, traduit par Robert Amutio (Christian Bourgois, publication originale 1996)

J’avais l’impression d’être, je ne saurais dire pourquoi, le seul prisonnier à regarder le ciel. Sans doute parce que j’avais dix-neuf ans.

- Étoile du matin, Wu Ming 4, traduit par Leila Pailhès (Éditions Métailié, publication originale 2008)

Plus tard, ce soir, il découvrirait qu’il s’appelait Andy Mills et qu’il n’avait pas de demeure fixe. Il était né à Blackpool vingt-trois ans plus tôt. À douze ans, il s’était enfui de chez lui en sautant dans une roulotte de jongleurs, il était allé jusqu’à York avant qu’ils ne le réexpédient d’où il venait. Pour le punir, son père l’avait frappé jusqu’au sang. Ce jour-là Andy s’était juré de le tuer, mais il s’était contenté de partir pour de bon quatre ans plus tard. 

- L’étoile la plus proche d’elle-même, Jacques Ferry (Editions MF, 2006)

La nudité impose un tremblement unique. La vocation du marauder s’éveille entre le saponine et les agates. Le sentiment de castration veut s’amuser comme tout le monde. Une évasion de collège se prépare intérieurement. Une ombre refait les mêmes gestes jusqu’au passage à niveau. La cloche souligne l’existence d’une tour à la récréation. Les lueurs d’une procession s’approchent de l’abreuvoir vespéral. Un type sale offre la peau d’un autre au vent desséchant, à la foudre, au plaisir ou à la poussière.

F

- Les fils de la vierge in Les âmes secrètes, Julio Cortázar (Folio, publication originale 1959, traduction Laure Guille-Bataillon)

Je pourrais vous raconter la suite en détail mais cela n’en vaut pas la peine. La femme prétendit que personne n’avait le droit de prendre une photo sans permission et elle exigea qu’on lui remît la pellicule. Tout cela d’une voix sèche et claire, à l’accent bien parisien, qui montait de ton et de couleur à chaque phrase. Personnellement, cela m’était bien égal de lui donner la pellicule, mais ceux qui me connaissent savent qu’il faut me demander les choses gentiment. Je me limitai donc à répondre que non seulement il n’est pas défendu de prendre des photos dans les lieux publics, mais que cet art jouit de la plus grande estime officielle et privée. Ce disant, je savourai malicieusement le plaisir de voir le jeune garçon se replier, rester en retrait, simplement en ne bougeant pas. Et soudain, cela semble presque incroyable, il se mit à courir ; il devait sans doute croire, le pauvre, qu’il marchait, mais en réalité il prit ses jambes à son cou, passa à côté de la voiture et se perdit comme un fil de la vierge dans l’air du matin.

- La fin de l’homme rouge, Svetlana Alexievich (Actes Sud, 2013, traduction Sophie Benech)

Ah, je t’ai pas raconté comment je me suis mariée. J’avais dix-huit ans. Là, je travaillais déjà dans l’usine de briques. L’usine de ciment avait fermé, alors j’étais allée dans une usine de briques. Au début, je m’occupais de l’argile. À l’époque, on faisait tout à la main… Avec des pelles… On déchargeait l’argile des camions et on l’étalait dans la cour en couche bien régulière, pour qu’elle “repose”. Au bout de six mois, je poussais déjà des wagonnets pleins de briques depuis les moules jusqu’aux fours… À l’aller, des briques pas cuites, et au retour, des briques cuites, brûlantes. On les sortait des fours nous-mêmes… Il faisait une chaleur épouvantable ! On sortait quatre à six mille briques en une journée de travail. Jusqu’à vingt tonnes. On n’était que des femmes pour faire ça. Et des jeunes filles… Il y avait aussi des hommes, mais ils étaient surtout dans les camions. Ils conduisaient. Il y en a un qui s’est mis à me faire la cour… Il s’approchait de moi, il éclatait de rire, il me posait la main sur l’épaule. Un jour, il m’a dit : “Tu pars avec moi ?” J’ai dit oui. J’ai même pas demandé où. Et on s’est engagés pour la Sibérie. Pour bâtir le communisme ! (Elle se tait.) Et maintenant… Ah là là ! Enfin, bon, qu’est-ce que vous voulez… Tout ça n’a servi à rien… On a trimé pour rien… C’est dur à admettre. Et c’est dur de vivre avec ça… On a tellement travaillé ! On construisait, on faisait tout à la main. Ah, c’était pas une époque facile ! Quand je travaillais à l’usine de briques, une fois, je me suis pas réveillée. Après la guerre, quand on arrivait en retard au travail… Dix minutes de retard, c’était la prison. C’est le chef d’équipe qui m’a sauvée : “Tu diras que je t’avais envoyée à la carrière…” Si quelqu’un nous avait dénoncés, lui aussi, il aurait été condamné. Après 1953, on a arrêté de punir pour les retards. Après la mort de Staline, les gens se sont mis à sourire, mais avant, on faisait tout le temps attention. On souriait pas.

(...)

C’est un gamin qui s’est fait exploser à la station Avtozavod­skaïa, un kamikaze. Un jeune Tchétchène. On a appris par ses parents qu’il lisait beaucoup. Il aimait Tolstoï. Il a grandi pendant la guerre – les bombardements, les tirs d’artillerie… Il a vu mourir ses cousins et, à l’âge de quatorze ans, il s’est enfui dans les montagnes pour rejoindre Amin Khattab. Il voulait les venger. C’était sans doute un garçon intègre, avec un cœur ardent. On se moquait de lui… Ha, ha, ha ! Pauvre petit idiot… Mais il a appris à tirer mieux que tout le monde, à lancer des grenades. Sa mère l’a retrouvé et l’a ramené au village, elle voulait qu’il aille à l’école et devienne soudeur. Mais au bout d’un an, il est retourné dans les montagnes. On lui a appris à manier des explosifs, et il est venu à Moscou… (Elle se tait.)

- Formation, Pierre Guyotat (Gallimard, 2007)

Venu avec son patron pour évaluer et planifier les travaux de réfection du local, un jeune apprenti du Soleil, trois ans de plus que moi, m’offre, à l’écart, une cigarette, que je fume tout entière : comme je me sens mal, il me met sa main au cou et me couche sur les gravats noircis. « Reste ici, je reviens tout à l’heure, après le boulot... Tu veux bien être mon pote ? » Il revient, me dit qu’il va chercher sa soeur qui doit « en finir avec un client », il repart, mon vertige augmente, mais je bande au-dedans ; les voici : lui, une chevelure blonde qu’il ramène derrière ses oreilles rouges, elle, petite, brune, lèvres rouges, voix cristalline ; en fourreau noir. Et un faux renard autour du cou. Ils me relèvent, elle nous emmène dans un snack-bar, où sur le formica bleu elle mange un steak. Lui, lui prend la fourrure du cou et se l’enroule autour du sien, au-dessus de ses épaules demi-nues. Elle : « Il est beau mon frère, non ?, le soleil lui pleut sur la tête. »
Le Dimanche suivant, avant l’arrivée du car d’Annonay pour Saint-Etienne, je fouille très vite dans l’armoire de ma mère, y prends une fourrure de vrai renard, et la tasse dans ma petite valise. Le lendemain, avant le dîner, la fourrure dans ma poche, je retourne au local détruit, deux ouvriers déjà dégagent les gravats, je leur demande où est l’apprenti, ils me disent d’aller voir sa soeur, rue Michelet, en face de la chocolaterie Weiss. J’y vais, j’attends, sors la fourrure de ma poche, et l’enroule autour de mon cou, une voiture noire stoppe contre le trottoir, trois hommes dedans, dont un, qui, vitre baissée, me dit de monter. Je m’enfuis.

- Franck, Anne Savelli (Stock, 2010)

Tu as seize ans. C’est le jour de ton anniversaire. Comme d’habitude tu te dis que tu auras, tu en es sûr, moins de cadeaux que tes frères mais tu vas souffler tes bougies, les paquets sont encore fermés. Tu souffles.

(...)

Est-ce que tu prends tes jouets ? tes affaires de lycée ? des souvenirs d’enfance ? Combien de sacs en tout ?
Dépêche-toi dit-elle (dit l’assistante sociale).
Tu as seize ans, trop tard.
On voudrait tirer sur ces jours, les plaquer en arrière comme on rabat un voile, comme on plie un tissu, figer l’instant d’avant
l’annonce
l’instant d’avant l’annonce être encore dans le souffle, la pause, le quasi-rien, ou même dans l’attente.
On voudrait se tordre en tous sens pour que ça n’arrive pas, pour que ça n’arrive pas, que ça ne puisse même pas s’envisager, pour que ça ne se fige pas dans le temps, comme ça.
Tu grimpes la côte. Montes dans la voiture.
Est-ce qu’elle te dit au revoir, ta mère ? Et tes frères ? Dans quel creux as-tu encore ta place, aujourd’hui maintenant oui ?

- Les frères Karamazov, Fiodor Dostoïevski (Babel, publication originale 1879, traduction André Markowicz)

Au lycée, il n’avait pas fini ses études ; il lui restait encore à faire une année entière, quand, brusquement, il avait déclaré à ces deux dames qu’il partait chez son père pour une certaine affaire qui lui était venue en tête. Ces dames l’avaient beaucoup plaint, et avaient d’abord refusé de le laisser partir. Le voyage coûtait très peu cher, les dames ne lui avaient pas permis de mettre en gage sa montre — cadeau de la famille de son bienfaiteur avant leur départ pour l’étranger, mais l’avaient somptueusement fourni en moyens, renouvelant même sa garde-robe et son linge de corps. Lui, néanmoins, il leur avait rendu la moitié de l’argent, déclarant qu’il voulait absolument voyager en troisième. Arrivé dans notre petite ville, il avait laissé les premières questions de son géniteur : "Qu’est)ce qui t’amène maintenant, sans avoir fini le lycée ?" sans réponse directe, mais s’était montré, à ce qu’on rapporte, extraordinairement pensif. On avait su peu de temps après qu’il recherchait la tombe de sa mère.

- Fuites mineures, Mahigan Lepage (Mémoires d’encrier, 2014)

- Funambule mais le fil est barbelé, Pierre Causse (Editions Jacques Brémond,, 2012)

cela commence par la faille
ça claque d’un coup de tonnerre
et il te faut lever la tête
voir l’éclair
et essayant de le saisir de tes mains lourdes
tu te rends compte de ta peur
et tu te lèves
et tu fuis
car tu sais
tu trouves ta caverne
son sol de terre
tu laisses des races tu es un passage
les coups du ciel encore
et la terre se fait boue
tu t’écartes pui tu t’accomodes
après tout
les yeux se reposent terminent leur révolution
plutôt que saisir la terre
tu dis qu’elle t’appartient et qu’il suffit

tu traces ta peur et ta peur fige tes traces
et pour les suivants alors
leurs nuques ankylosées

s’acceptent abattues

P. 57

G

- La grande eau, Živko Čingo, traduit par Maria Bejanovska (Nouvel Attila, publication originale 1980)

Dès qu’ils eurent ouvert la porte et que nous nous trouvâmes face à face avec la Grande Eau, je crus tout d’abord que l’un des enfants trouverait un peu de force pour s’envoler, que rien ne pourrait le retenir. J’espérais qu’il nous pousserait de nouvelles ailes pour nous emporter vers l’endroit dont notre cœur rêvait jour et nuit. Malédiction, cet incendie était vrai, l’eau brûlée s’était retirée. Je le jure, l’eau se sauvait, s’en allait. Que je sois maudit, tout avait été prévu ; une fois la tonte terminée, nous retournerions dans l’orphelinat, affolés et les larmes aux yeux. Alors les éducateurs, eux aussi un peu pris de folie, crièrent à haute voix :
— Allez, envolez-vous, petits bâtards ! Envolez-vous ! Où que vous alliez, vous reviendrez dans l’orphelinat, comme de petits chiens, vous reviendrez !
Que je sois maudit, c’était la vérité.
Nous attendions impatiemment que cette tonte finisse. Puis affolés, nous nous sauvions vers l’orphelinat ; tout devenait sombre autour de nous.
Dans la cour, ceux des classes supérieures qui n’étaient pas encore tondus attendaient. Nous fûmes dirigés vers la buanderie où nous laissâmes nos vêtements pendant qu’un homme de l’établissement d’hygiène nous aspergeait la tête avec une poudre blanche. Comme les vêtements manquaient, nous avons vécu tous ces jours-là à moitiés nus, en slip. On n’avait encore jamais vu un spectacle pareil dans la cour de l’orphelinat. Maigres, sous-alimentés, à peine développés, nous tournions comme de petits fous autour de notre petite ombre abîmée. Nous ne savions pas quoi faire avec notre tête mutilée, nos bras cassés, de nous-mêmes. Personne ne connaissait personne comme si nous nous rencontrions pour la première fois dans cet endroit maudit. Que je sois maudit, il nous a fallu des siècles pour nous reconnaître.

Le fils de Keïten a dû me chercher longtemps pour me retrouver parmi ces souris tondues. C’était évident, même lui ne put cacher son émotion et sa tristesse quand il me revit pour la première fois. Seigneur, je me traînais près du mur comme un petit lézard noir. Il quitta sa classe et courut vers moi. Il s’envola. Je me sauvais, je me cachais, j’entrais dans le mur pour qu’il ne me voie pas, pour que je ne le voie pas. Mon Dieu, comme tout cela était affreux. Quand enfin il me décolla du mur — si j’avais pu je me serais emmuré moi-même — quand il me vit dans l’état où j’étais, il me fit un large sourire joyeux et dit :
— Sois un homme, petit Lem ! Sois un homme, mon camarade ! Les cheveux repoussent vite, tu verras, ils poussent très vite, mon petit gars. Puis il prit tendrement et avec beaucoup de délicatesse ma tête entre ses mains osseuses et il m’embrassa sur le front de la façon la plus tendre du monde. Il me piqua avec ses dents supérieures pointues. Que je sois maudit, je tressaillis. Mon pauvre camarade, je le jure, se recula alors comme s’il s’était brûlé. Il me regarda longuement, oh ce regard ! Que je sois maudit, il n’y croyait pas, je vis une larme dans ses yeux. C’était la première fois que je voyais que le fils de Keïten pleurait, il ne voulait pas y croire, non, non, non ! Alors, comme si quelqu’un lui avait transpercé le cœur, il poussa un cri affreux :
— Oh, ma mère ! Ma mère aimée, je brûle ! Je meurs, dit-il, et se mit à courir affolé, en haut, en bas de l’orphelinat, partout.
Les enfants, tel un courant affamé devenu sauvage, le poursuivaient, couraient derrière lui, criant :
— Hourra, hourra !
Beaucoup de siècles sont passés depuis. À la fin, nous sommes sortis de l’orphelinat, nous avons même vécu des heures plus heureuses et plus amères, mais ces quelques instants incompréhensibles restèrent gravés dans mon cœur jeune et inexpérimenté comme le plus mauvais des rêves. Chaque fois que je vois des oiseaux affolés, des hommes en sang, une eau brûlée, des incendies, des champs dévastés, morts, des villages abandonnés, désertiques, des routes vides, un éclair blanc et court, un signe de sécheresse, des hommes en rang, que je sois maudit, à ce moment-là je pense que deux êtres se séparent. Que je sois maudit, j’entends ce cri.
— Keïten — je sursaute dans le plus profond de mes rêves, je marche comme affolé, je le cherche, Keïten, c’est mon cri. Que je sois maudit, nous nous sommes quittés, nous nous sommes séparés de cette façon stupide. Je marche et la seule question qui secoue mon âme comme un éclair est : comment et où le retrouver maintenant ?

H

- Héliopolis, Ernst Jünger, traduit par Henri Plard (Christian Bourgois, publication originale 1949)

« C’est de cette manière que Riley, lui aussi, traversa l’abîme à la suite du Maure Séid, qui se rendait au marché d’esclaves de Mogador. Riley était marin et s’était enfui à quinze ans de la maison paternelle pour naviguer sur les voiliers. De tels hommes sont à l’épreuve du vertige. Et pourtant, il dit que, sur le chemin, le désespoir le prit et qu’il crut voir le monde chanceler sur sa base. Il lui fallut parfois fermer les yeux pour apaiser les tourbillons qui s’élevaient en lui et voulaient l’attirer au fond du néant sans limites. Puis venaient des places où des morceaux du ruban de pierre avaient roulé dans la mer ; les bêtes y renâclaient avant de prendre leur élan. »

I

- Ilium, Dan Simmons (2003)

The fighting begins to swirl around these fallen men. The Achaean called Ajax—Big Ajax, the so-called Telemonian Ajax from Salamis, not to be confused with Little Ajax, who commands the Locrisians—hacks his way forward, sheaths his sword, and uses his spear to cut down a very young Trojan named Simoisius, who has come forward to cover Agenor’s retreat.

Just a week earlier, in the walled safety of Ilium’s quiet parks, while morphed as the Trojan Sthenelus, I had drunk wine and swapped ribald stories with Simoisius. The sixteen-year-old boy—never wed, never even bedded by a woman—had told me about how his father, Anthemion, had named him after the Simois River, which runs right next to their modest home a mile from the walls of the city. Simoisius had not yet turned six when the black ships of the Achaeans had first appeared on the horizon and, until a few weeks ago, his father had refused to allow the sensitive boy to join the army outside Ilium’s walls. Simoisius admitted to me that he was terrified of dying—not so much of death itself, he said, but of dying before he ever touched a woman’s breast or felt what it was like to be in love.

- Isidoro, Audrey Lemieux (Publie.net)

« J’étais un peu plus jeune que vous — j’avais seize ans. Je m’étais embarqué sur un petit caboteur qui remontait les ports du Morbihan et du Finistère, en Bretagne. Lorsque nous accostions pour quelques jours à Quiberon, j’avais coutume d’emprunter la barque à voile d’un vieux matelot, établi près du port, qui avait connu mon père. Je naviguais jusqu’à Belle-Isle — c’était diablement loin, et je m’arrachais les bras à force de souquer, quand la voilure ne suffisait pas, et toujours je persistais, parce que je connaissais une petite crique où personne n’allait jamais, à l’écart des ports que je trouvais trop bruyants. Je n’apportais presque rien quand j’allais là-bas. Quelques pommes de terre que je faisais cuire dans la braise, c’est tout. »

(...)

« Je passais souvent là des nuits blanches : j’observais la mer, les étoiles, le feu que j’avais allumé. À l’aube, je m’étendais sur le sable, et je dormais deux ou trois heures avant de retourner à Quiberon. »

J

- Les jardins statuaires, Jacques Abeille (Attila, 2010 — pagination Folio ici)

— Mais que deviennent ces enfants ?
— D’abord ce ne sont plus des enfants. Il ont grandi dans un milieu où l’on mûrit vite. Trop vite. Ils prennent la route. Ils errent. Ils s’arrêtent de temps à autre à la porte de quelque domaine pour mendier de la nourriture. D’eux-mêmes — car ce milieu-là aussi à ses légendes et ses traditions — ils se dirigent vers les limites de la contrée, vers les steppes. Les domaines sont plus espacés qu’ici où une route seulement les sépare. Là-bas, de vastes étendues de terre désolée isolent les communautés qui se retranchent dans des sortes de forteresses rustiques. Et puis cette trace ultime de civilisation disparaît et c’est la steppe désertique peuplée de halliers âpres, de vent, de spectres, sableuse et vouée aux poudres de l’oubli. Une seule route s’amorce en cette région. On ne sait où elle mène, certains parlent de cités mortes. C’est le long de cette route que les jardiniers, qui rentrent au pays sans avoir pu les vendre à l’étranger, déposent les statues qu’ils ramènent. Dans ces lieux inhospitaliers, errent des groupes humains que nous ne connaissons guère que par les coups de mains qu’ils tentent parfois, et le plus souvent en vain contre les domaines isolés. Ces gens, ce sont des nomades, des pillards, toute une population vague et clairsemée que le vent tantôt disperse et tantôt rassemble. C’est à ces groupes que se fondent les garçons dont nous suivons le destin. Ils seront esclave d’un meneur de rennes ou soudard dans la bande d’un voleur de bétail, s’ils ne périssent à peine arrivés selon le caprice d’un cavalier trop barbare. (P. 141-142)

*

— Le garçon dont je te parlais trouvait les vieilles coutumes abominables, affirmait sans cesse que tout était injuste et aussi que, malgré toutes nos prétentions et la possession du domaine, par notre condition nous ne différions pas tellement de ceux que nous avions proscrits. Il faut dire qu’on avait dû chasser l’une de ses soeurs. C’était horrible. Je crois qu’il était plein de haine. Un jour il a entendu cette légende du jeune chef qui était apparu parmi les brigands des steppes. Il n’en a rien dit autour de lui jusqu’au moment de l’initiation. Il s’est présenté devant l’assemblée avec trois camarades. Il a crié son mépris à la face des adultes et déclaré qu’il partait avec ses compagnons et que les anciens n’avaient qu’à, s’il leur chantait, inscrire cette décision dans les vieux livres. Ils ont quitté le domaine le soir même. D’autres, plus jeunes, s’étaient joints à eux. (P. 217)

*

Avec le vague espoir de me rencontrer sur quelque domaine où j’eusse par chance séjourné en même temps qu’eux, ou bien déterminés à tirer des adolescents qui m’avaient servi quelques lambeaux de ma parole, ou même pour se contenter d’éprouver le changement de climat qui suivait mon passage en quelque lieu, on voyait des pèlerins se mettre en route et sillonner le pays. Et comme si toutes ces observations n’étaient point suffisantes, l’éloge s’enfla jusqu’au sublime lorsqu’il en vint à parler des adolescents ; ce n’était pas que du domaine en perdition que ceux-ci s’étaient enfuis, leurs exodes fracassants navraient l’ensemble du pays d’une hémorragie continuelle tandis que de toute part s’enflait la rumeur qui les appelait vers les steppes.

(P. 247 - 248)

*

- Je venais juste de passer dans le groupe des adolescents, quand un garçon fut adopté par le domaine. C’est étrange toutes les choses que sait un enfant. Il me semble que j’ai toujours su que ma soeur était menacée. Aussi, quand ce garçon était arrivé sur le domaine, je m’étais occupé de lui. J’étais intéressé. Je ne tenais aucun compte de son âge, ni de celui de ma soeur, ni des difficultés de mon projet, ni des opinions ou des préférences du garçon. Je voulais marier ma soeur. Lui, c’était un petit gars malingre et silencieux — on voyait qu’il venait de la misère — et pourtant il était fier. il ne cédait jamais devant personne. Cela me plaisait bien. Je ne lui disais rien, mais je m’occupais de lui, je le protégeais, je voulais qu’il devienne grand et fort, qu’il fasse quelque chose d’important et qu’il épouse ma soeur. Il m’observait. Je ne sais pas s’il se doutait de quelque chose. Quand ils ont chassé ma soeur, tout a été anéanti d’un coup. Je m’étais figuré que j’étais un héros bienfaiteur, et puis rien ; ma soeur jetée nue sur la route. J’avais déjà tout calculé, sauf qu’elle était mon aînée et que tout se passerait si vite. Je me sentais coupable. Il me restait ce garçon ; il m’a aidé à vivre. Il m’a donné les mots, le langage, pour bien haïr le domaine — c’est tout ce qu’il pouvait faire pour moi et c’était beaucoup. Et puis, vous savez comment ça se passe entre adolescents, cette exaltation de l’amitié, ces serments... une sorte d’amour, non ?

(...)

Pour moi tout était grave. un soir que nous causions, je fais à mon ami la confidence des projets anciens que j’avais nourris à son égard. Il haussa les épaules et se mit à m’expliquer que même si ma soeur n’avait pas été chassée, il n’aurait pu l’épouser parce qu’on ne lui aurait jamais fait place sur le domaine ; on ne lui aurait jamais laissé passer l’initiation. « Je ne suis pas d’ici ; ils veulent faire de moi un sous-homme, un vague travailleur. ils ne sont pas méchants, ils sont indifférents, et leur indifférence m’oppresse », conclut-il. « S’ils ne veulent pas que tu écrives sur le livre, alors moi non plus ils ne m’auront pas », répondis-je. « De toute façon, un jour, je partirai. »

(P. 338-339)

- Le jeu continue après ta mort, Jean-Daniel Magnin, (Publie.net, 2012)

1) Cas de Vassily Sannikov, 14 ans, vivant avec parents, grand-mère et deux grandes soeurs dans un petit deux-pièces à Ekaterinbourg, dans l’Oural. Ce garçon est un abonné de la 4e catégorie (Connexions Permanentes) : il ne va plus au collège, passe la majeure partie de son temps en ligne avec son avatar Iumaï, au look influencé par Inu Guy, le leader du groupe shyrock japonais « Onimania ».
L’addiction de Vassily a été acceptée par sa famille pour trois raisons : il ne traînait
pas dans les rues ; se cantonnait sagement dans un coin de l’appartement exigu ; et surtout ses gains dans la Pangée permettaient à la famille d’assurer ses fins de mois. « Il était déjà comme une plante avant son coma » aurait dit sa mère aux enquêteurs. Mais un matin elle a remarqué la curieuse position qu’avait son fils. Quand elle lui a retiré son casque ThêtaWave, il était dans le coma, défiguré, mais sans aucune trace de sang. Comme si son fils « avait affronté un fauve ».
En poursuivant mes investigations, j’ai appris une chose que les parents de Vassily
n’avaient pas rapportée à l’agence chargée de l’enquête : curieusement, les gains de Iumaï continuaient à être versés sur le compte du père Sannikov, même si Vassily n’était plus en ligne. Ces versements étaient parfois accompagnés d’un message tendre signé du garçon. Sa grand-mère pense qu’il « est allé vivre dans l’Eldorado de ses rêves. Il a changé de corps, mais n’a pas oublié sa famille ».
Je suis parvenu à situer l’avatar de Vassily dans le Néo Sacramento de deuxième degré. Comme de nombreux avatars « hantés » que j’ai pu examiner,
Iumaï est un personnage aux finitions luxueuses, constitué exclusivement d’éléments
de grandes marques. Après l’avoir fait suivre discrètement par mon abeille en taille réduite, j’ai compris qu’il se prostituait dans le milieu des avatars gay et que son souteneur l’avait abonné au service Gold d’une boutique esthétique très recherchée.

- Jeux Africains, Ernst Jünger, traduit par Henri Thomas (Folio, publication originale 1936).

C’est une chose singulière que la façon dont l’esprit chimérique, pareil à quelque fièvre apportant ses miasmes de bien loin, prend possession de notre vie et, une fois installé, enfonce de proche en proche sa brûlure. L’imaginaire seul nous apparaît à la fin comme réel, et les choses quotidiennes sont un rêve dans lequel nous nous agitons de mauvaise grâce, comme un acteur que son rôle embrouille. Le moment est venu, alors, où le dégoût exaspéré revendique l’intelligence et lui impose la tâche de chercher quelque part une issue.
C’est là sans doute ce qui expliquait que ce petit mot « fuir » résonnât, pour moi, de façon toute particulière, car il ne pouvait guère être question d’un danger précis qui eût justifié son emploi, si l’on excepte peut-être les plaintes du corps enseignant, de plus en plus fréquentes, et, durant les dernières semaines, devenue vraiment menaçantes. Ils me traitaient comme un somnambule.

(Extrait tiré d’une page volée)

- Je suis un dragon, Martin Page

Le lendemain il neigea. Paris n’avait pas connu de telles chutes de neige depuis quarante ans. Des chasse-neige déblayaient, sablaient et salaient les rues. Le blanc recouvrait les toits.
À 8 heures, Sonia constata que Margot ne sortait pas de sa chambre. Elle ouvrit la porte. Des affaires manquaient, quelques vêtements, des livres, des carnets à dessin. Sur l’oreiller, elle trouva un papier plié. C’était un autoportrait de Margot qui levait la main en signe d’adieu.

- Le Jouet Enragé, Roberto Arlt, traduit par Isabelle & Antoine Berman (Editions Cent Pages, publication originale 1926).

Nous nous vautrions commodément sur les banquettes rembourrées, allumions une cigarette, laissant derrière nous les gens qui se pressaient sous la pluie, et nous imaginions que nous vivions à Paris ou dans le brumeux Londres. Nous rêvions en silence, un sourire posé sur nos lèvres condescendantes.] Ensuite, dans quelque luxueuse confiserie, nous buvions un chocolat à la vanille et, rassasiés, revenions avec le train du soir, nos énergies multipliées par toute la jouissance fournie à nos corps volutpueux et par le dynamisme du monde ambiant qui, avec ses rumeurs de fer, criait à nos oreilles : « En avant ! En avant ! »]

- Le Journal d’un homme de trop, Ivan Tourguéniev, traduction Françoise Flamant, 1850

Depuis le début du bal elle n’avait pas bougé de sa place : personne n’avait eu seulement l’idée de l’inviter. Seul un jeune homme blond de seize ans avait un moment envisagé, à défaut d’autre cavalière, de se tourner vers cette demoiselle, il avait même déjà fait un pas dans sa direction, mais après un instant de réflexion et un regard jeté sur elle, il s’était hâté de disparaître dans la foule.

- Journaux, Novembre 1952, Sylvia Plath, traduction Christine Savinel et Audrey van de Sandt, Gallimard Quarto, publication originale 1982.

Je suis un tas de petits bouts épars dans un conglomérat d’ordures : égoïste, effrayée, envisageant de consacrer le reste de ma vie à une cause, d’aller nue pour envoyer des vêtements aux nécessiteux, me réfugier au couvent, fuir dans l’hypocondrie, dans le mysticisme, dans les vagues - n’importe où, vraiment n’importe où, pourvu que je sois délivrée du fardeau, du poids terrifiant, abominable, de la responsabilité de soi et de l’ultime jugement sur soi.

- Jours de répit à Baigorri, Marie Cosnay (2016)

Les critères, pour le séjour de répit : la vulnérabilité. La solitude, l’âge. L’un des garçons du Soudain est parti de chez lui tout seul, à l’âge de douze ans.

K

- Karoo, Steve Tesich, traduit par Anne Wicke (publication originale 1998)

Lorsque j’ai ouvert la porte et que je l’ai vu, je restai sans voix, et pour que quelqu’un comme moi se retrouve à chercher ses mots, il fallait y aller fort.
Exactement ce que Billy me donnait à voir.Sa belle et longue chevelure noire avait disparu. Complètement disparu. À la place, un crâne rasé de si près que je voyais plus la peau que les cheveux.
À cela se rajoutait une barbe de deux jours.Et des yeux brillants, injectés de sang.
Il portait un long pardessus de type militaire, plein de boutons. Le manteau était trop étroit pour ses larges épaules et les manches trop courtes pour ses longs bras.Il avait plutôt l’air de quelqu’un qui s’appellerait Boris que Billy, le transfuge demandeur d’asile d’une équipe de basket bulgare.
Je le pris dans mes bras. Quelle que fût sa posture, quelle que fût l’image qu’il projetait, c’était toujours mon garçon, mon Billy, je le pris donc dans mes bras. Ou en tout cas je pris dans mes bras tout ce que je pus prendre malgré cette barricade de manteau. Il se laissa embrasser, un peu comme un skinhead se laisse fouiller par les flics.

L

- Les lances rouillées, Juan Benet (2011), traduit par Claude Murcia

Bien avant d’avoir vingt ans les deux aînés prirent le maquis, pour fuir Daniela, l’autorité et le travail et se débrouillèrent en volant des poules et des veaux et même en attaquant les gens sur les chemins entre Sepulcro Beltrán et Bocentellas ; et lorsque l’alarme se répandit et qu’on finit par dire jusque dans la presse que dans la sierra de Région avait surgi un début de banditisme, pour ne pas discréditer les autorités civiles ni décevoir les forces de l’ordre public, et pour se parer d’un titre qui leur serait très difficile d’acquérir dans toute autre domaine, ils se convertirent en bandits avec juridiction dans toute la contrée, sans respecter d’autres limites que celles du bois interdit de Mantua, gardé par un sujet de condition identique ou similaire.

- The Last Man, Mary Shelley (1823)

Thus years passed on ; and years only added fresh love of freedom, and contempt for all that was not as wild and rude as myself. At the age of sixteen I had shot up in appearance to man’s estate ; I was tall and athletic ; I was practised to feats of strength, and inured to the inclemency of the elements. My skin was embrowned by the sun ; my step was firm with conscious power. I feared no man, and loved none. In after life I looked back with wonder to what I then was ; how utterly worthless I should have become if I had pursued my lawless career. My life was like that of an animal, and my mind was in danger of degenerating into that which informs brute nature. Until now, my savage habits had done me no radical mischief ; my physical powers had grown up and flourished under their influence, and my mind, undergoing the same discipline, was imbued with all the hardy virtues. But now my boasted independence
was daily instigating me to acts of tyranny, and freedom was becoming licentiousness. I stood on the brink of manhood ; passions, strong as the trees of a forest, had already taken root within me, and were about to shadow with their noxious overgrowth, my path of life.

- Leçon sur la langue française, Pierre Guyotat (2011)

(...) je ne sais pas ce que c’est l’Université, je n’en ai pas fait, je n’ai jamais été étudiant, j’ai simplement été écolier, élève, et je suis parti de chez moi assez tôt. J’ai souvent fugué, et puis j’ai fait une fugue définitive, dont je ne suis plus revenu.

- Lotus Seven, Christine Jeanney (Publie.net, 2012)

Les hortensias sont immobiles et mes livres perdent leurs pages, car je lis trop, elles se décollent. Bien sûr je lis pour fuir.

M

- La maison dans laquelle, Mariam Petrosyan, traduction Raphaëlle Pache (publication initiale 2009)

— Je me suis demandé… commença Sauterelle, embarrassé… Qu’est-ce que tu as bien pu fabriquer ? De quoi Élan était-il en train de parler ? Pourquoi tu t’es enfui ? Et pourquoi tu te caches ? »
Le vampire s’assombrit.
« Je me suis évadé, c’est tout. De toute façon, ça sert à rien ce qu’ils nous font, ici. Ça fait déjà quatre fois que je m’échappe. Je me suis dit que si je les poussais à bout, tous autant qu’ils sont, peut-être qu’ils me laisseraient partir. Ça ne les a pas décidés. Pourtant, je les ai vraiment mis en rogne, la dernière fois ; ils m’ont carrément bouclé. C’est pour ça que je me suis sauvé, cette fois-ci. Pour qu’ils comprennent que c’est pas eux les plus malins. Tant que je serai ici, ils n’auront aucun répit.
— Comment tu as fait pour t’évader ? », demanda Sauterelle, admiratif.
Désormais, il prêtait au visiteur une aura héroïque, une aura de martyr.

(...)

Dans un cri, Sauterelle se mit sur le dos, prit son élan et frappa la vitre du talon de sa chaussure. Le verre tinta en explosant. Sauterelle sentit soudain qu’on l’empoignait et qu’on le traînait, après avoir retiré sa jambe coincée d’entre les barreaux. Quelques mètres plus loin, il se remit debout et, dépassant tout le monde, prit la tête de la course parce que la chanson continuait de vociférer : « PLUS VITE ! PLUS VITE !… »
Ces paroles étaient désormais un appel à la fuite. Les Crevards se précipitèrent dans l’escalier et – lui en tête – déboulèrent dans le couloir comme des furies, trébuchant et riant aux éclats. Les boiteux avaient l’impression de filer comme le vent, ceux qui portaient leur camarade se sentaient léger, et même le plus gros d’entre eux, qui pourtant ahanait à l’arrière, eut la sensation de se déplacer à la vitesse de la lumière, aiguillonné par le raffut que faisaient leurs poursuivants. Une fois dans leur chambre, ils s’écroulèrent sur leurs lits et s’enfouirent sous leurs couvertures tels des escargots dans leurs coquilles, étouffant des rires. Emmitouflés dans les draps, aussi immobiles que possible, ils ôtaient doucement leurs chaussures. Un premier soulier tomba par terre, puis un deuxième. Chaque fois, ils se figeaient, l’oreille tendue. Mais tout était calme. Personne ne les recherchait, personne n’entra pour vérifier s’ils dormaient vraiment. Contrôlant leur respiration pour la rendre régulière, ils firent semblant de dormir. Puis, lassés de ce petit jeu, ils quittèrent leur lit l’un après l’autre, rampèrent au milieu de la chambre (là où, dans leur caverne imaginaire, ils allumaient chaque soir un feu invisible) et formèrent en s’asseyant un demi-cercle, ramenant sous eux leurs pieds nus.

(...)

« Je m’en vais. Je rentre chez moi. »
Ces mots résonnèrent bizarrement dans la chambre de Chenu. Comme si quelqu’un d’autre les avait prononcés. Se pouvait-il qu’il ait un autre endroit où vivre qu’ici ? Chenu faisait partie des murs, il était né, avait grandi et vieilli dans la Maison ; il suffisait de lui parler ou même de le regarder pour s’en convaincre ! Sauterelle promena son soulier sur le plancher maculé de taches de vin noirâtres.
« Pourquoi ? »
Chenu déplaça un fou sur l’échiquier et coucha une pièce d’une pichenette.
« J’ai dix-huit ans, déclara-t-il. Mon heure est venue. »
En disant cela, il abîma encore quelque chose de sacré, comme il l’avait fait en mentionnant son chez lui. Chenu ne pouvait pas être aussi vieux, ni aussi jeune d’ailleurs, c’était impossible ! Il n’avait pas d’âge, il vivait hors du temps ! Et puis, cette révélation ne constituait nullement une explication satisfaisante. Sauterelle l’interrogea :
« Les autres s’en iront cet été. Pourquoi partir avant ?
— Ça commence à sentir mauvais ici, répondit Chenu. Et ça empire de jour en jour. Je suis sûr que tu vois de quoi je parle. Aujourd’hui, la situation n’est déjà pas reluisante, mais bientôt, ce sera l’Apocalypse. Je le sais, j’ai déjà vu ce que ça pouvait donner ; je me rappelle très bien le départ de la promotion précédente. Voilà pourquoi je veux partir plus tôt.
— Alors tu t’enfuis ? Tu abandonnes les tiens ?
— Je m’enfuis, oui, convint Chenu. Je prends mes jambes à mon cou. Même si je n’en ai pas.

- Maps, Nuruddin Farah, 1986

My dearest Askar,
I am indeed disturbed by your behaviour, disturbed and bothered by what Salaado refers to as your most depressive state of mind to date. And what do you mean by saying that you haven’t become “a man" so you can sit “in a Mogadiscio of comforts, eat a mountainful of spaghetti while my peers in the Ogaden starve to death or shed their blood in order to liberate it from Ethiopian hands” ? Do I also understand that you wish to straighten out "this question about my own birth" ?
Now, first point first. A man, indeed. Are you “a man” ? One day, I would like you to define what or who is a “man”. Can one describe oneself as a man when one cannot make a viable contribution to the struggle of ones’ people ; when one is not as educated and as aware of the world’s politics as ones enemy is ; when one is not yet fifteen ; when all the evidence of one’s being a man comprises of one’s height and a few hairs grown on the chin ? Who will you kill, your enemy or yourself ? And what’s wrong with eating well and not being a refugee, which you might have been if you weren’t my sister, Arla’s, son and if Salaado and I weren’t doing well financially. And pray don’t talk ill of the UNHCR people, whether in Geneva, Mogadiscio or here, in this, or any other continent : they’re not statisticians obsessed with abstracted numbers and charts of starvation and malnutrition. Of course, they have to ascertain how many refugees there are and how much money they can raise and how many calories an African child can cope with. It is the tone I don’t like, eating “a mountainful of spaghetti”, etc. Indeed ! Askar, one must be grateful for the little mercies in life. One must be thankful to the dedicated souls, serving in these camps under very hard conditions (for them), while they wait for a donor to donate the food and medicines—making sure (and this is very, very difficult) that the local mafia doesn’t misappropriate them.
I confess, it pains me to remember the number of times you, Salaado and I have spoken about and analysed the seeds of your sense of “guilt”. Salaado ‘s telegraphic message suggests it to be as bad as the days following the tragic weekend when, overnight and in a coup de grâce, the Ogaden was wrung out of Somali hands and “returned” to Ethiopia’s claw-hammer. Now what’s this that I hear, that you were salvaged from the corpse of your mother ? Is there anyone who can substantiate that with some evidence ? Your mother lived long enough to have scribbled something in her journal. That means that she died after you were born, especially if we take into account Misra’s statement which agrees with this claim of mine.
To think, at your age, when you’re in Hargeisa for a holidaying trip, that your thoughts are still obsessed with some obscure facts relating to your birth. This disturbs Salaado—it perturbs me. Salaado tells me that you want to return to Kallafo in order to have this question answered once and for all. That is not the same thing as joining the Western Somali Liberation Front, I take it ? But Salaado is under the impression that for you, the two are one and the same thing. Now what do you want to do ? Of course, you can do both and we have no objection to your deciding to return to the Ogaden as a recruited member of the Front (which we all support) and when there, do your research into your beginnings. You tell us what you want and well give you our opinion.
Forgive me, but I’ve never held the view—nor has Salaado—that, since there are many able-bodied men and women in the Ogaden who can shoot a gun, kill an “Amxaar” in a scuffle and, if need be, confront the lion in the den, a youngster like you mustn’t go. No. “Somebody” must go. But who is this “somebody” ? If every father, mother, relation said, “No, not my son, let someone else join the Front”, then you know where we’ll end up ? The view Salaado and I hold, is that since you’ll prove to be excellent material as a researcher, as a writer of articles and as one who can impart enlightened opinion about the cause, why not “eat mountainfuls of spaghetti while others die” and why not, when doing so, complete your education.
Should you insist that you wish to re-enter the Ogaden without touching Mogadiscio, then I am afraid that neither Salaado nor I can do anything about it. All we can suggest that we offer is help. But I plead to you not to depart without at least letting Salaado know. If you inform me by return post that you’re definitely leaving, then I’ll make arrangements for more money to be transferred to Hargeisa, care of a bank.
If we’re to believe that you “stared” at Misra when she found you and Arla, my sister, then you were at least a day old. For sight, my dear Askar, is a door which does not open instantly in the newly born. What I mean is, that it takes longer than a few minutes for a baby just bom to develop the knack to look, let alone “stare". Be that as it is. But the fact that it shrouds your beginnings in mysteries preponderant as the babies born in the epic traditions of Africa, Europe and Asia—this fact does interest me greatly. Did you sprout like a plant out of the earth ? Were you born in nine months, in three or seven ?
In other words, do you share your temperament with the likes of Sunjata or Mwendo, both being characters in Africa’s epic traditions ? For example, it is said that Sunjata was an adult when he was three. Mwendo, in the traditions told about him, is said to have chosen to be delivered, not through the womb, but through a middle finger. There are other epic children who took a day to be conceived and born and yet others required a hundred and fifty years to be bom at all Now why did this “epic child” wait for a hundred and fifty years ? Because he made the unusual (I almost said, rational) request not to use as his exit (or was it his entrance) the very organ which his mother employed as her urinary passage. Another feature common among epic children is that they are all born bearing arms. And you, Askar, you’re armed by name, aren’t you ?
Again, this is nothing unique to epic traditions of peoples. The world’s religions produce “miracle” children. Can you imagine an Adam, a grown man, standing naked, with leaves of innocence covering his uff, when God pulls at his ribs and says to him, “I am sorry but it won’t take a second, I assure you, and it won’t give you any pain either. Now look. Here. A woman, an Eve, created from one of your ribs” ? I am sure you’ve heard of heroes given birth to by mountains or rivers or fishes or for that matter other animals. It seems to me that these myths make the same point again and again : that the “person” thus born contains within him or her a characteristic peculiar to gods. Well Where do we go from here ?
All is doubt.
Are you or are you not an “epic” child of the modern times ? Do we know what the weather was like the moment you were born ? Yes, we do. Your mother, in her scrawls, tells us that the sky was dark with clouds and that a heavy storm broke on her head as she fainted with the pains of labour and the heavens brightened with those thunderous downpours. But you didn‘t take shorter than a month to be conceived and bom, or seven hundred years. And there was no eclipse of the moon or the sun. I’ve read and reread your mothe’ s journal for clues. I am afraid it appears that you completed your nine months.
Please think things over. And please do not do anything rash. We will miss you greatly if you go—but we understand. Rest assured that we’ll not stand in your way if you wish to return to your beginnings.

Much, much love.
Yours ever,
Uncle Hilaal

- Mara and Dann, Doris Lessing (1999)

And so the days passed, Mara and Orphne fighting to bring Dann back, and slowly succeeding. At night Meryx claimed Mara.
Then Dann was himself, though still weak, and Mara asked him what had held him so long in the Tower.
He seemed to be speaking of events long in the past. His eyes searched the ceiling as he spoke, as if what he remembered was pictured there, and he did not look at Mara or at Orphne, who held his hands, one on each side.
He said he had run away from the barracks for the male slaves when he heard the Towers were occupied. There he joined a gang of runaway slaves, mostly Mahondis, but there were some Hadrons and others. They were all men. There were women in the Towers but they kept to their own groups, afraid of rape. No woman by herself could survive. Dann’s gang lived by stealing food from the fields, and then poppy from the warehouses, through intermediaries. He mentioned Kulik. At first Dann had sold the stuff to get food, but then he began taking it : now his words became halting, and he said, “There was a bad man.” And now this was little Dann’s voice : “A very bad man,” piped little Dann. “He hurt Dann.”

- Les mémoires de Maigret, Simenon (Presses de la cité, 1950)

Dix mille y passent chaque année en moyenne, dix mille qui quittent leur village et débarquent à Paris comme domestiques et à qui il ne faut que quelques mois, ou quelques semaines, pour effectuer le plongeon.
Est-ce si différent quand un garçon de dix-huit ou de vingt ans, qui travaillait en usine, se met à s’habiller d’une certaine façon, à prendre certaines attitudes, à s’accouder au zinc de certains bars ?
On ne tardera pas à lui voir un complet neuf, des chaussettes et une cravate en soie artificielle.
Il finira chez nous, lui aussi, le regard sournois ou penaud, après une tentative de cambriolage ou un vol à main armée, à moins qu’il se soit embauché dans la légion des voleurs de voitures.

- Monarques, Philippe Rahmy (Table ronde, 2017)

Ils ont dit et persistent à dire que tu n’étais qu’un voyou, un vicieux. Tu étais un chien, un chacal, l’un de ces mômes sans foi ni loi, prêt à mordre, l’une de ces roses qui fleurissent sur le pavé, au fond des terrains vagues, dans les prisons ou les livres de Jean Genet, grillés par leur appétit, plus libres à mesure qu’ils se trompent de combat, trop affamés pour comprendre, trop pressés, gorgés de vie et de dégoût pour la vie, terrorisés par la mort au point de ne désirer qu’elle.

- Mon jeune gars, compagnie des jours passés, Thibault de Vivies (Editions du Zaporogue, 2011)

Je prends le temps de réfléchir malgré tout mais décide de repousser les avances que l’on me fait car j’ai mon bonheur ici et ma liberté du lever et du coucher quand bon me semble et personne pour m’imposer quoi que ce soit, j’en ai bavé quand j’étais vraiment tout petit gars alors j’ai perdu confiance envers papa et maman et je m’enfuis de la demeure familiale et décide de ne plus donner de nouvelle pardonnez-moi encore mais j’ai le reste du monde à conquérir et j’attends en vain un signe d’encouragement de votre part.

N

- Le noir est une couleur, Grisélidis Réal (1974)

Traqué, comme nous, il se cache, car il est déserteur de l’armée française. Il s’appelle Claude. Il a vingt ans.
Il est resté une semaine dans notre chambre, il a été adorable. Il s’est occupé des gosses, on se sentait protégés et aimés.
Le soir, comme au temps de Bill, on sort tous les deux pour aller à nos affaires. Je me trouve un Allemand ou un Noir pour un moment, et lui il va à la chasse dans les bars. Il y rencontre de vieux homosexuels et il leur fait les yeux doux. Une fois dans l’appartement, il attend que le vieux soit à poil, haletant dans les draps, et au lieu du baiser nuptial, c’est un grand coup de poing qu’il lui donne en pleine gueule.
Le vieux se met à genoux, en chialant, mais Claude est inflexible.
— Ich bin ein Mörder ! dit-il d’une voix impitoyable.
Le vieux n’ose pas bouger, pendant que Claude fouille dans ses poches et rafle les bijoux qu’il a eu le malheur de laisser traîner à la salle de bains. Et Claude s’en va en vainqueur, laissant vert de peur sur sa descente de lit le vieux lézard nu et volé.

O

- Oblique, Christine Jeanney, publie.net (2016)

au début, début du fil, au début de la
tresse, c’est un couple / elle je ne sais
pas encore, elle est restée là-bas mais lui je sais,
il a seize ans, il s’appelle
Mariano

 

Mariano avec l’ange et il passe les
Alpes, il les traverse à pied comme
Hannibal

 
lire 15 aventures en montagne sans le
savoir, lire les conquêtes sans le
savoir, cours de géographie, des dates
à retenir en alexandrins hermétiques,
tracer des lignes, des continents sur
des cartes du monde, les colorier sans
le savoir, apprendre le nom des
fleuves, là où ils prennent leur source
sans savoir qu’il marche qu’il a
marché qu’il traverse les Alpes et
j’aurais pu dire moi je sais, j’aurais pu
dire lorsque j’avais seize ans Il a seize
ans il traverse les Alpes

    

j’espère qu’il n’est pas seul, qu’il
porte dans son sac quelque chose de
chez lui qui lui vient de sa mère, une
médaille ou une image pieuse ou un
morceau de bois taillé ou quelque
chose qui lui rappelle cette autre
chose qui n’est pas dite et n’a pas de
valeur aucune

- O Révolutions, Mark Z. Danielewski, traduit par Claro (publication originale 2006)

</blockquote></blockquote>
<blockquote> <blockquote class="spip_poesie">
Halos ! Héliaque !
Contrebande !
Je peux tout
quitter.
Tout le monde aime
le Rêve, moi je le tue.
Les Grands Aigles s’élancent
au-dessus de moi : - Sus, Rebelle !
J’ouvre grand le piège.
En feu. Belle fournaise.
Je vais dévaster le Monde.
Rien de grave. La mutinerie
est partout ces temps-ci. D’un coup.
D’un sourire. Une grimace.
Seize ans tout-puissant et liiiiiibre.
Rebondir sans même une casquette.
Les Ours dorés se prosternent devant moi :
- Allez-y Lieutenant.
Prenez tout.
 
<blockquote> <blockquote class="spip_poesie">
Samsara ! Samarra !
Légende !
Je peux tout
quitter.
Tout le monde aime
le Rêve, moi je le tue.
Les Cèdres de l’Atlas jaillissont
au-dessus de moi : - Boogaloo !
Je trouve en moi mon essor.
En feu. Toutes mes boucles.
Je vais anéantir le Monde.
C’est tout. La dévastation
est partout. D’une pichenette.
D’une pirouette. Une bobine.
Seize ans tout-puissant et liiiiiiibre.
Rebondir les pieds nus.
Les Trembles sont beaux ici :
- Tu n’as rien à perdre. Vas-y.
Sers-toi.
</blockquote></blockquote>

- L’Odyssée, Homère, traduit par Charles-René-Marie Leconte de L’Isle (entre -850 et -750)

– Venez, amis. Emportons les provisions qui sont préparées dans ma demeure. Ma mère et ses femmes ignorent tout. Ma nourrice seule est instruite.

Ayant ainsi parlé, il les précéda et ils le suivirent. Et ils transportèrent les provisions dans la nef bien pontée, ainsi que le leur avait ordonné le cher fils d’Odysseus. Et Tèlémakhos monta dans la nef, conduit par Athènè qui s’assit à la poupe. Et auprès
d’elle s’assit Tèlémakhos. Et ses compagnons détachèrent le câble et se rangèrent sur les bancs de rameurs. Et Athènè aux yeux clairs fit souffler un vent favorable, Zéphyros, qui les poussait en résonnant sur la mer sombre. Puis, Tèlémakhos ordonna à ses compagnons de dresser le mât, et ils lui obéirent. Et ils dressèrent
le mât de sapin sur sa base creuse et ils le fixèrent avec des câbles. Puis, ils déployèrent les voiles blanches retenues par des courroies, et le vent les gonfla par le milieu. Et le flot pourpré résonnait le long de la carène de la nef qui marchait et courait sur la mer, faisant sa route. Puis, ayant lié la mâture sur la nef rapide et noire, ils se levèrent debout, avec des kratères pleins de vin, faisant des libations aux Dieux éternels et surtout à la fille aux yeux clairs de Zeus. Et, toute la nuit, jusqu’au jour, la Déesse fit route avec eux.

- L’origine, Thomas Bernhard (1975), traduit par Albert Kohn

Cette heure d’exercices de violon dans la petite pièce aux chaussures presque complètement dans l’obscurité, où l’odeur de cuir et de transpiration des chaussures des pensionnaires étagées jusqu’au plafond, enfermée dans cette petite pièce, s’épaississait de plus en plus, cette heure était pour lui la seule possibilité de fuite. Son entrée dans la petite pièce aux chaussures signifiait qu’il commençait au même instant à méditer sur le suicide et l’intensité accrue, de plus en plus accrue de son jeu signifiait qu’il était occupé à penser au suicide avec une intensité accrue, de plus en plus accrue. Effectivement, dans la petite pièce aux chaussures, il a de nombreuses fois essayé de se tuer, mais il n’a pas poussé trop loin aucun de ces essais, la manipulation des cordes et des bretelles et les centaines d’essais avec les nombreuses patères de la petite pièce aux chaussures avaient toujour été interrompus au point décisif qui lui sauvait la vie ; il les avait arrêtés en jouant du violon plus consciemment ses pensées suicidaires, en se concentrant tout à fait consciemment sur ses possibilités au violon qui le fascinaient de plus en plus.

P

- The Pale King, David Foster Wallace (2011)

In 1932, a preadolescent Ceylonese female was documented by British scholars of Tamil mysticism as capable of inserting into her mouth and down her esophagus both arms to the shoulder, one leg to the groin, and the other leg to just above the patella, and as thereupon able to spin unaided on the orally protrusive knee at rates in excess of 300 rpm. The phenomenon of suiphagia (i.e., ‘self-swallowing’) has subsequently been identified as a rare form of inanitive pica, in most cases caused by deficiencies in cadmium and/or zinc.

- Le paradis des autres, Joshua Cohen (2011), traduit par Annie-France Mistral

On ne parlait pas de David (maintenant on n’en parle plus du tout dans la famille évidemment), parce qu’à dix-huit ans, l’âge du service militaire qui aurait signifié pour lui comme mon oncle Alex la Brigate Givati’ dont la symbolique mascotte est le renard péteur à plumes sur béret violet, il s’est défilé et a déserté Jérusalem et l’Éden qui l’entoure pour un travail à Hollywood de l’autre côté du doigt de la mer et de la main de l’océan — a quitté nos arbres pour aller tomber dans les bras de leurs accueillants palmiers — où il a rencontré et puis vécu avec et peut-être vit encore avec un autre transplanté à Hollywood, une personne qui voulait faire du Cinéma et dont le sexe à savoir le genre était moins important pour Aba et même pour sa Reine (la Reine alors régnante, la mienne) et le serait encore, si seulement, que la religion — l’orientation sexeuelle — à laquelle cette Cinématographique personne adhérait, adhère toujours. Affiliation que le nom de cette Cinématographique personne et la façon dont Elle le prononçait rendaient d’une clarté on ne peut plus éclatante. Un style de vie que la décision de David de couper le cordon téléphonique et le fil de la réciprocité des cartes postales rendait d’une clarté encore plus éblouissante, même si le comble d’aveuglante clarté a été le refus d’Aba de penser à lui comme son fils ou même d’entendre parler de lui pour toujours et le soutien inconditionnel de la Reine dans sa décision, ce qui a peut-être eu pour résultat qu’elle m’en aimait encore plus, et c’était Agréable.

- Perceval ou le Conte du Graal, Chrétien de Troyes (vers 1181), traduit par Antoine Brea

Alors n’y eut plus de retard :
il prend congé, la mère pleure,
et sa selle est déjà posée.
A la manière et à la guise
d’un Gallois il est affublé :
des galoches il a chaussé ;
comme partout où il allait,
il transportait trois javelots,
il voudrait les emporter tous,
mais deux en fait ôter sa mère
pour ce qu’il semble trop Gallois
(et elle eût fait pareil des trois
si cela eût pu exister) ;
une badine en sa main droite
il a pour fouetter son cheval.
La mère pleurant son départ
le baise, qui tant le chérit,
et prie Dieu qu’il l’ait en sa garde :
“Beau fils, fait-elle, Dieu vous guide !
Plus de joie que je n’en ai eue
vous atteigne où que vous alliez !”
Quand le garçon fut éloigné
d’un tout petit jet d’une pierre,
il regarda derrière et vit
tombée sa mère au pas du pont :
elle s’est pâmée d’une sorte
comme si elle fût chue morte.
Et lui cingle de la badine
sur la croupe de son roussin
qui s’en va, qui ne bronche pas,
mais le conduit à vive allure
parmi la grand forêt obscure.
Il chevaucha tôt le matin
à tant que le jour déclinât.
Il passa la nuit en forêt
à tant que le jour reparût.

- Poreuse, Juliette Mézenc (2012)

Il étaient là, figures noires transies sous le soleil encore chaud. Des débris de leur pirogue fracassée jonchaient les rochers et ils progressaient entre les blocs qui barraient la route à la mer. Ils progressaient péniblement, s’arrêtant souvent. Leurs tee-shirts troués dissimulaient mal leurs torses, secs. Ils étaient jeunes, 16 ou 17 ans peut-être, avaient dédaigné la bouteille, la ballon hydrogène, vieilleries poétiques, pour jeter leurs corps sans détours à la mer. Allah est grand.

- Le Portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde (1891), traduit par Christine Jeanney

—  Comme c’est triste ! murmura Dorian, les yeux encore fixés sur son portrait. Tellement triste !.. Je vais devenir vieux et horrible, affreux. Mais le tableau restera toujours jeune. Toujours il aura l’âge de ce jour de juin... Si seulement c’était l’inverse ! Si c’était moi qui pouvais rester jeune, toujours, et ce tableau vieillirait ! Pour ça — rien que pour ça — je donnerais tout ! Oui, il n’y a rien au monde que je ne donnerais pas !

R

- Le Roman d’Enéas, Anonyme (Environ 1160), traduit par Aimé Petit

<blockquote class="spip_poesie">
Biaus fius, fait elle, mal vous voy !
Vostre vie a duré moult poy.
Mar vi onques les Troÿens,
plaindre me puis de eulz toz tenz.
Onques n’oy par eulz se mal non
et fellonnie et traïson.
Maudite soit lor sorvenue,
toute ma joie y ay perdue.
Ffius, vous l’avez chier comparé !
Lor malle foy vous ont moustré :
ils vindrent ça por secors querre,
car moult erent grevé de guerre ;
onc Evander ne me voult croire,
o euz vous ajoustra en oirre,
et vif et sain vous en menerent ;
mauvaise foy vous i moustrerent,
mar les cognu et mar les vi.
Poy a que tornastes de ci,
or vous en ont renvoié mort,
a nous on fait mauvais confort ;
 
(...)
 
Vous estes mort en lor service,
ne say entendre en nule guise
quelz preuz soit cest confortement,
ainçois nous fait le cuer dolent,
car or savons le vaselaije
qui ert en vous et le barnaige ;
tant com nous vous oons plus loer,
de tant nous en doit plus peser.
Jamais nos diex ne prïeray
ne ja honneur ne lor feray,
n’avront mais de moy service.
Mal lor ay fait tant sacrefice
que lor faisoie chascun jor
moult hautement, a grant honnor :
ou il ont esté endormi,
que mes prïeres n’ont oï,
ou ne puent homme sauver,
garantir vie ne tenser.
Il m’ont moustré moult mallement
qu’il se sorpuissent de naient.
Ffius, fait vous ont mauvaise aïe,
moult vous ont poy tensé la vie.
Lasse, je n’avray mais confrot
de ma tristor jusqu’à la mort ;
toute metray ma vie a duel,
la mort me prengne, or le veil !
</blockquote>
<blockquote class="spip_poesie">
Cher fils, dit-elle, quel funeste spectacle !
Votre vie a été bien brève.
Je regrette d’avoir jamais vu les Troyens,
je puis me plaindre d’eux à tout jamais.
Ils ne m’ont apporté que le mal,
la félonie et la trahison.
Maudite soit leur venue
qui m’a fait perdre tout mon bonheur.
Mon fils, vous l’avez payé cher !
Ils vous ont montré leur mauvaise foi :
ils sont venus ici chercher du secours,
car la guerre les accablait de son poids ;
jamais Evandre ne voulut m’écouter,
il vous adjoignit aussitôt à eux,
et ils vous emmenèrent en parfaite santé ;
ils vous ont montré leur fausseté,
quel malheur de les avoir connus et vus !
Il y a peu, vous avez quitté ces lieux,
à présent, ils vous ont renvoyé mort,
triste réconfort pour nous !
 
(...)
 
Vous êtes mort à leur service,
je ne puis comprendre en aucune manière
l’intérêt de cette consolation,
qui accroît plutôt notre souffrance,
car nous savons désormais la valeur
et la vaillance qui étaient en vous ;
plus nous entendons votre éloge,
plus nous devons en souffrir.
Jamais plus je ne prierai nos dieux
ni ne les honorerai,
jamais plus je ne les servirai.
Je regrette de leur avoir fait
tant de sacrifices quotidiens
dans l’apparat et la solennité :
ou bien on les a endormis,
et ils n’ont pas entendu mes prières,
ou bien ils sont incapables de sauver un homme,
de protéger sa vie.
Ils m’ont cruellement montré
leur totale impuissance.
Mon fils, ils vous ont bien mal secouru
en protégeant si peu votre vie.
Malheureuse, ma tristesse sera inconsolable
jusqu’à ma mort ;
je passerai toute ma vie dans le chagrin,
que la mort me saisisse, je le veux !
</blockquote>

S

- Sens unique, Walter Benjamin, traduction Jean Lacoste (1928)

Comme quelqu’un qui fait le grand soleil à la barre fixe, on fait soi-même, quand on est adolescent, la roue de la Fotrune, d’où tombe ensuite tôt ou tard le gros lot. Car cela seul que nous savions ou pratiquions déjà à quinze ans fait un jour toute notre attrativa. Et il y a pour cette raison quelque chose qu’on ne peut jamais rattraper : c’est d’avoir négligé de s’être enfui de chez ses parents. Cette exposition de quarante-huit heures pendant ces années-là permet au cristal du bonheur de vivre de se rassembler comme dans une solution alcaline.

- La saga de Mô, Tabarka, Michel Torres (2016)

Un matin de gros temps, ils sortirent quand même à la mer pour sauver leur plus beau let de la tempête. Ils le ramenaient plein de poissons quand le vent forcit sous un grain. Le temps de rentrer avec leur barque chargée à bloc, les rouleaux barraient la passe du port.
Mauvaise passe, orientée à l’est. Plus assez d’essence pour aller jusqu’au Cap d’Agde. Ils essayèrent de passer la barre entre deux déferlements. Le ot les rattrapa, noya le moteur.
En travers de la vague, ils coulèrent à pic.
Le lendemain, les marins pompiers d’Agde retrouvèrent les deux corps sans vie agrippés l’un à l’autre, entortillés dans leur let sous les rochers du brise-lames.
On les avait enterrés ensemble.
Premier vrai traumatisme d’une longue liste, depuis ce jour, Mô n’avait plus pleuré et n’était pas retourné au collège. Il avait seize ans et il était seul. On l’avait émancipé, il s’était débrouillé. Il avait repris la barque et le métier mais il se mé a longtemps de la Méditerranée, il la travaillait peu, préférant son étang.

- Les sept fous, Roberto Arlt, traduit par Isabelle et Antoine Berman (1929)

Jusqu’à quatorze ans, il avait vécu à la campagne. Puis il avait abattu un voleur à coups de feu. La peur de la tuberculose l’avait à nouveau jeté dans la plaine, et il avait parcouru jour et nuit au galop d’incroyables étendues. Dès qu’il fit sa connaissance, Erdosain sympathisa avec lui.

- Shangrila, Malcolm Knox, traduit par Patricia Barbe-Girault (traduction originale 2011)

Quand il a eu dix-sept ans, Rod a dégoté son permis. La famille Keith pouvait pas se payer de voiture, mais c’était Coolie et c’était les années 1960 alors tout appartenait à tout le monde, et un jour Rod s’est simplement pointé devant la porte avec cette voiture prise à un voisin et l’arrière est bourré de planches et de quelques gars, et ça soufflait fort à Snapper ou Kirra alors t’es monté, et Rod a braqué le nez du break ou du combi ou de la familiale direction le sud ou le nord et vous voilà barrés, toute la clique, Rod, toi, FJ, Tink, un ou deux autres s’ils s’amenaient, ça jactait grave là-dedans, on se serait crus à une soirée filles.
Toi, claustrophobe sur le siège arrière avec tous ces gens autour.
T’avais des envies de meurtre de vagues.
À ce point, t’avais besoin d’y aller.
Dans le tube, où personne pouvait te voir.

- The Sirens of Titan, Kurt Vonnegut (1959)

At the age of seventeen, young Chrono had run away from his palatial home to join the Titanic bluebirds, the most admirable creatures on Titan. Chrono now lived among their nests by the Kazak pools. He wore their feathers and sat on their eggs and shared their food and spoke their language.

- Sombre aux abords, Julien d’Abrigeon (2016)

« Il avait la haine, me dit le gosse qui était monté à Privas. On est tous comme ça avec nos parents. Moi aussi, ça m’arrive parfois. Mais bon, j’irais pas jusqu’à flinguer mon vieux. Je ferais plutôt une fugue, voyez. » Son détachement est sincère : « Je n’étais pas dans sa classe, je ne le connaissais pas personnellement. Mais je sais que pour ses copains, c’est dur. »
A la Coupole, ce n’est pas le nom de Ronald B., d’une personnalité décidément invisible, qui fait réagir, mais l’évocation du parricide. « Son père était trop sévère, dit Muriel. Je sais ce que c’est. » Pourtant n’avait-il pas le droit de sortir le soir comme il le voulait, ou d’inviter des copains à la maison ? « Il y a des façons d’être sévère que vous pouvez pas piger. »

- Spoon River, Edgar Lee Masters (traduction Général Instin, publication initiale 1915)

57 Sam Hookey

J’ai quitté la maison pour suivre le cirque —
j’étais tombé amoureux de Mademoiselle Estralada,
la dompteuse de lions.
Une fois, après avoir laissé les lions sans manger
plus d’une journée,
je suis entré dans la cage et j’ai commencé à frapper Brutus
et Leo et Gypsy.
Suite à quoi, Brutus m’a sauté dessus
et m’a tué.
Pénétrant dans ces lieux
j’ai croisé une ombre qui m’a insulté,
disant que je l’avais bien cherché...
C’était Robespierre !

- Sur la route (le rouleau original), Jack Kerouac (2010 ?), traduction Josée Kamoun

Sa langue était lente et mélodieuse, son protégé un môme de seize ans, un grand blond, en haillons de trimardeur, lui aussi ; c’est-à-dire qu’ils portaient des hardes toutes noircies par la suie des voies ferrées, la crasse des bennes, et les nuits à dormir par terre. Le môme blond était du genre taiseux, lui aussi, tout l’air d’être en cavale, flics aux fesses sans doute, il regardait droit devant lui, et se passait la langue sur les lèvres, comme un qui cogite, pas tranquille. Ils étaient assis côte à côte, complices dans leur mutisme, ils parlaient à personne. Ils trouvaient rasoir les fermiers et les lycéens. Montana Slim leur parlait quand même de temps en temps, avec un sourire sardonique et insinuant, mais ils ne l’écoutaient pas. Montana Slim, c’était l’insinuation faite homme. J’avais peur de son long sourire dingo, qu’il affichait en permanence comme un demeuré, cette façon de se fendre la pêche presque agressivement. « T’as de l’argent ? » il m’a demandé. « Putain, non, de quoi me payer une pinte de whisky d’ici Denver, et encore. Et toi ? — Je sais où en trouver. — Où ça ? — N’importe où. On peut toujours assommer un gars dans une ruelle, au besoin, non ? — Mouais, sans doute. — J’en suis encore capable en cas d’urgence. M’en vais dans le Montana, voir mon père. Va falloir que je débarque à Cheyenne et que je prenne une autre route, vu que les deux autres dingues, ils vont à L.A. — Direct ? — D’une traite. Si tu veux aller à L.A., te v’là tranquille. » J’ai médité la chose.

T

- Terminus radieux, Antoine Volodine (2014)

À dix-huit ans il se présenta à un bureau de recrutement et, après ses classes, on l’envoya à la capitale. Il y demeura cinq mois dans une compagnie d’autodéfense, puis, alors que l’étau se resserrait autour de l’Orbise, il demanda à partir pour la Troisième Armée. Il fut envoyé sur le front sud-est, près de Goldanovka. Il avait été affecté à une unité de décontamination. Avec une quarantaine de ses camarades, il passa un mois à déshabiller et à doucher des soldats qui s’étaient aventurés dans des zones dangereuses. L’ennemi ne se manifestait pas. Il faisait un temps merveilleux, les nuits étaient courtes, le ciel brillait. Un nouvel été venait de commencer. Dès qu’on s’écartait des bassins et des installations de décontamination, dès qu’on quittait le campement, l’air embaumait, poussé depuis la taïga par un vent tiède. Lors d’une promenade vespérale au-delà de la banlieue de Goldanovka, Idfuk Sobibian fut pris sous un feu de mitrailleuse tout à fait imprévisible et fauché. Contre sa joue la terre, en dépit de la douceur ambiante, était gelée. Il eut le temps de se faire cette remarque, puis il poussa un dernier râle et se recroquevilla autour de sa mort. Comme les combats avaient repris autour de Goldanovka, personne ne vint récupérer sa dépouille.

- The Talisman, Stephen King et Peter Straub (publication initiale 1984)

“You went to the bus station this morning ?”

“Right before I decided to save the money and hitch. Mr. Parkins, if you can get me to the turnoff at Zanesville, I’ll only have a short ride left. Could probably get to my aunt’s house before dinner.”

“Could be,” Buddy said, and drove in an uncomfortable silence for several miles. Finally he could bear it no longer, and he said, very quietly and while looking straight ahead, “Son, are you running away from home ?”

Lewis Farren astonished him by smiling—not grinning and not faking it, but actually smiling. He thought the whole notion of running away from home was funny. It tickled him. The boy glanced at him a fraction of a second after Buddy had looked sideways, and their eyes met.

- Tobie Lolness, Timothée de Fombelle (2006)

Un soir, Tobie avait vu le père Asseldor suivre Mano devant la maison.
– Où tu vas ? dit le père.
– Je sais pas, répondit Mano.
– Qu’est-ce que tu as ? Tu veux pas essayer de faire comme les autres ?
– Non, dit Mano.
– Qu’est-ce que tu as, Mano ? Regarde tes frères, tes sœurs… Ils n’ont pas l’air heureux ?
– Si.
– Mais, fais comme eux !
Mano s’était mis en colère :
– On est là parce que notre grand-père a décidé de ne pas faire comme les autres et de venir créer Seldor… Et maintenant tu me demandes de faire comme les autres ?
Tobie était resté caché à écouter. Le père dit à son fils :
– Tu ne parles pas comme un Asseldor, Mano. Tu ne fais rien comme un Asseldor.
– Je sais. Alors, je m’en vais, papa.

- Tobie Lolness, tome 2 : Les yeux d’Elisha, Timothée de Fombelle (2010)

Ses mains avaient encore quelque chose d’enfantin. Il devait avoir dix-sept ans. Il avait sûrement été un garçon talentueux et plein de vie. Mais, année après année, il avait dirigé toute son intelligence vers sa dimension la plus sombre, la plus dangereuse. Il s’était mis à jouer en équilibre au bord de la folie.

– Non, répondit enfin Elisha. Non ! Jamais !
Alors Léo Blue partit seul.
La nuit venue, il quitta le nid pour un long voyage vers les Basses-Branches.

- Traverser Tchernobyl, Gloria Ackerman (2016)

Bien que Sacha n’y ait vécu que cinq ans, de 1981 à 1986, et malgré des conditions de vie relativement peu confortables, il en garde un souvenir fort. Lorsqu’il a eu 16 ans, soit six ans après son départ précipité de la ville de son enfance, il a pu réaliser son rêve : un ami de sa mère, directeur d’une chaîne de télévision locale à Slavoutitch, qui se rendait dans la zone pour un tournage, y a amené le gamin en le cachant sous les sièges du car. La fréquentation de la zone est totalement interdite aux mineurs. Ce périple illicite a défini son destin.

- Trois, Roberto Bolaño, traduit par Robert Amutio (2000)

On se croirait dans des restes
Échappés de la Seconde
Guerre mondiale
A dit Pancho allongé
Au fond de la camionnette
Il a dit : des filaments
De généraux nazis comme
Reichenau ou Model
Évadés en esprit
Et de matière involontaire
Vers les Terres Vierges
D’Amérique latine :
Un hinterland de spectres
Et de fantômes.
Notre maison
Installée dans la géométrie
Des crimes impossibles.
Et pendant les nuits nous avions l’habitude
De passer par quelques cabarets minables :
Les putes de quinze ans
Descendantes de ces braves
De la guerre du Pacifique
Aimaient nous écouter parler
Comme des mitrailleuses.

- La tunique de glace, William T. Vollmann, traduit par Pierre Demarty (publication originale 1990)

Banni, banni, banni, Erik prit la mer et partit pour toujours. Son père était déjà souffrant. Sous la houle des brumes s’étendait la houle océane, qui semblait bleue à travers les nuages mais était en réalité gris-bleu, couleur d’une froide beauté ; ridée comme la chair d’une poule, piquetée de capuchons blancs qui fusaient en comètes pour disparaître aussitôt comme des étoiles filantes. Cette mer paraissait sans fin. L’Islande y était absolument seule, à l’exception d’un immense iceberg élancé, à lui seul une île ou une colonne perdue. Au sud, l’Islande était plate, et gris-brun, léchée par de longues langues d’écume blanche et mousseuse ; et les oiseaux marins criaient, et au nord se dressaient des volcans brun rougeâtre. Les plaines étaient bordées de nombreuses terres aux teintes diverses. Elles étaient parfois herbeuses, mais criblées de pierres pointant vers le ciel ; devant, une étendue de basses montagnes comme une longue lame. Cette terre ayant déjà été colonisée, Erik continua de voguer, longeant le roulis des plaines étales parsemées de maigres accrétions de lave noire, à la surface desquelles poussait une fine pellicule de végétation blanchâtre, comme une couche de moisi sur une viande séchée.

U

- Under the Volcano, Malcolm Lowry (1947)

Even so, on the very day, Friday the thirteenth of May, that Frankie Trumbauer three thousand miles away made his famous record of For No Reason at All in C, to Hugh now a poignant historical coincidence, and pursued by neo-American frivolities from the English Press, which had begun to take up the story with relish, ranging all the way down from "Schoolboy composer turns seaman," "Brother of prominent citizen here feels ocean call," "Will always return Oswaldtwistle, parting words of prodigy," "Saga of schoolboy crooner recalls old Kashmir mystery," to once, obscurely "Oh, to be a Conrad," and once, inaccurately, "Undergraduate song-writer signs on cargo vessel, takes ukelele"—for he was not yet an undergraduate, as an old able seaman was shortly to remind him—to the last, and most terrifying, though under the circumstances bravely inspired. "No silk cushions for Hugh, says Aunt," Hugh himself, not knowing whether he voyaged east or west, nor even what the lowliest hand had at least heard vaguely rumoured, that Philoctetes was a figure in Greek mythology—son of Poeas, friend of Heracles, and whose cross-bow proved almost as proud and unfortunate a possession as Hugh’s guitar—set sail for Cathay and the brothels of Palambang. Hugh writhed on the bed to think of all the humiliation his little publicity stunt had really brought down on his head, a humiliation in itself sufficient to send anyone into even more desperate retreat than to sea...

V

- V., Thomas Pynchon (1963)

At seventeen, coeval with the century, he raised a mustache (which he never shaved off), falsified his age and name and wallowed off in a fetid troopship to fly, so he thought, high over the ruined chateaux and scarred fields of France, got up like an earless raccoon to scrimmage with the Hun ; a brave Icarus.

- Vango, Timothée de Fombelle (2015)

Dans le couloir, une porte claqua. Vango attendit un long moment avant de faire un pas de plus.
Le plateau du bureau était en grand désordre. Des plumes d’écriture gisaient dans une mare d’encre à moitié bue par le bois. Un grand cahier était ouvert. Le plus étrange est qu’on avait entouré chaque objet à la craie blanche comme pour marquer sa place.
Vango frissonna et se baissa vers le cahier. Il découvrit sur la page une tache sombre et ces deux seuls mots, en latin, inscrits fébrilement par la main du père Jean :

FUGERE VANGO

Il ne fallut pas plus d’un instant.
Il comprit tout. La tache était une tache de sang. On avait laissé la pièce en l’état. L’homme couché sur le lit était un homme mort.
Vango connaissait maintenant son crime.
Le père Jean était mort.
Et les deux mots sur le cahier l’accusaient : FUIR VANGO.

- Vies et mort d’un terroriste américain, Camille de Toledo (2007)

Eugène prendrait volontiers les paris, il gagnerait peut-être une poupée parlante, mieux, un billet d’avion pour l’Europe, son rêve, oui, il parierait que cette scène dans laquelle il se trouve — l’Amérique fuyante comme un tapis roulant, les plaines alentour, parfois un fermier qui agite la main au milieu de son champ, et la guitare rustre, couenneuse, du Boss qui accompagne une tragédie discrète et fraternelle — est réunie pour lui ; il ne se tromperait pas.
Maintenant, pour être plus crédible, il voudrait être aveugle, exhiber des pupilles laiteuses, un regard de vieillard, il tournerait ses yeux crevés vers l’intérieur où l’attendrait la rengaine de Bruce, Highway Patrolman, et les arpèges de la guitare l’apaiseraient, ils lui rappelleraient des souvenirs ; par exemple, le jour de ses dix-sept ans où il décide de fuir, de quitter son pays pour ne plus y revenir, ce jour où il sort du lycée en saluant ses camarades, en leur jetant : « Hey guys, see you ’omorrow », rognant les syllabes pour imiter l’accent des chansons de Springsteen, leurs héros minuscules qui aiment leur famille et défendent leur frère...

- Vies minuscules, Pierre Michon (1984)

(Peut-être plus tard, quand il eut seize ou dix-huit ans, vint-il dire adieu au groupe vermoulu et hérissé des petits désirs pointus des femmes, y chercher confirmation de ce que qui, enfant, l’avait à son insu saisi ; y vérifier ceci : que ce qui lui importait — rage de quitter, sainteté ou vol de grands chemins, peu importe le nom de la fuite, refus et inertie en tout cas — était le fait non pas de tous, non pas des séculaires piqûres d’épingles où chacun y allait de sa trace infime et de son désir parcellaire, mais d’un seul, au désir massif, fondateur stérile et solipsiste, le saint au regard de bois. Comme ce moine Goussaud jadis, violent sans doute et vain immodérément, qui ce cloîtra dans la forêt d’ici avec l’espoir rageur que viendraient l’y supplier ceux qui sous les huées l’avaient chassé des villes, et dont l’effigie aujourd’hui commandait aux moissons de cinq paroisses, enflammait les filles et fécondait les femmes, et pour finir ouvrait aux enfants prodigues la violence des chemins, comme ce moine et comme tous ceux qui avivent leur braise des cendres dont ils la couvrent, il fallait se voir tout refuser pour avoir une chance de posséder tout. Je l’imagine, visage inoubliable en cet instant et que tous ont oublié, redécouvrant ce poncif formidable ; je l’imagine, Antoine imberbe encore, sortant à jamais de cette église toujours nocturne, la rage et le rire crispant sa bouche, mais entrant dans le jour comme dans sa gloire future.)

- Vingt minutes de silence, Hélène Bessette (1955)

Quand tout le monde est éveillé dans une maison, à trois heures du matin, éveillé autour du père que l’on vient d’assassiner, et que le fils aîné âgé de quinze ans met ses chaussures pour sortir, à trois heures du matin, la mère sait où court son fils en pleine nuit.

- Vineland, Thomas Pynchon (1990)

She’d been living her childhood in a swamp full of intrigue, where, below, invisible sleek things without names kept brushing past, barely felt sliding across her skin, everybody pretending the surface was all there was. Till one day she had a moment. There just came flowing over her the certainty that only when she was away from them, learning to fight, did she feel any good. The sensei, for all his lechery, high-speed frenzies, temperamental snits and low-tolerance ways, had become a refuge from what lay breathing invisible somewhere back in the geometric sprawl of yards and fences and dumpsters of Dependents’ Housing, more than ready to rise from its crouch and take her over. So instead of waiting for something dramatic enough to give her an excuse, which could be too dangerous, DL one day when they both happened to be out of the house just filled a small army bag with what she needed, turned much of the fridge’s contents into sandwiches and packed them in a big number 66 market bag, stole a bottle of PX Chivas Regal for the sensei, and without any last look in at her room, went AWOL.

W

- What We Talk About When We Talk About Love, Raymond Carver (1981)

"I was on call that night," Mel said. "It was May or maybe it was June. Terri and I had just sat down to dinner when the hospital called. There’d been this thing out on the interstate. Drunk kid, teenager, plowed his dad’s pickup into this camper with this old couple in it. They were up in their mid-seventies, that couple. The kid — eighteen, nineteen, something — he was DOA.

Z

- Zone, Mathias Enard (Actes Sud, 2010)

(...) Francesc “Franz” ou “Paco” n’a pas cette chance, il quitte définitivement Barcelone avec ses compagnons d’armes, la République est défaite, Paco ne perd pas le sourire, il a dix-sept ans, l’espoir, de l’humour, de la joie, une passion pour la photographie et un petit appareil photo que lui a offert le fils d’un diplomate soviétique, un Leitz modèle 1930, grâce auquel il a publié ses premiers reportages dans la revue Juliol, alors que le Front tenait encore bon et que la révolution était en marche, Francesc Boix sera le reporter de Mauthausen, je l’imagine en uniforme rayé, dans le froid terrible de l’Autriche, quatre hivers, quatre longs hivers de souffrance de maladie de mort qu’il occupe en dissimulant des clichés, en organisant la résistance, jusqu’à la libération (...) 

</blockquote>

Fuir est une pulsion, listing adolescent, version 54 (4 novembre 2017)

Publie.net, Roberto Bolaño, Mort, Adolescence, Claro, Thomas Pynchon, David Foster Wallace, Homosexualité, Audrey Lemieux, Pierre Guyotat, Lucien Suel, Christine Jeanney, Juliette Mézenc, Ernst Jünger, Franz Kafka, Rêve, Antoine Volodine, Mahigan Lepage, Paul Auster, Fuite, Peur, James Joyce, Thibault de Vivies, Pierre Senges, Julio Cortázar, Kurt Vonnegut, Georges Simenon, Thomas Bernhard, Johary Ravaloson, Laurent Margantin, Philippe Rahmy, Jacques Ferry, Homère, Mark Z. Danielewski, Joseph Conrad, Sylvia Plath, Boccace, Roberto Arlt, Antoine Brea, Général Instin, Mary Shelley, Oscar Wilde, Jean-Daniel Magnin, Jack Kerouac, Steve Tesich, Malcolm Knox, Malcolm Lowry, Fiodor Dostoïevski, Anne Savelli, Pierre Causse, Russel Hoban, Camille de Toledo, Chrétien de Troyes, Dan Simmons, André Markowicz, Marie Cosnay, Juan Benet, Pierre Michon, Doris Lessing, Jacques Abeille, Pierre Bergounioux, Laure Morali, Joshua Cohen, Michel Torres, Raymond Carver, Grisélidis Réal, Philippe Castelneau, Svetlana Alexievich, Mathias Enard, Wu Ming, Vincent Message, Ivan Tourguéniev, Galia Ackerman, Timothée de Fombelle, Mariam Petrosyan, Stephen King, Peter Straub, Edgar Lee Masters, Martin Page, Éric Chauvier, Živko Čingo, Cédric Duroux, William T. Vollmann, Julien d’Abrigeon, Bruce Springsteen, Maylis de Kerangal, Jaume Cabré, Nuruddin Farah, Juan José Saer, Vassili Golovanov, Hélène Bessette, Walter Benjamin

Où l’on recense (sans autre motivation que l’amour des listes inutiles) les extraits de ces textes, rencontrés par hasard, des instants brefs de fuites (chroniques) adolescentes. Règle unique : les recenser au fil de mes lectures (ou découvertes sur les rayons des librairies) présentes et à venir.

Première publication le 10 juillet 2011

<blockquote>

- 4321, Paul Auster (2017)

He turned seventeen on March third. Several days after that, he went to the local branch of the DMV and took the road test for his New Jersey driver’s license, demonstrating his skill at the wheel with his smoothly negotiated turns, the steady pressure he applied to the gas pedal (as if you were putting your foot on an uncooked egg, his father had told him), his mastery at braking and driving in reverse, and last of all his understanding of the maneuvers involved in parallel parking, the tight-squeeze operation that was the downfall of so many would-be motorists. Ferguson had taken hundreds of tests over the years, but passing this one was far more important to him than anything he had accomplished at school. This one was for real, and once he had the license in his pocket, it would have the power to unlock doors and let him out of his cage.

A

- Achab (séquelles), Pierre Senges (2015)

Ces années où on voit le jeune Achab fuir les temples à l’heure des cérémonies, pas pour courir les champs de maïs, pour passer les angles de plusieurs rues et se défaire à chaque coup de pied donné au cul d’un chat de tous ces “en vérité en vérité je vous le dis”, il lui arrive de trouver refuge dans un théâtre, disons l’un de ces petits théâtres, bateaux-théâtres, ou granges, ou épiceries, aménagés une fois par mois pour mériter le nom de cabaret : il a entendu la musique de loin, il a reconnu le banjo et la clarinette, les dés à coudre sur la planche à laver, et par-dessus le banjo des morceaux de tirades drolatiques où il est question de Royaume pour un Cheval (entre autres). Dans les cabarets, Achab voit les minstrels, il en oublie l’église, il se purge des deux Testaments et des quatre Évangiles en se laissant aller au spectacle des sketches et d’une musique faite de coq-à-l’âne ; il se laisse à parts égales épater et séduire, l’art du spectacle commence pour lui par une absolue passivité, la sienne, qui ne durera pas, mais sait faire son office – des années plus tard, après l’Amérique, après Londres, sur le Pequod, il tentera de partager ses premières joies sans bien y parvenir (il essaiera la confidence, puis il déclamera, sans succès) : sa fascination de voir non seulement des Blancs d’Amérique se déguiser en Noirs en se peignant le visage, mais à leur tour des Noirs se déguiser en Noirs d’après le déguisement des Blancs, une traînée claire autour des lèvres : dans ce déguisement de Noirs en Noirs le jeune Achab avait eu l’intuition de saisir quelque chose comme la clef des beaux-arts, ou l’un des secrets du monde lui-même, le monde séculier, hélas sans lui donner un tour précis : trop tôt sans doute, ou trop d’impatience.

(...)

Autre extrait

Oh, pas de problème, on pourrait mourir comme on éternue, la volonté ne va pas à l’encontre d’une mort fulgurante, on en a vu à dix-huit ans traverser la fenêtre pour le plaisir de traverser la fenêtre, faisant coïncider, sans le vouloir ? en le voulant ? spontanément quoi qu’il en soit, le saut par la fenêtre avec l’interruption définitive d’une vie passée à regarder des rideaux. 

- Amérique, Franz Kafka & Aux îles Kerguelen, Laurent Margantin emboités dans le même texte (1927 & 2013)

Diane passe me voir après le lâcher du ballon-sonde, et me donne la météo des prochains jours (à vrai dire je suis devenu un peu méfiant depuis Val Studer). Elle a avec elle l’exemplaire d’Amérique que je lui ai prêté.

— Le roman s’intitule aussi Le Disparu. Karl Rossman fait un voyage en Amérique, et son voyage est comme une disparition. Je me demande si je ne vais pas disparaître moi aussi, aux Kerguelen !

— Si tu continues à manger si peu, c’est ce qui va t’arriver !

Diane accepte gentiment de me lire les premières pages du récit.

— « Lorsque, à seize ans, le jeune Karl Rossmann, que ses pauvres parents envoyaient en exil parce qu’une bonne l’avait séduit et rendu père, entra dans le port de New York sur le bateau déjà plus lent, la statue de la Liberté, qu’il observait depuis longtemps, lui apparut dans un sursaut de lumière ».

- L’ancêtre, Juan José Saer (1983), traduit par Laure Bataillon

Déjà les ports ne me suffisaient plus : il me vint une faim de haute mer. L’enfance attribue à son ignorance et à sa gaucherie l’incommodité du monde ; il lui semble que loin, sur la rive opposée de l’océan et de l’expérience, le fruit est plus savoureux et plus réel, le soleil plus jaune et plus amène, les paroles et les actes des hommes plus intelligibles, plus justes et mieux définis. Enthousiasmé par ces réflexions — qui étaient aussi la conséquence de la misère —, je me mis en campagne pour m’embarquer comme mousse, sans trop me préoccuper de la destination que j’allais choisir : l’important était de m’éloigner du lieu où j’étais vers un point quelconque de l’horizon circulaire, fait de délices et d’intensité.

- Les animaux sentimentaux, Cédric Duroux (2016)

J’aurais bien aimé que ma sieste fasse disparaître la honte. Comme j’ai souvent espéré, petit, me réveiller hétéro après une bonne nuit de sommeil. Comme j’ai cru longtemps, à l’adolescence, que substituer systématiquement dans mon esprit un corps de femme à celui d’un homme au moment de jouir finirait par me guérir de l’homosexualité. Je ne voulais pas me prendre une balle dans la tête. Je voulais devenir un hétérosexuel pavlovien. Ça n’a jamais très bien marché.

- L’appel de Londres, Philippe Castelneau (Publie.net, 2015)

- Antananarivo, ainsi les jours, Johary Ravaloson (Publie.net, 2010)

A l’époque, je harcelais mes parents pour qu’ils trouvent les moyens de m’envoyer au-delà des mers, vers ce que je pensais être la vraie vie. Pour y arriver, il me fallait gagner une bourse, en suppliant un de ces gros bonnets qui ne manquaient pas de féliciter Père pour son dévouement à la cause commune jamais payé de retour jusque-là, rafler de l’argent magique comme ce qu’obtenaient mystérieusement des fonds internationaux certains fonctionnaires – on voit tous les jours encore dans la presse que ces institutions offrent des sacrés millions, des milliards même ; pourquoi n’y aurait-il pas eu une petite miette pour moi ? - me relier à un oncle, qu’importe, une tante ou un cousin éloigné là-bas qui aurait pu m’héberger le temps que je fasse fortune moi aussi. Étudier était le prétexte. Ce que je voulais, c’était partir.

- A Portrait of the Artist as a Young Man, James Joyce (The Egoist, 1914-1915)

A messenger came to the door to say that confessions were being heard in the chapel. Four boys left the room ; and he heard others passing down the corridor. A tremulous chill blew round his heart, no stronger than a little wind, and yet, listening and suffering silently, he seemed to have laid an ear against the muscle of his own heart, feeling it close quand quail, listening to the flutter of its ventricles.
No escape. He had to confess, to speak out in words what he had done and thought, sin after sin. How ? How ?
- Father, I...
The thought slid like a cold shining rapier into his tender flesh : confession. But not there in the chapel of the college. He would confess all, every sin of deed and thought, sincerely ; but not there among his school companions. Far away from there in some dark place he would murmur out his own shame ; and he besought God humbly not to be offended with him if he did not dare to confess in the college chapel and in utter abjection of spirit he craved forgiveness mutely of the boyish hearts about him.

B

- Big Bang City, Mahigan Lepage, Publie.net (2016) — ici sur son site

Hier, j’ai fait un tour de la ville en moto. Le jeune motard conduisait comme un fou. Je sais bien que le trafic est une folie généralisée en Inde, mais je jure que son cas à lui était plus grave. Pendant le trajet, il a tamponné des taxis, heurté un piéton sur un trottoir. Il envoyait promener tout le monde (à voir la docilité avec laquelle ses cibles acceptaient ses reproches, je me suis dit qu’il appartenait sûrement à une caste supérieure). Le type même de l’enragé, de ceux qui croient que tous les autres conduisent comme des fous, sans conscience aucune de leur propre délire motorisé. À un moment, il s’est arrêté en pleine rue juste pour engueuler un chauffeur de bus. Il a 19 ans.

C

- Cat’s Cradle, Kurt Vonnegut, (1963)

His education was interrupted by the First World War. He enlisted in the infantry, fought with distinction, was commissioned in the field, was mentioned four times in dispatches. He was gassed in the second Battle of Ypres, was hospitalized for two years, and then discharged.

- Carnet de notes, 1980-1990, Pierre Bergounioux (2006)

Je lis le Voyage atlantique de Jünger jusqu’à une heure tardive. Je donne la plus grande attention aux pages consacrées à ses courtes excursions sur les rives de l’Amazone. Je conçois le soulèvement que la fécondité monstrueuse de cet univers, l’intensité de ses couleurs, de ses odeurs peuvent susciter dans une sensibilité formée sous nos climats, au contact d’une terre domestiquée, froide, uniformisée. « Les puissances authentiques se dévoilent », « se balancent au-dessus de nous comme de grands papillons », « le temps ruisselle ». Ces impressions, elles m’assaillent lorsque je m’enfonce dans les solitudes, dans les rêves où le sol grouille d’insectes magnifiques. De dix-sept à vingt-sept ans, je me suis enseveli dans les livres. Si j’étais mort en 1976, comme je l’ai craint, je n’aurais pas vraiment vécu. Je n’aurais pas su vraiment ce que sont les trois règnes et les quatre éléments, le monde qui nous est échu en partage.

- La Cave, Thomas Bernhard, (1976), traduit par Albert Kohn

Cette notion : aller dans le sens opposé, je l’avais sans cesse énoncée en moi-même sur le chemin de l’Office du travail, sans cesse : dans le sens opposé, la fonctionnaire ne comprenait pas quand je disais : dans le sens opposé car je lui avais dit une fois : je veux aller dans le sens opposé, elle me jugeait vraisemblablement fou car je lui avais effectivement dit plusieurs fois : dans le sens opposé, comment, pensais-je, pouvait-elle d’ailleurs me comprendre alors qu’elle ne savait absolument rien de moi, pas la moindre chose ?

- Les cercueils de zinc, Svetlana Alexievitch (Christian Bourgois, publication originale 1990, traduction Wladimir Berelowitch et Bernadette du Crest)

Vous voyez un chameau qui avance en traînant ses boyaux derrière lui comme s’il dévidait ses bosses... Il faut l’achever... Mais on est quand même programmé pour une vie civile : on n’arrive pas à l’achever... Pourtant, certains tiraient même sur des chameaux valides. Comme ça, pour rien ! Par connerie. En Urss ça lui vaudrait d’être coffré, ici il passe pour un héros : il se venge des bandits. Pourquoi les gars de dix-sept, dix-neuf ans peuvent-ils tuer plus facilement que des hommes de trente ans ? Parce qu’ils n’éprouvent pas de pitié.

- Comment va le monde avec toi, Laure Morali, (2013)

Mar kouez enem sav — s’il tombe il se relève : notre devise gravée sur une pancarte de bois, au-dessus du comptoir. Personne n’est allé à la fête de la Mer. « Pas bougé ». L’économie de mots d’un petit homme à la diction chuintante amusé par sa propre asociabilité. Il tente de dissimuler un regard tendre sous sa casquette. Des lampes tempêtes s’allument dans ses yeux au moindre battement de cil. Son voisin vient de lui raconter comment, embarqué à quatorze ans et trois mois, Rio de Janeiro, Montevideo, Buenos Aires, quand il revient, il a seize ans et sa propre mère ne le reconnaît plus. Armoire à glace, il se fraie un chemin dans la foule qui a envahi le port, lui donne une tape à l’épaule : « Je suis là, Maman. Penaos emañ ar bed ganit ? » Penaos emañ ar bed ganit ? Comment va le monde avec toi ?

- Confiteor, Jaume Cabré, traduit par Edmond Raillard (2011

— Tu seras un grand violoniste, un point c’est tout, avait dit maman quand je pus la convaincre qu’il valait mieux laisser le Storioni à maison, à tout hasard, et trimballer le Parramon tout neuf à droite et à gauche. Adrià Ardèvol aborda sa seconde réforme éducative avec résignation. Par moments, il commença à rêver de s’enfuir de chez lui.

- Contre Télérama, Éric Chauvier

ADOLESCENCE. – Que savons-nous des rassemblements des adolescents périurbains dans ces arrière-places de nos lotissements – des espaces verts, boisés, de forme rectangulaire -, de leurs petits jeux de séduction, de leurs drames à leur échelle, de leur refus du monde adulte et, par là, de leur résistance à une logique de classe qui, bientôt, les absorbera vraisemblablement ? De nos pavillons, nous les entendons crier de façon obscène à notre intention ; lorsque nous les cherchons ils chuchotent et ils disparaissent. En se rendant réceptif à ces hurlements sauvages, l’adulte évite ici de flirter avec une tristesse sans nom. Il éperonne sa mémoire et produit des images, des odeurs et des sons qui délient son potentiel de fiction, autrement dit son aptitude à transgresser les standards de la vie mutilée.

- Corniche Kennedy, Maylis de Kerangal (2008)

Les petits cons de la corniche. La bande. On ne sait les nommer autrement. Leurs corps est incisif, leur âge dilaté entre treize et dix-sept, et c’est un seul et même âge, celui de la conquête : on détourne la joue du baiser maternel, on crache dans la soupe, on déserte la maison.

D

- Le Décaméron, Boccace, traduit par Sabatier de Castres (entre 1349 et 1353)

Après avoir atteint sa seizième année, Jeannot, qui, malgré l’esclavage, avait conservé un cœur digne de sa naissance, ne pouvant plus soutenir une condition si dure et si vile, s’évada de chez Gasparin, monta sur des galères qui partaient pour Alexandrie, et parcourut plusieurs pays, sans cependant trouver aucun moyen de s’avancer. Au bout de trois ou quatre ans de courses et de travaux, qui n’avaient pas peu contribué à former son corps et à mûrir sa raison, il apprit que son père vivait encore, mais que le roi Charles le retenait en prison. Désespérant de faire changer la fortune, il erra encore çà et là, jusqu’à ce que, le hasard l’ayant amené dans le territoire de Lunigiane, il alla offrir ses services au marquis de Malespini, qui gardait sa mère chez lui. Comme Jeannot était devenu bel homme et qu’il avait fort bonne mine, ce seigneur l’accepta pour domestique, et fut on ne peut plus satisfait de sa manière de servir. L’âge et les chagrins avaient fait un si grand changement sur la mère et le fils, qu’encore qu’ils se vissent quelquefois, ils ne se reconnurent ni l’un ni l’autre.

- Défaite des maîtres et possesseurs, Vincent Message (Seuil, 2016)

À peine avaient-ils mis le pied dehors qu’une forme a bondi par-dessus la barrière de l’enclos. Elle m’a dépassé par la gauche – une femme, une de celles qui se trouvaient enfermées là – et a franchi la porte à double battant. J’ai couru à sa suite d’instinct, je l’ai vue foncer tête baissée entre le gérant et les gardes, et partir comme une dératée sur le chemin qui filait vers les champs. Les quatre éleveurs d’abord n’ont pas bougé. Ils n’en revenaient pas. L’insolence de cette fuite. Puis le gérant a glapi : « Vous voyez comme ils sont. Vous voyez ce qui se passe quand on les laisse sans surveillance ! » La fugitive s’éloignait par saccades, comme quelqu’un qui ne sait pas courir et que son poids embarrasse, mais décidée tout de même, portée par le fol espoir. « Salope ! a hurlé un des gardes. Oh celle-là, elle va prendre. » Il a épaulé son fusil. C’est à ça que servent les fusils. À ne pas avoir à faire le déplacement. Il a tiré un premier coup, rechargé aussitôt. Une nappe de brume montait de la rivière, envahissait le champ et commençait à nous couper la vue. « Baissez ce putain de fusil », je lui ai dit entre mes dents. Et j’ai posé une main que j’aurais voulue implacable sur le haut du canon. Le type m’a jaugé, stupéfait, partagé entre incompréhension et commisération, avec l’air de trouver que vraiment je planais, que l’on ne vivait pas dans le même monde. Là-bas, j’avais cru voir la femme tomber. Mais il n’y avait pas moyen d’être sûr : les silhouettes à cent mètres devenaient des fantômes. Elle pouvait aussi avoir dérapé et s’être ensuite reprise, ou s’être jetée à terre, ou avoir tenté un crochet dans l’espoir d’éviter les balles.

- Demain (To-morrow), Joseph Conrad, traduit par Jean-Yves Cotté (Publie.net, publication originale 1902)

Noticing a stranger listening to him with a vacant grin, he explained, stretching out his legs cynically, that this queer old Hagberd, a retired coasting- skipper, was waiting for the return of a son of his. The boy had been driven away from home, he shouldn’t wonder ; had run away to sea and had never been heard of since. Put to rest in Davy Jones’s locker this many a day, as likely as not.

Remarquant qu’un inconnu l’écoutait en arborant un grand sourire niais, il expliqua, en allongeant impudemment les jambes, que ce vieux fou de Hagberd, capitaine de caboteur à la retraite, attendait le retour de son fils. Le garçon s’était enfui de chez lui, pas étonnant... avait pris la mer et nul ne savait ce qu’il était devenu. Disparu en mer au jour d’aujourd’hui, peut-être ou peut- être pas.

- Dérives dans l’espace-temps (« La mort en duplicata de Rupert Sorley »), Lucien Suel, Éditions QazaQ (2015)

Au printemps de 1918, Rupert Sorley, 17 ans, franchit le Channel pour rejoindre le champ de bataille en France et en Belgique. Pour certains, jeunes, la guerre est une aventure. 

(...)

Le tir de barrage d’artillerie a choqué le garçon. La trouille l’envahit. Rupert ne se domine pas. Il tremble comme une feuille de vigne dans le vent. La tranchée qui mène au Q.G. du bataillon est impraticable. Les obus éclatent. Rupert a peur. Il sait qu’il ne traversera pas le barrage. Autour de lui, la terre et la pierre se soulèvent. Une fumée noirâtre masque le firmament. Le vacarme est dantesque. Rupert Sorley perd son sang-froid. Un gros trou dans son moral. Il quitte la tranchée et commence à cavaler comme un idiot dans le bruit et la fureur du champ de bataille. « Non ! Pas mourir ! Pas mourir ! I don’t want to die ! » 

E

- Éloge des voyages insensés, Vassili Golovanov (2002), traduit par Hélène Châtelain

Cela ne te concerne pas, tu es tout jeune encore , plein d’espoirs, débordant de futur. Qu’as-tu à faire d’un Fugitif si, à la banque du temps, tu disposes d’un tel capital ? Que sais-tu de lui ?
Rien.
Dors, ou fais semblant de dormir, mais tais-toi, sinon tu serais capable de lui demander ce qu’il fuit et il faudrait alors expliquer des choses que tu n’as pas encore la force de comprendre. Car, vois-tu, on fuit toujours les mêmes choses : les espoirs non réalisés, la banqueroute d’un amour malheureux que plus rien ne nourrit, le quotidien que tu as mis toi-même en place en attendant de te construire une prison confortable avec vue sur le mur du voisin, et tout cela payé au prix fort, en temps de vie. On fuit — et c’est ce qu’il y a de plus difficile à expliquer alors que tu viens à peine de finir tes études et que le monde entier t’apparteient — on fuit le talent dilapidé.
Mais attends un peu — dix-sept ans à peine — et tu regarderas le Fugitif avec de tout autres yeux. C’était un adolescent comme toi, auquel on avait inculqué, sur les sentiers de l’enfance, les mêmes principes qu’à toi : « Le monde est merveilleux, tout est permis, vas-y, fonce ! »

- Enig marcheur, Russell Hoban, traduit par Nicolas Richard (Monsieur Toussaint Louverture, publication originale 1980)

Poing a dit : « Caisse tas là ? »
J’ai motus. On avé pas le droit de garder ce qu’on trouvv dans les creuz par fois ils nous fouillé mais pas tout jour.
Il a dit : « Tu forêt bien de me rpondre jai dit caisse tas là ? »
J’ai dit : « Pour quoi tu jettes pas un oeil toi meum. »
Il a dit : « D’accord je vais en jeter un. » Il se proche du bord de la fauss et tend la main.
Je mets vite le pentin et la main morte dans ma poch en suite je trappe la main de Poing dans laideux miennes et je vire volt et le fais passer dssus mon népole tête la premyèr dans la bouyass. Je pouv rien fer d’aurt pour sauver ma peau.
Du coin de l’oeil jai vu son pied qui des passé de la bouyass et se gité et Crayeur Marchman le cont mait de la creuz ma courr après.
Je suis sorti de la fauss mes peids sont foncé et clapott et jai grimpé le montécul jusqu’à la ho tairre et franchiss les barryèr sans raliser ce que je faisé. Cest mes pieds quont fait ça tout seuls jy ai meum pas rfléchi.

- Étoile distante, Roberto Bolaño, traduit par Robert Amutio (Christian Bourgois, publication originale 1996)

J’avais l’impression d’être, je ne saurais dire pourquoi, le seul prisonnier à regarder le ciel. Sans doute parce que j’avais dix-neuf ans.

- Étoile du matin, Wu Ming 4, traduit par Leila Pailhès (Éditions Métailié, publication originale 2008)

Plus tard, ce soir, il découvrirait qu’il s’appelait Andy Mills et qu’il n’avait pas de demeure fixe. Il était né à Blackpool vingt-trois ans plus tôt. À douze ans, il s’était enfui de chez lui en sautant dans une roulotte de jongleurs, il était allé jusqu’à York avant qu’ils ne le réexpédient d’où il venait. Pour le punir, son père l’avait frappé jusqu’au sang. Ce jour-là Andy s’était juré de le tuer, mais il s’était contenté de partir pour de bon quatre ans plus tard. 

- L’étoile la plus proche d’elle-même, Jacques Ferry (Editions MF, 2006)

La nudité impose un tremblement unique. La vocation du marauder s’éveille entre le saponine et les agates. Le sentiment de castration veut s’amuser comme tout le monde. Une évasion de collège se prépare intérieurement. Une ombre refait les mêmes gestes jusqu’au passage à niveau. La cloche souligne l’existence d’une tour à la récréation. Les lueurs d’une procession s’approchent de l’abreuvoir vespéral. Un type sale offre la peau d’un autre au vent desséchant, à la foudre, au plaisir ou à la poussière.

F

- Les fils de la vierge in Les âmes secrètes, Julio Cortázar (Folio, publication originale 1959, traduction Laure Guille-Bataillon)

Je pourrais vous raconter la suite en détail mais cela n’en vaut pas la peine. La femme prétendit que personne n’avait le droit de prendre une photo sans permission et elle exigea qu’on lui remît la pellicule. Tout cela d’une voix sèche et claire, à l’accent bien parisien, qui montait de ton et de couleur à chaque phrase. Personnellement, cela m’était bien égal de lui donner la pellicule, mais ceux qui me connaissent savent qu’il faut me demander les choses gentiment. Je me limitai donc à répondre que non seulement il n’est pas défendu de prendre des photos dans les lieux publics, mais que cet art jouit de la plus grande estime officielle et privée. Ce disant, je savourai malicieusement le plaisir de voir le jeune garçon se replier, rester en retrait, simplement en ne bougeant pas. Et soudain, cela semble presque incroyable, il se mit à courir ; il devait sans doute croire, le pauvre, qu’il marchait, mais en réalité il prit ses jambes à son cou, passa à côté de la voiture et se perdit comme un fil de la vierge dans l’air du matin.

- La fin de l’homme rouge, Svetlana Alexievich (Actes Sud, 2013, traduction Sophie Benech)

Ah, je t’ai pas raconté comment je me suis mariée. J’avais dix-huit ans. Là, je travaillais déjà dans l’usine de briques. L’usine de ciment avait fermé, alors j’étais allée dans une usine de briques. Au début, je m’occupais de l’argile. À l’époque, on faisait tout à la main… Avec des pelles… On déchargeait l’argile des camions et on l’étalait dans la cour en couche bien régulière, pour qu’elle “repose”. Au bout de six mois, je poussais déjà des wagonnets pleins de briques depuis les moules jusqu’aux fours… À l’aller, des briques pas cuites, et au retour, des briques cuites, brûlantes. On les sortait des fours nous-mêmes… Il faisait une chaleur épouvantable ! On sortait quatre à six mille briques en une journée de travail. Jusqu’à vingt tonnes. On n’était que des femmes pour faire ça. Et des jeunes filles… Il y avait aussi des hommes, mais ils étaient surtout dans les camions. Ils conduisaient. Il y en a un qui s’est mis à me faire la cour… Il s’approchait de moi, il éclatait de rire, il me posait la main sur l’épaule. Un jour, il m’a dit : “Tu pars avec moi ?” J’ai dit oui. J’ai même pas demandé où. Et on s’est engagés pour la Sibérie. Pour bâtir le communisme ! (Elle se tait.) Et maintenant… Ah là là ! Enfin, bon, qu’est-ce que vous voulez… Tout ça n’a servi à rien… On a trimé pour rien… C’est dur à admettre. Et c’est dur de vivre avec ça… On a tellement travaillé ! On construisait, on faisait tout à la main. Ah, c’était pas une époque facile ! Quand je travaillais à l’usine de briques, une fois, je me suis pas réveillée. Après la guerre, quand on arrivait en retard au travail… Dix minutes de retard, c’était la prison. C’est le chef d’équipe qui m’a sauvée : “Tu diras que je t’avais envoyée à la carrière…” Si quelqu’un nous avait dénoncés, lui aussi, il aurait été condamné. Après 1953, on a arrêté de punir pour les retards. Après la mort de Staline, les gens se sont mis à sourire, mais avant, on faisait tout le temps attention. On souriait pas.

(...)

C’est un gamin qui s’est fait exploser à la station Avtozavod­skaïa, un kamikaze. Un jeune Tchétchène. On a appris par ses parents qu’il lisait beaucoup. Il aimait Tolstoï. Il a grandi pendant la guerre – les bombardements, les tirs d’artillerie… Il a vu mourir ses cousins et, à l’âge de quatorze ans, il s’est enfui dans les montagnes pour rejoindre Amin Khattab. Il voulait les venger. C’était sans doute un garçon intègre, avec un cœur ardent. On se moquait de lui… Ha, ha, ha ! Pauvre petit idiot… Mais il a appris à tirer mieux que tout le monde, à lancer des grenades. Sa mère l’a retrouvé et l’a ramené au village, elle voulait qu’il aille à l’école et devienne soudeur. Mais au bout d’un an, il est retourné dans les montagnes. On lui a appris à manier des explosifs, et il est venu à Moscou… (Elle se tait.)

- Formation, Pierre Guyotat (Gallimard, 2007)

Venu avec son patron pour évaluer et planifier les travaux de réfection du local, un jeune apprenti du Soleil, trois ans de plus que moi, m’offre, à l’écart, une cigarette, que je fume tout entière : comme je me sens mal, il me met sa main au cou et me couche sur les gravats noircis. « Reste ici, je reviens tout à l’heure, après le boulot... Tu veux bien être mon pote ? » Il revient, me dit qu’il va chercher sa soeur qui doit « en finir avec un client », il repart, mon vertige augmente, mais je bande au-dedans ; les voici : lui, une chevelure blonde qu’il ramène derrière ses oreilles rouges, elle, petite, brune, lèvres rouges, voix cristalline ; en fourreau noir. Et un faux renard autour du cou. Ils me relèvent, elle nous emmène dans un snack-bar, où sur le formica bleu elle mange un steak. Lui, lui prend la fourrure du cou et se l’enroule autour du sien, au-dessus de ses épaules demi-nues. Elle : « Il est beau mon frère, non ?, le soleil lui pleut sur la tête. »
Le Dimanche suivant, avant l’arrivée du car d’Annonay pour Saint-Etienne, je fouille très vite dans l’armoire de ma mère, y prends une fourrure de vrai renard, et la tasse dans ma petite valise. Le lendemain, avant le dîner, la fourrure dans ma poche, je retourne au local détruit, deux ouvriers déjà dégagent les gravats, je leur demande où est l’apprenti, ils me disent d’aller voir sa soeur, rue Michelet, en face de la chocolaterie Weiss. J’y vais, j’attends, sors la fourrure de ma poche, et l’enroule autour de mon cou, une voiture noire stoppe contre le trottoir, trois hommes dedans, dont un, qui, vitre baissée, me dit de monter. Je m’enfuis.

- Franck, Anne Savelli (Stock, 2010)

Tu as seize ans. C’est le jour de ton anniversaire. Comme d’habitude tu te dis que tu auras, tu en es sûr, moins de cadeaux que tes frères mais tu vas souffler tes bougies, les paquets sont encore fermés. Tu souffles.

(...)

Est-ce que tu prends tes jouets ? tes affaires de lycée ? des souvenirs d’enfance ? Combien de sacs en tout ?
Dépêche-toi dit-elle (dit l’assistante sociale).
Tu as seize ans, trop tard.
On voudrait tirer sur ces jours, les plaquer en arrière comme on rabat un voile, comme on plie un tissu, figer l’instant d’avant
l’annonce
l’instant d’avant l’annonce être encore dans le souffle, la pause, le quasi-rien, ou même dans l’attente.
On voudrait se tordre en tous sens pour que ça n’arrive pas, pour que ça n’arrive pas, que ça ne puisse même pas s’envisager, pour que ça ne se fige pas dans le temps, comme ça.
Tu grimpes la côte. Montes dans la voiture.
Est-ce qu’elle te dit au revoir, ta mère ? Et tes frères ? Dans quel creux as-tu encore ta place, aujourd’hui maintenant oui ?

- Les frères Karamazov, Fiodor Dostoïevski (Babel, publication originale 1879, traduction André Markowicz)

Au lycée, il n’avait pas fini ses études ; il lui restait encore à faire une année entière, quand, brusquement, il avait déclaré à ces deux dames qu’il partait chez son père pour une certaine affaire qui lui était venue en tête. Ces dames l’avaient beaucoup plaint, et avaient d’abord refusé de le laisser partir. Le voyage coûtait très peu cher, les dames ne lui avaient pas permis de mettre en gage sa montre — cadeau de la famille de son bienfaiteur avant leur départ pour l’étranger, mais l’avaient somptueusement fourni en moyens, renouvelant même sa garde-robe et son linge de corps. Lui, néanmoins, il leur avait rendu la moitié de l’argent, déclarant qu’il voulait absolument voyager en troisième. Arrivé dans notre petite ville, il avait laissé les premières questions de son géniteur : "Qu’est)ce qui t’amène maintenant, sans avoir fini le lycée ?" sans réponse directe, mais s’était montré, à ce qu’on rapporte, extraordinairement pensif. On avait su peu de temps après qu’il recherchait la tombe de sa mère.

- Fuites mineures, Mahigan Lepage (Mémoires d’encrier, 2014)

- Funambule mais le fil est barbelé, Pierre Causse (Editions Jacques Brémond,, 2012)

cela commence par la faille
ça claque d’un coup de tonnerre
et il te faut lever la tête
voir l’éclair
et essayant de le saisir de tes mains lourdes
tu te rends compte de ta peur
et tu te lèves
et tu fuis
car tu sais
tu trouves ta caverne
son sol de terre
tu laisses des races tu es un passage
les coups du ciel encore
et la terre se fait boue
tu t’écartes pui tu t’accomodes
après tout
les yeux se reposent terminent leur révolution
plutôt que saisir la terre
tu dis qu’elle t’appartient et qu’il suffit

tu traces ta peur et ta peur fige tes traces
et pour les suivants alors
leurs nuques ankylosées

s’acceptent abattues

P. 57

G

- La grande eau, Živko Čingo, traduit par Maria Bejanovska (Nouvel Attila, publication originale 1980)

Dès qu’ils eurent ouvert la porte et que nous nous trouvâmes face à face avec la Grande Eau, je crus tout d’abord que l’un des enfants trouverait un peu de force pour s’envoler, que rien ne pourrait le retenir. J’espérais qu’il nous pousserait de nouvelles ailes pour nous emporter vers l’endroit dont notre cœur rêvait jour et nuit. Malédiction, cet incendie était vrai, l’eau brûlée s’était retirée. Je le jure, l’eau se sauvait, s’en allait. Que je sois maudit, tout avait été prévu ; une fois la tonte terminée, nous retournerions dans l’orphelinat, affolés et les larmes aux yeux. Alors les éducateurs, eux aussi un peu pris de folie, crièrent à haute voix :
— Allez, envolez-vous, petits bâtards ! Envolez-vous ! Où que vous alliez, vous reviendrez dans l’orphelinat, comme de petits chiens, vous reviendrez !
Que je sois maudit, c’était la vérité.
Nous attendions impatiemment que cette tonte finisse. Puis affolés, nous nous sauvions vers l’orphelinat ; tout devenait sombre autour de nous.
Dans la cour, ceux des classes supérieures qui n’étaient pas encore tondus attendaient. Nous fûmes dirigés vers la buanderie où nous laissâmes nos vêtements pendant qu’un homme de l’établissement d’hygiène nous aspergeait la tête avec une poudre blanche. Comme les vêtements manquaient, nous avons vécu tous ces jours-là à moitiés nus, en slip. On n’avait encore jamais vu un spectacle pareil dans la cour de l’orphelinat. Maigres, sous-alimentés, à peine développés, nous tournions comme de petits fous autour de notre petite ombre abîmée. Nous ne savions pas quoi faire avec notre tête mutilée, nos bras cassés, de nous-mêmes. Personne ne connaissait personne comme si nous nous rencontrions pour la première fois dans cet endroit maudit. Que je sois maudit, il nous a fallu des siècles pour nous reconnaître.

Le fils de Keïten a dû me chercher longtemps pour me retrouver parmi ces souris tondues. C’était évident, même lui ne put cacher son émotion et sa tristesse quand il me revit pour la première fois. Seigneur, je me traînais près du mur comme un petit lézard noir. Il quitta sa classe et courut vers moi. Il s’envola. Je me sauvais, je me cachais, j’entrais dans le mur pour qu’il ne me voie pas, pour que je ne le voie pas. Mon Dieu, comme tout cela était affreux. Quand enfin il me décolla du mur — si j’avais pu je me serais emmuré moi-même — quand il me vit dans l’état où j’étais, il me fit un large sourire joyeux et dit :
— Sois un homme, petit Lem ! Sois un homme, mon camarade ! Les cheveux repoussent vite, tu verras, ils poussent très vite, mon petit gars. Puis il prit tendrement et avec beaucoup de délicatesse ma tête entre ses mains osseuses et il m’embrassa sur le front de la façon la plus tendre du monde. Il me piqua avec ses dents supérieures pointues. Que je sois maudit, je tressaillis. Mon pauvre camarade, je le jure, se recula alors comme s’il s’était brûlé. Il me regarda longuement, oh ce regard ! Que je sois maudit, il n’y croyait pas, je vis une larme dans ses yeux. C’était la première fois que je voyais que le fils de Keïten pleurait, il ne voulait pas y croire, non, non, non ! Alors, comme si quelqu’un lui avait transpercé le cœur, il poussa un cri affreux :
— Oh, ma mère ! Ma mère aimée, je brûle ! Je meurs, dit-il, et se mit à courir affolé, en haut, en bas de l’orphelinat, partout.
Les enfants, tel un courant affamé devenu sauvage, le poursuivaient, couraient derrière lui, criant :
— Hourra, hourra !
Beaucoup de siècles sont passés depuis. À la fin, nous sommes sortis de l’orphelinat, nous avons même vécu des heures plus heureuses et plus amères, mais ces quelques instants incompréhensibles restèrent gravés dans mon cœur jeune et inexpérimenté comme le plus mauvais des rêves. Chaque fois que je vois des oiseaux affolés, des hommes en sang, une eau brûlée, des incendies, des champs dévastés, morts, des villages abandonnés, désertiques, des routes vides, un éclair blanc et court, un signe de sécheresse, des hommes en rang, que je sois maudit, à ce moment-là je pense que deux êtres se séparent. Que je sois maudit, j’entends ce cri.
— Keïten — je sursaute dans le plus profond de mes rêves, je marche comme affolé, je le cherche, Keïten, c’est mon cri. Que je sois maudit, nous nous sommes quittés, nous nous sommes séparés de cette façon stupide. Je marche et la seule question qui secoue mon âme comme un éclair est : comment et où le retrouver maintenant ?

H

- Héliopolis, Ernst Jünger, traduit par Henri Plard (Christian Bourgois, publication originale 1949)

« C’est de cette manière que Riley, lui aussi, traversa l’abîme à la suite du Maure Séid, qui se rendait au marché d’esclaves de Mogador. Riley était marin et s’était enfui à quinze ans de la maison paternelle pour naviguer sur les voiliers. De tels hommes sont à l’épreuve du vertige. Et pourtant, il dit que, sur le chemin, le désespoir le prit et qu’il crut voir le monde chanceler sur sa base. Il lui fallut parfois fermer les yeux pour apaiser les tourbillons qui s’élevaient en lui et voulaient l’attirer au fond du néant sans limites. Puis venaient des places où des morceaux du ruban de pierre avaient roulé dans la mer ; les bêtes y renâclaient avant de prendre leur élan. »

I

- Ilium, Dan Simmons (2003)

The fighting begins to swirl around these fallen men. The Achaean called Ajax—Big Ajax, the so-called Telemonian Ajax from Salamis, not to be confused with Little Ajax, who commands the Locrisians—hacks his way forward, sheaths his sword, and uses his spear to cut down a very young Trojan named Simoisius, who has come forward to cover Agenor’s retreat.

Just a week earlier, in the walled safety of Ilium’s quiet parks, while morphed as the Trojan Sthenelus, I had drunk wine and swapped ribald stories with Simoisius. The sixteen-year-old boy—never wed, never even bedded by a woman—had told me about how his father, Anthemion, had named him after the Simois River, which runs right next to their modest home a mile from the walls of the city. Simoisius had not yet turned six when the black ships of the Achaeans had first appeared on the horizon and, until a few weeks ago, his father had refused to allow the sensitive boy to join the army outside Ilium’s walls. Simoisius admitted to me that he was terrified of dying—not so much of death itself, he said, but of dying before he ever touched a woman’s breast or felt what it was like to be in love.

- Isidoro, Audrey Lemieux (Publie.net)

« J’étais un peu plus jeune que vous — j’avais seize ans. Je m’étais embarqué sur un petit caboteur qui remontait les ports du Morbihan et du Finistère, en Bretagne. Lorsque nous accostions pour quelques jours à Quiberon, j’avais coutume d’emprunter la barque à voile d’un vieux matelot, établi près du port, qui avait connu mon père. Je naviguais jusqu’à Belle-Isle — c’était diablement loin, et je m’arrachais les bras à force de souquer, quand la voilure ne suffisait pas, et toujours je persistais, parce que je connaissais une petite crique où personne n’allait jamais, à l’écart des ports que je trouvais trop bruyants. Je n’apportais presque rien quand j’allais là-bas. Quelques pommes de terre que je faisais cuire dans la braise, c’est tout. »

(...)

« Je passais souvent là des nuits blanches : j’observais la mer, les étoiles, le feu que j’avais allumé. À l’aube, je m’étendais sur le sable, et je dormais deux ou trois heures avant de retourner à Quiberon. »

J

- Les jardins statuaires, Jacques Abeille (Attila, 2010 — pagination Folio ici)

— Mais que deviennent ces enfants ?
— D’abord ce ne sont plus des enfants. Il ont grandi dans un milieu où l’on mûrit vite. Trop vite. Ils prennent la route. Ils errent. Ils s’arrêtent de temps à autre à la porte de quelque domaine pour mendier de la nourriture. D’eux-mêmes — car ce milieu-là aussi à ses légendes et ses traditions — ils se dirigent vers les limites de la contrée, vers les steppes. Les domaines sont plus espacés qu’ici où une route seulement les sépare. Là-bas, de vastes étendues de terre désolée isolent les communautés qui se retranchent dans des sortes de forteresses rustiques. Et puis cette trace ultime de civilisation disparaît et c’est la steppe désertique peuplée de halliers âpres, de vent, de spectres, sableuse et vouée aux poudres de l’oubli. Une seule route s’amorce en cette région. On ne sait où elle mène, certains parlent de cités mortes. C’est le long de cette route que les jardiniers, qui rentrent au pays sans avoir pu les vendre à l’étranger, déposent les statues qu’ils ramènent. Dans ces lieux inhospitaliers, errent des groupes humains que nous ne connaissons guère que par les coups de mains qu’ils tentent parfois, et le plus souvent en vain contre les domaines isolés. Ces gens, ce sont des nomades, des pillards, toute une population vague et clairsemée que le vent tantôt disperse et tantôt rassemble. C’est à ces groupes que se fondent les garçons dont nous suivons le destin. Ils seront esclave d’un meneur de rennes ou soudard dans la bande d’un voleur de bétail, s’ils ne périssent à peine arrivés selon le caprice d’un cavalier trop barbare. (P. 141-142)

*

— Le garçon dont je te parlais trouvait les vieilles coutumes abominables, affirmait sans cesse que tout était injuste et aussi que, malgré toutes nos prétentions et la possession du domaine, par notre condition nous ne différions pas tellement de ceux que nous avions proscrits. Il faut dire qu’on avait dû chasser l’une de ses soeurs. C’était horrible. Je crois qu’il était plein de haine. Un jour il a entendu cette légende du jeune chef qui était apparu parmi les brigands des steppes. Il n’en a rien dit autour de lui jusqu’au moment de l’initiation. Il s’est présenté devant l’assemblée avec trois camarades. Il a crié son mépris à la face des adultes et déclaré qu’il partait avec ses compagnons et que les anciens n’avaient qu’à, s’il leur chantait, inscrire cette décision dans les vieux livres. Ils ont quitté le domaine le soir même. D’autres, plus jeunes, s’étaient joints à eux. (P. 217)

*

Avec le vague espoir de me rencontrer sur quelque domaine où j’eusse par chance séjourné en même temps qu’eux, ou bien déterminés à tirer des adolescents qui m’avaient servi quelques lambeaux de ma parole, ou même pour se contenter d’éprouver le changement de climat qui suivait mon passage en quelque lieu, on voyait des pèlerins se mettre en route et sillonner le pays. Et comme si toutes ces observations n’étaient point suffisantes, l’éloge s’enfla jusqu’au sublime lorsqu’il en vint à parler des adolescents ; ce n’était pas que du domaine en perdition que ceux-ci s’étaient enfuis, leurs exodes fracassants navraient l’ensemble du pays d’une hémorragie continuelle tandis que de toute part s’enflait la rumeur qui les appelait vers les steppes.

(P. 247 - 248)

*

- Je venais juste de passer dans le groupe des adolescents, quand un garçon fut adopté par le domaine. C’est étrange toutes les choses que sait un enfant. Il me semble que j’ai toujours su que ma soeur était menacée. Aussi, quand ce garçon était arrivé sur le domaine, je m’étais occupé de lui. J’étais intéressé. Je ne tenais aucun compte de son âge, ni de celui de ma soeur, ni des difficultés de mon projet, ni des opinions ou des préférences du garçon. Je voulais marier ma soeur. Lui, c’était un petit gars malingre et silencieux — on voyait qu’il venait de la misère — et pourtant il était fier. il ne cédait jamais devant personne. Cela me plaisait bien. Je ne lui disais rien, mais je m’occupais de lui, je le protégeais, je voulais qu’il devienne grand et fort, qu’il fasse quelque chose d’important et qu’il épouse ma soeur. Il m’observait. Je ne sais pas s’il se doutait de quelque chose. Quand ils ont chassé ma soeur, tout a été anéanti d’un coup. Je m’étais figuré que j’étais un héros bienfaiteur, et puis rien ; ma soeur jetée nue sur la route. J’avais déjà tout calculé, sauf qu’elle était mon aînée et que tout se passerait si vite. Je me sentais coupable. Il me restait ce garçon ; il m’a aidé à vivre. Il m’a donné les mots, le langage, pour bien haïr le domaine — c’est tout ce qu’il pouvait faire pour moi et c’était beaucoup. Et puis, vous savez comment ça se passe entre adolescents, cette exaltation de l’amitié, ces serments... une sorte d’amour, non ?

(...)

Pour moi tout était grave. un soir que nous causions, je fais à mon ami la confidence des projets anciens que j’avais nourris à son égard. Il haussa les épaules et se mit à m’expliquer que même si ma soeur n’avait pas été chassée, il n’aurait pu l’épouser parce qu’on ne lui aurait jamais fait place sur le domaine ; on ne lui aurait jamais laissé passer l’initiation. « Je ne suis pas d’ici ; ils veulent faire de moi un sous-homme, un vague travailleur. ils ne sont pas méchants, ils sont indifférents, et leur indifférence m’oppresse », conclut-il. « S’ils ne veulent pas que tu écrives sur le livre, alors moi non plus ils ne m’auront pas », répondis-je. « De toute façon, un jour, je partirai. »

(P. 338-339)

- Le jeu continue après ta mort, Jean-Daniel Magnin, (Publie.net, 2012)

1) Cas de Vassily Sannikov, 14 ans, vivant avec parents, grand-mère et deux grandes soeurs dans un petit deux-pièces à Ekaterinbourg, dans l’Oural. Ce garçon est un abonné de la 4e catégorie (Connexions Permanentes) : il ne va plus au collège, passe la majeure partie de son temps en ligne avec son avatar Iumaï, au look influencé par Inu Guy, le leader du groupe shyrock japonais « Onimania ».
L’addiction de Vassily a été acceptée par sa famille pour trois raisons : il ne traînait
pas dans les rues ; se cantonnait sagement dans un coin de l’appartement exigu ; et surtout ses gains dans la Pangée permettaient à la famille d’assurer ses fins de mois. « Il était déjà comme une plante avant son coma » aurait dit sa mère aux enquêteurs. Mais un matin elle a remarqué la curieuse position qu’avait son fils. Quand elle lui a retiré son casque ThêtaWave, il était dans le coma, défiguré, mais sans aucune trace de sang. Comme si son fils « avait affronté un fauve ».
En poursuivant mes investigations, j’ai appris une chose que les parents de Vassily
n’avaient pas rapportée à l’agence chargée de l’enquête : curieusement, les gains de Iumaï continuaient à être versés sur le compte du père Sannikov, même si Vassily n’était plus en ligne. Ces versements étaient parfois accompagnés d’un message tendre signé du garçon. Sa grand-mère pense qu’il « est allé vivre dans l’Eldorado de ses rêves. Il a changé de corps, mais n’a pas oublié sa famille ».
Je suis parvenu à situer l’avatar de Vassily dans le Néo Sacramento de deuxième degré. Comme de nombreux avatars « hantés » que j’ai pu examiner,
Iumaï est un personnage aux finitions luxueuses, constitué exclusivement d’éléments
de grandes marques. Après l’avoir fait suivre discrètement par mon abeille en taille réduite, j’ai compris qu’il se prostituait dans le milieu des avatars gay et que son souteneur l’avait abonné au service Gold d’une boutique esthétique très recherchée.

- Jeux Africains, Ernst Jünger, traduit par Henri Thomas (Folio, publication originale 1936).

C’est une chose singulière que la façon dont l’esprit chimérique, pareil à quelque fièvre apportant ses miasmes de bien loin, prend possession de notre vie et, une fois installé, enfonce de proche en proche sa brûlure. L’imaginaire seul nous apparaît à la fin comme réel, et les choses quotidiennes sont un rêve dans lequel nous nous agitons de mauvaise grâce, comme un acteur que son rôle embrouille. Le moment est venu, alors, où le dégoût exaspéré revendique l’intelligence et lui impose la tâche de chercher quelque part une issue.
C’est là sans doute ce qui expliquait que ce petit mot « fuir » résonnât, pour moi, de façon toute particulière, car il ne pouvait guère être question d’un danger précis qui eût justifié son emploi, si l’on excepte peut-être les plaintes du corps enseignant, de plus en plus fréquentes, et, durant les dernières semaines, devenue vraiment menaçantes. Ils me traitaient comme un somnambule.

(Extrait tiré d’une page volée)

- Je suis un dragon, Martin Page

Le lendemain il neigea. Paris n’avait pas connu de telles chutes de neige depuis quarante ans. Des chasse-neige déblayaient, sablaient et salaient les rues. Le blanc recouvrait les toits.
À 8 heures, Sonia constata que Margot ne sortait pas de sa chambre. Elle ouvrit la porte. Des affaires manquaient, quelques vêtements, des livres, des carnets à dessin. Sur l’oreiller, elle trouva un papier plié. C’était un autoportrait de Margot qui levait la main en signe d’adieu.

- Le Jouet Enragé, Roberto Arlt, traduit par Isabelle & Antoine Berman (Editions Cent Pages, publication originale 1926).

Nous nous vautrions commodément sur les banquettes rembourrées, allumions une cigarette, laissant derrière nous les gens qui se pressaient sous la pluie, et nous imaginions que nous vivions à Paris ou dans le brumeux Londres. Nous rêvions en silence, un sourire posé sur nos lèvres condescendantes.] Ensuite, dans quelque luxueuse confiserie, nous buvions un chocolat à la vanille et, rassasiés, revenions avec le train du soir, nos énergies multipliées par toute la jouissance fournie à nos corps volutpueux et par le dynamisme du monde ambiant qui, avec ses rumeurs de fer, criait à nos oreilles : « En avant ! En avant ! »]

- Le Journal d’un homme de trop, Ivan Tourguéniev, traduction Françoise Flamant, 1850

Depuis le début du bal elle n’avait pas bougé de sa place : personne n’avait eu seulement l’idée de l’inviter. Seul un jeune homme blond de seize ans avait un moment envisagé, à défaut d’autre cavalière, de se tourner vers cette demoiselle, il avait même déjà fait un pas dans sa direction, mais après un instant de réflexion et un regard jeté sur elle, il s’était hâté de disparaître dans la foule.

- Journaux, Novembre 1952, Sylvia Plath, traduction Christine Savinel et Audrey van de Sandt, Gallimard Quarto, publication originale 1982.

Je suis un tas de petits bouts épars dans un conglomérat d’ordures : égoïste, effrayée, envisageant de consacrer le reste de ma vie à une cause, d’aller nue pour envoyer des vêtements aux nécessiteux, me réfugier au couvent, fuir dans l’hypocondrie, dans le mysticisme, dans les vagues - n’importe où, vraiment n’importe où, pourvu que je sois délivrée du fardeau, du poids terrifiant, abominable, de la responsabilité de soi et de l’ultime jugement sur soi.

- Jours de répit à Baigorri, Marie Cosnay (2016)

Les critères, pour le séjour de répit : la vulnérabilité. La solitude, l’âge. L’un des garçons du Soudain est parti de chez lui tout seul, à l’âge de douze ans.

K

- Karoo, Steve Tesich, traduit par Anne Wicke (publication originale 1998)

Lorsque j’ai ouvert la porte et que je l’ai vu, je restai sans voix, et pour que quelqu’un comme moi se retrouve à chercher ses mots, il fallait y aller fort.
Exactement ce que Billy me donnait à voir.Sa belle et longue chevelure noire avait disparu. Complètement disparu. À la place, un crâne rasé de si près que je voyais plus la peau que les cheveux.
À cela se rajoutait une barbe de deux jours.Et des yeux brillants, injectés de sang.
Il portait un long pardessus de type militaire, plein de boutons. Le manteau était trop étroit pour ses larges épaules et les manches trop courtes pour ses longs bras.Il avait plutôt l’air de quelqu’un qui s’appellerait Boris que Billy, le transfuge demandeur d’asile d’une équipe de basket bulgare.
Je le pris dans mes bras. Quelle que fût sa posture, quelle que fût l’image qu’il projetait, c’était toujours mon garçon, mon Billy, je le pris donc dans mes bras. Ou en tout cas je pris dans mes bras tout ce que je pus prendre malgré cette barricade de manteau. Il se laissa embrasser, un peu comme un skinhead se laisse fouiller par les flics.

L

- Les lances rouillées, Juan Benet (2011), traduit par Claude Murcia

Bien avant d’avoir vingt ans les deux aînés prirent le maquis, pour fuir Daniela, l’autorité et le travail et se débrouillèrent en volant des poules et des veaux et même en attaquant les gens sur les chemins entre Sepulcro Beltrán et Bocentellas ; et lorsque l’alarme se répandit et qu’on finit par dire jusque dans la presse que dans la sierra de Région avait surgi un début de banditisme, pour ne pas discréditer les autorités civiles ni décevoir les forces de l’ordre public, et pour se parer d’un titre qui leur serait très difficile d’acquérir dans toute autre domaine, ils se convertirent en bandits avec juridiction dans toute la contrée, sans respecter d’autres limites que celles du bois interdit de Mantua, gardé par un sujet de condition identique ou similaire.

- The Last Man, Mary Shelley (1823)

Thus years passed on ; and years only added fresh love of freedom, and contempt for all that was not as wild and rude as myself. At the age of sixteen I had shot up in appearance to man’s estate ; I was tall and athletic ; I was practised to feats of strength, and inured to the inclemency of the elements. My skin was embrowned by the sun ; my step was firm with conscious power. I feared no man, and loved none. In after life I looked back with wonder to what I then was ; how utterly worthless I should have become if I had pursued my lawless career. My life was like that of an animal, and my mind was in danger of degenerating into that which informs brute nature. Until now, my savage habits had done me no radical mischief ; my physical powers had grown up and flourished under their influence, and my mind, undergoing the same discipline, was imbued with all the hardy virtues. But now my boasted independence
was daily instigating me to acts of tyranny, and freedom was becoming licentiousness. I stood on the brink of manhood ; passions, strong as the trees of a forest, had already taken root within me, and were about to shadow with their noxious overgrowth, my path of life.

- Leçon sur la langue française, Pierre Guyotat (2011)

(...) je ne sais pas ce que c’est l’Université, je n’en ai pas fait, je n’ai jamais été étudiant, j’ai simplement été écolier, élève, et je suis parti de chez moi assez tôt. J’ai souvent fugué, et puis j’ai fait une fugue définitive, dont je ne suis plus revenu.

- Lotus Seven, Christine Jeanney (Publie.net, 2012)

Les hortensias sont immobiles et mes livres perdent leurs pages, car je lis trop, elles se décollent. Bien sûr je lis pour fuir.

M

- La maison dans laquelle, Mariam Petrosyan, traduction Raphaëlle Pache (publication initiale 2009)

— Je me suis demandé… commença Sauterelle, embarrassé… Qu’est-ce que tu as bien pu fabriquer ? De quoi Élan était-il en train de parler ? Pourquoi tu t’es enfui ? Et pourquoi tu te caches ? »
Le vampire s’assombrit.
« Je me suis évadé, c’est tout. De toute façon, ça sert à rien ce qu’ils nous font, ici. Ça fait déjà quatre fois que je m’échappe. Je me suis dit que si je les poussais à bout, tous autant qu’ils sont, peut-être qu’ils me laisseraient partir. Ça ne les a pas décidés. Pourtant, je les ai vraiment mis en rogne, la dernière fois ; ils m’ont carrément bouclé. C’est pour ça que je me suis sauvé, cette fois-ci. Pour qu’ils comprennent que c’est pas eux les plus malins. Tant que je serai ici, ils n’auront aucun répit.
— Comment tu as fait pour t’évader ? », demanda Sauterelle, admiratif.
Désormais, il prêtait au visiteur une aura héroïque, une aura de martyr.

(...)

Dans un cri, Sauterelle se mit sur le dos, prit son élan et frappa la vitre du talon de sa chaussure. Le verre tinta en explosant. Sauterelle sentit soudain qu’on l’empoignait et qu’on le traînait, après avoir retiré sa jambe coincée d’entre les barreaux. Quelques mètres plus loin, il se remit debout et, dépassant tout le monde, prit la tête de la course parce que la chanson continuait de vociférer : « PLUS VITE ! PLUS VITE !… »
Ces paroles étaient désormais un appel à la fuite. Les Crevards se précipitèrent dans l’escalier et – lui en tête – déboulèrent dans le couloir comme des furies, trébuchant et riant aux éclats. Les boiteux avaient l’impression de filer comme le vent, ceux qui portaient leur camarade se sentaient léger, et même le plus gros d’entre eux, qui pourtant ahanait à l’arrière, eut la sensation de se déplacer à la vitesse de la lumière, aiguillonné par le raffut que faisaient leurs poursuivants. Une fois dans leur chambre, ils s’écroulèrent sur leurs lits et s’enfouirent sous leurs couvertures tels des escargots dans leurs coquilles, étouffant des rires. Emmitouflés dans les draps, aussi immobiles que possible, ils ôtaient doucement leurs chaussures. Un premier soulier tomba par terre, puis un deuxième. Chaque fois, ils se figeaient, l’oreille tendue. Mais tout était calme. Personne ne les recherchait, personne n’entra pour vérifier s’ils dormaient vraiment. Contrôlant leur respiration pour la rendre régulière, ils firent semblant de dormir. Puis, lassés de ce petit jeu, ils quittèrent leur lit l’un après l’autre, rampèrent au milieu de la chambre (là où, dans leur caverne imaginaire, ils allumaient chaque soir un feu invisible) et formèrent en s’asseyant un demi-cercle, ramenant sous eux leurs pieds nus.

(...)

« Je m’en vais. Je rentre chez moi. »
Ces mots résonnèrent bizarrement dans la chambre de Chenu. Comme si quelqu’un d’autre les avait prononcés. Se pouvait-il qu’il ait un autre endroit où vivre qu’ici ? Chenu faisait partie des murs, il était né, avait grandi et vieilli dans la Maison ; il suffisait de lui parler ou même de le regarder pour s’en convaincre ! Sauterelle promena son soulier sur le plancher maculé de taches de vin noirâtres.
« Pourquoi ? »
Chenu déplaça un fou sur l’échiquier et coucha une pièce d’une pichenette.
« J’ai dix-huit ans, déclara-t-il. Mon heure est venue. »
En disant cela, il abîma encore quelque chose de sacré, comme il l’avait fait en mentionnant son chez lui. Chenu ne pouvait pas être aussi vieux, ni aussi jeune d’ailleurs, c’était impossible ! Il n’avait pas d’âge, il vivait hors du temps ! Et puis, cette révélation ne constituait nullement une explication satisfaisante. Sauterelle l’interrogea :
« Les autres s’en iront cet été. Pourquoi partir avant ?
— Ça commence à sentir mauvais ici, répondit Chenu. Et ça empire de jour en jour. Je suis sûr que tu vois de quoi je parle. Aujourd’hui, la situation n’est déjà pas reluisante, mais bientôt, ce sera l’Apocalypse. Je le sais, j’ai déjà vu ce que ça pouvait donner ; je me rappelle très bien le départ de la promotion précédente. Voilà pourquoi je veux partir plus tôt.
— Alors tu t’enfuis ? Tu abandonnes les tiens ?
— Je m’enfuis, oui, convint Chenu. Je prends mes jambes à mon cou. Même si je n’en ai pas.

- Maps, Nuruddin Farah, 1986

My dearest Askar,
I am indeed disturbed by your behaviour, disturbed and bothered by what Salaado refers to as your most depressive state of mind to date. And what do you mean by saying that you haven’t become “a man" so you can sit “in a Mogadiscio of comforts, eat a mountainful of spaghetti while my peers in the Ogaden starve to death or shed their blood in order to liberate it from Ethiopian hands” ? Do I also understand that you wish to straighten out "this question about my own birth" ?
Now, first point first. A man, indeed. Are you “a man” ? One day, I would like you to define what or who is a “man”. Can one describe oneself as a man when one cannot make a viable contribution to the struggle of ones’ people ; when one is not as educated and as aware of the world’s politics as ones enemy is ; when one is not yet fifteen ; when all the evidence of one’s being a man comprises of one’s height and a few hairs grown on the chin ? Who will you kill, your enemy or yourself ? And what’s wrong with eating well and not being a refugee, which you might have been if you weren’t my sister, Arla’s, son and if Salaado and I weren’t doing well financially. And pray don’t talk ill of the UNHCR people, whether in Geneva, Mogadiscio or here, in this, or any other continent : they’re not statisticians obsessed with abstracted numbers and charts of starvation and malnutrition. Of course, they have to ascertain how many refugees there are and how much money they can raise and how many calories an African child can cope with. It is the tone I don’t like, eating “a mountainful of spaghetti”, etc. Indeed ! Askar, one must be grateful for the little mercies in life. One must be thankful to the dedicated souls, serving in these camps under very hard conditions (for them), while they wait for a donor to donate the food and medicines—making sure (and this is very, very difficult) that the local mafia doesn’t misappropriate them.
I confess, it pains me to remember the number of times you, Salaado and I have spoken about and analysed the seeds of your sense of “guilt”. Salaado ‘s telegraphic message suggests it to be as bad as the days following the tragic weekend when, overnight and in a coup de grâce, the Ogaden was wrung out of Somali hands and “returned” to Ethiopia’s claw-hammer. Now what’s this that I hear, that you were salvaged from the corpse of your mother ? Is there anyone who can substantiate that with some evidence ? Your mother lived long enough to have scribbled something in her journal. That means that she died after you were born, especially if we take into account Misra’s statement which agrees with this claim of mine.
To think, at your age, when you’re in Hargeisa for a holidaying trip, that your thoughts are still obsessed with some obscure facts relating to your birth. This disturbs Salaado—it perturbs me. Salaado tells me that you want to return to Kallafo in order to have this question answered once and for all. That is not the same thing as joining the Western Somali Liberation Front, I take it ? But Salaado is under the impression that for you, the two are one and the same thing. Now what do you want to do ? Of course, you can do both and we have no objection to your deciding to return to the Ogaden as a recruited member of the Front (which we all support) and when there, do your research into your beginnings. You tell us what you want and well give you our opinion.
Forgive me, but I’ve never held the view—nor has Salaado—that, since there are many able-bodied men and women in the Ogaden who can shoot a gun, kill an “Amxaar” in a scuffle and, if need be, confront the lion in the den, a youngster like you mustn’t go. No. “Somebody” must go. But who is this “somebody” ? If every father, mother, relation said, “No, not my son, let someone else join the Front”, then you know where we’ll end up ? The view Salaado and I hold, is that since you’ll prove to be excellent material as a researcher, as a writer of articles and as one who can impart enlightened opinion about the cause, why not “eat mountainfuls of spaghetti while others die” and why not, when doing so, complete your education.
Should you insist that you wish to re-enter the Ogaden without touching Mogadiscio, then I am afraid that neither Salaado nor I can do anything about it. All we can suggest that we offer is help. But I plead to you not to depart without at least letting Salaado know. If you inform me by return post that you’re definitely leaving, then I’ll make arrangements for more money to be transferred to Hargeisa, care of a bank.
If we’re to believe that you “stared” at Misra when she found you and Arla, my sister, then you were at least a day old. For sight, my dear Askar, is a door which does not open instantly in the newly born. What I mean is, that it takes longer than a few minutes for a baby just bom to develop the knack to look, let alone “stare". Be that as it is. But the fact that it shrouds your beginnings in mysteries preponderant as the babies born in the epic traditions of Africa, Europe and Asia—this fact does interest me greatly. Did you sprout like a plant out of the earth ? Were you born in nine months, in three or seven ?
In other words, do you share your temperament with the likes of Sunjata or Mwendo, both being characters in Africa’s epic traditions ? For example, it is said that Sunjata was an adult when he was three. Mwendo, in the traditions told about him, is said to have chosen to be delivered, not through the womb, but through a middle finger. There are other epic children who took a day to be conceived and born and yet others required a hundred and fifty years to be bom at all Now why did this “epic child” wait for a hundred and fifty years ? Because he made the unusual (I almost said, rational) request not to use as his exit (or was it his entrance) the very organ which his mother employed as her urinary passage. Another feature common among epic children is that they are all born bearing arms. And you, Askar, you’re armed by name, aren’t you ?
Again, this is nothing unique to epic traditions of peoples. The world’s religions produce “miracle” children. Can you imagine an Adam, a grown man, standing naked, with leaves of innocence covering his uff, when God pulls at his ribs and says to him, “I am sorry but it won’t take a second, I assure you, and it won’t give you any pain either. Now look. Here. A woman, an Eve, created from one of your ribs” ? I am sure you’ve heard of heroes given birth to by mountains or rivers or fishes or for that matter other animals. It seems to me that these myths make the same point again and again : that the “person” thus born contains within him or her a characteristic peculiar to gods. Well Where do we go from here ?
All is doubt.
Are you or are you not an “epic” child of the modern times ? Do we know what the weather was like the moment you were born ? Yes, we do. Your mother, in her scrawls, tells us that the sky was dark with clouds and that a heavy storm broke on her head as she fainted with the pains of labour and the heavens brightened with those thunderous downpours. But you didn‘t take shorter than a month to be conceived and bom, or seven hundred years. And there was no eclipse of the moon or the sun. I’ve read and reread your mothe’ s journal for clues. I am afraid it appears that you completed your nine months.
Please think things over. And please do not do anything rash. We will miss you greatly if you go—but we understand. Rest assured that we’ll not stand in your way if you wish to return to your beginnings.

Much, much love.
Yours ever,
Uncle Hilaal

- Mara and Dann, Doris Lessing (1999)

And so the days passed, Mara and Orphne fighting to bring Dann back, and slowly succeeding. At night Meryx claimed Mara.
Then Dann was himself, though still weak, and Mara asked him what had held him so long in the Tower.
He seemed to be speaking of events long in the past. His eyes searched the ceiling as he spoke, as if what he remembered was pictured there, and he did not look at Mara or at Orphne, who held his hands, one on each side.
He said he had run away from the barracks for the male slaves when he heard the Towers were occupied. There he joined a gang of runaway slaves, mostly Mahondis, but there were some Hadrons and others. They were all men. There were women in the Towers but they kept to their own groups, afraid of rape. No woman by herself could survive. Dann’s gang lived by stealing food from the fields, and then poppy from the warehouses, through intermediaries. He mentioned Kulik. At first Dann had sold the stuff to get food, but then he began taking it : now his words became halting, and he said, “There was a bad man.” And now this was little Dann’s voice : “A very bad man,” piped little Dann. “He hurt Dann.”

- Les mémoires de Maigret, Simenon (Presses de la cité, 1950)

Dix mille y passent chaque année en moyenne, dix mille qui quittent leur village et débarquent à Paris comme domestiques et à qui il ne faut que quelques mois, ou quelques semaines, pour effectuer le plongeon.
Est-ce si différent quand un garçon de dix-huit ou de vingt ans, qui travaillait en usine, se met à s’habiller d’une certaine façon, à prendre certaines attitudes, à s’accouder au zinc de certains bars ?
On ne tardera pas à lui voir un complet neuf, des chaussettes et une cravate en soie artificielle.
Il finira chez nous, lui aussi, le regard sournois ou penaud, après une tentative de cambriolage ou un vol à main armée, à moins qu’il se soit embauché dans la légion des voleurs de voitures.

- Monarques, Philippe Rahmy (Table ronde, 2017)

Ils ont dit et persistent à dire que tu n’étais qu’un voyou, un vicieux. Tu étais un chien, un chacal, l’un de ces mômes sans foi ni loi, prêt à mordre, l’une de ces roses qui fleurissent sur le pavé, au fond des terrains vagues, dans les prisons ou les livres de Jean Genet, grillés par leur appétit, plus libres à mesure qu’ils se trompent de combat, trop affamés pour comprendre, trop pressés, gorgés de vie et de dégoût pour la vie, terrorisés par la mort au point de ne désirer qu’elle.

- Mon jeune gars, compagnie des jours passés, Thibault de Vivies (Editions du Zaporogue, 2011)

Je prends le temps de réfléchir malgré tout mais décide de repousser les avances que l’on me fait car j’ai mon bonheur ici et ma liberté du lever et du coucher quand bon me semble et personne pour m’imposer quoi que ce soit, j’en ai bavé quand j’étais vraiment tout petit gars alors j’ai perdu confiance envers papa et maman et je m’enfuis de la demeure familiale et décide de ne plus donner de nouvelle pardonnez-moi encore mais j’ai le reste du monde à conquérir et j’attends en vain un signe d’encouragement de votre part.

N

- Le noir est une couleur, Grisélidis Réal (1974)

Traqué, comme nous, il se cache, car il est déserteur de l’armée française. Il s’appelle Claude. Il a vingt ans.
Il est resté une semaine dans notre chambre, il a été adorable. Il s’est occupé des gosses, on se sentait protégés et aimés.
Le soir, comme au temps de Bill, on sort tous les deux pour aller à nos affaires. Je me trouve un Allemand ou un Noir pour un moment, et lui il va à la chasse dans les bars. Il y rencontre de vieux homosexuels et il leur fait les yeux doux. Une fois dans l’appartement, il attend que le vieux soit à poil, haletant dans les draps, et au lieu du baiser nuptial, c’est un grand coup de poing qu’il lui donne en pleine gueule.
Le vieux se met à genoux, en chialant, mais Claude est inflexible.
— Ich bin ein Mörder ! dit-il d’une voix impitoyable.
Le vieux n’ose pas bouger, pendant que Claude fouille dans ses poches et rafle les bijoux qu’il a eu le malheur de laisser traîner à la salle de bains. Et Claude s’en va en vainqueur, laissant vert de peur sur sa descente de lit le vieux lézard nu et volé.

O

- Oblique, Christine Jeanney, publie.net (2016)

au début, début du fil, au début de la
tresse, c’est un couple / elle je ne sais
pas encore, elle est restée là-bas mais lui je sais,
il a seize ans, il s’appelle
Mariano

 

</table>    >    

Mariano avec l’ange et il passe les
Alpes, il les traverse à pied comme
Hannibal

</html>   >   lire 15 aventures en montagne sans le savoir, lire les conquêtes sans le savoir, cours de géographie, des dates à retenir en alexandrins hermétiques, tracer des lignes, des continents sur des cartes du monde, les colorier sans le savoir, apprendre le nom des fleuves, là où ils prennent leur source sans savoir qu’il marche qu’il a marché qu’il traverse les Alpes et j’aurais pu dire moi je sais, j’aurais pu dire lorsque j’avais seize ans Il a seize ans il traverse les Alpes
 

j’espère qu’il n’est pas seul, qu’il
porte dans son sac quelque chose de
chez lui qui lui vient de sa mère, une
médaille ou une image pieuse ou un
morceau de bois taillé ou quelque
chose qui lui rappelle cette autre
chose qui n’est pas dite et n’a pas de
valeur aucune

- O Révolutions, Mark Z. Danielewski, traduit par Claro (publication originale 2006)

</blockquote></blockquote>
<blockquote> <blockquote class="spip_poesie">
Halos ! Héliaque !
Contrebande !
Je peux tout
quitter.
Tout le monde aime
le Rêve, moi je le tue.
Les Grands Aigles s’élancent
au-dessus de moi : - Sus, Rebelle !
J’ouvre grand le piège.
En feu. Belle fournaise.
Je vais dévaster le Monde.
Rien de grave. La mutinerie
est partout ces temps-ci. D’un coup.
D’un sourire. Une grimace.
Seize ans tout-puissant et liiiiiibre.
Rebondir sans même une casquette.
Les Ours dorés se prosternent devant moi :
- Allez-y Lieutenant.
Prenez tout.
 
<blockquote> <blockquote class="spip_poesie">
Samsara ! Samarra !
Légende !
Je peux tout
quitter.
Tout le monde aime
le Rêve, moi je le tue.
Les Cèdres de l’Atlas jaillissont
au-dessus de moi : - Boogaloo !
Je trouve en moi mon essor.
En feu. Toutes mes boucles.
Je vais anéantir le Monde.
C’est tout. La dévastation
est partout. D’une pichenette.
D’une pirouette. Une bobine.
Seize ans tout-puissant et liiiiiiibre.
Rebondir les pieds nus.
Les Trembles sont beaux ici :
- Tu n’as rien à perdre. Vas-y.
Sers-toi.
</blockquote></blockquote>

- L’Odyssée, Homère, traduit par Charles-René-Marie Leconte de L’Isle (entre -850 et -750)

– Venez, amis. Emportons les provisions qui sont préparées dans ma demeure. Ma mère et ses femmes ignorent tout. Ma nourrice seule est instruite.

Ayant ainsi parlé, il les précéda et ils le suivirent. Et ils transportèrent les provisions dans la nef bien pontée, ainsi que le leur avait ordonné le cher fils d’Odysseus. Et Tèlémakhos monta dans la nef, conduit par Athènè qui s’assit à la poupe. Et auprès
d’elle s’assit Tèlémakhos. Et ses compagnons détachèrent le câble et se rangèrent sur les bancs de rameurs. Et Athènè aux yeux clairs fit souffler un vent favorable, Zéphyros, qui les poussait en résonnant sur la mer sombre. Puis, Tèlémakhos ordonna à ses compagnons de dresser le mât, et ils lui obéirent. Et ils dressèrent
le mât de sapin sur sa base creuse et ils le fixèrent avec des câbles. Puis, ils déployèrent les voiles blanches retenues par des courroies, et le vent les gonfla par le milieu. Et le flot pourpré résonnait le long de la carène de la nef qui marchait et courait sur la mer, faisant sa route. Puis, ayant lié la mâture sur la nef rapide et noire, ils se levèrent debout, avec des kratères pleins de vin, faisant des libations aux Dieux éternels et surtout à la fille aux yeux clairs de Zeus. Et, toute la nuit, jusqu’au jour, la Déesse fit route avec eux.

- L’origine, Thomas Bernhard (1975), traduit par Albert Kohn

Cette heure d’exercices de violon dans la petite pièce aux chaussures presque complètement dans l’obscurité, où l’odeur de cuir et de transpiration des chaussures des pensionnaires étagées jusqu’au plafond, enfermée dans cette petite pièce, s’épaississait de plus en plus, cette heure était pour lui la seule possibilité de fuite. Son entrée dans la petite pièce aux chaussures signifiait qu’il commençait au même instant à méditer sur le suicide et l’intensité accrue, de plus en plus accrue de son jeu signifiait qu’il était occupé à penser au suicide avec une intensité accrue, de plus en plus accrue. Effectivement, dans la petite pièce aux chaussures, il a de nombreuses fois essayé de se tuer, mais il n’a pas poussé trop loin aucun de ces essais, la manipulation des cordes et des bretelles et les centaines d’essais avec les nombreuses patères de la petite pièce aux chaussures avaient toujour été interrompus au point décisif qui lui sauvait la vie ; il les avait arrêtés en jouant du violon plus consciemment ses pensées suicidaires, en se concentrant tout à fait consciemment sur ses possibilités au violon qui le fascinaient de plus en plus.

P

- The Pale King, David Foster Wallace (2011)

In 1932, a preadolescent Ceylonese female was documented by British scholars of Tamil mysticism as capable of inserting into her mouth and down her esophagus both arms to the shoulder, one leg to the groin, and the other leg to just above the patella, and as thereupon able to spin unaided on the orally protrusive knee at rates in excess of 300 rpm. The phenomenon of suiphagia (i.e., ‘self-swallowing’) has subsequently been identified as a rare form of inanitive pica, in most cases caused by deficiencies in cadmium and/or zinc.

- Le paradis des autres, Joshua Cohen (2011), traduit par Annie-France Mistral

On ne parlait pas de David (maintenant on n’en parle plus du tout dans la famille évidemment), parce qu’à dix-huit ans, l’âge du service militaire qui aurait signifié pour lui comme mon oncle Alex la Brigate Givati’ dont la symbolique mascotte est le renard péteur à plumes sur béret violet, il s’est défilé et a déserté Jérusalem et l’Éden qui l’entoure pour un travail à Hollywood de l’autre côté du doigt de la mer et de la main de l’océan — a quitté nos arbres pour aller tomber dans les bras de leurs accueillants palmiers — où il a rencontré et puis vécu avec et peut-être vit encore avec un autre transplanté à Hollywood, une personne qui voulait faire du Cinéma et dont le sexe à savoir le genre était moins important pour Aba et même pour sa Reine (la Reine alors régnante, la mienne) et le serait encore, si seulement, que la religion — l’orientation sexeuelle — à laquelle cette Cinématographique personne adhérait, adhère toujours. Affiliation que le nom de cette Cinématographique personne et la façon dont Elle le prononçait rendaient d’une clarté on ne peut plus éclatante. Un style de vie que la décision de David de couper le cordon téléphonique et le fil de la réciprocité des cartes postales rendait d’une clarté encore plus éblouissante, même si le comble d’aveuglante clarté a été le refus d’Aba de penser à lui comme son fils ou même d’entendre parler de lui pour toujours et le soutien inconditionnel de la Reine dans sa décision, ce qui a peut-être eu pour résultat qu’elle m’en aimait encore plus, et c’était Agréable.

- Perceval ou le Conte du Graal, Chrétien de Troyes (vers 1181), traduit par Antoine Brea

Alors n’y eut plus de retard :
il prend congé, la mère pleure,
et sa selle est déjà posée.
A la manière et à la guise
d’un Gallois il est affublé :
des galoches il a chaussé ;
comme partout où il allait,
il transportait trois javelots,
il voudrait les emporter tous,
mais deux en fait ôter sa mère
pour ce qu’il semble trop Gallois
(et elle eût fait pareil des trois
si cela eût pu exister) ;
une badine en sa main droite
il a pour fouetter son cheval.
La mère pleurant son départ
le baise, qui tant le chérit,
et prie Dieu qu’il l’ait en sa garde :
“Beau fils, fait-elle, Dieu vous guide !
Plus de joie que je n’en ai eue
vous atteigne où que vous alliez !”
Quand le garçon fut éloigné
d’un tout petit jet d’une pierre,
il regarda derrière et vit
tombée sa mère au pas du pont :
elle s’est pâmée d’une sorte
comme si elle fût chue morte.
Et lui cingle de la badine
sur la croupe de son roussin
qui s’en va, qui ne bronche pas,
mais le conduit à vive allure
parmi la grand forêt obscure.
Il chevaucha tôt le matin
à tant que le jour déclinât.
Il passa la nuit en forêt
à tant que le jour reparût.

- Poreuse, Juliette Mézenc (2012)

Il étaient là, figures noires transies sous le soleil encore chaud. Des débris de leur pirogue fracassée jonchaient les rochers et ils progressaient entre les blocs qui barraient la route à la mer. Ils progressaient péniblement, s’arrêtant souvent. Leurs tee-shirts troués dissimulaient mal leurs torses, secs. Ils étaient jeunes, 16 ou 17 ans peut-être, avaient dédaigné la bouteille, la ballon hydrogène, vieilleries poétiques, pour jeter leurs corps sans détours à la mer. Allah est grand.

- Le Portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde (1891), traduit par Christine Jeanney

—  Comme c’est triste ! murmura Dorian, les yeux encore fixés sur son portrait. Tellement triste !.. Je vais devenir vieux et horrible, affreux. Mais le tableau restera toujours jeune. Toujours il aura l’âge de ce jour de juin... Si seulement c’était l’inverse ! Si c’était moi qui pouvais rester jeune, toujours, et ce tableau vieillirait ! Pour ça — rien que pour ça — je donnerais tout ! Oui, il n’y a rien au monde que je ne donnerais pas !

R

- Le Roman d’Enéas, Anonyme (Environ 1160), traduit par Aimé Petit

<blockquote class="spip_poesie">
Biaus fius, fait elle, mal vous voy !
Vostre vie a duré moult poy.
Mar vi onques les Troÿens,
plaindre me puis de eulz toz tenz.
Onques n’oy par eulz se mal non
et fellonnie et traïson.
Maudite soit lor sorvenue,
toute ma joie y ay perdue.
Ffius, vous l’avez chier comparé !
Lor malle foy vous ont moustré :
ils vindrent ça por secors querre,
car moult erent grevé de guerre ;
onc Evander ne me voult croire,
o euz vous ajoustra en oirre,
et vif et sain vous en menerent ;
mauvaise foy vous i moustrerent,
mar les cognu et mar les vi.
Poy a que tornastes de ci,
or vous en ont renvoié mort,
a nous on fait mauvais confort ;
 
(...)
 
Vous estes mort en lor service,
ne say entendre en nule guise
quelz preuz soit cest confortement,
ainçois nous fait le cuer dolent,
car or savons le vaselaije
qui ert en vous et le barnaige ;
tant com nous vous oons plus loer,
de tant nous en doit plus peser.
Jamais nos diex ne prïeray
ne ja honneur ne lor feray,
n’avront mais de moy service.
Mal lor ay fait tant sacrefice
que lor faisoie chascun jor
moult hautement, a grant honnor :
ou il ont esté endormi,
que mes prïeres n’ont oï,
ou ne puent homme sauver,
garantir vie ne tenser.
Il m’ont moustré moult mallement
qu’il se sorpuissent de naient.
Ffius, fait vous ont mauvaise aïe,
moult vous ont poy tensé la vie.
Lasse, je n’avray mais confrot
de ma tristor jusqu’à la mort ;
toute metray ma vie a duel,
la mort me prengne, or le veil !
</blockquote>
<blockquote class="spip_poesie">
Cher fils, dit-elle, quel funeste spectacle !
Votre vie a été bien brève.
Je regrette d’avoir jamais vu les Troyens,
je puis me plaindre d’eux à tout jamais.
Ils ne m’ont apporté que le mal,
la félonie et la trahison.
Maudite soit leur venue
qui m’a fait perdre tout mon bonheur.
Mon fils, vous l’avez payé cher !
Ils vous ont montré leur mauvaise foi :
ils sont venus ici chercher du secours,
car la guerre les accablait de son poids ;
jamais Evandre ne voulut m’écouter,
il vous adjoignit aussitôt à eux,
et ils vous emmenèrent en parfaite santé ;
ils vous ont montré leur fausseté,
quel malheur de les avoir connus et vus !
Il y a peu, vous avez quitté ces lieux,
à présent, ils vous ont renvoyé mort,
triste réconfort pour nous !
 
(...)
 
Vous êtes mort à leur service,
je ne puis comprendre en aucune manière
l’intérêt de cette consolation,
qui accroît plutôt notre souffrance,
car nous savons désormais la valeur
et la vaillance qui étaient en vous ;
plus nous entendons votre éloge,
plus nous devons en souffrir.
Jamais plus je ne prierai nos dieux
ni ne les honorerai,
jamais plus je ne les servirai.
Je regrette de leur avoir fait
tant de sacrifices quotidiens
dans l’apparat et la solennité :
ou bien on les a endormis,
et ils n’ont pas entendu mes prières,
ou bien ils sont incapables de sauver un homme,
de protéger sa vie.
Ils m’ont cruellement montré
leur totale impuissance.
Mon fils, ils vous ont bien mal secouru
en protégeant si peu votre vie.
Malheureuse, ma tristesse sera inconsolable
jusqu’à ma mort ;
je passerai toute ma vie dans le chagrin,
que la mort me saisisse, je le veux !
</blockquote>

S

- Sens unique, Walter Benjamin, traduction Jean Lacoste (1928)

Comme quelqu’un qui fait le grand soleil à la barre fixe, on fait soi-même, quand on est adolescent, la roue de la Fotrune, d’où tombe ensuite tôt ou tard le gros lot. Car cela seul que nous savions ou pratiquions déjà à quinze ans fait un jour toute notre attrativa. Et il y a pour cette raison quelque chose qu’on ne peut jamais rattraper : c’est d’avoir négligé de s’être enfui de chez ses parents. Cette exposition de quarante-huit heures pendant ces années-là permet au cristal du bonheur de vivre de se rassembler comme dans une solution alcaline.

- La saga de Mô, Tabarka, Michel Torres (2016)

Un matin de gros temps, ils sortirent quand même à la mer pour sauver leur plus beau let de la tempête. Ils le ramenaient plein de poissons quand le vent forcit sous un grain. Le temps de rentrer avec leur barque chargée à bloc, les rouleaux barraient la passe du port.
Mauvaise passe, orientée à l’est. Plus assez d’essence pour aller jusqu’au Cap d’Agde. Ils essayèrent de passer la barre entre deux déferlements. Le ot les rattrapa, noya le moteur.
En travers de la vague, ils coulèrent à pic.
Le lendemain, les marins pompiers d’Agde retrouvèrent les deux corps sans vie agrippés l’un à l’autre, entortillés dans leur let sous les rochers du brise-lames.
On les avait enterrés ensemble.
Premier vrai traumatisme d’une longue liste, depuis ce jour, Mô n’avait plus pleuré et n’était pas retourné au collège. Il avait seize ans et il était seul. On l’avait émancipé, il s’était débrouillé. Il avait repris la barque et le métier mais il se mé a longtemps de la Méditerranée, il la travaillait peu, préférant son étang.

- Les sept fous, Roberto Arlt, traduit par Isabelle et Antoine Berman (1929)

Jusqu’à quatorze ans, il avait vécu à la campagne. Puis il avait abattu un voleur à coups de feu. La peur de la tuberculose l’avait à nouveau jeté dans la plaine, et il avait parcouru jour et nuit au galop d’incroyables étendues. Dès qu’il fit sa connaissance, Erdosain sympathisa avec lui.

- Shangrila, Malcolm Knox, traduit par Patricia Barbe-Girault (traduction originale 2011)

Quand il a eu dix-sept ans, Rod a dégoté son permis. La famille Keith pouvait pas se payer de voiture, mais c’était Coolie et c’était les années 1960 alors tout appartenait à tout le monde, et un jour Rod s’est simplement pointé devant la porte avec cette voiture prise à un voisin et l’arrière est bourré de planches et de quelques gars, et ça soufflait fort à Snapper ou Kirra alors t’es monté, et Rod a braqué le nez du break ou du combi ou de la familiale direction le sud ou le nord et vous voilà barrés, toute la clique, Rod, toi, FJ, Tink, un ou deux autres s’ils s’amenaient, ça jactait grave là-dedans, on se serait crus à une soirée filles.
Toi, claustrophobe sur le siège arrière avec tous ces gens autour.
T’avais des envies de meurtre de vagues.
À ce point, t’avais besoin d’y aller.
Dans le tube, où personne pouvait te voir.

- The Sirens of Titan, Kurt Vonnegut (1959)

At the age of seventeen, young Chrono had run away from his palatial home to join the Titanic bluebirds, the most admirable creatures on Titan. Chrono now lived among their nests by the Kazak pools. He wore their feathers and sat on their eggs and shared their food and spoke their language.

- Sombre aux abords, Julien d’Abrigeon (2016)

« Il avait la haine, me dit le gosse qui était monté à Privas. On est tous comme ça avec nos parents. Moi aussi, ça m’arrive parfois. Mais bon, j’irais pas jusqu’à flinguer mon vieux. Je ferais plutôt une fugue, voyez. » Son détachement est sincère : « Je n’étais pas dans sa classe, je ne le connaissais pas personnellement. Mais je sais que pour ses copains, c’est dur. »
A la Coupole, ce n’est pas le nom de Ronald B., d’une personnalité décidément invisible, qui fait réagir, mais l’évocation du parricide. « Son père était trop sévère, dit Muriel. Je sais ce que c’est. » Pourtant n’avait-il pas le droit de sortir le soir comme il le voulait, ou d’inviter des copains à la maison ? « Il y a des façons d’être sévère que vous pouvez pas piger. »

- Spoon River, Edgar Lee Masters (traduction Général Instin, publication initiale 1915)

57 Sam Hookey

J’ai quitté la maison pour suivre le cirque —
j’étais tombé amoureux de Mademoiselle Estralada,
la dompteuse de lions.
Une fois, après avoir laissé les lions sans manger
plus d’une journée,
je suis entré dans la cage et j’ai commencé à frapper Brutus
et Leo et Gypsy.
Suite à quoi, Brutus m’a sauté dessus
et m’a tué.
Pénétrant dans ces lieux
j’ai croisé une ombre qui m’a insulté,
disant que je l’avais bien cherché...
C’était Robespierre !

- Sur la route (le rouleau original), Jack Kerouac (2010 ?), traduction Josée Kamoun

Sa langue était lente et mélodieuse, son protégé un môme de seize ans, un grand blond, en haillons de trimardeur, lui aussi ; c’est-à-dire qu’ils portaient des hardes toutes noircies par la suie des voies ferrées, la crasse des bennes, et les nuits à dormir par terre. Le môme blond était du genre taiseux, lui aussi, tout l’air d’être en cavale, flics aux fesses sans doute, il regardait droit devant lui, et se passait la langue sur les lèvres, comme un qui cogite, pas tranquille. Ils étaient assis côte à côte, complices dans leur mutisme, ils parlaient à personne. Ils trouvaient rasoir les fermiers et les lycéens. Montana Slim leur parlait quand même de temps en temps, avec un sourire sardonique et insinuant, mais ils ne l’écoutaient pas. Montana Slim, c’était l’insinuation faite homme. J’avais peur de son long sourire dingo, qu’il affichait en permanence comme un demeuré, cette façon de se fendre la pêche presque agressivement. « T’as de l’argent ? » il m’a demandé. « Putain, non, de quoi me payer une pinte de whisky d’ici Denver, et encore. Et toi ? — Je sais où en trouver. — Où ça ? — N’importe où. On peut toujours assommer un gars dans une ruelle, au besoin, non ? — Mouais, sans doute. — J’en suis encore capable en cas d’urgence. M’en vais dans le Montana, voir mon père. Va falloir que je débarque à Cheyenne et que je prenne une autre route, vu que les deux autres dingues, ils vont à L.A. — Direct ? — D’une traite. Si tu veux aller à L.A., te v’là tranquille. » J’ai médité la chose.

T

- Terminus radieux, Antoine Volodine (2014)

À dix-huit ans il se présenta à un bureau de recrutement et, après ses classes, on l’envoya à la capitale. Il y demeura cinq mois dans une compagnie d’autodéfense, puis, alors que l’étau se resserrait autour de l’Orbise, il demanda à partir pour la Troisième Armée. Il fut envoyé sur le front sud-est, près de Goldanovka. Il avait été affecté à une unité de décontamination. Avec une quarantaine de ses camarades, il passa un mois à déshabiller et à doucher des soldats qui s’étaient aventurés dans des zones dangereuses. L’ennemi ne se manifestait pas. Il faisait un temps merveilleux, les nuits étaient courtes, le ciel brillait. Un nouvel été venait de commencer. Dès qu’on s’écartait des bassins et des installations de décontamination, dès qu’on quittait le campement, l’air embaumait, poussé depuis la taïga par un vent tiède. Lors d’une promenade vespérale au-delà de la banlieue de Goldanovka, Idfuk Sobibian fut pris sous un feu de mitrailleuse tout à fait imprévisible et fauché. Contre sa joue la terre, en dépit de la douceur ambiante, était gelée. Il eut le temps de se faire cette remarque, puis il poussa un dernier râle et se recroquevilla autour de sa mort. Comme les combats avaient repris autour de Goldanovka, personne ne vint récupérer sa dépouille.

- The Talisman, Stephen King et Peter Straub (publication initiale 1984)

“You went to the bus station this morning ?”

“Right before I decided to save the money and hitch. Mr. Parkins, if you can get me to the turnoff at Zanesville, I’ll only have a short ride left. Could probably get to my aunt’s house before dinner.”

“Could be,” Buddy said, and drove in an uncomfortable silence for several miles. Finally he could bear it no longer, and he said, very quietly and while looking straight ahead, “Son, are you running away from home ?”

Lewis Farren astonished him by smiling—not grinning and not faking it, but actually smiling. He thought the whole notion of running away from home was funny. It tickled him. The boy glanced at him a fraction of a second after Buddy had looked sideways, and their eyes met.

- Tobie Lolness, Timothée de Fombelle (2006)

Un soir, Tobie avait vu le père Asseldor suivre Mano devant la maison.
– Où tu vas ? dit le père.
– Je sais pas, répondit Mano.
– Qu’est-ce que tu as ? Tu veux pas essayer de faire comme les autres ?
– Non, dit Mano.
– Qu’est-ce que tu as, Mano ? Regarde tes frères, tes sœurs… Ils n’ont pas l’air heureux ?
– Si.
– Mais, fais comme eux !
Mano s’était mis en colère :
– On est là parce que notre grand-père a décidé de ne pas faire comme les autres et de venir créer Seldor… Et maintenant tu me demandes de faire comme les autres ?
Tobie était resté caché à écouter. Le père dit à son fils :
– Tu ne parles pas comme un Asseldor, Mano. Tu ne fais rien comme un Asseldor.
– Je sais. Alors, je m’en vais, papa.

- Tobie Lolness, tome 2 : Les yeux d’Elisha, Timothée de Fombelle (2010)

Ses mains avaient encore quelque chose d’enfantin. Il devait avoir dix-sept ans. Il avait sûrement été un garçon talentueux et plein de vie. Mais, année après année, il avait dirigé toute son intelligence vers sa dimension la plus sombre, la plus dangereuse. Il s’était mis à jouer en équilibre au bord de la folie.

– Non, répondit enfin Elisha. Non ! Jamais !
Alors Léo Blue partit seul.
La nuit venue, il quitta le nid pour un long voyage vers les Basses-Branches.

- Traverser Tchernobyl, Gloria Ackerman (2016)

Bien que Sacha n’y ait vécu que cinq ans, de 1981 à 1986, et malgré des conditions de vie relativement peu confortables, il en garde un souvenir fort. Lorsqu’il a eu 16 ans, soit six ans après son départ précipité de la ville de son enfance, il a pu réaliser son rêve : un ami de sa mère, directeur d’une chaîne de télévision locale à Slavoutitch, qui se rendait dans la zone pour un tournage, y a amené le gamin en le cachant sous les sièges du car. La fréquentation de la zone est totalement interdite aux mineurs. Ce périple illicite a défini son destin.

- Trois, Roberto Bolaño, traduit par Robert Amutio (2000)

On se croirait dans des restes
Échappés de la Seconde
Guerre mondiale
A dit Pancho allongé
Au fond de la camionnette
Il a dit : des filaments
De généraux nazis comme
Reichenau ou Model
Évadés en esprit
Et de matière involontaire
Vers les Terres Vierges
D’Amérique latine :
Un hinterland de spectres
Et de fantômes.
Notre maison
Installée dans la géométrie
Des crimes impossibles.
Et pendant les nuits nous avions l’habitude
De passer par quelques cabarets minables :
Les putes de quinze ans
Descendantes de ces braves
De la guerre du Pacifique
Aimaient nous écouter parler
Comme des mitrailleuses.

- La tunique de glace, William T. Vollmann, traduit par Pierre Demarty (publication originale 1990)

Banni, banni, banni, Erik prit la mer et partit pour toujours. Son père était déjà souffrant. Sous la houle des brumes s’étendait la houle océane, qui semblait bleue à travers les nuages mais était en réalité gris-bleu, couleur d’une froide beauté ; ridée comme la chair d’une poule, piquetée de capuchons blancs qui fusaient en comètes pour disparaître aussitôt comme des étoiles filantes. Cette mer paraissait sans fin. L’Islande y était absolument seule, à l’exception d’un immense iceberg élancé, à lui seul une île ou une colonne perdue. Au sud, l’Islande était plate, et gris-brun, léchée par de longues langues d’écume blanche et mousseuse ; et les oiseaux marins criaient, et au nord se dressaient des volcans brun rougeâtre. Les plaines étaient bordées de nombreuses terres aux teintes diverses. Elles étaient parfois herbeuses, mais criblées de pierres pointant vers le ciel ; devant, une étendue de basses montagnes comme une longue lame. Cette terre ayant déjà été colonisée, Erik continua de voguer, longeant le roulis des plaines étales parsemées de maigres accrétions de lave noire, à la surface desquelles poussait une fine pellicule de végétation blanchâtre, comme une couche de moisi sur une viande séchée.

U

- Under the Volcano, Malcolm Lowry (1947)

Even so, on the very day, Friday the thirteenth of May, that Frankie Trumbauer three thousand miles away made his famous record of For No Reason at All in C, to Hugh now a poignant historical coincidence, and pursued by neo-American frivolities from the English Press, which had begun to take up the story with relish, ranging all the way down from "Schoolboy composer turns seaman," "Brother of prominent citizen here feels ocean call," "Will always return Oswaldtwistle, parting words of prodigy," "Saga of schoolboy crooner recalls old Kashmir mystery," to once, obscurely "Oh, to be a Conrad," and once, inaccurately, "Undergraduate song-writer signs on cargo vessel, takes ukelele"—for he was not yet an undergraduate, as an old able seaman was shortly to remind him—to the last, and most terrifying, though under the circumstances bravely inspired. "No silk cushions for Hugh, says Aunt," Hugh himself, not knowing whether he voyaged east or west, nor even what the lowliest hand had at least heard vaguely rumoured, that Philoctetes was a figure in Greek mythology—son of Poeas, friend of Heracles, and whose cross-bow proved almost as proud and unfortunate a possession as Hugh’s guitar—set sail for Cathay and the brothels of Palambang. Hugh writhed on the bed to think of all the humiliation his little publicity stunt had really brought down on his head, a humiliation in itself sufficient to send anyone into even more desperate retreat than to sea...

V

- V., Thomas Pynchon (1963)

At seventeen, coeval with the century, he raised a mustache (which he never shaved off), falsified his age and name and wallowed off in a fetid troopship to fly, so he thought, high over the ruined chateaux and scarred fields of France, got up like an earless raccoon to scrimmage with the Hun ; a brave Icarus.

- Vango, Timothée de Fombelle (2015)

Dans le couloir, une porte claqua. Vango attendit un long moment avant de faire un pas de plus.
Le plateau du bureau était en grand désordre. Des plumes d’écriture gisaient dans une mare d’encre à moitié bue par le bois. Un grand cahier était ouvert. Le plus étrange est qu’on avait entouré chaque objet à la craie blanche comme pour marquer sa place.
Vango frissonna et se baissa vers le cahier. Il découvrit sur la page une tache sombre et ces deux seuls mots, en latin, inscrits fébrilement par la main du père Jean :

FUGERE VANGO

Il ne fallut pas plus d’un instant.
Il comprit tout. La tache était une tache de sang. On avait laissé la pièce en l’état. L’homme couché sur le lit était un homme mort.
Vango connaissait maintenant son crime.
Le père Jean était mort.
Et les deux mots sur le cahier l’accusaient : FUIR VANGO.

- Vies et mort d’un terroriste américain, Camille de Toledo (2007)

Eugène prendrait volontiers les paris, il gagnerait peut-être une poupée parlante, mieux, un billet d’avion pour l’Europe, son rêve, oui, il parierait que cette scène dans laquelle il se trouve — l’Amérique fuyante comme un tapis roulant, les plaines alentour, parfois un fermier qui agite la main au milieu de son champ, et la guitare rustre, couenneuse, du Boss qui accompagne une tragédie discrète et fraternelle — est réunie pour lui ; il ne se tromperait pas.
Maintenant, pour être plus crédible, il voudrait être aveugle, exhiber des pupilles laiteuses, un regard de vieillard, il tournerait ses yeux crevés vers l’intérieur où l’attendrait la rengaine de Bruce, Highway Patrolman, et les arpèges de la guitare l’apaiseraient, ils lui rappelleraient des souvenirs ; par exemple, le jour de ses dix-sept ans où il décide de fuir, de quitter son pays pour ne plus y revenir, ce jour où il sort du lycée en saluant ses camarades, en leur jetant : « Hey guys, see you ’omorrow », rognant les syllabes pour imiter l’accent des chansons de Springsteen, leurs héros minuscules qui aiment leur famille et défendent leur frère...

- Vies minuscules, Pierre Michon (1984)

(Peut-être plus tard, quand il eut seize ou dix-huit ans, vint-il dire adieu au groupe vermoulu et hérissé des petits désirs pointus des femmes, y chercher confirmation de ce que qui, enfant, l’avait à son insu saisi ; y vérifier ceci : que ce qui lui importait — rage de quitter, sainteté ou vol de grands chemins, peu importe le nom de la fuite, refus et inertie en tout cas — était le fait non pas de tous, non pas des séculaires piqûres d’épingles où chacun y allait de sa trace infime et de son désir parcellaire, mais d’un seul, au désir massif, fondateur stérile et solipsiste, le saint au regard de bois. Comme ce moine Goussaud jadis, violent sans doute et vain immodérément, qui ce cloîtra dans la forêt d’ici avec l’espoir rageur que viendraient l’y supplier ceux qui sous les huées l’avaient chassé des villes, et dont l’effigie aujourd’hui commandait aux moissons de cinq paroisses, enflammait les filles et fécondait les femmes, et pour finir ouvrait aux enfants prodigues la violence des chemins, comme ce moine et comme tous ceux qui avivent leur braise des cendres dont ils la couvrent, il fallait se voir tout refuser pour avoir une chance de posséder tout. Je l’imagine, visage inoubliable en cet instant et que tous ont oublié, redécouvrant ce poncif formidable ; je l’imagine, Antoine imberbe encore, sortant à jamais de cette église toujours nocturne, la rage et le rire crispant sa bouche, mais entrant dans le jour comme dans sa gloire future.)

- Vingt minutes de silence, Hélène Bessette (1955)

Quand tout le monde est éveillé dans une maison, à trois heures du matin, éveillé autour du père que l’on vient d’assassiner, et que le fils aîné âgé de quinze ans met ses chaussures pour sortir, à trois heures du matin, la mère sait où court son fils en pleine nuit.

- Vineland, Thomas Pynchon (1990)

She’d been living her childhood in a swamp full of intrigue, where, below, invisible sleek things without names kept brushing past, barely felt sliding across her skin, everybody pretending the surface was all there was. Till one day she had a moment. There just came flowing over her the certainty that only when she was away from them, learning to fight, did she feel any good. The sensei, for all his lechery, high-speed frenzies, temperamental snits and low-tolerance ways, had become a refuge from what lay breathing invisible somewhere back in the geometric sprawl of yards and fences and dumpsters of Dependents’ Housing, more than ready to rise from its crouch and take her over. So instead of waiting for something dramatic enough to give her an excuse, which could be too dangerous, DL one day when they both happened to be out of the house just filled a small army bag with what she needed, turned much of the fridge’s contents into sandwiches and packed them in a big number 66 market bag, stole a bottle of PX Chivas Regal for the sensei, and without any last look in at her room, went AWOL.

W

- What We Talk About When We Talk About Love, Raymond Carver (1981)

"I was on call that night," Mel said. "It was May or maybe it was June. Terri and I had just sat down to dinner when the hospital called. There’d been this thing out on the interstate. Drunk kid, teenager, plowed his dad’s pickup into this camper with this old couple in it. They were up in their mid-seventies, that couple. The kid — eighteen, nineteen, something — he was DOA.

Z

- Zone, Mathias Enard (Actes Sud, 2010)

(...) Francesc “Franz” ou “Paco” n’a pas cette chance, il quitte définitivement Barcelone avec ses compagnons d’armes, la République est défaite, Paco ne perd pas le sourire, il a dix-sept ans, l’espoir, de l’humour, de la joie, une passion pour la photographie et un petit appareil photo que lui a offert le fils d’un diplomate soviétique, un Leitz modèle 1930, grâce auquel il a publié ses premiers reportages dans la revue Juliol, alors que le Front tenait encore bon et que la révolution était en marche, Francesc Boix sera le reporter de Mauthausen, je l’imagine en uniforme rayé, dans le froid terrible de l’Autriche, quatre hivers, quatre longs hivers de souffrance de maladie de mort qu’il occupe en dissimulant des clichés, en organisant la résistance, jusqu’à la libération (...) 

</blockquote>

Fuir est une pulsion, listing adolescent, version 53 (25 septembre 2017)

Publie.net, Roberto Bolaño, Mort, Adolescence, Claro, Thomas Pynchon, David Foster Wallace, Homosexualité, Audrey Lemieux, Pierre Guyotat, Lucien Suel, Christine Jeanney, Juliette Mézenc, Ernst Jünger, Franz Kafka, Rêve, Antoine Volodine, Mahigan Lepage, Paul Auster, Fuite, Peur, James Joyce, Thibault de Vivies, Pierre Senges, Julio Cortázar, Kurt Vonnegut, Georges Simenon, Thomas Bernhard, Johary Ravaloson, Laurent Margantin, Philippe Rahmy, Jacques Ferry, Homère, Mark Z. Danielewski, Joseph Conrad, Sylvia Plath, Boccace, Roberto Arlt, Antoine Brea, Général Instin, Mary Shelley, Oscar Wilde, Jean-Daniel Magnin, Jack Kerouac, Steve Tesich, Malcolm Knox, Malcolm Lowry, Fiodor Dostoïevski, Anne Savelli, Pierre Causse, Russel Hoban, Camille de Toledo, Chrétien de Troyes, Dan Simmons, André Markowicz, Marie Cosnay, Juan Benet, Pierre Michon, Doris Lessing, Jacques Abeille, Pierre Bergounioux, Laure Morali, Joshua Cohen, Michel Torres, Raymond Carver, Grisélidis Réal, Philippe Castelneau, Svetlana Alexievich, Mathias Enard, Wu Ming, Vincent Message, Ivan Tourguéniev, Galia Ackerman, Timothée de Fombelle, Mariam Petrosyan, Stephen King, Peter Straub, Edgar Lee Masters, Martin Page, Éric Chauvier, Živko Čingo, Cédric Duroux, William T. Vollmann, Julien d’Abrigeon, Bruce Springsteen, Maylis de Kerangal, Jaume Cabré, Nuruddin Farah, Juan José Saer, Vassili Golovanov, Hélène Bessette

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- 4321, Paul Auster (2017)

He turned seventeen on March third. Several days after that, he went to the local branch of the DMV and took the road test for his New Jersey driver’s license, demonstrating his skill at the wheel with his smoothly negotiated turns, the steady pressure he applied to the gas pedal (as if you were putting your foot on an uncooked egg, his father had told him), his mastery at braking and driving in reverse, and last of all his understanding of the maneuvers involved in parallel parking, the tight-squeeze operation that was the downfall of so many would-be motorists. Ferguson had taken hundreds of tests over the years, but passing this one was far more important to him than anything he had accomplished at school. This one was for real, and once he had the license in his pocket, it would have the power to unlock doors and let him out of his cage.

A

- Achab (séquelles), Pierre Senges (2015)

Ces années où on voit le jeune Achab fuir les temples à l’heure des cérémonies, pas pour courir les champs de maïs, pour passer les angles de plusieurs rues et se défaire à chaque coup de pied donné au cul d’un chat de tous ces “en vérité en vérité je vous le dis”, il lui arrive de trouver refuge dans un théâtre, disons l’un de ces petits théâtres, bateaux-théâtres, ou granges, ou épiceries, aménagés une fois par mois pour mériter le nom de cabaret : il a entendu la musique de loin, il a reconnu le banjo et la clarinette, les dés à coudre sur la planche à laver, et par-dessus le banjo des morceaux de tirades drolatiques où il est question de Royaume pour un Cheval (entre autres). Dans les cabarets, Achab voit les minstrels, il en oublie l’église, il se purge des deux Testaments et des quatre Évangiles en se laissant aller au spectacle des sketches et d’une musique faite de coq-à-l’âne ; il se laisse à parts égales épater et séduire, l’art du spectacle commence pour lui par une absolue passivité, la sienne, qui ne durera pas, mais sait faire son office – des années plus tard, après l’Amérique, après Londres, sur le Pequod, il tentera de partager ses premières joies sans bien y parvenir (il essaiera la confidence, puis il déclamera, sans succès) : sa fascination de voir non seulement des Blancs d’Amérique se déguiser en Noirs en se peignant le visage, mais à leur tour des Noirs se déguiser en Noirs d’après le déguisement des Blancs, une traînée claire autour des lèvres : dans ce déguisement de Noirs en Noirs le jeune Achab avait eu l’intuition de saisir quelque chose comme la clef des beaux-arts, ou l’un des secrets du monde lui-même, le monde séculier, hélas sans lui donner un tour précis : trop tôt sans doute, ou trop d’impatience.

(...)

Autre extrait

Oh, pas de problème, on pourrait mourir comme on éternue, la volonté ne va pas à l’encontre d’une mort fulgurante, on en a vu à dix-huit ans traverser la fenêtre pour le plaisir de traverser la fenêtre, faisant coïncider, sans le vouloir ? en le voulant ? spontanément quoi qu’il en soit, le saut par la fenêtre avec l’interruption définitive d’une vie passée à regarder des rideaux. 

- Amérique, Franz Kafka & Aux îles Kerguelen, Laurent Margantin emboités dans le même texte (1927 & 2013)

Diane passe me voir après le lâcher du ballon-sonde, et me donne la météo des prochains jours (à vrai dire je suis devenu un peu méfiant depuis Val Studer). Elle a avec elle l’exemplaire d’Amérique que je lui ai prêté.

— Le roman s’intitule aussi Le Disparu. Karl Rossman fait un voyage en Amérique, et son voyage est comme une disparition. Je me demande si je ne vais pas disparaître moi aussi, aux Kerguelen !

— Si tu continues à manger si peu, c’est ce qui va t’arriver !

Diane accepte gentiment de me lire les premières pages du récit.

— « Lorsque, à seize ans, le jeune Karl Rossmann, que ses pauvres parents envoyaient en exil parce qu’une bonne l’avait séduit et rendu père, entra dans le port de New York sur le bateau déjà plus lent, la statue de la Liberté, qu’il observait depuis longtemps, lui apparut dans un sursaut de lumière ».

- L’ancêtre, Juan José Saer (1983), traduit par Laure Bataillon

Déjà les ports ne me suffisaient plus : il me vint une faim de haute mer. L’enfance attribue à son ignorance et à sa gaucherie l’incommodité du monde ; il lui semble que loin, sur la rive opposée de l’océan et de l’expérience, le fruit est plus savoureux et plus réel, le soleil plus jaune et plus amène, les paroles et les actes des hommes plus intelligibles, plus justes et mieux définis. Enthousiasmé par ces réflexions — qui étaient aussi la conséquence de la misère —, je me mis en campagne pour m’embarquer comme mousse, sans trop me préoccuper de la destination que j’allais choisir : l’important était de m’éloigner du lieu où j’étais vers un point quelconque de l’horizon circulaire, fait de délices et d’intensité.

- Les animaux sentimentaux, Cédric Duroux (2016)

J’aurais bien aimé que ma sieste fasse disparaître la honte. Comme j’ai souvent espéré, petit, me réveiller hétéro après une bonne nuit de sommeil. Comme j’ai cru longtemps, à l’adolescence, que substituer systématiquement dans mon esprit un corps de femme à celui d’un homme au moment de jouir finirait par me guérir de l’homosexualité. Je ne voulais pas me prendre une balle dans la tête. Je voulais devenir un hétérosexuel pavlovien. Ça n’a jamais très bien marché.

- L’appel de Londres, Philippe Castelneau (Publie.net, 2015)

- Antananarivo, ainsi les jours, Johary Ravaloson (Publie.net, 2010)

A l’époque, je harcelais mes parents pour qu’ils trouvent les moyens de m’envoyer au-delà des mers, vers ce que je pensais être la vraie vie. Pour y arriver, il me fallait gagner une bourse, en suppliant un de ces gros bonnets qui ne manquaient pas de féliciter Père pour son dévouement à la cause commune jamais payé de retour jusque-là, rafler de l’argent magique comme ce qu’obtenaient mystérieusement des fonds internationaux certains fonctionnaires – on voit tous les jours encore dans la presse que ces institutions offrent des sacrés millions, des milliards même ; pourquoi n’y aurait-il pas eu une petite miette pour moi ? - me relier à un oncle, qu’importe, une tante ou un cousin éloigné là-bas qui aurait pu m’héberger le temps que je fasse fortune moi aussi. Étudier était le prétexte. Ce que je voulais, c’était partir.

- A Portrait of the Artist as a Young Man, James Joyce (The Egoist, 1914-1915)

A messenger came to the door to say that confessions were being heard in the chapel. Four boys left the room ; and he heard others passing down the corridor. A tremulous chill blew round his heart, no stronger than a little wind, and yet, listening and suffering silently, he seemed to have laid an ear against the muscle of his own heart, feeling it close quand quail, listening to the flutter of its ventricles.
No escape. He had to confess, to speak out in words what he had done and thought, sin after sin. How ? How ?
- Father, I...
The thought slid like a cold shining rapier into his tender flesh : confession. But not there in the chapel of the college. He would confess all, every sin of deed and thought, sincerely ; but not there among his school companions. Far away from there in some dark place he would murmur out his own shame ; and he besought God humbly not to be offended with him if he did not dare to confess in the college chapel and in utter abjection of spirit he craved forgiveness mutely of the boyish hearts about him.

B

- Big Bang City, Mahigan Lepage, Publie.net (2016) — ici sur son site

Hier, j’ai fait un tour de la ville en moto. Le jeune motard conduisait comme un fou. Je sais bien que le trafic est une folie généralisée en Inde, mais je jure que son cas à lui était plus grave. Pendant le trajet, il a tamponné des taxis, heurté un piéton sur un trottoir. Il envoyait promener tout le monde (à voir la docilité avec laquelle ses cibles acceptaient ses reproches, je me suis dit qu’il appartenait sûrement à une caste supérieure). Le type même de l’enragé, de ceux qui croient que tous les autres conduisent comme des fous, sans conscience aucune de leur propre délire motorisé. À un moment, il s’est arrêté en pleine rue juste pour engueuler un chauffeur de bus. Il a 19 ans.

C

- Cat’s Cradle, Kurt Vonnegut, (1963)

His education was interrupted by the First World War. He enlisted in the infantry, fought with distinction, was commissioned in the field, was mentioned four times in dispatches. He was gassed in the second Battle of Ypres, was hospitalized for two years, and then discharged.

- Carnet de notes, 1980-1990, Pierre Bergounioux (2006)

Je lis le Voyage atlantique de Jünger jusqu’à une heure tardive. Je donne la plus grande attention aux pages consacrées à ses courtes excursions sur les rives de l’Amazone. Je conçois le soulèvement que la fécondité monstrueuse de cet univers, l’intensité de ses couleurs, de ses odeurs peuvent susciter dans une sensibilité formée sous nos climats, au contact d’une terre domestiquée, froide, uniformisée. « Les puissances authentiques se dévoilent », « se balancent au-dessus de nous comme de grands papillons », « le temps ruisselle ». Ces impressions, elles m’assaillent lorsque je m’enfonce dans les solitudes, dans les rêves où le sol grouille d’insectes magnifiques. De dix-sept à vingt-sept ans, je me suis enseveli dans les livres. Si j’étais mort en 1976, comme je l’ai craint, je n’aurais pas vraiment vécu. Je n’aurais pas su vraiment ce que sont les trois règnes et les quatre éléments, le monde qui nous est échu en partage.

- La Cave, Thomas Bernhard, (1976), traduit par Albert Kohn

Cette notion : aller dans le sens opposé, je l’avais sans cesse énoncée en moi-même sur le chemin de l’Office du travail, sans cesse : dans le sens opposé, la fonctionnaire ne comprenait pas quand je disais : dans le sens opposé car je lui avais dit une fois : je veux aller dans le sens opposé, elle me jugeait vraisemblablement fou car je lui avais effectivement dit plusieurs fois : dans le sens opposé, comment, pensais-je, pouvait-elle d’ailleurs me comprendre alors qu’elle ne savait absolument rien de moi, pas la moindre chose ?

- Les cercueils de zinc, Svetlana Alexievitch (Christian Bourgois, publication originale 1990, traduction Wladimir Berelowitch et Bernadette du Crest)

Vous voyez un chameau qui avance en traînant ses boyaux derrière lui comme s’il dévidait ses bosses... Il faut l’achever... Mais on est quand même programmé pour une vie civile : on n’arrive pas à l’achever... Pourtant, certains tiraient même sur des chameaux valides. Comme ça, pour rien ! Par connerie. En Urss ça lui vaudrait d’être coffré, ici il passe pour un héros : il se venge des bandits. Pourquoi les gars de dix-sept, dix-neuf ans peuvent-ils tuer plus facilement que des hommes de trente ans ? Parce qu’ils n’éprouvent pas de pitié.

- Comment va le monde avec toi, Laure Morali, (2013)

Mar kouez enem sav — s’il tombe il se relève : notre devise gravée sur une pancarte de bois, au-dessus du comptoir. Personne n’est allé à la fête de la Mer. « Pas bougé ». L’économie de mots d’un petit homme à la diction chuintante amusé par sa propre asociabilité. Il tente de dissimuler un regard tendre sous sa casquette. Des lampes tempêtes s’allument dans ses yeux au moindre battement de cil. Son voisin vient de lui raconter comment, embarqué à quatorze ans et trois mois, Rio de Janeiro, Montevideo, Buenos Aires, quand il revient, il a seize ans et sa propre mère ne le reconnaît plus. Armoire à glace, il se fraie un chemin dans la foule qui a envahi le port, lui donne une tape à l’épaule : « Je suis là, Maman. Penaos emañ ar bed ganit ? » Penaos emañ ar bed ganit ? Comment va le monde avec toi ?

- Confiteor, Jaume Cabré, traduit par Edmond Raillard (2011

— Tu seras un grand violoniste, un point c’est tout, avait dit maman quand je pus la convaincre qu’il valait mieux laisser le Storioni à maison, à tout hasard, et trimballer le Parramon tout neuf à droite et à gauche. Adrià Ardèvol aborda sa seconde réforme éducative avec résignation. Par moments, il commença à rêver de s’enfuir de chez lui.

- Contre Télérama, Éric Chauvier

ADOLESCENCE. – Que savons-nous des rassemblements des adolescents périurbains dans ces arrière-places de nos lotissements – des espaces verts, boisés, de forme rectangulaire -, de leurs petits jeux de séduction, de leurs drames à leur échelle, de leur refus du monde adulte et, par là, de leur résistance à une logique de classe qui, bientôt, les absorbera vraisemblablement ? De nos pavillons, nous les entendons crier de façon obscène à notre intention ; lorsque nous les cherchons ils chuchotent et ils disparaissent. En se rendant réceptif à ces hurlements sauvages, l’adulte évite ici de flirter avec une tristesse sans nom. Il éperonne sa mémoire et produit des images, des odeurs et des sons qui délient son potentiel de fiction, autrement dit son aptitude à transgresser les standards de la vie mutilée.

- Corniche Kennedy, Maylis de Kerangal (2008)

Les petits cons de la corniche. La bande. On ne sait les nommer autrement. Leurs corps est incisif, leur âge dilaté entre treize et dix-sept, et c’est un seul et même âge, celui de la conquête : on détourne la joue du baiser maternel, on crache dans la soupe, on déserte la maison.

D

- Le Décaméron, Boccace, traduit par Sabatier de Castres (entre 1349 et 1353)

Après avoir atteint sa seizième année, Jeannot, qui, malgré l’esclavage, avait conservé un cœur digne de sa naissance, ne pouvant plus soutenir une condition si dure et si vile, s’évada de chez Gasparin, monta sur des galères qui partaient pour Alexandrie, et parcourut plusieurs pays, sans cependant trouver aucun moyen de s’avancer. Au bout de trois ou quatre ans de courses et de travaux, qui n’avaient pas peu contribué à former son corps et à mûrir sa raison, il apprit que son père vivait encore, mais que le roi Charles le retenait en prison. Désespérant de faire changer la fortune, il erra encore çà et là, jusqu’à ce que, le hasard l’ayant amené dans le territoire de Lunigiane, il alla offrir ses services au marquis de Malespini, qui gardait sa mère chez lui. Comme Jeannot était devenu bel homme et qu’il avait fort bonne mine, ce seigneur l’accepta pour domestique, et fut on ne peut plus satisfait de sa manière de servir. L’âge et les chagrins avaient fait un si grand changement sur la mère et le fils, qu’encore qu’ils se vissent quelquefois, ils ne se reconnurent ni l’un ni l’autre.

- Défaite des maîtres et possesseurs, Vincent Message (Seuil, 2016)

À peine avaient-ils mis le pied dehors qu’une forme a bondi par-dessus la barrière de l’enclos. Elle m’a dépassé par la gauche – une femme, une de celles qui se trouvaient enfermées là – et a franchi la porte à double battant. J’ai couru à sa suite d’instinct, je l’ai vue foncer tête baissée entre le gérant et les gardes, et partir comme une dératée sur le chemin qui filait vers les champs. Les quatre éleveurs d’abord n’ont pas bougé. Ils n’en revenaient pas. L’insolence de cette fuite. Puis le gérant a glapi : « Vous voyez comme ils sont. Vous voyez ce qui se passe quand on les laisse sans surveillance ! » La fugitive s’éloignait par saccades, comme quelqu’un qui ne sait pas courir et que son poids embarrasse, mais décidée tout de même, portée par le fol espoir. « Salope ! a hurlé un des gardes. Oh celle-là, elle va prendre. » Il a épaulé son fusil. C’est à ça que servent les fusils. À ne pas avoir à faire le déplacement. Il a tiré un premier coup, rechargé aussitôt. Une nappe de brume montait de la rivière, envahissait le champ et commençait à nous couper la vue. « Baissez ce putain de fusil », je lui ai dit entre mes dents. Et j’ai posé une main que j’aurais voulue implacable sur le haut du canon. Le type m’a jaugé, stupéfait, partagé entre incompréhension et commisération, avec l’air de trouver que vraiment je planais, que l’on ne vivait pas dans le même monde. Là-bas, j’avais cru voir la femme tomber. Mais il n’y avait pas moyen d’être sûr : les silhouettes à cent mètres devenaient des fantômes. Elle pouvait aussi avoir dérapé et s’être ensuite reprise, ou s’être jetée à terre, ou avoir tenté un crochet dans l’espoir d’éviter les balles.

- Demain (To-morrow), Joseph Conrad, traduit par Jean-Yves Cotté (Publie.net, publication originale 1902)

Noticing a stranger listening to him with a vacant grin, he explained, stretching out his legs cynically, that this queer old Hagberd, a retired coasting- skipper, was waiting for the return of a son of his. The boy had been driven away from home, he shouldn’t wonder ; had run away to sea and had never been heard of since. Put to rest in Davy Jones’s locker this many a day, as likely as not.

Remarquant qu’un inconnu l’écoutait en arborant un grand sourire niais, il expliqua, en allongeant impudemment les jambes, que ce vieux fou de Hagberd, capitaine de caboteur à la retraite, attendait le retour de son fils. Le garçon s’était enfui de chez lui, pas étonnant... avait pris la mer et nul ne savait ce qu’il était devenu. Disparu en mer au jour d’aujourd’hui, peut-être ou peut- être pas.

- Dérives dans l’espace-temps (« La mort en duplicata de Rupert Sorley »), Lucien Suel, Éditions QazaQ (2015)

Au printemps de 1918, Rupert Sorley, 17 ans, franchit le Channel pour rejoindre le champ de bataille en France et en Belgique. Pour certains, jeunes, la guerre est une aventure. 

(...)

Le tir de barrage d’artillerie a choqué le garçon. La trouille l’envahit. Rupert ne se domine pas. Il tremble comme une feuille de vigne dans le vent. La tranchée qui mène au Q.G. du bataillon est impraticable. Les obus éclatent. Rupert a peur. Il sait qu’il ne traversera pas le barrage. Autour de lui, la terre et la pierre se soulèvent. Une fumée noirâtre masque le firmament. Le vacarme est dantesque. Rupert Sorley perd son sang-froid. Un gros trou dans son moral. Il quitte la tranchée et commence à cavaler comme un idiot dans le bruit et la fureur du champ de bataille. « Non ! Pas mourir ! Pas mourir ! I don’t want to die ! » 

E

- Éloge des voyages insensés, Vassili Golovanov (2002), traduit par Hélène Châtelain

Cela ne te concerne pas, tu es tout jeune encore , plein d’espoirs, débordant de futur. Qu’as-tu à faire d’un Fugitif si, à la banque du temps, tu disposes d’un tel capital ? Que sais-tu de lui ?
Rien.
Dors, ou fais semblant de dormir, mais tais-toi, sinon tu serais capable de lui demander ce qu’il fuit et il faudrait alors expliquer des choses que tu n’as pas encore la force de comprendre. Car, vois-tu, on fuit toujours les mêmes choses : les espoirs non réalisés, la banqueroute d’un amour malheureux que plus rien ne nourrit, le quotidien que tu as mis toi-même en place en attendant de te construire une prison confortable avec vue sur le mur du voisin, et tout cela payé au prix fort, en temps de vie. On fuit — et c’est ce qu’il y a de plus difficile à expliquer alors que tu viens à peine de finir tes études et que le monde entier t’apparteient — on fuit le talent dilapidé.
Mais attends un peu — dix-sept ans à peine — et tu regarderas le Fugitif avec de tout autres yeux. C’était un adolescent comme toi, auquel on avait inculqué, sur les sentiers de l’enfance, les mêmes principes qu’à toi : « Le monde est merveilleux, tout est permis, vas-y, fonce ! »

- Enig marcheur, Russell Hoban, traduit par Nicolas Richard (Monsieur Toussaint Louverture, publication originale 1980)

Poing a dit : « Caisse tas là ? »
J’ai motus. On avé pas le droit de garder ce qu’on trouvv dans les creuz par fois ils nous fouillé mais pas tout jour.
Il a dit : « Tu forêt bien de me rpondre jai dit caisse tas là ? »
J’ai dit : « Pour quoi tu jettes pas un oeil toi meum. »
Il a dit : « D’accord je vais en jeter un. » Il se proche du bord de la fauss et tend la main.
Je mets vite le pentin et la main morte dans ma poch en suite je trappe la main de Poing dans laideux miennes et je vire volt et le fais passer dssus mon népole tête la premyèr dans la bouyass. Je pouv rien fer d’aurt pour sauver ma peau.
Du coin de l’oeil jai vu son pied qui des passé de la bouyass et se gité et Crayeur Marchman le cont mait de la creuz ma courr après.
Je suis sorti de la fauss mes peids sont foncé et clapott et jai grimpé le montécul jusqu’à la ho tairre et franchiss les barryèr sans raliser ce que je faisé. Cest mes pieds quont fait ça tout seuls jy ai meum pas rfléchi.

- Étoile distante, Roberto Bolaño, traduit par Robert Amutio (Christian Bourgois, publication originale 1996)

J’avais l’impression d’être, je ne saurais dire pourquoi, le seul prisonnier à regarder le ciel. Sans doute parce que j’avais dix-neuf ans.

- Étoile du matin, Wu Ming 4, traduit par Leila Pailhès (Éditions Métailié, publication originale 2008)

Plus tard, ce soir, il découvrirait qu’il s’appelait Andy Mills et qu’il n’avait pas de demeure fixe. Il était né à Blackpool vingt-trois ans plus tôt. À douze ans, il s’était enfui de chez lui en sautant dans une roulotte de jongleurs, il était allé jusqu’à York avant qu’ils ne le réexpédient d’où il venait. Pour le punir, son père l’avait frappé jusqu’au sang. Ce jour-là Andy s’était juré de le tuer, mais il s’était contenté de partir pour de bon quatre ans plus tard. 

- L’étoile la plus proche d’elle-même, Jacques Ferry (Editions MF, 2006)

La nudité impose un tremblement unique. La vocation du marauder s’éveille entre le saponine et les agates. Le sentiment de castration veut s’amuser comme tout le monde. Une évasion de collège se prépare intérieurement. Une ombre refait les mêmes gestes jusqu’au passage à niveau. La cloche souligne l’existence d’une tour à la récréation. Les lueurs d’une procession s’approchent de l’abreuvoir vespéral. Un type sale offre la peau d’un autre au vent desséchant, à la foudre, au plaisir ou à la poussière.

F

- Les fils de la vierge in Les âmes secrètes, Julio Cortázar (Folio, publication originale 1959, traduction Laure Guille-Bataillon)

Je pourrais vous raconter la suite en détail mais cela n’en vaut pas la peine. La femme prétendit que personne n’avait le droit de prendre une photo sans permission et elle exigea qu’on lui remît la pellicule. Tout cela d’une voix sèche et claire, à l’accent bien parisien, qui montait de ton et de couleur à chaque phrase. Personnellement, cela m’était bien égal de lui donner la pellicule, mais ceux qui me connaissent savent qu’il faut me demander les choses gentiment. Je me limitai donc à répondre que non seulement il n’est pas défendu de prendre des photos dans les lieux publics, mais que cet art jouit de la plus grande estime officielle et privée. Ce disant, je savourai malicieusement le plaisir de voir le jeune garçon se replier, rester en retrait, simplement en ne bougeant pas. Et soudain, cela semble presque incroyable, il se mit à courir ; il devait sans doute croire, le pauvre, qu’il marchait, mais en réalité il prit ses jambes à son cou, passa à côté de la voiture et se perdit comme un fil de la vierge dans l’air du matin.

- La fin de l’homme rouge, Svetlana Alexievich (Actes Sud, 2013, traduction Sophie Benech)

Ah, je t’ai pas raconté comment je me suis mariée. J’avais dix-huit ans. Là, je travaillais déjà dans l’usine de briques. L’usine de ciment avait fermé, alors j’étais allée dans une usine de briques. Au début, je m’occupais de l’argile. À l’époque, on faisait tout à la main… Avec des pelles… On déchargeait l’argile des camions et on l’étalait dans la cour en couche bien régulière, pour qu’elle “repose”. Au bout de six mois, je poussais déjà des wagonnets pleins de briques depuis les moules jusqu’aux fours… À l’aller, des briques pas cuites, et au retour, des briques cuites, brûlantes. On les sortait des fours nous-mêmes… Il faisait une chaleur épouvantable ! On sortait quatre à six mille briques en une journée de travail. Jusqu’à vingt tonnes. On n’était que des femmes pour faire ça. Et des jeunes filles… Il y avait aussi des hommes, mais ils étaient surtout dans les camions. Ils conduisaient. Il y en a un qui s’est mis à me faire la cour… Il s’approchait de moi, il éclatait de rire, il me posait la main sur l’épaule. Un jour, il m’a dit : “Tu pars avec moi ?” J’ai dit oui. J’ai même pas demandé où. Et on s’est engagés pour la Sibérie. Pour bâtir le communisme ! (Elle se tait.) Et maintenant… Ah là là ! Enfin, bon, qu’est-ce que vous voulez… Tout ça n’a servi à rien… On a trimé pour rien… C’est dur à admettre. Et c’est dur de vivre avec ça… On a tellement travaillé ! On construisait, on faisait tout à la main. Ah, c’était pas une époque facile ! Quand je travaillais à l’usine de briques, une fois, je me suis pas réveillée. Après la guerre, quand on arrivait en retard au travail… Dix minutes de retard, c’était la prison. C’est le chef d’équipe qui m’a sauvée : “Tu diras que je t’avais envoyée à la carrière…” Si quelqu’un nous avait dénoncés, lui aussi, il aurait été condamné. Après 1953, on a arrêté de punir pour les retards. Après la mort de Staline, les gens se sont mis à sourire, mais avant, on faisait tout le temps attention. On souriait pas.

(...)

C’est un gamin qui s’est fait exploser à la station Avtozavod­skaïa, un kamikaze. Un jeune Tchétchène. On a appris par ses parents qu’il lisait beaucoup. Il aimait Tolstoï. Il a grandi pendant la guerre – les bombardements, les tirs d’artillerie… Il a vu mourir ses cousins et, à l’âge de quatorze ans, il s’est enfui dans les montagnes pour rejoindre Amin Khattab. Il voulait les venger. C’était sans doute un garçon intègre, avec un cœur ardent. On se moquait de lui… Ha, ha, ha ! Pauvre petit idiot… Mais il a appris à tirer mieux que tout le monde, à lancer des grenades. Sa mère l’a retrouvé et l’a ramené au village, elle voulait qu’il aille à l’école et devienne soudeur. Mais au bout d’un an, il est retourné dans les montagnes. On lui a appris à manier des explosifs, et il est venu à Moscou… (Elle se tait.)

- Formation, Pierre Guyotat (Gallimard, 2007)

Venu avec son patron pour évaluer et planifier les travaux de réfection du local, un jeune apprenti du Soleil, trois ans de plus que moi, m’offre, à l’écart, une cigarette, que je fume tout entière : comme je me sens mal, il me met sa main au cou et me couche sur les gravats noircis. « Reste ici, je reviens tout à l’heure, après le boulot... Tu veux bien être mon pote ? » Il revient, me dit qu’il va chercher sa soeur qui doit « en finir avec un client », il repart, mon vertige augmente, mais je bande au-dedans ; les voici : lui, une chevelure blonde qu’il ramène derrière ses oreilles rouges, elle, petite, brune, lèvres rouges, voix cristalline ; en fourreau noir. Et un faux renard autour du cou. Ils me relèvent, elle nous emmène dans un snack-bar, où sur le formica bleu elle mange un steak. Lui, lui prend la fourrure du cou et se l’enroule autour du sien, au-dessus de ses épaules demi-nues. Elle : « Il est beau mon frère, non ?, le soleil lui pleut sur la tête. »
Le Dimanche suivant, avant l’arrivée du car d’Annonay pour Saint-Etienne, je fouille très vite dans l’armoire de ma mère, y prends une fourrure de vrai renard, et la tasse dans ma petite valise. Le lendemain, avant le dîner, la fourrure dans ma poche, je retourne au local détruit, deux ouvriers déjà dégagent les gravats, je leur demande où est l’apprenti, ils me disent d’aller voir sa soeur, rue Michelet, en face de la chocolaterie Weiss. J’y vais, j’attends, sors la fourrure de ma poche, et l’enroule autour de mon cou, une voiture noire stoppe contre le trottoir, trois hommes dedans, dont un, qui, vitre baissée, me dit de monter. Je m’enfuis.

- Franck, Anne Savelli (Stock, 2010)

Tu as seize ans. C’est le jour de ton anniversaire. Comme d’habitude tu te dis que tu auras, tu en es sûr, moins de cadeaux que tes frères mais tu vas souffler tes bougies, les paquets sont encore fermés. Tu souffles.

(...)

Est-ce que tu prends tes jouets ? tes affaires de lycée ? des souvenirs d’enfance ? Combien de sacs en tout ?
Dépêche-toi dit-elle (dit l’assistante sociale).
Tu as seize ans, trop tard.
On voudrait tirer sur ces jours, les plaquer en arrière comme on rabat un voile, comme on plie un tissu, figer l’instant d’avant
l’annonce
l’instant d’avant l’annonce être encore dans le souffle, la pause, le quasi-rien, ou même dans l’attente.
On voudrait se tordre en tous sens pour que ça n’arrive pas, pour que ça n’arrive pas, que ça ne puisse même pas s’envisager, pour que ça ne se fige pas dans le temps, comme ça.
Tu grimpes la côte. Montes dans la voiture.
Est-ce qu’elle te dit au revoir, ta mère ? Et tes frères ? Dans quel creux as-tu encore ta place, aujourd’hui maintenant oui ?

- Les frères Karamazov, Fiodor Dostoïevski (Babel, publication originale 1879, traduction André Markowicz)

Au lycée, il n’avait pas fini ses études ; il lui restait encore à faire une année entière, quand, brusquement, il avait déclaré à ces deux dames qu’il partait chez son père pour une certaine affaire qui lui était venue en tête. Ces dames l’avaient beaucoup plaint, et avaient d’abord refusé de le laisser partir. Le voyage coûtait très peu cher, les dames ne lui avaient pas permis de mettre en gage sa montre — cadeau de la famille de son bienfaiteur avant leur départ pour l’étranger, mais l’avaient somptueusement fourni en moyens, renouvelant même sa garde-robe et son linge de corps. Lui, néanmoins, il leur avait rendu la moitié de l’argent, déclarant qu’il voulait absolument voyager en troisième. Arrivé dans notre petite ville, il avait laissé les premières questions de son géniteur : "Qu’est)ce qui t’amène maintenant, sans avoir fini le lycée ?" sans réponse directe, mais s’était montré, à ce qu’on rapporte, extraordinairement pensif. On avait su peu de temps après qu’il recherchait la tombe de sa mère.

- Fuites mineures, Mahigan Lepage (Mémoires d’encrier, 2014)

- Funambule mais le fil est barbelé, Pierre Causse (Editions Jacques Brémond,, 2012)

cela commence par la faille
ça claque d’un coup de tonnerre
et il te faut lever la tête
voir l’éclair
et essayant de le saisir de tes mains lourdes
tu te rends compte de ta peur
et tu te lèves
et tu fuis
car tu sais
tu trouves ta caverne
son sol de terre
tu laisses des races tu es un passage
les coups du ciel encore
et la terre se fait boue
tu t’écartes pui tu t’accomodes
après tout
les yeux se reposent terminent leur révolution
plutôt que saisir la terre
tu dis qu’elle t’appartient et qu’il suffit

tu traces ta peur et ta peur fige tes traces
et pour les suivants alors
leurs nuques ankylosées

s’acceptent abattues

P. 57

G

- La grande eau, Živko Čingo, traduit par Maria Bejanovska (Nouvel Attila, publication originale 1980)

Dès qu’ils eurent ouvert la porte et que nous nous trouvâmes face à face avec la Grande Eau, je crus tout d’abord que l’un des enfants trouverait un peu de force pour s’envoler, que rien ne pourrait le retenir. J’espérais qu’il nous pousserait de nouvelles ailes pour nous emporter vers l’endroit dont notre cœur rêvait jour et nuit. Malédiction, cet incendie était vrai, l’eau brûlée s’était retirée. Je le jure, l’eau se sauvait, s’en allait. Que je sois maudit, tout avait été prévu ; une fois la tonte terminée, nous retournerions dans l’orphelinat, affolés et les larmes aux yeux. Alors les éducateurs, eux aussi un peu pris de folie, crièrent à haute voix :
— Allez, envolez-vous, petits bâtards ! Envolez-vous ! Où que vous alliez, vous reviendrez dans l’orphelinat, comme de petits chiens, vous reviendrez !
Que je sois maudit, c’était la vérité.
Nous attendions impatiemment que cette tonte finisse. Puis affolés, nous nous sauvions vers l’orphelinat ; tout devenait sombre autour de nous.
Dans la cour, ceux des classes supérieures qui n’étaient pas encore tondus attendaient. Nous fûmes dirigés vers la buanderie où nous laissâmes nos vêtements pendant qu’un homme de l’établissement d’hygiène nous aspergeait la tête avec une poudre blanche. Comme les vêtements manquaient, nous avons vécu tous ces jours-là à moitiés nus, en slip. On n’avait encore jamais vu un spectacle pareil dans la cour de l’orphelinat. Maigres, sous-alimentés, à peine développés, nous tournions comme de petits fous autour de notre petite ombre abîmée. Nous ne savions pas quoi faire avec notre tête mutilée, nos bras cassés, de nous-mêmes. Personne ne connaissait personne comme si nous nous rencontrions pour la première fois dans cet endroit maudit. Que je sois maudit, il nous a fallu des siècles pour nous reconnaître.

Le fils de Keïten a dû me chercher longtemps pour me retrouver parmi ces souris tondues. C’était évident, même lui ne put cacher son émotion et sa tristesse quand il me revit pour la première fois. Seigneur, je me traînais près du mur comme un petit lézard noir. Il quitta sa classe et courut vers moi. Il s’envola. Je me sauvais, je me cachais, j’entrais dans le mur pour qu’il ne me voie pas, pour que je ne le voie pas. Mon Dieu, comme tout cela était affreux. Quand enfin il me décolla du mur — si j’avais pu je me serais emmuré moi-même — quand il me vit dans l’état où j’étais, il me fit un large sourire joyeux et dit :
— Sois un homme, petit Lem ! Sois un homme, mon camarade ! Les cheveux repoussent vite, tu verras, ils poussent très vite, mon petit gars. Puis il prit tendrement et avec beaucoup de délicatesse ma tête entre ses mains osseuses et il m’embrassa sur le front de la façon la plus tendre du monde. Il me piqua avec ses dents supérieures pointues. Que je sois maudit, je tressaillis. Mon pauvre camarade, je le jure, se recula alors comme s’il s’était brûlé. Il me regarda longuement, oh ce regard ! Que je sois maudit, il n’y croyait pas, je vis une larme dans ses yeux. C’était la première fois que je voyais que le fils de Keïten pleurait, il ne voulait pas y croire, non, non, non ! Alors, comme si quelqu’un lui avait transpercé le cœur, il poussa un cri affreux :
— Oh, ma mère ! Ma mère aimée, je brûle ! Je meurs, dit-il, et se mit à courir affolé, en haut, en bas de l’orphelinat, partout.
Les enfants, tel un courant affamé devenu sauvage, le poursuivaient, couraient derrière lui, criant :
— Hourra, hourra !
Beaucoup de siècles sont passés depuis. À la fin, nous sommes sortis de l’orphelinat, nous avons même vécu des heures plus heureuses et plus amères, mais ces quelques instants incompréhensibles restèrent gravés dans mon cœur jeune et inexpérimenté comme le plus mauvais des rêves. Chaque fois que je vois des oiseaux affolés, des hommes en sang, une eau brûlée, des incendies, des champs dévastés, morts, des villages abandonnés, désertiques, des routes vides, un éclair blanc et court, un signe de sécheresse, des hommes en rang, que je sois maudit, à ce moment-là je pense que deux êtres se séparent. Que je sois maudit, j’entends ce cri.
— Keïten — je sursaute dans le plus profond de mes rêves, je marche comme affolé, je le cherche, Keïten, c’est mon cri. Que je sois maudit, nous nous sommes quittés, nous nous sommes séparés de cette façon stupide. Je marche et la seule question qui secoue mon âme comme un éclair est : comment et où le retrouver maintenant ?

H

- Héliopolis, Ernst Jünger, traduit par Henri Plard (Christian Bourgois, publication originale 1949)

« C’est de cette manière que Riley, lui aussi, traversa l’abîme à la suite du Maure Séid, qui se rendait au marché d’esclaves de Mogador. Riley était marin et s’était enfui à quinze ans de la maison paternelle pour naviguer sur les voiliers. De tels hommes sont à l’épreuve du vertige. Et pourtant, il dit que, sur le chemin, le désespoir le prit et qu’il crut voir le monde chanceler sur sa base. Il lui fallut parfois fermer les yeux pour apaiser les tourbillons qui s’élevaient en lui et voulaient l’attirer au fond du néant sans limites. Puis venaient des places où des morceaux du ruban de pierre avaient roulé dans la mer ; les bêtes y renâclaient avant de prendre leur élan. »

I

- Ilium, Dan Simmons (2003)

The fighting begins to swirl around these fallen men. The Achaean called Ajax—Big Ajax, the so-called Telemonian Ajax from Salamis, not to be confused with Little Ajax, who commands the Locrisians—hacks his way forward, sheaths his sword, and uses his spear to cut down a very young Trojan named Simoisius, who has come forward to cover Agenor’s retreat.

Just a week earlier, in the walled safety of Ilium’s quiet parks, while morphed as the Trojan Sthenelus, I had drunk wine and swapped ribald stories with Simoisius. The sixteen-year-old boy—never wed, never even bedded by a woman—had told me about how his father, Anthemion, had named him after the Simois River, which runs right next to their modest home a mile from the walls of the city. Simoisius had not yet turned six when the black ships of the Achaeans had first appeared on the horizon and, until a few weeks ago, his father had refused to allow the sensitive boy to join the army outside Ilium’s walls. Simoisius admitted to me that he was terrified of dying—not so much of death itself, he said, but of dying before he ever touched a woman’s breast or felt what it was like to be in love.

- Isidoro, Audrey Lemieux (Publie.net)

« J’étais un peu plus jeune que vous — j’avais seize ans. Je m’étais embarqué sur un petit caboteur qui remontait les ports du Morbihan et du Finistère, en Bretagne. Lorsque nous accostions pour quelques jours à Quiberon, j’avais coutume d’emprunter la barque à voile d’un vieux matelot, établi près du port, qui avait connu mon père. Je naviguais jusqu’à Belle-Isle — c’était diablement loin, et je m’arrachais les bras à force de souquer, quand la voilure ne suffisait pas, et toujours je persistais, parce que je connaissais une petite crique où personne n’allait jamais, à l’écart des ports que je trouvais trop bruyants. Je n’apportais presque rien quand j’allais là-bas. Quelques pommes de terre que je faisais cuire dans la braise, c’est tout. »

(...)

« Je passais souvent là des nuits blanches : j’observais la mer, les étoiles, le feu que j’avais allumé. À l’aube, je m’étendais sur le sable, et je dormais deux ou trois heures avant de retourner à Quiberon. »

J

- Les jardins statuaires, Jacques Abeille (Attila, 2010 — pagination Folio ici)

— Mais que deviennent ces enfants ?
— D’abord ce ne sont plus des enfants. Il ont grandi dans un milieu où l’on mûrit vite. Trop vite. Ils prennent la route. Ils errent. Ils s’arrêtent de temps à autre à la porte de quelque domaine pour mendier de la nourriture. D’eux-mêmes — car ce milieu-là aussi à ses légendes et ses traditions — ils se dirigent vers les limites de la contrée, vers les steppes. Les domaines sont plus espacés qu’ici où une route seulement les sépare. Là-bas, de vastes étendues de terre désolée isolent les communautés qui se retranchent dans des sortes de forteresses rustiques. Et puis cette trace ultime de civilisation disparaît et c’est la steppe désertique peuplée de halliers âpres, de vent, de spectres, sableuse et vouée aux poudres de l’oubli. Une seule route s’amorce en cette région. On ne sait où elle mène, certains parlent de cités mortes. C’est le long de cette route que les jardiniers, qui rentrent au pays sans avoir pu les vendre à l’étranger, déposent les statues qu’ils ramènent. Dans ces lieux inhospitaliers, errent des groupes humains que nous ne connaissons guère que par les coups de mains qu’ils tentent parfois, et le plus souvent en vain contre les domaines isolés. Ces gens, ce sont des nomades, des pillards, toute une population vague et clairsemée que le vent tantôt disperse et tantôt rassemble. C’est à ces groupes que se fondent les garçons dont nous suivons le destin. Ils seront esclave d’un meneur de rennes ou soudard dans la bande d’un voleur de bétail, s’ils ne périssent à peine arrivés selon le caprice d’un cavalier trop barbare. (P. 141-142)

*

— Le garçon dont je te parlais trouvait les vieilles coutumes abominables, affirmait sans cesse que tout était injuste et aussi que, malgré toutes nos prétentions et la possession du domaine, par notre condition nous ne différions pas tellement de ceux que nous avions proscrits. Il faut dire qu’on avait dû chasser l’une de ses soeurs. C’était horrible. Je crois qu’il était plein de haine. Un jour il a entendu cette légende du jeune chef qui était apparu parmi les brigands des steppes. Il n’en a rien dit autour de lui jusqu’au moment de l’initiation. Il s’est présenté devant l’assemblée avec trois camarades. Il a crié son mépris à la face des adultes et déclaré qu’il partait avec ses compagnons et que les anciens n’avaient qu’à, s’il leur chantait, inscrire cette décision dans les vieux livres. Ils ont quitté le domaine le soir même. D’autres, plus jeunes, s’étaient joints à eux. (P. 217)

*

Avec le vague espoir de me rencontrer sur quelque domaine où j’eusse par chance séjourné en même temps qu’eux, ou bien déterminés à tirer des adolescents qui m’avaient servi quelques lambeaux de ma parole, ou même pour se contenter d’éprouver le changement de climat qui suivait mon passage en quelque lieu, on voyait des pèlerins se mettre en route et sillonner le pays. Et comme si toutes ces observations n’étaient point suffisantes, l’éloge s’enfla jusqu’au sublime lorsqu’il en vint à parler des adolescents ; ce n’était pas que du domaine en perdition que ceux-ci s’étaient enfuis, leurs exodes fracassants navraient l’ensemble du pays d’une hémorragie continuelle tandis que de toute part s’enflait la rumeur qui les appelait vers les steppes.

(P. 247 - 248)

*

- Je venais juste de passer dans le groupe des adolescents, quand un garçon fut adopté par le domaine. C’est étrange toutes les choses que sait un enfant. Il me semble que j’ai toujours su que ma soeur était menacée. Aussi, quand ce garçon était arrivé sur le domaine, je m’étais occupé de lui. J’étais intéressé. Je ne tenais aucun compte de son âge, ni de celui de ma soeur, ni des difficultés de mon projet, ni des opinions ou des préférences du garçon. Je voulais marier ma soeur. Lui, c’était un petit gars malingre et silencieux — on voyait qu’il venait de la misère — et pourtant il était fier. il ne cédait jamais devant personne. Cela me plaisait bien. Je ne lui disais rien, mais je m’occupais de lui, je le protégeais, je voulais qu’il devienne grand et fort, qu’il fasse quelque chose d’important et qu’il épouse ma soeur. Il m’observait. Je ne sais pas s’il se doutait de quelque chose. Quand ils ont chassé ma soeur, tout a été anéanti d’un coup. Je m’étais figuré que j’étais un héros bienfaiteur, et puis rien ; ma soeur jetée nue sur la route. J’avais déjà tout calculé, sauf qu’elle était mon aînée et que tout se passerait si vite. Je me sentais coupable. Il me restait ce garçon ; il m’a aidé à vivre. Il m’a donné les mots, le langage, pour bien haïr le domaine — c’est tout ce qu’il pouvait faire pour moi et c’était beaucoup. Et puis, vous savez comment ça se passe entre adolescents, cette exaltation de l’amitié, ces serments... une sorte d’amour, non ?

(...)

Pour moi tout était grave. un soir que nous causions, je fais à mon ami la confidence des projets anciens que j’avais nourris à son égard. Il haussa les épaules et se mit à m’expliquer que même si ma soeur n’avait pas été chassée, il n’aurait pu l’épouser parce qu’on ne lui aurait jamais fait place sur le domaine ; on ne lui aurait jamais laissé passer l’initiation. « Je ne suis pas d’ici ; ils veulent faire de moi un sous-homme, un vague travailleur. ils ne sont pas méchants, ils sont indifférents, et leur indifférence m’oppresse », conclut-il. « S’ils ne veulent pas que tu écrives sur le livre, alors moi non plus ils ne m’auront pas », répondis-je. « De toute façon, un jour, je partirai. »

(P. 338-339)

- Le jeu continue après ta mort, Jean-Daniel Magnin, (Publie.net, 2012)

1) Cas de Vassily Sannikov, 14 ans, vivant avec parents, grand-mère et deux grandes soeurs dans un petit deux-pièces à Ekaterinbourg, dans l’Oural. Ce garçon est un abonné de la 4e catégorie (Connexions Permanentes) : il ne va plus au collège, passe la majeure partie de son temps en ligne avec son avatar Iumaï, au look influencé par Inu Guy, le leader du groupe shyrock japonais « Onimania ».
L’addiction de Vassily a été acceptée par sa famille pour trois raisons : il ne traînait
pas dans les rues ; se cantonnait sagement dans un coin de l’appartement exigu ; et surtout ses gains dans la Pangée permettaient à la famille d’assurer ses fins de mois. « Il était déjà comme une plante avant son coma » aurait dit sa mère aux enquêteurs. Mais un matin elle a remarqué la curieuse position qu’avait son fils. Quand elle lui a retiré son casque ThêtaWave, il était dans le coma, défiguré, mais sans aucune trace de sang. Comme si son fils « avait affronté un fauve ».
En poursuivant mes investigations, j’ai appris une chose que les parents de Vassily
n’avaient pas rapportée à l’agence chargée de l’enquête : curieusement, les gains de Iumaï continuaient à être versés sur le compte du père Sannikov, même si Vassily n’était plus en ligne. Ces versements étaient parfois accompagnés d’un message tendre signé du garçon. Sa grand-mère pense qu’il « est allé vivre dans l’Eldorado de ses rêves. Il a changé de corps, mais n’a pas oublié sa famille ».
Je suis parvenu à situer l’avatar de Vassily dans le Néo Sacramento de deuxième degré. Comme de nombreux avatars « hantés » que j’ai pu examiner,
Iumaï est un personnage aux finitions luxueuses, constitué exclusivement d’éléments
de grandes marques. Après l’avoir fait suivre discrètement par mon abeille en taille réduite, j’ai compris qu’il se prostituait dans le milieu des avatars gay et que son souteneur l’avait abonné au service Gold d’une boutique esthétique très recherchée.

- Jeux Africains, Ernst Jünger, traduit par Henri Thomas (Folio, publication originale 1936).

C’est une chose singulière que la façon dont l’esprit chimérique, pareil à quelque fièvre apportant ses miasmes de bien loin, prend possession de notre vie et, une fois installé, enfonce de proche en proche sa brûlure. L’imaginaire seul nous apparaît à la fin comme réel, et les choses quotidiennes sont un rêve dans lequel nous nous agitons de mauvaise grâce, comme un acteur que son rôle embrouille. Le moment est venu, alors, où le dégoût exaspéré revendique l’intelligence et lui impose la tâche de chercher quelque part une issue.
C’est là sans doute ce qui expliquait que ce petit mot « fuir » résonnât, pour moi, de façon toute particulière, car il ne pouvait guère être question d’un danger précis qui eût justifié son emploi, si l’on excepte peut-être les plaintes du corps enseignant, de plus en plus fréquentes, et, durant les dernières semaines, devenue vraiment menaçantes. Ils me traitaient comme un somnambule.

(Extrait tiré d’une page volée)

- Je suis un dragon, Martin Page

Le lendemain il neigea. Paris n’avait pas connu de telles chutes de neige depuis quarante ans. Des chasse-neige déblayaient, sablaient et salaient les rues. Le blanc recouvrait les toits.
À 8 heures, Sonia constata que Margot ne sortait pas de sa chambre. Elle ouvrit la porte. Des affaires manquaient, quelques vêtements, des livres, des carnets à dessin. Sur l’oreiller, elle trouva un papier plié. C’était un autoportrait de Margot qui levait la main en signe d’adieu.

- Le Jouet Enragé, Roberto Arlt, traduit par Isabelle & Antoine Berman (Editions Cent Pages, publication originale 1926).

Nous nous vautrions commodément sur les banquettes rembourrées, allumions une cigarette, laissant derrière nous les gens qui se pressaient sous la pluie, et nous imaginions que nous vivions à Paris ou dans le brumeux Londres. Nous rêvions en silence, un sourire posé sur nos lèvres condescendantes.] Ensuite, dans quelque luxueuse confiserie, nous buvions un chocolat à la vanille et, rassasiés, revenions avec le train du soir, nos énergies multipliées par toute la jouissance fournie à nos corps volutpueux et par le dynamisme du monde ambiant qui, avec ses rumeurs de fer, criait à nos oreilles : « En avant ! En avant ! »]

- Le Journal d’un homme de trop, Ivan Tourguéniev, traduction Françoise Flamant, 1850

Depuis le début du bal elle n’avait pas bougé de sa place : personne n’avait eu seulement l’idée de l’inviter. Seul un jeune homme blond de seize ans avait un moment envisagé, à défaut d’autre cavalière, de se tourner vers cette demoiselle, il avait même déjà fait un pas dans sa direction, mais après un instant de réflexion et un regard jeté sur elle, il s’était hâté de disparaître dans la foule.

- Journaux, Novembre 1952, Sylvia Plath, traduction Christine Savinel et Audrey van de Sandt, Gallimard Quarto, publication originale 1982.

Je suis un tas de petits bouts épars dans un conglomérat d’ordures : égoïste, effrayée, envisageant de consacrer le reste de ma vie à une cause, d’aller nue pour envoyer des vêtements aux nécessiteux, me réfugier au couvent, fuir dans l’hypocondrie, dans le mysticisme, dans les vagues - n’importe où, vraiment n’importe où, pourvu que je sois délivrée du fardeau, du poids terrifiant, abominable, de la responsabilité de soi et de l’ultime jugement sur soi.

- Jours de répit à Baigorri, Marie Cosnay (2016)

Les critères, pour le séjour de répit : la vulnérabilité. La solitude, l’âge. L’un des garçons du Soudain est parti de chez lui tout seul, à l’âge de douze ans.

K

- Karoo, Steve Tesich, traduit par Anne Wicke (publication originale 1998)

Lorsque j’ai ouvert la porte et que je l’ai vu, je restai sans voix, et pour que quelqu’un comme moi se retrouve à chercher ses mots, il fallait y aller fort.
Exactement ce que Billy me donnait à voir.Sa belle et longue chevelure noire avait disparu. Complètement disparu. À la place, un crâne rasé de si près que je voyais plus la peau que les cheveux.
À cela se rajoutait une barbe de deux jours.Et des yeux brillants, injectés de sang.
Il portait un long pardessus de type militaire, plein de boutons. Le manteau était trop étroit pour ses larges épaules et les manches trop courtes pour ses longs bras.Il avait plutôt l’air de quelqu’un qui s’appellerait Boris que Billy, le transfuge demandeur d’asile d’une équipe de basket bulgare.
Je le pris dans mes bras. Quelle que fût sa posture, quelle que fût l’image qu’il projetait, c’était toujours mon garçon, mon Billy, je le pris donc dans mes bras. Ou en tout cas je pris dans mes bras tout ce que je pus prendre malgré cette barricade de manteau. Il se laissa embrasser, un peu comme un skinhead se laisse fouiller par les flics.

L

- Les lances rouillées, Juan Benet (2011), traduit par Claude Murcia

Bien avant d’avoir vingt ans les deux aînés prirent le maquis, pour fuir Daniela, l’autorité et le travail et se débrouillèrent en volant des poules et des veaux et même en attaquant les gens sur les chemins entre Sepulcro Beltrán et Bocentellas ; et lorsque l’alarme se répandit et qu’on finit par dire jusque dans la presse que dans la sierra de Région avait surgi un début de banditisme, pour ne pas discréditer les autorités civiles ni décevoir les forces de l’ordre public, et pour se parer d’un titre qui leur serait très difficile d’acquérir dans toute autre domaine, ils se convertirent en bandits avec juridiction dans toute la contrée, sans respecter d’autres limites que celles du bois interdit de Mantua, gardé par un sujet de condition identique ou similaire.

- The Last Man, Mary Shelley (1823)

Thus years passed on ; and years only added fresh love of freedom, and contempt for all that was not as wild and rude as myself. At the age of sixteen I had shot up in appearance to man’s estate ; I was tall and athletic ; I was practised to feats of strength, and inured to the inclemency of the elements. My skin was embrowned by the sun ; my step was firm with conscious power. I feared no man, and loved none. In after life I looked back with wonder to what I then was ; how utterly worthless I should have become if I had pursued my lawless career. My life was like that of an animal, and my mind was in danger of degenerating into that which informs brute nature. Until now, my savage habits had done me no radical mischief ; my physical powers had grown up and flourished under their influence, and my mind, undergoing the same discipline, was imbued with all the hardy virtues. But now my boasted independence
was daily instigating me to acts of tyranny, and freedom was becoming licentiousness. I stood on the brink of manhood ; passions, strong as the trees of a forest, had already taken root within me, and were about to shadow with their noxious overgrowth, my path of life.

- Leçon sur la langue française, Pierre Guyotat (2011)

(...) je ne sais pas ce que c’est l’Université, je n’en ai pas fait, je n’ai jamais été étudiant, j’ai simplement été écolier, élève, et je suis parti de chez moi assez tôt. J’ai souvent fugué, et puis j’ai fait une fugue définitive, dont je ne suis plus revenu.

- Lotus Seven, Christine Jeanney (Publie.net, 2012)

Les hortensias sont immobiles et mes livres perdent leurs pages, car je lis trop, elles se décollent. Bien sûr je lis pour fuir.

M

- La maison dans laquelle, Mariam Petrosyan, traduction Raphaëlle Pache (publication initiale 2009)

— Je me suis demandé… commença Sauterelle, embarrassé… Qu’est-ce que tu as bien pu fabriquer ? De quoi Élan était-il en train de parler ? Pourquoi tu t’es enfui ? Et pourquoi tu te caches ? »
Le vampire s’assombrit.
« Je me suis évadé, c’est tout. De toute façon, ça sert à rien ce qu’ils nous font, ici. Ça fait déjà quatre fois que je m’échappe. Je me suis dit que si je les poussais à bout, tous autant qu’ils sont, peut-être qu’ils me laisseraient partir. Ça ne les a pas décidés. Pourtant, je les ai vraiment mis en rogne, la dernière fois ; ils m’ont carrément bouclé. C’est pour ça que je me suis sauvé, cette fois-ci. Pour qu’ils comprennent que c’est pas eux les plus malins. Tant que je serai ici, ils n’auront aucun répit.
— Comment tu as fait pour t’évader ? », demanda Sauterelle, admiratif.
Désormais, il prêtait au visiteur une aura héroïque, une aura de martyr.

(...)

Dans un cri, Sauterelle se mit sur le dos, prit son élan et frappa la vitre du talon de sa chaussure. Le verre tinta en explosant. Sauterelle sentit soudain qu’on l’empoignait et qu’on le traînait, après avoir retiré sa jambe coincée d’entre les barreaux. Quelques mètres plus loin, il se remit debout et, dépassant tout le monde, prit la tête de la course parce que la chanson continuait de vociférer : « PLUS VITE ! PLUS VITE !… »
Ces paroles étaient désormais un appel à la fuite. Les Crevards se précipitèrent dans l’escalier et – lui en tête – déboulèrent dans le couloir comme des furies, trébuchant et riant aux éclats. Les boiteux avaient l’impression de filer comme le vent, ceux qui portaient leur camarade se sentaient léger, et même le plus gros d’entre eux, qui pourtant ahanait à l’arrière, eut la sensation de se déplacer à la vitesse de la lumière, aiguillonné par le raffut que faisaient leurs poursuivants. Une fois dans leur chambre, ils s’écroulèrent sur leurs lits et s’enfouirent sous leurs couvertures tels des escargots dans leurs coquilles, étouffant des rires. Emmitouflés dans les draps, aussi immobiles que possible, ils ôtaient doucement leurs chaussures. Un premier soulier tomba par terre, puis un deuxième. Chaque fois, ils se figeaient, l’oreille tendue. Mais tout était calme. Personne ne les recherchait, personne n’entra pour vérifier s’ils dormaient vraiment. Contrôlant leur respiration pour la rendre régulière, ils firent semblant de dormir. Puis, lassés de ce petit jeu, ils quittèrent leur lit l’un après l’autre, rampèrent au milieu de la chambre (là où, dans leur caverne imaginaire, ils allumaient chaque soir un feu invisible) et formèrent en s’asseyant un demi-cercle, ramenant sous eux leurs pieds nus.

(...)

« Je m’en vais. Je rentre chez moi. »
Ces mots résonnèrent bizarrement dans la chambre de Chenu. Comme si quelqu’un d’autre les avait prononcés. Se pouvait-il qu’il ait un autre endroit où vivre qu’ici ? Chenu faisait partie des murs, il était né, avait grandi et vieilli dans la Maison ; il suffisait de lui parler ou même de le regarder pour s’en convaincre ! Sauterelle promena son soulier sur le plancher maculé de taches de vin noirâtres.
« Pourquoi ? »
Chenu déplaça un fou sur l’échiquier et coucha une pièce d’une pichenette.
« J’ai dix-huit ans, déclara-t-il. Mon heure est venue. »
En disant cela, il abîma encore quelque chose de sacré, comme il l’avait fait en mentionnant son chez lui. Chenu ne pouvait pas être aussi vieux, ni aussi jeune d’ailleurs, c’était impossible ! Il n’avait pas d’âge, il vivait hors du temps ! Et puis, cette révélation ne constituait nullement une explication satisfaisante. Sauterelle l’interrogea :
« Les autres s’en iront cet été. Pourquoi partir avant ?
— Ça commence à sentir mauvais ici, répondit Chenu. Et ça empire de jour en jour. Je suis sûr que tu vois de quoi je parle. Aujourd’hui, la situation n’est déjà pas reluisante, mais bientôt, ce sera l’Apocalypse. Je le sais, j’ai déjà vu ce que ça pouvait donner ; je me rappelle très bien le départ de la promotion précédente. Voilà pourquoi je veux partir plus tôt.
— Alors tu t’enfuis ? Tu abandonnes les tiens ?
— Je m’enfuis, oui, convint Chenu. Je prends mes jambes à mon cou. Même si je n’en ai pas.

- Maps, Nuruddin Farah, 1986

My dearest Askar,
I am indeed disturbed by your behaviour, disturbed and bothered by what Salaado refers to as your most depressive state of mind to date. And what do you mean by saying that you haven’t become “a man" so you can sit “in a Mogadiscio of comforts, eat a mountainful of spaghetti while my peers in the Ogaden starve to death or shed their blood in order to liberate it from Ethiopian hands” ? Do I also understand that you wish to straighten out "this question about my own birth" ?
Now, first point first. A man, indeed. Are you “a man” ? One day, I would like you to define what or who is a “man”. Can one describe oneself as a man when one cannot make a viable contribution to the struggle of ones’ people ; when one is not as educated and as aware of the world’s politics as ones enemy is ; when one is not yet fifteen ; when all the evidence of one’s being a man comprises of one’s height and a few hairs grown on the chin ? Who will you kill, your enemy or yourself ? And what’s wrong with eating well and not being a refugee, which you might have been if you weren’t my sister, Arla’s, son and if Salaado and I weren’t doing well financially. And pray don’t talk ill of the UNHCR people, whether in Geneva, Mogadiscio or here, in this, or any other continent : they’re not statisticians obsessed with abstracted numbers and charts of starvation and malnutrition. Of course, they have to ascertain how many refugees there are and how much money they can raise and how many calories an African child can cope with. It is the tone I don’t like, eating “a mountainful of spaghetti”, etc. Indeed ! Askar, one must be grateful for the little mercies in life. One must be thankful to the dedicated souls, serving in these camps under very hard conditions (for them), while they wait for a donor to donate the food and medicines—making sure (and this is very, very difficult) that the local mafia doesn’t misappropriate them.
I confess, it pains me to remember the number of times you, Salaado and I have spoken about and analysed the seeds of your sense of “guilt”. Salaado ‘s telegraphic message suggests it to be as bad as the days following the tragic weekend when, overnight and in a coup de grâce, the Ogaden was wrung out of Somali hands and “returned” to Ethiopia’s claw-hammer. Now what’s this that I hear, that you were salvaged from the corpse of your mother ? Is there anyone who can substantiate that with some evidence ? Your mother lived long enough to have scribbled something in her journal. That means that she died after you were born, especially if we take into account Misra’s statement which agrees with this claim of mine.
To think, at your age, when you’re in Hargeisa for a holidaying trip, that your thoughts are still obsessed with some obscure facts relating to your birth. This disturbs Salaado—it perturbs me. Salaado tells me that you want to return to Kallafo in order to have this question answered once and for all. That is not the same thing as joining the Western Somali Liberation Front, I take it ? But Salaado is under the impression that for you, the two are one and the same thing. Now what do you want to do ? Of course, you can do both and we have no objection to your deciding to return to the Ogaden as a recruited member of the Front (which we all support) and when there, do your research into your beginnings. You tell us what you want and well give you our opinion.
Forgive me, but I’ve never held the view—nor has Salaado—that, since there are many able-bodied men and women in the Ogaden who can shoot a gun, kill an “Amxaar” in a scuffle and, if need be, confront the lion in the den, a youngster like you mustn’t go. No. “Somebody” must go. But who is this “somebody” ? If every father, mother, relation said, “No, not my son, let someone else join the Front”, then you know where we’ll end up ? The view Salaado and I hold, is that since you’ll prove to be excellent material as a researcher, as a writer of articles and as one who can impart enlightened opinion about the cause, why not “eat mountainfuls of spaghetti while others die” and why not, when doing so, complete your education.
Should you insist that you wish to re-enter the Ogaden without touching Mogadiscio, then I am afraid that neither Salaado nor I can do anything about it. All we can suggest that we offer is help. But I plead to you not to depart without at least letting Salaado know. If you inform me by return post that you’re definitely leaving, then I’ll make arrangements for more money to be transferred to Hargeisa, care of a bank.
If we’re to believe that you “stared” at Misra when she found you and Arla, my sister, then you were at least a day old. For sight, my dear Askar, is a door which does not open instantly in the newly born. What I mean is, that it takes longer than a few minutes for a baby just bom to develop the knack to look, let alone “stare". Be that as it is. But the fact that it shrouds your beginnings in mysteries preponderant as the babies born in the epic traditions of Africa, Europe and Asia—this fact does interest me greatly. Did you sprout like a plant out of the earth ? Were you born in nine months, in three or seven ?
In other words, do you share your temperament with the likes of Sunjata or Mwendo, both being characters in Africa’s epic traditions ? For example, it is said that Sunjata was an adult when he was three. Mwendo, in the traditions told about him, is said to have chosen to be delivered, not through the womb, but through a middle finger. There are other epic children who took a day to be conceived and born and yet others required a hundred and fifty years to be bom at all Now why did this “epic child” wait for a hundred and fifty years ? Because he made the unusual (I almost said, rational) request not to use as his exit (or was it his entrance) the very organ which his mother employed as her urinary passage. Another feature common among epic children is that they are all born bearing arms. And you, Askar, you’re armed by name, aren’t you ?
Again, this is nothing unique to epic traditions of peoples. The world’s religions produce “miracle” children. Can you imagine an Adam, a grown man, standing naked, with leaves of innocence covering his uff, when God pulls at his ribs and says to him, “I am sorry but it won’t take a second, I assure you, and it won’t give you any pain either. Now look. Here. A woman, an Eve, created from one of your ribs” ? I am sure you’ve heard of heroes given birth to by mountains or rivers or fishes or for that matter other animals. It seems to me that these myths make the same point again and again : that the “person” thus born contains within him or her a characteristic peculiar to gods. Well Where do we go from here ?
All is doubt.
Are you or are you not an “epic” child of the modern times ? Do we know what the weather was like the moment you were born ? Yes, we do. Your mother, in her scrawls, tells us that the sky was dark with clouds and that a heavy storm broke on her head as she fainted with the pains of labour and the heavens brightened with those thunderous downpours. But you didn‘t take shorter than a month to be conceived and bom, or seven hundred years. And there was no eclipse of the moon or the sun. I’ve read and reread your mothe’ s journal for clues. I am afraid it appears that you completed your nine months.
Please think things over. And please do not do anything rash. We will miss you greatly if you go—but we understand. Rest assured that we’ll not stand in your way if you wish to return to your beginnings.

Much, much love.
Yours ever,
Uncle Hilaal

- Mara and Dann, Doris Lessing (1999)

And so the days passed, Mara and Orphne fighting to bring Dann back, and slowly succeeding. At night Meryx claimed Mara.
Then Dann was himself, though still weak, and Mara asked him what had held him so long in the Tower.
He seemed to be speaking of events long in the past. His eyes searched the ceiling as he spoke, as if what he remembered was pictured there, and he did not look at Mara or at Orphne, who held his hands, one on each side.
He said he had run away from the barracks for the male slaves when he heard the Towers were occupied. There he joined a gang of runaway slaves, mostly Mahondis, but there were some Hadrons and others. They were all men. There were women in the Towers but they kept to their own groups, afraid of rape. No woman by herself could survive. Dann’s gang lived by stealing food from the fields, and then poppy from the warehouses, through intermediaries. He mentioned Kulik. At first Dann had sold the stuff to get food, but then he began taking it : now his words became halting, and he said, “There was a bad man.” And now this was little Dann’s voice : “A very bad man,” piped little Dann. “He hurt Dann.”

- Les mémoires de Maigret, Simenon (Presses de la cité, 1950)

Dix mille y passent chaque année en moyenne, dix mille qui quittent leur village et débarquent à Paris comme domestiques et à qui il ne faut que quelques mois, ou quelques semaines, pour effectuer le plongeon.
Est-ce si différent quand un garçon de dix-huit ou de vingt ans, qui travaillait en usine, se met à s’habiller d’une certaine façon, à prendre certaines attitudes, à s’accouder au zinc de certains bars ?
On ne tardera pas à lui voir un complet neuf, des chaussettes et une cravate en soie artificielle.
Il finira chez nous, lui aussi, le regard sournois ou penaud, après une tentative de cambriolage ou un vol à main armée, à moins qu’il se soit embauché dans la légion des voleurs de voitures.

- Monarques, Philippe Rahmy (Table ronde, 2017)

Ils ont dit et persistent à dire que tu n’étais qu’un voyou, un vicieux. Tu étais un chien, un chacal, l’un de ces mômes sans foi ni loi, prêt à mordre, l’une de ces roses qui fleurissent sur le pavé, au fond des terrains vagues, dans les prisons ou les livres de Jean Genet, grillés par leur appétit, plus libres à mesure qu’ils se trompent de combat, trop affamés pour comprendre, trop pressés, gorgés de vie et de dégoût pour la vie, terrorisés par la mort au point de ne désirer qu’elle.

- Mon jeune gars, compagnie des jours passés, Thibault de Vivies (Editions du Zaporogue, 2011)

Je prends le temps de réfléchir malgré tout mais décide de repousser les avances que l’on me fait car j’ai mon bonheur ici et ma liberté du lever et du coucher quand bon me semble et personne pour m’imposer quoi que ce soit, j’en ai bavé quand j’étais vraiment tout petit gars alors j’ai perdu confiance envers papa et maman et je m’enfuis de la demeure familiale et décide de ne plus donner de nouvelle pardonnez-moi encore mais j’ai le reste du monde à conquérir et j’attends en vain un signe d’encouragement de votre part.

N

- Le noir est une couleur, Grisélidis Réal (1974)

Traqué, comme nous, il se cache, car il est déserteur de l’armée française. Il s’appelle Claude. Il a vingt ans.
Il est resté une semaine dans notre chambre, il a été adorable. Il s’est occupé des gosses, on se sentait protégés et aimés.
Le soir, comme au temps de Bill, on sort tous les deux pour aller à nos affaires. Je me trouve un Allemand ou un Noir pour un moment, et lui il va à la chasse dans les bars. Il y rencontre de vieux homosexuels et il leur fait les yeux doux. Une fois dans l’appartement, il attend que le vieux soit à poil, haletant dans les draps, et au lieu du baiser nuptial, c’est un grand coup de poing qu’il lui donne en pleine gueule.
Le vieux se met à genoux, en chialant, mais Claude est inflexible.
— Ich bin ein Mörder ! dit-il d’une voix impitoyable.
Le vieux n’ose pas bouger, pendant que Claude fouille dans ses poches et rafle les bijoux qu’il a eu le malheur de laisser traîner à la salle de bains. Et Claude s’en va en vainqueur, laissant vert de peur sur sa descente de lit le vieux lézard nu et volé.

O

- Oblique, Christine Jeanney, publie.net (2016)

au début, début du fil, au début de la
tresse, c’est un couple / elle je ne sais
pas encore, elle est restée là-bas mais lui je sais,
il a seize ans, il s’appelle
Mariano

 

Mariano avec l’ange et il passe les
Alpes, il les traverse à pied comme
Hannibal

 
lire 15 aventures en montagne sans le
savoir, lire les conquêtes sans le
savoir, cours de géographie, des dates
à retenir en alexandrins hermétiques,
tracer des lignes, des continents sur
des cartes du monde, les colorier sans
le savoir, apprendre le nom des
fleuves, là où ils prennent leur source
sans savoir qu’il marche qu’il a
marché qu’il traverse les Alpes et
j’aurais pu dire moi je sais, j’aurais pu
dire lorsque j’avais seize ans Il a seize
ans il traverse les Alpes

    

j’espère qu’il n’est pas seul, qu’il
porte dans son sac quelque chose de
chez lui qui lui vient de sa mère, une
médaille ou une image pieuse ou un
morceau de bois taillé ou quelque
chose qui lui rappelle cette autre
chose qui n’est pas dite et n’a pas de
valeur aucune

- O Révolutions, Mark Z. Danielewski, traduit par Claro (publication originale 2006)

</blockquote></blockquote>
<blockquote> <blockquote class="spip_poesie">
Halos ! Héliaque !
Contrebande !
Je peux tout
quitter.
Tout le monde aime
le Rêve, moi je le tue.
Les Grands Aigles s’élancent
au-dessus de moi : - Sus, Rebelle !
J’ouvre grand le piège.
En feu. Belle fournaise.
Je vais dévaster le Monde.
Rien de grave. La mutinerie
est partout ces temps-ci. D’un coup.
D’un sourire. Une grimace.
Seize ans tout-puissant et liiiiiibre.
Rebondir sans même une casquette.
Les Ours dorés se prosternent devant moi :
- Allez-y Lieutenant.
Prenez tout.
 
<blockquote> <blockquote class="spip_poesie">
Samsara ! Samarra !
Légende !
Je peux tout
quitter.
Tout le monde aime
le Rêve, moi je le tue.
Les Cèdres de l’Atlas jaillissont
au-dessus de moi : - Boogaloo !
Je trouve en moi mon essor.
En feu. Toutes mes boucles.
Je vais anéantir le Monde.
C’est tout. La dévastation
est partout. D’une pichenette.
D’une pirouette. Une bobine.
Seize ans tout-puissant et liiiiiiibre.
Rebondir les pieds nus.
Les Trembles sont beaux ici :
- Tu n’as rien à perdre. Vas-y.
Sers-toi.
</blockquote></blockquote>

- L’Odyssée, Homère, traduit par Charles-René-Marie Leconte de L’Isle (entre -850 et -750)

– Venez, amis. Emportons les provisions qui sont préparées dans ma demeure. Ma mère et ses femmes ignorent tout. Ma nourrice seule est instruite.

Ayant ainsi parlé, il les précéda et ils le suivirent. Et ils transportèrent les provisions dans la nef bien pontée, ainsi que le leur avait ordonné le cher fils d’Odysseus. Et Tèlémakhos monta dans la nef, conduit par Athènè qui s’assit à la poupe. Et auprès
d’elle s’assit Tèlémakhos. Et ses compagnons détachèrent le câble et se rangèrent sur les bancs de rameurs. Et Athènè aux yeux clairs fit souffler un vent favorable, Zéphyros, qui les poussait en résonnant sur la mer sombre. Puis, Tèlémakhos ordonna à ses compagnons de dresser le mât, et ils lui obéirent. Et ils dressèrent
le mât de sapin sur sa base creuse et ils le fixèrent avec des câbles. Puis, ils déployèrent les voiles blanches retenues par des courroies, et le vent les gonfla par le milieu. Et le flot pourpré résonnait le long de la carène de la nef qui marchait et courait sur la mer, faisant sa route. Puis, ayant lié la mâture sur la nef rapide et noire, ils se levèrent debout, avec des kratères pleins de vin, faisant des libations aux Dieux éternels et surtout à la fille aux yeux clairs de Zeus. Et, toute la nuit, jusqu’au jour, la Déesse fit route avec eux.

- L’origine, Thomas Bernhard (1975), traduit par Albert Kohn

Cette heure d’exercices de violon dans la petite pièce aux chaussures presque complètement dans l’obscurité, où l’odeur de cuir et de transpiration des chaussures des pensionnaires étagées jusqu’au plafond, enfermée dans cette petite pièce, s’épaississait de plus en plus, cette heure était pour lui la seule possibilité de fuite. Son entrée dans la petite pièce aux chaussures signifiait qu’il commençait au même instant à méditer sur le suicide et l’intensité accrue, de plus en plus accrue de son jeu signifiait qu’il était occupé à penser au suicide avec une intensité accrue, de plus en plus accrue. Effectivement, dans la petite pièce aux chaussures, il a de nombreuses fois essayé de se tuer, mais il n’a pas poussé trop loin aucun de ces essais, la manipulation des cordes et des bretelles et les centaines d’essais avec les nombreuses patères de la petite pièce aux chaussures avaient toujour été interrompus au point décisif qui lui sauvait la vie ; il les avait arrêtés en jouant du violon plus consciemment ses pensées suicidaires, en se concentrant tout à fait consciemment sur ses possibilités au violon qui le fascinaient de plus en plus.

P

- The Pale King, David Foster Wallace (2011)

In 1932, a preadolescent Ceylonese female was documented by British scholars of Tamil mysticism as capable of inserting into her mouth and down her esophagus both arms to the shoulder, one leg to the groin, and the other leg to just above the patella, and as thereupon able to spin unaided on the orally protrusive knee at rates in excess of 300 rpm. The phenomenon of suiphagia (i.e., ‘self-swallowing’) has subsequently been identified as a rare form of inanitive pica, in most cases caused by deficiencies in cadmium and/or zinc.

- Le paradis des autres, Joshua Cohen (2011), traduit par Annie-France Mistral

On ne parlait pas de David (maintenant on n’en parle plus du tout dans la famille évidemment), parce qu’à dix-huit ans, l’âge du service militaire qui aurait signifié pour lui comme mon oncle Alex la Brigate Givati’ dont la symbolique mascotte est le renard péteur à plumes sur béret violet, il s’est défilé et a déserté Jérusalem et l’Éden qui l’entoure pour un travail à Hollywood de l’autre côté du doigt de la mer et de la main de l’océan — a quitté nos arbres pour aller tomber dans les bras de leurs accueillants palmiers — où il a rencontré et puis vécu avec et peut-être vit encore avec un autre transplanté à Hollywood, une personne qui voulait faire du Cinéma et dont le sexe à savoir le genre était moins important pour Aba et même pour sa Reine (la Reine alors régnante, la mienne) et le serait encore, si seulement, que la religion — l’orientation sexeuelle — à laquelle cette Cinématographique personne adhérait, adhère toujours. Affiliation que le nom de cette Cinématographique personne et la façon dont Elle le prononçait rendaient d’une clarté on ne peut plus éclatante. Un style de vie que la décision de David de couper le cordon téléphonique et le fil de la réciprocité des cartes postales rendait d’une clarté encore plus éblouissante, même si le comble d’aveuglante clarté a été le refus d’Aba de penser à lui comme son fils ou même d’entendre parler de lui pour toujours et le soutien inconditionnel de la Reine dans sa décision, ce qui a peut-être eu pour résultat qu’elle m’en aimait encore plus, et c’était Agréable.

- Perceval ou le Conte du Graal, Chrétien de Troyes (vers 1181), traduit par Antoine Brea

Alors n’y eut plus de retard :
il prend congé, la mère pleure,
et sa selle est déjà posée.
A la manière et à la guise
d’un Gallois il est affublé :
des galoches il a chaussé ;
comme partout où il allait,
il transportait trois javelots,
il voudrait les emporter tous,
mais deux en fait ôter sa mère
pour ce qu’il semble trop Gallois
(et elle eût fait pareil des trois
si cela eût pu exister) ;
une badine en sa main droite
il a pour fouetter son cheval.
La mère pleurant son départ
le baise, qui tant le chérit,
et prie Dieu qu’il l’ait en sa garde :
“Beau fils, fait-elle, Dieu vous guide !
Plus de joie que je n’en ai eue
vous atteigne où que vous alliez !”
Quand le garçon fut éloigné
d’un tout petit jet d’une pierre,
il regarda derrière et vit
tombée sa mère au pas du pont :
elle s’est pâmée d’une sorte
comme si elle fût chue morte.
Et lui cingle de la badine
sur la croupe de son roussin
qui s’en va, qui ne bronche pas,
mais le conduit à vive allure
parmi la grand forêt obscure.
Il chevaucha tôt le matin
à tant que le jour déclinât.
Il passa la nuit en forêt
à tant que le jour reparût.

- Poreuse, Juliette Mézenc (2012)

Il étaient là, figures noires transies sous le soleil encore chaud. Des débris de leur pirogue fracassée jonchaient les rochers et ils progressaient entre les blocs qui barraient la route à la mer. Ils progressaient péniblement, s’arrêtant souvent. Leurs tee-shirts troués dissimulaient mal leurs torses, secs. Ils étaient jeunes, 16 ou 17 ans peut-être, avaient dédaigné la bouteille, la ballon hydrogène, vieilleries poétiques, pour jeter leurs corps sans détours à la mer. Allah est grand.

- Le Portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde (1891), traduit par Christine Jeanney

—  Comme c’est triste ! murmura Dorian, les yeux encore fixés sur son portrait. Tellement triste !.. Je vais devenir vieux et horrible, affreux. Mais le tableau restera toujours jeune. Toujours il aura l’âge de ce jour de juin... Si seulement c’était l’inverse ! Si c’était moi qui pouvais rester jeune, toujours, et ce tableau vieillirait ! Pour ça — rien que pour ça — je donnerais tout ! Oui, il n’y a rien au monde que je ne donnerais pas !

R

- Le Roman d’Enéas, Anonyme (Environ 1160), traduit par Aimé Petit

<blockquote class="spip_poesie">
Biaus fius, fait elle, mal vous voy !
Vostre vie a duré moult poy.
Mar vi onques les Troÿens,
plaindre me puis de eulz toz tenz.
Onques n’oy par eulz se mal non
et fellonnie et traïson.
Maudite soit lor sorvenue,
toute ma joie y ay perdue.
Ffius, vous l’avez chier comparé !
Lor malle foy vous ont moustré :
ils vindrent ça por secors querre,
car moult erent grevé de guerre ;
onc Evander ne me voult croire,
o euz vous ajoustra en oirre,
et vif et sain vous en menerent ;
mauvaise foy vous i moustrerent,
mar les cognu et mar les vi.
Poy a que tornastes de ci,
or vous en ont renvoié mort,
a nous on fait mauvais confort ;
 
(...)
 
Vous estes mort en lor service,
ne say entendre en nule guise
quelz preuz soit cest confortement,
ainçois nous fait le cuer dolent,
car or savons le vaselaije
qui ert en vous et le barnaige ;
tant com nous vous oons plus loer,
de tant nous en doit plus peser.
Jamais nos diex ne prïeray
ne ja honneur ne lor feray,
n’avront mais de moy service.
Mal lor ay fait tant sacrefice
que lor faisoie chascun jor
moult hautement, a grant honnor :
ou il ont esté endormi,
que mes prïeres n’ont oï,
ou ne puent homme sauver,
garantir vie ne tenser.
Il m’ont moustré moult mallement
qu’il se sorpuissent de naient.
Ffius, fait vous ont mauvaise aïe,
moult vous ont poy tensé la vie.
Lasse, je n’avray mais confrot
de ma tristor jusqu’à la mort ;
toute metray ma vie a duel,
la mort me prengne, or le veil !
</blockquote>
<blockquote class="spip_poesie">
Cher fils, dit-elle, quel funeste spectacle !
Votre vie a été bien brève.
Je regrette d’avoir jamais vu les Troyens,
je puis me plaindre d’eux à tout jamais.
Ils ne m’ont apporté que le mal,
la félonie et la trahison.
Maudite soit leur venue
qui m’a fait perdre tout mon bonheur.
Mon fils, vous l’avez payé cher !
Ils vous ont montré leur mauvaise foi :
ils sont venus ici chercher du secours,
car la guerre les accablait de son poids ;
jamais Evandre ne voulut m’écouter,
il vous adjoignit aussitôt à eux,
et ils vous emmenèrent en parfaite santé ;
ils vous ont montré leur fausseté,
quel malheur de les avoir connus et vus !
Il y a peu, vous avez quitté ces lieux,
à présent, ils vous ont renvoyé mort,
triste réconfort pour nous !
 
(...)
 
Vous êtes mort à leur service,
je ne puis comprendre en aucune manière
l’intérêt de cette consolation,
qui accroît plutôt notre souffrance,
car nous savons désormais la valeur
et la vaillance qui étaient en vous ;
plus nous entendons votre éloge,
plus nous devons en souffrir.
Jamais plus je ne prierai nos dieux
ni ne les honorerai,
jamais plus je ne les servirai.
Je regrette de leur avoir fait
tant de sacrifices quotidiens
dans l’apparat et la solennité :
ou bien on les a endormis,
et ils n’ont pas entendu mes prières,
ou bien ils sont incapables de sauver un homme,
de protéger sa vie.
Ils m’ont cruellement montré
leur totale impuissance.
Mon fils, ils vous ont bien mal secouru
en protégeant si peu votre vie.
Malheureuse, ma tristesse sera inconsolable
jusqu’à ma mort ;
je passerai toute ma vie dans le chagrin,
que la mort me saisisse, je le veux !
</blockquote>

S

- La saga de Mô, Tabarka, Michel Torres (2016)

Un matin de gros temps, ils sortirent quand même à la mer pour sauver leur plus beau let de la tempête. Ils le ramenaient plein de poissons quand le vent forcit sous un grain. Le temps de rentrer avec leur barque chargée à bloc, les rouleaux barraient la passe du port.
Mauvaise passe, orientée à l’est. Plus assez d’essence pour aller jusqu’au Cap d’Agde. Ils essayèrent de passer la barre entre deux déferlements. Le ot les rattrapa, noya le moteur.
En travers de la vague, ils coulèrent à pic.
Le lendemain, les marins pompiers d’Agde retrouvèrent les deux corps sans vie agrippés l’un à l’autre, entortillés dans leur let sous les rochers du brise-lames.
On les avait enterrés ensemble.
Premier vrai traumatisme d’une longue liste, depuis ce jour, Mô n’avait plus pleuré et n’était pas retourné au collège. Il avait seize ans et il était seul. On l’avait émancipé, il s’était débrouillé. Il avait repris la barque et le métier mais il se mé a longtemps de la Méditerranée, il la travaillait peu, préférant son étang.

- Les sept fous, Roberto Arlt, traduit par Isabelle et Antoine Berman (1929)

Jusqu’à quatorze ans, il avait vécu à la campagne. Puis il avait abattu un voleur à coups de feu. La peur de la tuberculose l’avait à nouveau jeté dans la plaine, et il avait parcouru jour et nuit au galop d’incroyables étendues. Dès qu’il fit sa connaissance, Erdosain sympathisa avec lui.

- Shangrila, Malcolm Knox, traduit par Patricia Barbe-Girault (traduction originale 2011)

Quand il a eu dix-sept ans, Rod a dégoté son permis. La famille Keith pouvait pas se payer de voiture, mais c’était Coolie et c’était les années 1960 alors tout appartenait à tout le monde, et un jour Rod s’est simplement pointé devant la porte avec cette voiture prise à un voisin et l’arrière est bourré de planches et de quelques gars, et ça soufflait fort à Snapper ou Kirra alors t’es monté, et Rod a braqué le nez du break ou du combi ou de la familiale direction le sud ou le nord et vous voilà barrés, toute la clique, Rod, toi, FJ, Tink, un ou deux autres s’ils s’amenaient, ça jactait grave là-dedans, on se serait crus à une soirée filles.
Toi, claustrophobe sur le siège arrière avec tous ces gens autour.
T’avais des envies de meurtre de vagues.
À ce point, t’avais besoin d’y aller.
Dans le tube, où personne pouvait te voir.

- The Sirens of Titan, Kurt Vonnegut (1959)

At the age of seventeen, young Chrono had run away from his palatial home to join the Titanic bluebirds, the most admirable creatures on Titan. Chrono now lived among their nests by the Kazak pools. He wore their feathers and sat on their eggs and shared their food and spoke their language.

- Sombre aux abords, Julien d’Abrigeon (2016)

« Il avait la haine, me dit le gosse qui était monté à Privas. On est tous comme ça avec nos parents. Moi aussi, ça m’arrive parfois. Mais bon, j’irais pas jusqu’à flinguer mon vieux. Je ferais plutôt une fugue, voyez. » Son détachement est sincère : « Je n’étais pas dans sa classe, je ne le connaissais pas personnellement. Mais je sais que pour ses copains, c’est dur. »
A la Coupole, ce n’est pas le nom de Ronald B., d’une personnalité décidément invisible, qui fait réagir, mais l’évocation du parricide. « Son père était trop sévère, dit Muriel. Je sais ce que c’est. » Pourtant n’avait-il pas le droit de sortir le soir comme il le voulait, ou d’inviter des copains à la maison ? « Il y a des façons d’être sévère que vous pouvez pas piger. »

- Spoon River, Edgar Lee Masters (traduction Général Instin, publication initiale 1915)

57 Sam Hookey

J’ai quitté la maison pour suivre le cirque —
j’étais tombé amoureux de Mademoiselle Estralada,
la dompteuse de lions.
Une fois, après avoir laissé les lions sans manger
plus d’une journée,
je suis entré dans la cage et j’ai commencé à frapper Brutus
et Leo et Gypsy.
Suite à quoi, Brutus m’a sauté dessus
et m’a tué.
Pénétrant dans ces lieux
j’ai croisé une ombre qui m’a insulté,
disant que je l’avais bien cherché...
C’était Robespierre !

- Sur la route (le rouleau original), Jack Kerouac (2010 ?), traduction Josée Kamoun

Sa langue était lente et mélodieuse, son protégé un môme de seize ans, un grand blond, en haillons de trimardeur, lui aussi ; c’est-à-dire qu’ils portaient des hardes toutes noircies par la suie des voies ferrées, la crasse des bennes, et les nuits à dormir par terre. Le môme blond était du genre taiseux, lui aussi, tout l’air d’être en cavale, flics aux fesses sans doute, il regardait droit devant lui, et se passait la langue sur les lèvres, comme un qui cogite, pas tranquille. Ils étaient assis côte à côte, complices dans leur mutisme, ils parlaient à personne. Ils trouvaient rasoir les fermiers et les lycéens. Montana Slim leur parlait quand même de temps en temps, avec un sourire sardonique et insinuant, mais ils ne l’écoutaient pas. Montana Slim, c’était l’insinuation faite homme. J’avais peur de son long sourire dingo, qu’il affichait en permanence comme un demeuré, cette façon de se fendre la pêche presque agressivement. « T’as de l’argent ? » il m’a demandé. « Putain, non, de quoi me payer une pinte de whisky d’ici Denver, et encore. Et toi ? — Je sais où en trouver. — Où ça ? — N’importe où. On peut toujours assommer un gars dans une ruelle, au besoin, non ? — Mouais, sans doute. — J’en suis encore capable en cas d’urgence. M’en vais dans le Montana, voir mon père. Va falloir que je débarque à Cheyenne et que je prenne une autre route, vu que les deux autres dingues, ils vont à L.A. — Direct ? — D’une traite. Si tu veux aller à L.A., te v’là tranquille. » J’ai médité la chose.

T

- Terminus radieux, Antoine Volodine (2014)

À dix-huit ans il se présenta à un bureau de recrutement et, après ses classes, on l’envoya à la capitale. Il y demeura cinq mois dans une compagnie d’autodéfense, puis, alors que l’étau se resserrait autour de l’Orbise, il demanda à partir pour la Troisième Armée. Il fut envoyé sur le front sud-est, près de Goldanovka. Il avait été affecté à une unité de décontamination. Avec une quarantaine de ses camarades, il passa un mois à déshabiller et à doucher des soldats qui s’étaient aventurés dans des zones dangereuses. L’ennemi ne se manifestait pas. Il faisait un temps merveilleux, les nuits étaient courtes, le ciel brillait. Un nouvel été venait de commencer. Dès qu’on s’écartait des bassins et des installations de décontamination, dès qu’on quittait le campement, l’air embaumait, poussé depuis la taïga par un vent tiède. Lors d’une promenade vespérale au-delà de la banlieue de Goldanovka, Idfuk Sobibian fut pris sous un feu de mitrailleuse tout à fait imprévisible et fauché. Contre sa joue la terre, en dépit de la douceur ambiante, était gelée. Il eut le temps de se faire cette remarque, puis il poussa un dernier râle et se recroquevilla autour de sa mort. Comme les combats avaient repris autour de Goldanovka, personne ne vint récupérer sa dépouille.

- The Talisman, Stephen King et Peter Straub (publication initiale 1984)

“You went to the bus station this morning ?”

“Right before I decided to save the money and hitch. Mr. Parkins, if you can get me to the turnoff at Zanesville, I’ll only have a short ride left. Could probably get to my aunt’s house before dinner.”

“Could be,” Buddy said, and drove in an uncomfortable silence for several miles. Finally he could bear it no longer, and he said, very quietly and while looking straight ahead, “Son, are you running away from home ?”

Lewis Farren astonished him by smiling—not grinning and not faking it, but actually smiling. He thought the whole notion of running away from home was funny. It tickled him. The boy glanced at him a fraction of a second after Buddy had looked sideways, and their eyes met.

- Tobie Lolness, Timothée de Fombelle (2006)

Un soir, Tobie avait vu le père Asseldor suivre Mano devant la maison.
– Où tu vas ? dit le père.
– Je sais pas, répondit Mano.
– Qu’est-ce que tu as ? Tu veux pas essayer de faire comme les autres ?
– Non, dit Mano.
– Qu’est-ce que tu as, Mano ? Regarde tes frères, tes sœurs… Ils n’ont pas l’air heureux ?
– Si.
– Mais, fais comme eux !
Mano s’était mis en colère :
– On est là parce que notre grand-père a décidé de ne pas faire comme les autres et de venir créer Seldor… Et maintenant tu me demandes de faire comme les autres ?
Tobie était resté caché à écouter. Le père dit à son fils :
– Tu ne parles pas comme un Asseldor, Mano. Tu ne fais rien comme un Asseldor.
– Je sais. Alors, je m’en vais, papa.

- Tobie Lolness, tome 2 : Les yeux d’Elisha, Timothée de Fombelle (2010)

Ses mains avaient encore quelque chose d’enfantin. Il devait avoir dix-sept ans. Il avait sûrement été un garçon talentueux et plein de vie. Mais, année après année, il avait dirigé toute son intelligence vers sa dimension la plus sombre, la plus dangereuse. Il s’était mis à jouer en équilibre au bord de la folie.

– Non, répondit enfin Elisha. Non ! Jamais !
Alors Léo Blue partit seul.
La nuit venue, il quitta le nid pour un long voyage vers les Basses-Branches.

- Traverser Tchernobyl, Gloria Ackerman (2016)

Bien que Sacha n’y ait vécu que cinq ans, de 1981 à 1986, et malgré des conditions de vie relativement peu confortables, il en garde un souvenir fort. Lorsqu’il a eu 16 ans, soit six ans après son départ précipité de la ville de son enfance, il a pu réaliser son rêve : un ami de sa mère, directeur d’une chaîne de télévision locale à Slavoutitch, qui se rendait dans la zone pour un tournage, y a amené le gamin en le cachant sous les sièges du car. La fréquentation de la zone est totalement interdite aux mineurs. Ce périple illicite a défini son destin.

- Trois, Roberto Bolaño, traduit par Robert Amutio (2000)

On se croirait dans des restes
Échappés de la Seconde
Guerre mondiale
A dit Pancho allongé
Au fond de la camionnette
Il a dit : des filaments
De généraux nazis comme
Reichenau ou Model
Évadés en esprit
Et de matière involontaire
Vers les Terres Vierges
D’Amérique latine :
Un hinterland de spectres
Et de fantômes.
Notre maison
Installée dans la géométrie
Des crimes impossibles.
Et pendant les nuits nous avions l’habitude
De passer par quelques cabarets minables :
Les putes de quinze ans
Descendantes de ces braves
De la guerre du Pacifique
Aimaient nous écouter parler
Comme des mitrailleuses.

- La tunique de glace, William T. Vollmann, traduit par Pierre Demarty (publication originale 1990)

Banni, banni, banni, Erik prit la mer et partit pour toujours. Son père était déjà souffrant. Sous la houle des brumes s’étendait la houle océane, qui semblait bleue à travers les nuages mais était en réalité gris-bleu, couleur d’une froide beauté ; ridée comme la chair d’une poule, piquetée de capuchons blancs qui fusaient en comètes pour disparaître aussitôt comme des étoiles filantes. Cette mer paraissait sans fin. L’Islande y était absolument seule, à l’exception d’un immense iceberg élancé, à lui seul une île ou une colonne perdue. Au sud, l’Islande était plate, et gris-brun, léchée par de longues langues d’écume blanche et mousseuse ; et les oiseaux marins criaient, et au nord se dressaient des volcans brun rougeâtre. Les plaines étaient bordées de nombreuses terres aux teintes diverses. Elles étaient parfois herbeuses, mais criblées de pierres pointant vers le ciel ; devant, une étendue de basses montagnes comme une longue lame. Cette terre ayant déjà été colonisée, Erik continua de voguer, longeant le roulis des plaines étales parsemées de maigres accrétions de lave noire, à la surface desquelles poussait une fine pellicule de végétation blanchâtre, comme une couche de moisi sur une viande séchée.

U

- Under the Volcano, Malcolm Lowry (1947)

Even so, on the very day, Friday the thirteenth of May, that Frankie Trumbauer three thousand miles away made his famous record of For No Reason at All in C, to Hugh now a poignant historical coincidence, and pursued by neo-American frivolities from the English Press, which had begun to take up the story with relish, ranging all the way down from "Schoolboy composer turns seaman," "Brother of prominent citizen here feels ocean call," "Will always return Oswaldtwistle, parting words of prodigy," "Saga of schoolboy crooner recalls old Kashmir mystery," to once, obscurely "Oh, to be a Conrad," and once, inaccurately, "Undergraduate song-writer signs on cargo vessel, takes ukelele"—for he was not yet an undergraduate, as an old able seaman was shortly to remind him—to the last, and most terrifying, though under the circumstances bravely inspired. "No silk cushions for Hugh, says Aunt," Hugh himself, not knowing whether he voyaged east or west, nor even what the lowliest hand had at least heard vaguely rumoured, that Philoctetes was a figure in Greek mythology—son of Poeas, friend of Heracles, and whose cross-bow proved almost as proud and unfortunate a possession as Hugh’s guitar—set sail for Cathay and the brothels of Palambang. Hugh writhed on the bed to think of all the humiliation his little publicity stunt had really brought down on his head, a humiliation in itself sufficient to send anyone into even more desperate retreat than to sea...

V

- V., Thomas Pynchon (1963)

At seventeen, coeval with the century, he raised a mustache (which he never shaved off), falsified his age and name and wallowed off in a fetid troopship to fly, so he thought, high over the ruined chateaux and scarred fields of France, got up like an earless raccoon to scrimmage with the Hun ; a brave Icarus.

- Vango, Timothée de Fombelle (2015)

Dans le couloir, une porte claqua. Vango attendit un long moment avant de faire un pas de plus.
Le plateau du bureau était en grand désordre. Des plumes d’écriture gisaient dans une mare d’encre à moitié bue par le bois. Un grand cahier était ouvert. Le plus étrange est qu’on avait entouré chaque objet à la craie blanche comme pour marquer sa place.
Vango frissonna et se baissa vers le cahier. Il découvrit sur la page une tache sombre et ces deux seuls mots, en latin, inscrits fébrilement par la main du père Jean :

FUGERE VANGO

Il ne fallut pas plus d’un instant.
Il comprit tout. La tache était une tache de sang. On avait laissé la pièce en l’état. L’homme couché sur le lit était un homme mort.
Vango connaissait maintenant son crime.
Le père Jean était mort.
Et les deux mots sur le cahier l’accusaient : FUIR VANGO.

- Vies et mort d’un terroriste américain, Camille de Toledo (2007)

Eugène prendrait volontiers les paris, il gagnerait peut-être une poupée parlante, mieux, un billet d’avion pour l’Europe, son rêve, oui, il parierait que cette scène dans laquelle il se trouve — l’Amérique fuyante comme un tapis roulant, les plaines alentour, parfois un fermier qui agite la main au milieu de son champ, et la guitare rustre, couenneuse, du Boss qui accompagne une tragédie discrète et fraternelle — est réunie pour lui ; il ne se tromperait pas.
Maintenant, pour être plus crédible, il voudrait être aveugle, exhiber des pupilles laiteuses, un regard de vieillard, il tournerait ses yeux crevés vers l’intérieur où l’attendrait la rengaine de Bruce, Highway Patrolman, et les arpèges de la guitare l’apaiseraient, ils lui rappelleraient des souvenirs ; par exemple, le jour de ses dix-sept ans où il décide de fuir, de quitter son pays pour ne plus y revenir, ce jour où il sort du lycée en saluant ses camarades, en leur jetant : « Hey guys, see you ’omorrow », rognant les syllabes pour imiter l’accent des chansons de Springsteen, leurs héros minuscules qui aiment leur famille et défendent leur frère...

- Vies minuscules, Pierre Michon (1984)

(Peut-être plus tard, quand il eut seize ou dix-huit ans, vint-il dire adieu au groupe vermoulu et hérissé des petits désirs pointus des femmes, y chercher confirmation de ce que qui, enfant, l’avait à son insu saisi ; y vérifier ceci : que ce qui lui importait — rage de quitter, sainteté ou vol de grands chemins, peu importe le nom de la fuite, refus et inertie en tout cas — était le fait non pas de tous, non pas des séculaires piqûres d’épingles où chacun y allait de sa trace infime et de son désir parcellaire, mais d’un seul, au désir massif, fondateur stérile et solipsiste, le saint au regard de bois. Comme ce moine Goussaud jadis, violent sans doute et vain immodérément, qui ce cloîtra dans la forêt d’ici avec l’espoir rageur que viendraient l’y supplier ceux qui sous les huées l’avaient chassé des villes, et dont l’effigie aujourd’hui commandait aux moissons de cinq paroisses, enflammait les filles et fécondait les femmes, et pour finir ouvrait aux enfants prodigues la violence des chemins, comme ce moine et comme tous ceux qui avivent leur braise des cendres dont ils la couvrent, il fallait se voir tout refuser pour avoir une chance de posséder tout. Je l’imagine, visage inoubliable en cet instant et que tous ont oublié, redécouvrant ce poncif formidable ; je l’imagine, Antoine imberbe encore, sortant à jamais de cette église toujours nocturne, la rage et le rire crispant sa bouche, mais entrant dans le jour comme dans sa gloire future.)

- Vingt minutes de silence, Hélène Bessette (1955)

Quand tout le monde est éveillé dans une maison, à trois heures du matin, éveillé autour du père que l’on vient d’assassiner, et que le fils aîné âgé de quinze ans met ses chaussures pour sortir, à trois heures du matin, la mère sait où court son fils en pleine nuit.

- Vineland, Thomas Pynchon (1990)

She’d been living her childhood in a swamp full of intrigue, where, below, invisible sleek things without names kept brushing past, barely felt sliding across her skin, everybody pretending the surface was all there was. Till one day she had a moment. There just came flowing over her the certainty that only when she was away from them, learning to fight, did she feel any good. The sensei, for all his lechery, high-speed frenzies, temperamental snits and low-tolerance ways, had become a refuge from what lay breathing invisible somewhere back in the geometric sprawl of yards and fences and dumpsters of Dependents’ Housing, more than ready to rise from its crouch and take her over. So instead of waiting for something dramatic enough to give her an excuse, which could be too dangerous, DL one day when they both happened to be out of the house just filled a small army bag with what she needed, turned much of the fridge’s contents into sandwiches and packed them in a big number 66 market bag, stole a bottle of PX Chivas Regal for the sensei, and without any last look in at her room, went AWOL.

W

- What We Talk About When We Talk About Love, Raymond Carver (1981)

"I was on call that night," Mel said. "It was May or maybe it was June. Terri and I had just sat down to dinner when the hospital called. There’d been this thing out on the interstate. Drunk kid, teenager, plowed his dad’s pickup into this camper with this old couple in it. They were up in their mid-seventies, that couple. The kid — eighteen, nineteen, something — he was DOA.

Z

- Zone, Mathias Enard (Actes Sud, 2010)

(...) Francesc “Franz” ou “Paco” n’a pas cette chance, il quitte définitivement Barcelone avec ses compagnons d’armes, la République est défaite, Paco ne perd pas le sourire, il a dix-sept ans, l’espoir, de l’humour, de la joie, une passion pour la photographie et un petit appareil photo que lui a offert le fils d’un diplomate soviétique, un Leitz modèle 1930, grâce auquel il a publié ses premiers reportages dans la revue Juliol, alors que le Front tenait encore bon et que la révolution était en marche, Francesc Boix sera le reporter de Mauthausen, je l’imagine en uniforme rayé, dans le froid terrible de l’Autriche, quatre hivers, quatre longs hivers de souffrance de maladie de mort qu’il occupe en dissimulant des clichés, en organisant la résistance, jusqu’à la libération (...) 

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Fuir est une pulsion, listing adolescent, version 52 (19 septembre 2017)

Publie.net, Roberto Bolaño, Mort, Adolescence, Claro, Thomas Pynchon, David Foster Wallace, Homosexualité, Audrey Lemieux, Pierre Guyotat, Lucien Suel, Christine Jeanney, Juliette Mézenc, Ernst Jünger, Franz Kafka, Rêve, Antoine Volodine, Mahigan Lepage, Paul Auster, Fuite, Peur, James Joyce, Thibault de Vivies, Pierre Senges, Julio Cortázar, Kurt Vonnegut, Georges Simenon, Thomas Bernhard, Johary Ravaloson, Laurent Margantin, Philippe Rahmy, Jacques Ferry, Homère, Mark Z. Danielewski, Joseph Conrad, Sylvia Plath, Boccace, Roberto Arlt, Antoine Brea, Général Instin, Mary Shelley, Oscar Wilde, Jean-Daniel Magnin, Steve Tesich, Malcolm Knox, Malcolm Lowry, Fiodor Dostoïevski, Anne Savelli, Pierre Causse, Russel Hoban, Camille de Toledo, Chrétien de Troyes, Dan Simmons, André Markowicz, Marie Cosnay, Juan Benet, Pierre Michon, Doris Lessing, Jacques Abeille, Pierre Bergounioux, Laure Morali, Joshua Cohen, Michel Torres, Raymond Carver, Grisélidis Réal, Philippe Castelneau, Svetlana Alexievich, Mathias Enard, Wu Ming, Vincent Message, Ivan Tourguéniev, Galia Ackerman, Timothée de Fombelle, Mariam Petrosyan, Stephen King, Peter Straub, Edgar Lee Masters, Martin Page, Éric Chauvier, Živko Čingo, Cédric Duroux, William T. Vollmann, Julien d’Abrigeon, Bruce Springsteen, Maylis de Kerangal, Jaume Cabré, Nuruddin Farah, Juan José Saer, Vassili Golovanov, Hélène Bessette

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- 4321, Paul Auster (2017)

He turned seventeen on March third. Several days after that, he went to the local branch of the DMV and took the road test for his New Jersey driver’s license, demonstrating his skill at the wheel with his smoothly negotiated turns, the steady pressure he applied to the gas pedal (as if you were putting your foot on an uncooked egg, his father had told him), his mastery at braking and driving in reverse, and last of all his understanding of the maneuvers involved in parallel parking, the tight-squeeze operation that was the downfall of so many would-be motorists. Ferguson had taken hundreds of tests over the years, but passing this one was far more important to him than anything he had accomplished at school. This one was for real, and once he had the license in his pocket, it would have the power to unlock doors and let him out of his cage.

A

- Achab (séquelles), Pierre Senges (2015)

Ces années où on voit le jeune Achab fuir les temples à l’heure des cérémonies, pas pour courir les champs de maïs, pour passer les angles de plusieurs rues et se défaire à chaque coup de pied donné au cul d’un chat de tous ces “en vérité en vérité je vous le dis”, il lui arrive de trouver refuge dans un théâtre, disons l’un de ces petits théâtres, bateaux-théâtres, ou granges, ou épiceries, aménagés une fois par mois pour mériter le nom de cabaret : il a entendu la musique de loin, il a reconnu le banjo et la clarinette, les dés à coudre sur la planche à laver, et par-dessus le banjo des morceaux de tirades drolatiques où il est question de Royaume pour un Cheval (entre autres). Dans les cabarets, Achab voit les minstrels, il en oublie l’église, il se purge des deux Testaments et des quatre Évangiles en se laissant aller au spectacle des sketches et d’une musique faite de coq-à-l’âne ; il se laisse à parts égales épater et séduire, l’art du spectacle commence pour lui par une absolue passivité, la sienne, qui ne durera pas, mais sait faire son office – des années plus tard, après l’Amérique, après Londres, sur le Pequod, il tentera de partager ses premières joies sans bien y parvenir (il essaiera la confidence, puis il déclamera, sans succès) : sa fascination de voir non seulement des Blancs d’Amérique se déguiser en Noirs en se peignant le visage, mais à leur tour des Noirs se déguiser en Noirs d’après le déguisement des Blancs, une traînée claire autour des lèvres : dans ce déguisement de Noirs en Noirs le jeune Achab avait eu l’intuition de saisir quelque chose comme la clef des beaux-arts, ou l’un des secrets du monde lui-même, le monde séculier, hélas sans lui donner un tour précis : trop tôt sans doute, ou trop d’impatience.

(...)

Autre extrait

Oh, pas de problème, on pourrait mourir comme on éternue, la volonté ne va pas à l’encontre d’une mort fulgurante, on en a vu à dix-huit ans traverser la fenêtre pour le plaisir de traverser la fenêtre, faisant coïncider, sans le vouloir ? en le voulant ? spontanément quoi qu’il en soit, le saut par la fenêtre avec l’interruption définitive d’une vie passée à regarder des rideaux. 

- Amérique, Franz Kafka & Aux îles Kerguelen, Laurent Margantin emboités dans le même texte (1927 & 2013)

Diane passe me voir après le lâcher du ballon-sonde, et me donne la météo des prochains jours (à vrai dire je suis devenu un peu méfiant depuis Val Studer). Elle a avec elle l’exemplaire d’Amérique que je lui ai prêté.

— Le roman s’intitule aussi Le Disparu. Karl Rossman fait un voyage en Amérique, et son voyage est comme une disparition. Je me demande si je ne vais pas disparaître moi aussi, aux Kerguelen !

— Si tu continues à manger si peu, c’est ce qui va t’arriver !

Diane accepte gentiment de me lire les premières pages du récit.

— « Lorsque, à seize ans, le jeune Karl Rossmann, que ses pauvres parents envoyaient en exil parce qu’une bonne l’avait séduit et rendu père, entra dans le port de New York sur le bateau déjà plus lent, la statue de la Liberté, qu’il observait depuis longtemps, lui apparut dans un sursaut de lumière ».

- L’ancêtre, Juan José Saer (1983), traduit par Laure Bataillon

Déjà les ports ne me suffisaient plus : il me vint une faim de haute mer. L’enfance attribue à son ignorance et à sa gaucherie l’incommodité du monde ; il lui semble que loin, sur la rive opposée de l’océan et de l’expérience, le fruit est plus savoureux et plus réel, le soleil plus jaune et plus amène, les paroles et les actes des hommes plus intelligibles, plus justes et mieux définis. Enthousiasmé par ces réflexions — qui étaient aussi la conséquence de la misère —, je me mis en campagne pour m’embarquer comme mousse, sans trop me préoccuper de la destination que j’allais choisir : l’important était de m’éloigner du lieu où j’étais vers un point quelconque de l’horizon circulaire, fait de délices et d’intensité.

- Les animaux sentimentaux, Cédric Duroux (2016)

J’aurais bien aimé que ma sieste fasse disparaître la honte. Comme j’ai souvent espéré, petit, me réveiller hétéro après une bonne nuit de sommeil. Comme j’ai cru longtemps, à l’adolescence, que substituer systématiquement dans mon esprit un corps de femme à celui d’un homme au moment de jouir finirait par me guérir de l’homosexualité. Je ne voulais pas me prendre une balle dans la tête. Je voulais devenir un hétérosexuel pavlovien. Ça n’a jamais très bien marché.

- L’appel de Londres, Philippe Castelneau (Publie.net, 2015)

- Antananarivo, ainsi les jours, Johary Ravaloson (Publie.net, 2010)

A l’époque, je harcelais mes parents pour qu’ils trouvent les moyens de m’envoyer au-delà des mers, vers ce que je pensais être la vraie vie. Pour y arriver, il me fallait gagner une bourse, en suppliant un de ces gros bonnets qui ne manquaient pas de féliciter Père pour son dévouement à la cause commune jamais payé de retour jusque-là, rafler de l’argent magique comme ce qu’obtenaient mystérieusement des fonds internationaux certains fonctionnaires – on voit tous les jours encore dans la presse que ces institutions offrent des sacrés millions, des milliards même ; pourquoi n’y aurait-il pas eu une petite miette pour moi ? - me relier à un oncle, qu’importe, une tante ou un cousin éloigné là-bas qui aurait pu m’héberger le temps que je fasse fortune moi aussi. Étudier était le prétexte. Ce que je voulais, c’était partir.

- A Portrait of the Artist as a Young Man, James Joyce (The Egoist, 1914-1915)

A messenger came to the door to say that confessions were being heard in the chapel. Four boys left the room ; and he heard others passing down the corridor. A tremulous chill blew round his heart, no stronger than a little wind, and yet, listening and suffering silently, he seemed to have laid an ear against the muscle of his own heart, feeling it close quand quail, listening to the flutter of its ventricles.
No escape. He had to confess, to speak out in words what he had done and thought, sin after sin. How ? How ?
- Father, I...
The thought slid like a cold shining rapier into his tender flesh : confession. But not there in the chapel of the college. He would confess all, every sin of deed and thought, sincerely ; but not there among his school companions. Far away from there in some dark place he would murmur out his own shame ; and he besought God humbly not to be offended with him if he did not dare to confess in the college chapel and in utter abjection of spirit he craved forgiveness mutely of the boyish hearts about him.

B

- Big Bang City, Mahigan Lepage, Publie.net (2016) — ici sur son site

Hier, j’ai fait un tour de la ville en moto. Le jeune motard conduisait comme un fou. Je sais bien que le trafic est une folie généralisée en Inde, mais je jure que son cas à lui était plus grave. Pendant le trajet, il a tamponné des taxis, heurté un piéton sur un trottoir. Il envoyait promener tout le monde (à voir la docilité avec laquelle ses cibles acceptaient ses reproches, je me suis dit qu’il appartenait sûrement à une caste supérieure). Le type même de l’enragé, de ceux qui croient que tous les autres conduisent comme des fous, sans conscience aucune de leur propre délire motorisé. À un moment, il s’est arrêté en pleine rue juste pour engueuler un chauffeur de bus. Il a 19 ans.

C

- Cat’s Cradle, Kurt Vonnegut, (1963)

His education was interrupted by the First World War. He enlisted in the infantry, fought with distinction, was commissioned in the field, was mentioned four times in dispatches. He was gassed in the second Battle of Ypres, was hospitalized for two years, and then discharged.

- Carnet de notes, 1980-1990, Pierre Bergounioux (2006)

Je lis le Voyage atlantique de Jünger jusqu’à une heure tardive. Je donne la plus grande attention aux pages consacrées à ses courtes excursions sur les rives de l’Amazone. Je conçois le soulèvement que la fécondité monstrueuse de cet univers, l’intensité de ses couleurs, de ses odeurs peuvent susciter dans une sensibilité formée sous nos climats, au contact d’une terre domestiquée, froide, uniformisée. « Les puissances authentiques se dévoilent », « se balancent au-dessus de nous comme de grands papillons », « le temps ruisselle ». Ces impressions, elles m’assaillent lorsque je m’enfonce dans les solitudes, dans les rêves où le sol grouille d’insectes magnifiques. De dix-sept à vingt-sept ans, je me suis enseveli dans les livres. Si j’étais mort en 1976, comme je l’ai craint, je n’aurais pas vraiment vécu. Je n’aurais pas su vraiment ce que sont les trois règnes et les quatre éléments, le monde qui nous est échu en partage.

- La Cave, Thomas Bernhard, (1976), traduit par Albert Kohn

Cette notion : aller dans le sens opposé, je l’avais sans cesse énoncée en moi-même sur le chemin de l’Office du travail, sans cesse : dans le sens opposé, la fonctionnaire ne comprenait pas quand je disais : dans le sens opposé car je lui avais dit une fois : je veux aller dans le sens opposé, elle me jugeait vraisemblablement fou car je lui avais effectivement dit plusieurs fois : dans le sens opposé, comment, pensais-je, pouvait-elle d’ailleurs me comprendre alors qu’elle ne savait absolument rien de moi, pas la moindre chose ?

- Les cercueils de zinc, Svetlana Alexievitch (Christian Bourgois, publication originale 1990, traduction Wladimir Berelowitch et Bernadette du Crest)

Vous voyez un chameau qui avance en traînant ses boyaux derrière lui comme s’il dévidait ses bosses... Il faut l’achever... Mais on est quand même programmé pour une vie civile : on n’arrive pas à l’achever... Pourtant, certains tiraient même sur des chameaux valides. Comme ça, pour rien ! Par connerie. En Urss ça lui vaudrait d’être coffré, ici il passe pour un héros : il se venge des bandits. Pourquoi les gars de dix-sept, dix-neuf ans peuvent-ils tuer plus facilement que des hommes de trente ans ? Parce qu’ils n’éprouvent pas de pitié.

- Comment va le monde avec toi, Laure Morali, (2013)

Mar kouez enem sav — s’il tombe il se relève : notre devise gravée sur une pancarte de bois, au-dessus du comptoir. Personne n’est allé à la fête de la Mer. « Pas bougé ». L’économie de mots d’un petit homme à la diction chuintante amusé par sa propre asociabilité. Il tente de dissimuler un regard tendre sous sa casquette. Des lampes tempêtes s’allument dans ses yeux au moindre battement de cil. Son voisin vient de lui raconter comment, embarqué à quatorze ans et trois mois, Rio de Janeiro, Montevideo, Buenos Aires, quand il revient, il a seize ans et sa propre mère ne le reconnaît plus. Armoire à glace, il se fraie un chemin dans la foule qui a envahi le port, lui donne une tape à l’épaule : « Je suis là, Maman. Penaos emañ ar bed ganit ? » Penaos emañ ar bed ganit ? Comment va le monde avec toi ?

- Confiteor, Jaume Cabré, traduit par Edmond Raillard (2011

— Tu seras un grand violoniste, un point c’est tout, avait dit maman quand je pus la convaincre qu’il valait mieux laisser le Storioni à maison, à tout hasard, et trimballer le Parramon tout neuf à droite et à gauche. Adrià Ardèvol aborda sa seconde réforme éducative avec résignation. Par moments, il commença à rêver de s’enfuir de chez lui.

- Contre Télérama, Éric Chauvier

ADOLESCENCE. – Que savons-nous des rassemblements des adolescents périurbains dans ces arrière-places de nos lotissements – des espaces verts, boisés, de forme rectangulaire -, de leurs petits jeux de séduction, de leurs drames à leur échelle, de leur refus du monde adulte et, par là, de leur résistance à une logique de classe qui, bientôt, les absorbera vraisemblablement ? De nos pavillons, nous les entendons crier de façon obscène à notre intention ; lorsque nous les cherchons ils chuchotent et ils disparaissent. En se rendant réceptif à ces hurlements sauvages, l’adulte évite ici de flirter avec une tristesse sans nom. Il éperonne sa mémoire et produit des images, des odeurs et des sons qui délient son potentiel de fiction, autrement dit son aptitude à transgresser les standards de la vie mutilée.

- Corniche Kennedy, Maylis de Kerangal (2008)

Les petits cons de la corniche. La bande. On ne sait les nommer autrement. Leurs corps est incisif, leur âge dilaté entre treize et dix-sept, et c’est un seul et même âge, celui de la conquête : on détourne la joue du baiser maternel, on crache dans la soupe, on déserte la maison.

D

- Le Décaméron, Boccace, traduit par Sabatier de Castres (entre 1349 et 1353)

Après avoir atteint sa seizième année, Jeannot, qui, malgré l’esclavage, avait conservé un cœur digne de sa naissance, ne pouvant plus soutenir une condition si dure et si vile, s’évada de chez Gasparin, monta sur des galères qui partaient pour Alexandrie, et parcourut plusieurs pays, sans cependant trouver aucun moyen de s’avancer. Au bout de trois ou quatre ans de courses et de travaux, qui n’avaient pas peu contribué à former son corps et à mûrir sa raison, il apprit que son père vivait encore, mais que le roi Charles le retenait en prison. Désespérant de faire changer la fortune, il erra encore çà et là, jusqu’à ce que, le hasard l’ayant amené dans le territoire de Lunigiane, il alla offrir ses services au marquis de Malespini, qui gardait sa mère chez lui. Comme Jeannot était devenu bel homme et qu’il avait fort bonne mine, ce seigneur l’accepta pour domestique, et fut on ne peut plus satisfait de sa manière de servir. L’âge et les chagrins avaient fait un si grand changement sur la mère et le fils, qu’encore qu’ils se vissent quelquefois, ils ne se reconnurent ni l’un ni l’autre.

- Défaite des maîtres et possesseurs, Vincent Message (Seuil, 2016)

À peine avaient-ils mis le pied dehors qu’une forme a bondi par-dessus la barrière de l’enclos. Elle m’a dépassé par la gauche – une femme, une de celles qui se trouvaient enfermées là – et a franchi la porte à double battant. J’ai couru à sa suite d’instinct, je l’ai vue foncer tête baissée entre le gérant et les gardes, et partir comme une dératée sur le chemin qui filait vers les champs. Les quatre éleveurs d’abord n’ont pas bougé. Ils n’en revenaient pas. L’insolence de cette fuite. Puis le gérant a glapi : « Vous voyez comme ils sont. Vous voyez ce qui se passe quand on les laisse sans surveillance ! » La fugitive s’éloignait par saccades, comme quelqu’un qui ne sait pas courir et que son poids embarrasse, mais décidée tout de même, portée par le fol espoir. « Salope ! a hurlé un des gardes. Oh celle-là, elle va prendre. » Il a épaulé son fusil. C’est à ça que servent les fusils. À ne pas avoir à faire le déplacement. Il a tiré un premier coup, rechargé aussitôt. Une nappe de brume montait de la rivière, envahissait le champ et commençait à nous couper la vue. « Baissez ce putain de fusil », je lui ai dit entre mes dents. Et j’ai posé une main que j’aurais voulue implacable sur le haut du canon. Le type m’a jaugé, stupéfait, partagé entre incompréhension et commisération, avec l’air de trouver que vraiment je planais, que l’on ne vivait pas dans le même monde. Là-bas, j’avais cru voir la femme tomber. Mais il n’y avait pas moyen d’être sûr : les silhouettes à cent mètres devenaient des fantômes. Elle pouvait aussi avoir dérapé et s’être ensuite reprise, ou s’être jetée à terre, ou avoir tenté un crochet dans l’espoir d’éviter les balles.

- Demain (To-morrow), Joseph Conrad, traduit par Jean-Yves Cotté (Publie.net, publication originale 1902)

Noticing a stranger listening to him with a vacant grin, he explained, stretching out his legs cynically, that this queer old Hagberd, a retired coasting- skipper, was waiting for the return of a son of his. The boy had been driven away from home, he shouldn’t wonder ; had run away to sea and had never been heard of since. Put to rest in Davy Jones’s locker this many a day, as likely as not.

Remarquant qu’un inconnu l’écoutait en arborant un grand sourire niais, il expliqua, en allongeant impudemment les jambes, que ce vieux fou de Hagberd, capitaine de caboteur à la retraite, attendait le retour de son fils. Le garçon s’était enfui de chez lui, pas étonnant... avait pris la mer et nul ne savait ce qu’il était devenu. Disparu en mer au jour d’aujourd’hui, peut-être ou peut- être pas.

- Dérives dans l’espace-temps (« La mort en duplicata de Rupert Sorley »), Lucien Suel, Éditions QazaQ (2015)

Au printemps de 1918, Rupert Sorley, 17 ans, franchit le Channel pour rejoindre le champ de bataille en France et en Belgique. Pour certains, jeunes, la guerre est une aventure. 

(...)

Le tir de barrage d’artillerie a choqué le garçon. La trouille l’envahit. Rupert ne se domine pas. Il tremble comme une feuille de vigne dans le vent. La tranchée qui mène au Q.G. du bataillon est impraticable. Les obus éclatent. Rupert a peur. Il sait qu’il ne traversera pas le barrage. Autour de lui, la terre et la pierre se soulèvent. Une fumée noirâtre masque le firmament. Le vacarme est dantesque. Rupert Sorley perd son sang-froid. Un gros trou dans son moral. Il quitte la tranchée et commence à cavaler comme un idiot dans le bruit et la fureur du champ de bataille. « Non ! Pas mourir ! Pas mourir ! I don’t want to die ! » 

E

- Éloge des voyages insensés, Vassili Golovanov (2002), traduit par Hélène Châtelain

Cela ne te concerne pas, tu es tout jeune encore , plein d’espoirs, débordant de futur. Qu’as-tu à faire d’un Fugitif si, à la banque du temps, tu disposes d’un tel capital ? Que sais-tu de lui ?
Rien.
Dors, ou fais semblant de dormir, mais tais-toi, sinon tu serais capable de lui demander ce qu’il fuit et il faudrait alors expliquer des choses que tu n’as pas encore la force de comprendre. Car, vois-tu, on fuit toujours les mêmes choses : les espoirs non réalisés, la banqueroute d’un amour malheureux que plus rien ne nourrit, le quotidien que tu as mis toi-même en place en attendant de te construire une prison confortable avec vue sur le mur du voisin, et tout cela payé au prix fort, en temps de vie. On fuit — et c’est ce qu’il y a de plus difficile à expliquer alors que tu viens à peine de finir tes études et que le monde entier t’apparteient — on fuit le talent dilapidé.
Mais attends un peu — dix-sept ans à peine — et tu regarderas le Fugitif avec de tout autres yeux. C’était un adolescent comme toi, auquel on avait inculqué, sur les sentiers de l’enfance, les mêmes principes qu’à toi : « Le monde est merveilleux, tout est permis, vas-y, fonce ! »

- Enig marcheur, Russell Hoban, traduit par Nicolas Richard (Monsieur Toussaint Louverture, publication originale 1980)

Poing a dit : « Caisse tas là ? »
J’ai motus. On avé pas le droit de garder ce qu’on trouvv dans les creuz par fois ils nous fouillé mais pas tout jour.
Il a dit : « Tu forêt bien de me rpondre jai dit caisse tas là ? »
J’ai dit : « Pour quoi tu jettes pas un oeil toi meum. »
Il a dit : « D’accord je vais en jeter un. » Il se proche du bord de la fauss et tend la main.
Je mets vite le pentin et la main morte dans ma poch en suite je trappe la main de Poing dans laideux miennes et je vire volt et le fais passer dssus mon népole tête la premyèr dans la bouyass. Je pouv rien fer d’aurt pour sauver ma peau.
Du coin de l’oeil jai vu son pied qui des passé de la bouyass et se gité et Crayeur Marchman le cont mait de la creuz ma courr après.
Je suis sorti de la fauss mes peids sont foncé et clapott et jai grimpé le montécul jusqu’à la ho tairre et franchiss les barryèr sans raliser ce que je faisé. Cest mes pieds quont fait ça tout seuls jy ai meum pas rfléchi.

- Étoile distante, Roberto Bolaño, traduit par Robert Amutio (Christian Bourgois, publication originale 1996)

J’avais l’impression d’être, je ne saurais dire pourquoi, le seul prisonnier à regarder le ciel. Sans doute parce que j’avais dix-neuf ans.

- Étoile du matin, Wu Ming 4, traduit par Leila Pailhès (Éditions Métailié, publication originale 2008)

Plus tard, ce soir, il découvrirait qu’il s’appelait Andy Mills et qu’il n’avait pas de demeure fixe. Il était né à Blackpool vingt-trois ans plus tôt. À douze ans, il s’était enfui de chez lui en sautant dans une roulotte de jongleurs, il était allé jusqu’à York avant qu’ils ne le réexpédient d’où il venait. Pour le punir, son père l’avait frappé jusqu’au sang. Ce jour-là Andy s’était juré de le tuer, mais il s’était contenté de partir pour de bon quatre ans plus tard. 

- L’étoile la plus proche d’elle-même, Jacques Ferry (Editions MF, 2006)

La nudité impose un tremblement unique. La vocation du marauder s’éveille entre le saponine et les agates. Le sentiment de castration veut s’amuser comme tout le monde. Une évasion de collège se prépare intérieurement. Une ombre refait les mêmes gestes jusqu’au passage à niveau. La cloche souligne l’existence d’une tour à la récréation. Les lueurs d’une procession s’approchent de l’abreuvoir vespéral. Un type sale offre la peau d’un autre au vent desséchant, à la foudre, au plaisir ou à la poussière.

F

- Les fils de la vierge in Les âmes secrètes, Julio Cortázar (Folio, publication originale 1959, traduction Laure Guille-Bataillon)

Je pourrais vous raconter la suite en détail mais cela n’en vaut pas la peine. La femme prétendit que personne n’avait le droit de prendre une photo sans permission et elle exigea qu’on lui remît la pellicule. Tout cela d’une voix sèche et claire, à l’accent bien parisien, qui montait de ton et de couleur à chaque phrase. Personnellement, cela m’était bien égal de lui donner la pellicule, mais ceux qui me connaissent savent qu’il faut me demander les choses gentiment. Je me limitai donc à répondre que non seulement il n’est pas défendu de prendre des photos dans les lieux publics, mais que cet art jouit de la plus grande estime officielle et privée. Ce disant, je savourai malicieusement le plaisir de voir le jeune garçon se replier, rester en retrait, simplement en ne bougeant pas. Et soudain, cela semble presque incroyable, il se mit à courir ; il devait sans doute croire, le pauvre, qu’il marchait, mais en réalité il prit ses jambes à son cou, passa à côté de la voiture et se perdit comme un fil de la vierge dans l’air du matin.

- La fin de l’homme rouge, Svetlana Alexievich (Actes Sud, 2013, traduction Sophie Benech)

Ah, je t’ai pas raconté comment je me suis mariée. J’avais dix-huit ans. Là, je travaillais déjà dans l’usine de briques. L’usine de ciment avait fermé, alors j’étais allée dans une usine de briques. Au début, je m’occupais de l’argile. À l’époque, on faisait tout à la main… Avec des pelles… On déchargeait l’argile des camions et on l’étalait dans la cour en couche bien régulière, pour qu’elle “repose”. Au bout de six mois, je poussais déjà des wagonnets pleins de briques depuis les moules jusqu’aux fours… À l’aller, des briques pas cuites, et au retour, des briques cuites, brûlantes. On les sortait des fours nous-mêmes… Il faisait une chaleur épouvantable ! On sortait quatre à six mille briques en une journée de travail. Jusqu’à vingt tonnes. On n’était que des femmes pour faire ça. Et des jeunes filles… Il y avait aussi des hommes, mais ils étaient surtout dans les camions. Ils conduisaient. Il y en a un qui s’est mis à me faire la cour… Il s’approchait de moi, il éclatait de rire, il me posait la main sur l’épaule. Un jour, il m’a dit : “Tu pars avec moi ?” J’ai dit oui. J’ai même pas demandé où. Et on s’est engagés pour la Sibérie. Pour bâtir le communisme ! (Elle se tait.) Et maintenant… Ah là là ! Enfin, bon, qu’est-ce que vous voulez… Tout ça n’a servi à rien… On a trimé pour rien… C’est dur à admettre. Et c’est dur de vivre avec ça… On a tellement travaillé ! On construisait, on faisait tout à la main. Ah, c’était pas une époque facile ! Quand je travaillais à l’usine de briques, une fois, je me suis pas réveillée. Après la guerre, quand on arrivait en retard au travail… Dix minutes de retard, c’était la prison. C’est le chef d’équipe qui m’a sauvée : “Tu diras que je t’avais envoyée à la carrière…” Si quelqu’un nous avait dénoncés, lui aussi, il aurait été condamné. Après 1953, on a arrêté de punir pour les retards. Après la mort de Staline, les gens se sont mis à sourire, mais avant, on faisait tout le temps attention. On souriait pas.

(...)

C’est un gamin qui s’est fait exploser à la station Avtozavod­skaïa, un kamikaze. Un jeune Tchétchène. On a appris par ses parents qu’il lisait beaucoup. Il aimait Tolstoï. Il a grandi pendant la guerre – les bombardements, les tirs d’artillerie… Il a vu mourir ses cousins et, à l’âge de quatorze ans, il s’est enfui dans les montagnes pour rejoindre Amin Khattab. Il voulait les venger. C’était sans doute un garçon intègre, avec un cœur ardent. On se moquait de lui… Ha, ha, ha ! Pauvre petit idiot… Mais il a appris à tirer mieux que tout le monde, à lancer des grenades. Sa mère l’a retrouvé et l’a ramené au village, elle voulait qu’il aille à l’école et devienne soudeur. Mais au bout d’un an, il est retourné dans les montagnes. On lui a appris à manier des explosifs, et il est venu à Moscou… (Elle se tait.)

- Formation, Pierre Guyotat (Gallimard, 2007)

Venu avec son patron pour évaluer et planifier les travaux de réfection du local, un jeune apprenti du Soleil, trois ans de plus que moi, m’offre, à l’écart, une cigarette, que je fume tout entière : comme je me sens mal, il me met sa main au cou et me couche sur les gravats noircis. « Reste ici, je reviens tout à l’heure, après le boulot... Tu veux bien être mon pote ? » Il revient, me dit qu’il va chercher sa soeur qui doit « en finir avec un client », il repart, mon vertige augmente, mais je bande au-dedans ; les voici : lui, une chevelure blonde qu’il ramène derrière ses oreilles rouges, elle, petite, brune, lèvres rouges, voix cristalline ; en fourreau noir. Et un faux renard autour du cou. Ils me relèvent, elle nous emmène dans un snack-bar, où sur le formica bleu elle mange un steak. Lui, lui prend la fourrure du cou et se l’enroule autour du sien, au-dessus de ses épaules demi-nues. Elle : « Il est beau mon frère, non ?, le soleil lui pleut sur la tête. »
Le Dimanche suivant, avant l’arrivée du car d’Annonay pour Saint-Etienne, je fouille très vite dans l’armoire de ma mère, y prends une fourrure de vrai renard, et la tasse dans ma petite valise. Le lendemain, avant le dîner, la fourrure dans ma poche, je retourne au local détruit, deux ouvriers déjà dégagent les gravats, je leur demande où est l’apprenti, ils me disent d’aller voir sa soeur, rue Michelet, en face de la chocolaterie Weiss. J’y vais, j’attends, sors la fourrure de ma poche, et l’enroule autour de mon cou, une voiture noire stoppe contre le trottoir, trois hommes dedans, dont un, qui, vitre baissée, me dit de monter. Je m’enfuis.

- Franck, Anne Savelli (Stock, 2010)

Tu as seize ans. C’est le jour de ton anniversaire. Comme d’habitude tu te dis que tu auras, tu en es sûr, moins de cadeaux que tes frères mais tu vas souffler tes bougies, les paquets sont encore fermés. Tu souffles.

(...)

Est-ce que tu prends tes jouets ? tes affaires de lycée ? des souvenirs d’enfance ? Combien de sacs en tout ?
Dépêche-toi dit-elle (dit l’assistante sociale).
Tu as seize ans, trop tard.
On voudrait tirer sur ces jours, les plaquer en arrière comme on rabat un voile, comme on plie un tissu, figer l’instant d’avant
l’annonce
l’instant d’avant l’annonce être encore dans le souffle, la pause, le quasi-rien, ou même dans l’attente.
On voudrait se tordre en tous sens pour que ça n’arrive pas, pour que ça n’arrive pas, que ça ne puisse même pas s’envisager, pour que ça ne se fige pas dans le temps, comme ça.
Tu grimpes la côte. Montes dans la voiture.
Est-ce qu’elle te dit au revoir, ta mère ? Et tes frères ? Dans quel creux as-tu encore ta place, aujourd’hui maintenant oui ?

- Les frères Karamazov, Fiodor Dostoïevski (Babel, publication originale 1879, traduction André Markowicz)

Au lycée, il n’avait pas fini ses études ; il lui restait encore à faire une année entière, quand, brusquement, il avait déclaré à ces deux dames qu’il partait chez son père pour une certaine affaire qui lui était venue en tête. Ces dames l’avaient beaucoup plaint, et avaient d’abord refusé de le laisser partir. Le voyage coûtait très peu cher, les dames ne lui avaient pas permis de mettre en gage sa montre — cadeau de la famille de son bienfaiteur avant leur départ pour l’étranger, mais l’avaient somptueusement fourni en moyens, renouvelant même sa garde-robe et son linge de corps. Lui, néanmoins, il leur avait rendu la moitié de l’argent, déclarant qu’il voulait absolument voyager en troisième. Arrivé dans notre petite ville, il avait laissé les premières questions de son géniteur : "Qu’est)ce qui t’amène maintenant, sans avoir fini le lycée ?" sans réponse directe, mais s’était montré, à ce qu’on rapporte, extraordinairement pensif. On avait su peu de temps après qu’il recherchait la tombe de sa mère.

- Fuites mineures, Mahigan Lepage (Mémoires d’encrier, 2014)

- Funambule mais le fil est barbelé, Pierre Causse (Editions Jacques Brémond,, 2012)

cela commence par la faille
ça claque d’un coup de tonnerre
et il te faut lever la tête
voir l’éclair
et essayant de le saisir de tes mains lourdes
tu te rends compte de ta peur
et tu te lèves
et tu fuis
car tu sais
tu trouves ta caverne
son sol de terre
tu laisses des races tu es un passage
les coups du ciel encore
et la terre se fait boue
tu t’écartes pui tu t’accomodes
après tout
les yeux se reposent terminent leur révolution
plutôt que saisir la terre
tu dis qu’elle t’appartient et qu’il suffit

tu traces ta peur et ta peur fige tes traces
et pour les suivants alors
leurs nuques ankylosées

s’acceptent abattues

P. 57

G

- La grande eau, Živko Čingo, traduit par Maria Bejanovska (Nouvel Attila, publication originale 1980)

Dès qu’ils eurent ouvert la porte et que nous nous trouvâmes face à face avec la Grande Eau, je crus tout d’abord que l’un des enfants trouverait un peu de force pour s’envoler, que rien ne pourrait le retenir. J’espérais qu’il nous pousserait de nouvelles ailes pour nous emporter vers l’endroit dont notre cœur rêvait jour et nuit. Malédiction, cet incendie était vrai, l’eau brûlée s’était retirée. Je le jure, l’eau se sauvait, s’en allait. Que je sois maudit, tout avait été prévu ; une fois la tonte terminée, nous retournerions dans l’orphelinat, affolés et les larmes aux yeux. Alors les éducateurs, eux aussi un peu pris de folie, crièrent à haute voix :
— Allez, envolez-vous, petits bâtards ! Envolez-vous ! Où que vous alliez, vous reviendrez dans l’orphelinat, comme de petits chiens, vous reviendrez !
Que je sois maudit, c’était la vérité.
Nous attendions impatiemment que cette tonte finisse. Puis affolés, nous nous sauvions vers l’orphelinat ; tout devenait sombre autour de nous.
Dans la cour, ceux des classes supérieures qui n’étaient pas encore tondus attendaient. Nous fûmes dirigés vers la buanderie où nous laissâmes nos vêtements pendant qu’un homme de l’établissement d’hygiène nous aspergeait la tête avec une poudre blanche. Comme les vêtements manquaient, nous avons vécu tous ces jours-là à moitiés nus, en slip. On n’avait encore jamais vu un spectacle pareil dans la cour de l’orphelinat. Maigres, sous-alimentés, à peine développés, nous tournions comme de petits fous autour de notre petite ombre abîmée. Nous ne savions pas quoi faire avec notre tête mutilée, nos bras cassés, de nous-mêmes. Personne ne connaissait personne comme si nous nous rencontrions pour la première fois dans cet endroit maudit. Que je sois maudit, il nous a fallu des siècles pour nous reconnaître.

Le fils de Keïten a dû me chercher longtemps pour me retrouver parmi ces souris tondues. C’était évident, même lui ne put cacher son émotion et sa tristesse quand il me revit pour la première fois. Seigneur, je me traînais près du mur comme un petit lézard noir. Il quitta sa classe et courut vers moi. Il s’envola. Je me sauvais, je me cachais, j’entrais dans le mur pour qu’il ne me voie pas, pour que je ne le voie pas. Mon Dieu, comme tout cela était affreux. Quand enfin il me décolla du mur — si j’avais pu je me serais emmuré moi-même — quand il me vit dans l’état où j’étais, il me fit un large sourire joyeux et dit :
— Sois un homme, petit Lem ! Sois un homme, mon camarade ! Les cheveux repoussent vite, tu verras, ils poussent très vite, mon petit gars. Puis il prit tendrement et avec beaucoup de délicatesse ma tête entre ses mains osseuses et il m’embrassa sur le front de la façon la plus tendre du monde. Il me piqua avec ses dents supérieures pointues. Que je sois maudit, je tressaillis. Mon pauvre camarade, je le jure, se recula alors comme s’il s’était brûlé. Il me regarda longuement, oh ce regard ! Que je sois maudit, il n’y croyait pas, je vis une larme dans ses yeux. C’était la première fois que je voyais que le fils de Keïten pleurait, il ne voulait pas y croire, non, non, non ! Alors, comme si quelqu’un lui avait transpercé le cœur, il poussa un cri affreux :
— Oh, ma mère ! Ma mère aimée, je brûle ! Je meurs, dit-il, et se mit à courir affolé, en haut, en bas de l’orphelinat, partout.
Les enfants, tel un courant affamé devenu sauvage, le poursuivaient, couraient derrière lui, criant :
— Hourra, hourra !
Beaucoup de siècles sont passés depuis. À la fin, nous sommes sortis de l’orphelinat, nous avons même vécu des heures plus heureuses et plus amères, mais ces quelques instants incompréhensibles restèrent gravés dans mon cœur jeune et inexpérimenté comme le plus mauvais des rêves. Chaque fois que je vois des oiseaux affolés, des hommes en sang, une eau brûlée, des incendies, des champs dévastés, morts, des villages abandonnés, désertiques, des routes vides, un éclair blanc et court, un signe de sécheresse, des hommes en rang, que je sois maudit, à ce moment-là je pense que deux êtres se séparent. Que je sois maudit, j’entends ce cri.
— Keïten — je sursaute dans le plus profond de mes rêves, je marche comme affolé, je le cherche, Keïten, c’est mon cri. Que je sois maudit, nous nous sommes quittés, nous nous sommes séparés de cette façon stupide. Je marche et la seule question qui secoue mon âme comme un éclair est : comment et où le retrouver maintenant ?

H

- Héliopolis, Ernst Jünger, traduit par Henri Plard (Christian Bourgois, publication originale 1949)

« C’est de cette manière que Riley, lui aussi, traversa l’abîme à la suite du Maure Séid, qui se rendait au marché d’esclaves de Mogador. Riley était marin et s’était enfui à quinze ans de la maison paternelle pour naviguer sur les voiliers. De tels hommes sont à l’épreuve du vertige. Et pourtant, il dit que, sur le chemin, le désespoir le prit et qu’il crut voir le monde chanceler sur sa base. Il lui fallut parfois fermer les yeux pour apaiser les tourbillons qui s’élevaient en lui et voulaient l’attirer au fond du néant sans limites. Puis venaient des places où des morceaux du ruban de pierre avaient roulé dans la mer ; les bêtes y renâclaient avant de prendre leur élan. »

I

- Ilium, Dan Simmons (2003)

The fighting begins to swirl around these fallen men. The Achaean called Ajax—Big Ajax, the so-called Telemonian Ajax from Salamis, not to be confused with Little Ajax, who commands the Locrisians—hacks his way forward, sheaths his sword, and uses his spear to cut down a very young Trojan named Simoisius, who has come forward to cover Agenor’s retreat.

Just a week earlier, in the walled safety of Ilium’s quiet parks, while morphed as the Trojan Sthenelus, I had drunk wine and swapped ribald stories with Simoisius. The sixteen-year-old boy—never wed, never even bedded by a woman—had told me about how his father, Anthemion, had named him after the Simois River, which runs right next to their modest home a mile from the walls of the city. Simoisius had not yet turned six when the black ships of the Achaeans had first appeared on the horizon and, until a few weeks ago, his father had refused to allow the sensitive boy to join the army outside Ilium’s walls. Simoisius admitted to me that he was terrified of dying—not so much of death itself, he said, but of dying before he ever touched a woman’s breast or felt what it was like to be in love.

- Isidoro, Audrey Lemieux (Publie.net)

« J’étais un peu plus jeune que vous — j’avais seize ans. Je m’étais embarqué sur un petit caboteur qui remontait les ports du Morbihan et du Finistère, en Bretagne. Lorsque nous accostions pour quelques jours à Quiberon, j’avais coutume d’emprunter la barque à voile d’un vieux matelot, établi près du port, qui avait connu mon père. Je naviguais jusqu’à Belle-Isle — c’était diablement loin, et je m’arrachais les bras à force de souquer, quand la voilure ne suffisait pas, et toujours je persistais, parce que je connaissais une petite crique où personne n’allait jamais, à l’écart des ports que je trouvais trop bruyants. Je n’apportais presque rien quand j’allais là-bas. Quelques pommes de terre que je faisais cuire dans la braise, c’est tout. »

(...)

« Je passais souvent là des nuits blanches : j’observais la mer, les étoiles, le feu que j’avais allumé. À l’aube, je m’étendais sur le sable, et je dormais deux ou trois heures avant de retourner à Quiberon. »

J

- Les jardins statuaires, Jacques Abeille (Attila, 2010 — pagination Folio ici)

— Mais que deviennent ces enfants ?
— D’abord ce ne sont plus des enfants. Il ont grandi dans un milieu où l’on mûrit vite. Trop vite. Ils prennent la route. Ils errent. Ils s’arrêtent de temps à autre à la porte de quelque domaine pour mendier de la nourriture. D’eux-mêmes — car ce milieu-là aussi à ses légendes et ses traditions — ils se dirigent vers les limites de la contrée, vers les steppes. Les domaines sont plus espacés qu’ici où une route seulement les sépare. Là-bas, de vastes étendues de terre désolée isolent les communautés qui se retranchent dans des sortes de forteresses rustiques. Et puis cette trace ultime de civilisation disparaît et c’est la steppe désertique peuplée de halliers âpres, de vent, de spectres, sableuse et vouée aux poudres de l’oubli. Une seule route s’amorce en cette région. On ne sait où elle mène, certains parlent de cités mortes. C’est le long de cette route que les jardiniers, qui rentrent au pays sans avoir pu les vendre à l’étranger, déposent les statues qu’ils ramènent. Dans ces lieux inhospitaliers, errent des groupes humains que nous ne connaissons guère que par les coups de mains qu’ils tentent parfois, et le plus souvent en vain contre les domaines isolés. Ces gens, ce sont des nomades, des pillards, toute une population vague et clairsemée que le vent tantôt disperse et tantôt rassemble. C’est à ces groupes que se fondent les garçons dont nous suivons le destin. Ils seront esclave d’un meneur de rennes ou soudard dans la bande d’un voleur de bétail, s’ils ne périssent à peine arrivés selon le caprice d’un cavalier trop barbare. (P. 141-142)

*

— Le garçon dont je te parlais trouvait les vieilles coutumes abominables, affirmait sans cesse que tout était injuste et aussi que, malgré toutes nos prétentions et la possession du domaine, par notre condition nous ne différions pas tellement de ceux que nous avions proscrits. Il faut dire qu’on avait dû chasser l’une de ses soeurs. C’était horrible. Je crois qu’il était plein de haine. Un jour il a entendu cette légende du jeune chef qui était apparu parmi les brigands des steppes. Il n’en a rien dit autour de lui jusqu’au moment de l’initiation. Il s’est présenté devant l’assemblée avec trois camarades. Il a crié son mépris à la face des adultes et déclaré qu’il partait avec ses compagnons et que les anciens n’avaient qu’à, s’il leur chantait, inscrire cette décision dans les vieux livres. Ils ont quitté le domaine le soir même. D’autres, plus jeunes, s’étaient joints à eux. (P. 217)

*

Avec le vague espoir de me rencontrer sur quelque domaine où j’eusse par chance séjourné en même temps qu’eux, ou bien déterminés à tirer des adolescents qui m’avaient servi quelques lambeaux de ma parole, ou même pour se contenter d’éprouver le changement de climat qui suivait mon passage en quelque lieu, on voyait des pèlerins se mettre en route et sillonner le pays. Et comme si toutes ces observations n’étaient point suffisantes, l’éloge s’enfla jusqu’au sublime lorsqu’il en vint à parler des adolescents ; ce n’était pas que du domaine en perdition que ceux-ci s’étaient enfuis, leurs exodes fracassants navraient l’ensemble du pays d’une hémorragie continuelle tandis que de toute part s’enflait la rumeur qui les appelait vers les steppes.

(P. 247 - 248)

*

- Je venais juste de passer dans le groupe des adolescents, quand un garçon fut adopté par le domaine. C’est étrange toutes les choses que sait un enfant. Il me semble que j’ai toujours su que ma soeur était menacée. Aussi, quand ce garçon était arrivé sur le domaine, je m’étais occupé de lui. J’étais intéressé. Je ne tenais aucun compte de son âge, ni de celui de ma soeur, ni des difficultés de mon projet, ni des opinions ou des préférences du garçon. Je voulais marier ma soeur. Lui, c’était un petit gars malingre et silencieux — on voyait qu’il venait de la misère — et pourtant il était fier. il ne cédait jamais devant personne. Cela me plaisait bien. Je ne lui disais rien, mais je m’occupais de lui, je le protégeais, je voulais qu’il devienne grand et fort, qu’il fasse quelque chose d’important et qu’il épouse ma soeur. Il m’observait. Je ne sais pas s’il se doutait de quelque chose. Quand ils ont chassé ma soeur, tout a été anéanti d’un coup. Je m’étais figuré que j’étais un héros bienfaiteur, et puis rien ; ma soeur jetée nue sur la route. J’avais déjà tout calculé, sauf qu’elle était mon aînée et que tout se passerait si vite. Je me sentais coupable. Il me restait ce garçon ; il m’a aidé à vivre. Il m’a donné les mots, le langage, pour bien haïr le domaine — c’est tout ce qu’il pouvait faire pour moi et c’était beaucoup. Et puis, vous savez comment ça se passe entre adolescents, cette exaltation de l’amitié, ces serments... une sorte d’amour, non ?

(...)

Pour moi tout était grave. un soir que nous causions, je fais à mon ami la confidence des projets anciens que j’avais nourris à son égard. Il haussa les épaules et se mit à m’expliquer que même si ma soeur n’avait pas été chassée, il n’aurait pu l’épouser parce qu’on ne lui aurait jamais fait place sur le domaine ; on ne lui aurait jamais laissé passer l’initiation. « Je ne suis pas d’ici ; ils veulent faire de moi un sous-homme, un vague travailleur. ils ne sont pas méchants, ils sont indifférents, et leur indifférence m’oppresse », conclut-il. « S’ils ne veulent pas que tu écrives sur le livre, alors moi non plus ils ne m’auront pas », répondis-je. « De toute façon, un jour, je partirai. »

(P. 338-339)

- Le jeu continue après ta mort, Jean-Daniel Magnin, (Publie.net, 2012)

1) Cas de Vassily Sannikov, 14 ans, vivant avec parents, grand-mère et deux grandes soeurs dans un petit deux-pièces à Ekaterinbourg, dans l’Oural. Ce garçon est un abonné de la 4e catégorie (Connexions Permanentes) : il ne va plus au collège, passe la majeure partie de son temps en ligne avec son avatar Iumaï, au look influencé par Inu Guy, le leader du groupe shyrock japonais « Onimania ».
L’addiction de Vassily a été acceptée par sa famille pour trois raisons : il ne traînait
pas dans les rues ; se cantonnait sagement dans un coin de l’appartement exigu ; et surtout ses gains dans la Pangée permettaient à la famille d’assurer ses fins de mois. « Il était déjà comme une plante avant son coma » aurait dit sa mère aux enquêteurs. Mais un matin elle a remarqué la curieuse position qu’avait son fils. Quand elle lui a retiré son casque ThêtaWave, il était dans le coma, défiguré, mais sans aucune trace de sang. Comme si son fils « avait affronté un fauve ».
En poursuivant mes investigations, j’ai appris une chose que les parents de Vassily
n’avaient pas rapportée à l’agence chargée de l’enquête : curieusement, les gains de Iumaï continuaient à être versés sur le compte du père Sannikov, même si Vassily n’était plus en ligne. Ces versements étaient parfois accompagnés d’un message tendre signé du garçon. Sa grand-mère pense qu’il « est allé vivre dans l’Eldorado de ses rêves. Il a changé de corps, mais n’a pas oublié sa famille ».
Je suis parvenu à situer l’avatar de Vassily dans le Néo Sacramento de deuxième degré. Comme de nombreux avatars « hantés » que j’ai pu examiner,
Iumaï est un personnage aux finitions luxueuses, constitué exclusivement d’éléments
de grandes marques. Après l’avoir fait suivre discrètement par mon abeille en taille réduite, j’ai compris qu’il se prostituait dans le milieu des avatars gay et que son souteneur l’avait abonné au service Gold d’une boutique esthétique très recherchée.

- Jeux Africains, Ernst Jünger, traduit par Henri Thomas (Folio, publication originale 1936).

C’est une chose singulière que la façon dont l’esprit chimérique, pareil à quelque fièvre apportant ses miasmes de bien loin, prend possession de notre vie et, une fois installé, enfonce de proche en proche sa brûlure. L’imaginaire seul nous apparaît à la fin comme réel, et les choses quotidiennes sont un rêve dans lequel nous nous agitons de mauvaise grâce, comme un acteur que son rôle embrouille. Le moment est venu, alors, où le dégoût exaspéré revendique l’intelligence et lui impose la tâche de chercher quelque part une issue.
C’est là sans doute ce qui expliquait que ce petit mot « fuir » résonnât, pour moi, de façon toute particulière, car il ne pouvait guère être question d’un danger précis qui eût justifié son emploi, si l’on excepte peut-être les plaintes du corps enseignant, de plus en plus fréquentes, et, durant les dernières semaines, devenue vraiment menaçantes. Ils me traitaient comme un somnambule.

(Extrait tiré d’une page volée)

- Je suis un dragon, Martin Page

Le lendemain il neigea. Paris n’avait pas connu de telles chutes de neige depuis quarante ans. Des chasse-neige déblayaient, sablaient et salaient les rues. Le blanc recouvrait les toits.
À 8 heures, Sonia constata que Margot ne sortait pas de sa chambre. Elle ouvrit la porte. Des affaires manquaient, quelques vêtements, des livres, des carnets à dessin. Sur l’oreiller, elle trouva un papier plié. C’était un autoportrait de Margot qui levait la main en signe d’adieu.

- Le Jouet Enragé, Roberto Arlt, traduit par Isabelle & Antoine Berman (Editions Cent Pages, publication originale 1926).

Nous nous vautrions commodément sur les banquettes rembourrées, allumions une cigarette, laissant derrière nous les gens qui se pressaient sous la pluie, et nous imaginions que nous vivions à Paris ou dans le brumeux Londres. Nous rêvions en silence, un sourire posé sur nos lèvres condescendantes.] Ensuite, dans quelque luxueuse confiserie, nous buvions un chocolat à la vanille et, rassasiés, revenions avec le train du soir, nos énergies multipliées par toute la jouissance fournie à nos corps volutpueux et par le dynamisme du monde ambiant qui, avec ses rumeurs de fer, criait à nos oreilles : « En avant ! En avant ! »]

- Le Journal d’un homme de trop, Ivan Tourguéniev, traduction Françoise Flamant, 1850

Depuis le début du bal elle n’avait pas bougé de sa place : personne n’avait eu seulement l’idée de l’inviter. Seul un jeune homme blond de seize ans avait un moment envisagé, à défaut d’autre cavalière, de se tourner vers cette demoiselle, il avait même déjà fait un pas dans sa direction, mais après un instant de réflexion et un regard jeté sur elle, il s’était hâté de disparaître dans la foule.

- Journaux, Novembre 1952, Sylvia Plath, traduction Christine Savinel et Audrey van de Sandt, Gallimard Quarto, publication originale 1982.

Je suis un tas de petits bouts épars dans un conglomérat d’ordures : égoïste, effrayée, envisageant de consacrer le reste de ma vie à une cause, d’aller nue pour envoyer des vêtements aux nécessiteux, me réfugier au couvent, fuir dans l’hypocondrie, dans le mysticisme, dans les vagues - n’importe où, vraiment n’importe où, pourvu que je sois délivrée du fardeau, du poids terrifiant, abominable, de la responsabilité de soi et de l’ultime jugement sur soi.

- Jours de répit à Baigorri, Marie Cosnay (2016)

Les critères, pour le séjour de répit : la vulnérabilité. La solitude, l’âge. L’un des garçons du Soudain est parti de chez lui tout seul, à l’âge de douze ans.

K

- Karoo, Steve Tesich, traduit par Anne Wicke (publication originale 1998)

Lorsque j’ai ouvert la porte et que je l’ai vu, je restai sans voix, et pour que quelqu’un comme moi se retrouve à chercher ses mots, il fallait y aller fort.
Exactement ce que Billy me donnait à voir.Sa belle et longue chevelure noire avait disparu. Complètement disparu. À la place, un crâne rasé de si près que je voyais plus la peau que les cheveux.
À cela se rajoutait une barbe de deux jours.Et des yeux brillants, injectés de sang.
Il portait un long pardessus de type militaire, plein de boutons. Le manteau était trop étroit pour ses larges épaules et les manches trop courtes pour ses longs bras.Il avait plutôt l’air de quelqu’un qui s’appellerait Boris que Billy, le transfuge demandeur d’asile d’une équipe de basket bulgare.
Je le pris dans mes bras. Quelle que fût sa posture, quelle que fût l’image qu’il projetait, c’était toujours mon garçon, mon Billy, je le pris donc dans mes bras. Ou en tout cas je pris dans mes bras tout ce que je pus prendre malgré cette barricade de manteau. Il se laissa embrasser, un peu comme un skinhead se laisse fouiller par les flics.

L

- Les lances rouillées, Juan Benet (2011), traduit par Claude Murcia

Bien avant d’avoir vingt ans les deux aînés prirent le maquis, pour fuir Daniela, l’autorité et le travail et se débrouillèrent en volant des poules et des veaux et même en attaquant les gens sur les chemins entre Sepulcro Beltrán et Bocentellas ; et lorsque l’alarme se répandit et qu’on finit par dire jusque dans la presse que dans la sierra de Région avait surgi un début de banditisme, pour ne pas discréditer les autorités civiles ni décevoir les forces de l’ordre public, et pour se parer d’un titre qui leur serait très difficile d’acquérir dans toute autre domaine, ils se convertirent en bandits avec juridiction dans toute la contrée, sans respecter d’autres limites que celles du bois interdit de Mantua, gardé par un sujet de condition identique ou similaire.

- The Last Man, Mary Shelley (1823)

Thus years passed on ; and years only added fresh love of freedom, and contempt for all that was not as wild and rude as myself. At the age of sixteen I had shot up in appearance to man’s estate ; I was tall and athletic ; I was practised to feats of strength, and inured to the inclemency of the elements. My skin was embrowned by the sun ; my step was firm with conscious power. I feared no man, and loved none. In after life I looked back with wonder to what I then was ; how utterly worthless I should have become if I had pursued my lawless career. My life was like that of an animal, and my mind was in danger of degenerating into that which informs brute nature. Until now, my savage habits had done me no radical mischief ; my physical powers had grown up and flourished under their influence, and my mind, undergoing the same discipline, was imbued with all the hardy virtues. But now my boasted independence
was daily instigating me to acts of tyranny, and freedom was becoming licentiousness. I stood on the brink of manhood ; passions, strong as the trees of a forest, had already taken root within me, and were about to shadow with their noxious overgrowth, my path of life.

- Leçon sur la langue française, Pierre Guyotat (2011)

(...) je ne sais pas ce que c’est l’Université, je n’en ai pas fait, je n’ai jamais été étudiant, j’ai simplement été écolier, élève, et je suis parti de chez moi assez tôt. J’ai souvent fugué, et puis j’ai fait une fugue définitive, dont je ne suis plus revenu.

- Lotus Seven, Christine Jeanney (Publie.net, 2012)

Les hortensias sont immobiles et mes livres perdent leurs pages, car je lis trop, elles se décollent. Bien sûr je lis pour fuir.

M

- La maison dans laquelle, Mariam Petrosyan, traduction Raphaëlle Pache (publication initiale 2009)

— Je me suis demandé… commença Sauterelle, embarrassé… Qu’est-ce que tu as bien pu fabriquer ? De quoi Élan était-il en train de parler ? Pourquoi tu t’es enfui ? Et pourquoi tu te caches ? »
Le vampire s’assombrit.
« Je me suis évadé, c’est tout. De toute façon, ça sert à rien ce qu’ils nous font, ici. Ça fait déjà quatre fois que je m’échappe. Je me suis dit que si je les poussais à bout, tous autant qu’ils sont, peut-être qu’ils me laisseraient partir. Ça ne les a pas décidés. Pourtant, je les ai vraiment mis en rogne, la dernière fois ; ils m’ont carrément bouclé. C’est pour ça que je me suis sauvé, cette fois-ci. Pour qu’ils comprennent que c’est pas eux les plus malins. Tant que je serai ici, ils n’auront aucun répit.
— Comment tu as fait pour t’évader ? », demanda Sauterelle, admiratif.
Désormais, il prêtait au visiteur une aura héroïque, une aura de martyr.

(...)

Dans un cri, Sauterelle se mit sur le dos, prit son élan et frappa la vitre du talon de sa chaussure. Le verre tinta en explosant. Sauterelle sentit soudain qu’on l’empoignait et qu’on le traînait, après avoir retiré sa jambe coincée d’entre les barreaux. Quelques mètres plus loin, il se remit debout et, dépassant tout le monde, prit la tête de la course parce que la chanson continuait de vociférer : « PLUS VITE ! PLUS VITE !… »
Ces paroles étaient désormais un appel à la fuite. Les Crevards se précipitèrent dans l’escalier et – lui en tête – déboulèrent dans le couloir comme des furies, trébuchant et riant aux éclats. Les boiteux avaient l’impression de filer comme le vent, ceux qui portaient leur camarade se sentaient léger, et même le plus gros d’entre eux, qui pourtant ahanait à l’arrière, eut la sensation de se déplacer à la vitesse de la lumière, aiguillonné par le raffut que faisaient leurs poursuivants. Une fois dans leur chambre, ils s’écroulèrent sur leurs lits et s’enfouirent sous leurs couvertures tels des escargots dans leurs coquilles, étouffant des rires. Emmitouflés dans les draps, aussi immobiles que possible, ils ôtaient doucement leurs chaussures. Un premier soulier tomba par terre, puis un deuxième. Chaque fois, ils se figeaient, l’oreille tendue. Mais tout était calme. Personne ne les recherchait, personne n’entra pour vérifier s’ils dormaient vraiment. Contrôlant leur respiration pour la rendre régulière, ils firent semblant de dormir. Puis, lassés de ce petit jeu, ils quittèrent leur lit l’un après l’autre, rampèrent au milieu de la chambre (là où, dans leur caverne imaginaire, ils allumaient chaque soir un feu invisible) et formèrent en s’asseyant un demi-cercle, ramenant sous eux leurs pieds nus.

(...)

« Je m’en vais. Je rentre chez moi. »
Ces mots résonnèrent bizarrement dans la chambre de Chenu. Comme si quelqu’un d’autre les avait prononcés. Se pouvait-il qu’il ait un autre endroit où vivre qu’ici ? Chenu faisait partie des murs, il était né, avait grandi et vieilli dans la Maison ; il suffisait de lui parler ou même de le regarder pour s’en convaincre ! Sauterelle promena son soulier sur le plancher maculé de taches de vin noirâtres.
« Pourquoi ? »
Chenu déplaça un fou sur l’échiquier et coucha une pièce d’une pichenette.
« J’ai dix-huit ans, déclara-t-il. Mon heure est venue. »
En disant cela, il abîma encore quelque chose de sacré, comme il l’avait fait en mentionnant son chez lui. Chenu ne pouvait pas être aussi vieux, ni aussi jeune d’ailleurs, c’était impossible ! Il n’avait pas d’âge, il vivait hors du temps ! Et puis, cette révélation ne constituait nullement une explication satisfaisante. Sauterelle l’interrogea :
« Les autres s’en iront cet été. Pourquoi partir avant ?
— Ça commence à sentir mauvais ici, répondit Chenu. Et ça empire de jour en jour. Je suis sûr que tu vois de quoi je parle. Aujourd’hui, la situation n’est déjà pas reluisante, mais bientôt, ce sera l’Apocalypse. Je le sais, j’ai déjà vu ce que ça pouvait donner ; je me rappelle très bien le départ de la promotion précédente. Voilà pourquoi je veux partir plus tôt.
— Alors tu t’enfuis ? Tu abandonnes les tiens ?
— Je m’enfuis, oui, convint Chenu. Je prends mes jambes à mon cou. Même si je n’en ai pas.

- Maps, Nuruddin Farah, 1986

My dearest Askar,
I am indeed disturbed by your behaviour, disturbed and bothered by what Salaado refers to as your most depressive state of mind to date. And what do you mean by saying that you haven’t become “a man" so you can sit “in a Mogadiscio of comforts, eat a mountainful of spaghetti while my peers in the Ogaden starve to death or shed their blood in order to liberate it from Ethiopian hands” ? Do I also understand that you wish to straighten out "this question about my own birth" ?
Now, first point first. A man, indeed. Are you “a man” ? One day, I would like you to define what or who is a “man”. Can one describe oneself as a man when one cannot make a viable contribution to the struggle of ones’ people ; when one is not as educated and as aware of the world’s politics as ones enemy is ; when one is not yet fifteen ; when all the evidence of one’s being a man comprises of one’s height and a few hairs grown on the chin ? Who will you kill, your enemy or yourself ? And what’s wrong with eating well and not being a refugee, which you might have been if you weren’t my sister, Arla’s, son and if Salaado and I weren’t doing well financially. And pray don’t talk ill of the UNHCR people, whether in Geneva, Mogadiscio or here, in this, or any other continent : they’re not statisticians obsessed with abstracted numbers and charts of starvation and malnutrition. Of course, they have to ascertain how many refugees there are and how much money they can raise and how many calories an African child can cope with. It is the tone I don’t like, eating “a mountainful of spaghetti”, etc. Indeed ! Askar, one must be grateful for the little mercies in life. One must be thankful to the dedicated souls, serving in these camps under very hard conditions (for them), while they wait for a donor to donate the food and medicines—making sure (and this is very, very difficult) that the local mafia doesn’t misappropriate them.
I confess, it pains me to remember the number of times you, Salaado and I have spoken about and analysed the seeds of your sense of “guilt”. Salaado ‘s telegraphic message suggests it to be as bad as the days following the tragic weekend when, overnight and in a coup de grâce, the Ogaden was wrung out of Somali hands and “returned” to Ethiopia’s claw-hammer. Now what’s this that I hear, that you were salvaged from the corpse of your mother ? Is there anyone who can substantiate that with some evidence ? Your mother lived long enough to have scribbled something in her journal. That means that she died after you were born, especially if we take into account Misra’s statement which agrees with this claim of mine.
To think, at your age, when you’re in Hargeisa for a holidaying trip, that your thoughts are still obsessed with some obscure facts relating to your birth. This disturbs Salaado—it perturbs me. Salaado tells me that you want to return to Kallafo in order to have this question answered once and for all. That is not the same thing as joining the Western Somali Liberation Front, I take it ? But Salaado is under the impression that for you, the two are one and the same thing. Now what do you want to do ? Of course, you can do both and we have no objection to your deciding to return to the Ogaden as a recruited member of the Front (which we all support) and when there, do your research into your beginnings. You tell us what you want and well give you our opinion.
Forgive me, but I’ve never held the view—nor has Salaado—that, since there are many able-bodied men and women in the Ogaden who can shoot a gun, kill an “Amxaar” in a scuffle and, if need be, confront the lion in the den, a youngster like you mustn’t go. No. “Somebody” must go. But who is this “somebody” ? If every father, mother, relation said, “No, not my son, let someone else join the Front”, then you know where we’ll end up ? The view Salaado and I hold, is that since you’ll prove to be excellent material as a researcher, as a writer of articles and as one who can impart enlightened opinion about the cause, why not “eat mountainfuls of spaghetti while others die” and why not, when doing so, complete your education.
Should you insist that you wish to re-enter the Ogaden without touching Mogadiscio, then I am afraid that neither Salaado nor I can do anything about it. All we can suggest that we offer is help. But I plead to you not to depart without at least letting Salaado know. If you inform me by return post that you’re definitely leaving, then I’ll make arrangements for more money to be transferred to Hargeisa, care of a bank.
If we’re to believe that you “stared” at Misra when she found you and Arla, my sister, then you were at least a day old. For sight, my dear Askar, is a door which does not open instantly in the newly born. What I mean is, that it takes longer than a few minutes for a baby just bom to develop the knack to look, let alone “stare". Be that as it is. But the fact that it shrouds your beginnings in mysteries preponderant as the babies born in the epic traditions of Africa, Europe and Asia—this fact does interest me greatly. Did you sprout like a plant out of the earth ? Were you born in nine months, in three or seven ?
In other words, do you share your temperament with the likes of Sunjata or Mwendo, both being characters in Africa’s epic traditions ? For example, it is said that Sunjata was an adult when he was three. Mwendo, in the traditions told about him, is said to have chosen to be delivered, not through the womb, but through a middle finger. There are other epic children who took a day to be conceived and born and yet others required a hundred and fifty years to be bom at all Now why did this “epic child” wait for a hundred and fifty years ? Because he made the unusual (I almost said, rational) request not to use as his exit (or was it his entrance) the very organ which his mother employed as her urinary passage. Another feature common among epic children is that they are all born bearing arms. And you, Askar, you’re armed by name, aren’t you ?
Again, this is nothing unique to epic traditions of peoples. The world’s religions produce “miracle” children. Can you imagine an Adam, a grown man, standing naked, with leaves of innocence covering his uff, when God pulls at his ribs and says to him, “I am sorry but it won’t take a second, I assure you, and it won’t give you any pain either. Now look. Here. A woman, an Eve, created from one of your ribs” ? I am sure you’ve heard of heroes given birth to by mountains or rivers or fishes or for that matter other animals. It seems to me that these myths make the same point again and again : that the “person” thus born contains within him or her a characteristic peculiar to gods. Well Where do we go from here ?
All is doubt.
Are you or are you not an “epic” child of the modern times ? Do we know what the weather was like the moment you were born ? Yes, we do. Your mother, in her scrawls, tells us that the sky was dark with clouds and that a heavy storm broke on her head as she fainted with the pains of labour and the heavens brightened with those thunderous downpours. But you didn‘t take shorter than a month to be conceived and bom, or seven hundred years. And there was no eclipse of the moon or the sun. I’ve read and reread your mothe’ s journal for clues. I am afraid it appears that you completed your nine months.
Please think things over. And please do not do anything rash. We will miss you greatly if you go—but we understand. Rest assured that we’ll not stand in your way if you wish to return to your beginnings.

Much, much love.
Yours ever,
Uncle Hilaal

- Mara and Dann, Doris Lessing (1999)

And so the days passed, Mara and Orphne fighting to bring Dann back, and slowly succeeding. At night Meryx claimed Mara.
Then Dann was himself, though still weak, and Mara asked him what had held him so long in the Tower.
He seemed to be speaking of events long in the past. His eyes searched the ceiling as he spoke, as if what he remembered was pictured there, and he did not look at Mara or at Orphne, who held his hands, one on each side.
He said he had run away from the barracks for the male slaves when he heard the Towers were occupied. There he joined a gang of runaway slaves, mostly Mahondis, but there were some Hadrons and others. They were all men. There were women in the Towers but they kept to their own groups, afraid of rape. No woman by herself could survive. Dann’s gang lived by stealing food from the fields, and then poppy from the warehouses, through intermediaries. He mentioned Kulik. At first Dann had sold the stuff to get food, but then he began taking it : now his words became halting, and he said, “There was a bad man.” And now this was little Dann’s voice : “A very bad man,” piped little Dann. “He hurt Dann.”

- Les mémoires de Maigret, Simenon (Presses de la cité, 1950)

Dix mille y passent chaque année en moyenne, dix mille qui quittent leur village et débarquent à Paris comme domestiques et à qui il ne faut que quelques mois, ou quelques semaines, pour effectuer le plongeon.
Est-ce si différent quand un garçon de dix-huit ou de vingt ans, qui travaillait en usine, se met à s’habiller d’une certaine façon, à prendre certaines attitudes, à s’accouder au zinc de certains bars ?
On ne tardera pas à lui voir un complet neuf, des chaussettes et une cravate en soie artificielle.
Il finira chez nous, lui aussi, le regard sournois ou penaud, après une tentative de cambriolage ou un vol à main armée, à moins qu’il se soit embauché dans la légion des voleurs de voitures.

- Monarques, Philippe Rahmy (Table ronde, 2017)

Ils ont dit et persistent à dire que tu n’étais qu’un voyou, un vicieux. Tu étais un chien, un chacal, l’un de ces mômes sans foi ni loi, prêt à mordre, l’une de ces roses qui fleurissent sur le pavé, au fond des terrains vagues, dans les prisons ou les livres de Jean Genet, grillés par leur appétit, plus libres à mesure qu’ils se trompent de combat, trop affamés pour comprendre, trop pressés, gorgés de vie et de dégoût pour la vie, terrorisés par la mort au point de ne désirer qu’elle.

- Mon jeune gars, compagnie des jours passés, Thibault de Vivies (Editions du Zaporogue, 2011)

Je prends le temps de réfléchir malgré tout mais décide de repousser les avances que l’on me fait car j’ai mon bonheur ici et ma liberté du lever et du coucher quand bon me semble et personne pour m’imposer quoi que ce soit, j’en ai bavé quand j’étais vraiment tout petit gars alors j’ai perdu confiance envers papa et maman et je m’enfuis de la demeure familiale et décide de ne plus donner de nouvelle pardonnez-moi encore mais j’ai le reste du monde à conquérir et j’attends en vain un signe d’encouragement de votre part.

N

- Le noir est une couleur, Grisélidis Réal (1974)

Traqué, comme nous, il se cache, car il est déserteur de l’armée française. Il s’appelle Claude. Il a vingt ans.
Il est resté une semaine dans notre chambre, il a été adorable. Il s’est occupé des gosses, on se sentait protégés et aimés.
Le soir, comme au temps de Bill, on sort tous les deux pour aller à nos affaires. Je me trouve un Allemand ou un Noir pour un moment, et lui il va à la chasse dans les bars. Il y rencontre de vieux homosexuels et il leur fait les yeux doux. Une fois dans l’appartement, il attend que le vieux soit à poil, haletant dans les draps, et au lieu du baiser nuptial, c’est un grand coup de poing qu’il lui donne en pleine gueule.
Le vieux se met à genoux, en chialant, mais Claude est inflexible.
— Ich bin ein Mörder ! dit-il d’une voix impitoyable.
Le vieux n’ose pas bouger, pendant que Claude fouille dans ses poches et rafle les bijoux qu’il a eu le malheur de laisser traîner à la salle de bains. Et Claude s’en va en vainqueur, laissant vert de peur sur sa descente de lit le vieux lézard nu et volé.

O

- Oblique, Christine Jeanney, publie.net (2016)

au début, début du fil, au début de la
tresse, c’est un couple / elle je ne sais
pas encore, elle est restée là-bas mais lui je sais,
il a seize ans, il s’appelle
Mariano

 

Mariano avec l’ange et il passe les
Alpes, il les traverse à pied comme
Hannibal

 
lire 15 aventures en montagne sans le
savoir, lire les conquêtes sans le
savoir, cours de géographie, des dates
à retenir en alexandrins hermétiques,
tracer des lignes, des continents sur
des cartes du monde, les colorier sans
le savoir, apprendre le nom des
fleuves, là où ils prennent leur source
sans savoir qu’il marche qu’il a
marché qu’il traverse les Alpes et
j’aurais pu dire moi je sais, j’aurais pu
dire lorsque j’avais seize ans Il a seize
ans il traverse les Alpes

    

j’espère qu’il n’est pas seul, qu’il
porte dans son sac quelque chose de
chez lui qui lui vient de sa mère, une
médaille ou une image pieuse ou un
morceau de bois taillé ou quelque
chose qui lui rappelle cette autre
chose qui n’est pas dite et n’a pas de
valeur aucune

- O Révolutions, Mark Z. Danielewski, traduit par Claro (publication originale 2006)

</blockquote></blockquote>
<blockquote> <blockquote class="spip_poesie">
Halos ! Héliaque !
Contrebande !
Je peux tout
quitter.
Tout le monde aime
le Rêve, moi je le tue.
Les Grands Aigles s’élancent
au-dessus de moi : - Sus, Rebelle !
J’ouvre grand le piège.
En feu. Belle fournaise.
Je vais dévaster le Monde.
Rien de grave. La mutinerie
est partout ces temps-ci. D’un coup.
D’un sourire. Une grimace.
Seize ans tout-puissant et liiiiiibre.
Rebondir sans même une casquette.
Les Ours dorés se prosternent devant moi :
- Allez-y Lieutenant.
Prenez tout.
 
<blockquote> <blockquote class="spip_poesie">
Samsara ! Samarra !
Légende !
Je peux tout
quitter.
Tout le monde aime
le Rêve, moi je le tue.
Les Cèdres de l’Atlas jaillissont
au-dessus de moi : - Boogaloo !
Je trouve en moi mon essor.
En feu. Toutes mes boucles.
Je vais anéantir le Monde.
C’est tout. La dévastation
est partout. D’une pichenette.
D’une pirouette. Une bobine.
Seize ans tout-puissant et liiiiiiibre.
Rebondir les pieds nus.
Les Trembles sont beaux ici :
- Tu n’as rien à perdre. Vas-y.
Sers-toi.
</blockquote></blockquote>

- L’Odyssée, Homère, traduit par Charles-René-Marie Leconte de L’Isle (entre -850 et -750)

– Venez, amis. Emportons les provisions qui sont préparées dans ma demeure. Ma mère et ses femmes ignorent tout. Ma nourrice seule est instruite.

Ayant ainsi parlé, il les précéda et ils le suivirent. Et ils transportèrent les provisions dans la nef bien pontée, ainsi que le leur avait ordonné le cher fils d’Odysseus. Et Tèlémakhos monta dans la nef, conduit par Athènè qui s’assit à la poupe. Et auprès
d’elle s’assit Tèlémakhos. Et ses compagnons détachèrent le câble et se rangèrent sur les bancs de rameurs. Et Athènè aux yeux clairs fit souffler un vent favorable, Zéphyros, qui les poussait en résonnant sur la mer sombre. Puis, Tèlémakhos ordonna à ses compagnons de dresser le mât, et ils lui obéirent. Et ils dressèrent
le mât de sapin sur sa base creuse et ils le fixèrent avec des câbles. Puis, ils déployèrent les voiles blanches retenues par des courroies, et le vent les gonfla par le milieu. Et le flot pourpré résonnait le long de la carène de la nef qui marchait et courait sur la mer, faisant sa route. Puis, ayant lié la mâture sur la nef rapide et noire, ils se levèrent debout, avec des kratères pleins de vin, faisant des libations aux Dieux éternels et surtout à la fille aux yeux clairs de Zeus. Et, toute la nuit, jusqu’au jour, la Déesse fit route avec eux.

- L’origine, Thomas Bernhard (1975), traduit par Albert Kohn

Cette heure d’exercices de violon dans la petite pièce aux chaussures presque complètement dans l’obscurité, où l’odeur de cuir et de transpiration des chaussures des pensionnaires étagées jusqu’au plafond, enfermée dans cette petite pièce, s’épaississait de plus en plus, cette heure était pour lui la seule possibilité de fuite. Son entrée dans la petite pièce aux chaussures signifiait qu’il commençait au même instant à méditer sur le suicide et l’intensité accrue, de plus en plus accrue de son jeu signifiait qu’il était occupé à penser au suicide avec une intensité accrue, de plus en plus accrue. Effectivement, dans la petite pièce aux chaussures, il a de nombreuses fois essayé de se tuer, mais il n’a pas poussé trop loin aucun de ces essais, la manipulation des cordes et des bretelles et les centaines d’essais avec les nombreuses patères de la petite pièce aux chaussures avaient toujour été interrompus au point décisif qui lui sauvait la vie ; il les avait arrêtés en jouant du violon plus consciemment ses pensées suicidaires, en se concentrant tout à fait consciemment sur ses possibilités au violon qui le fascinaient de plus en plus.

P

- The Pale King, David Foster Wallace (2011)

In 1932, a preadolescent Ceylonese female was documented by British scholars of Tamil mysticism as capable of inserting into her mouth and down her esophagus both arms to the shoulder, one leg to the groin, and the other leg to just above the patella, and as thereupon able to spin unaided on the orally protrusive knee at rates in excess of 300 rpm. The phenomenon of suiphagia (i.e., ‘self-swallowing’) has subsequently been identified as a rare form of inanitive pica, in most cases caused by deficiencies in cadmium and/or zinc.

- Le paradis des autres, Joshua Cohen (2011), traduit par Annie-France Mistral

On ne parlait pas de David (maintenant on n’en parle plus du tout dans la famille évidemment), parce qu’à dix-huit ans, l’âge du service militaire qui aurait signifié pour lui comme mon oncle Alex la Brigate Givati’ dont la symbolique mascotte est le renard péteur à plumes sur béret violet, il s’est défilé et a déserté Jérusalem et l’Éden qui l’entoure pour un travail à Hollywood de l’autre côté du doigt de la mer et de la main de l’océan — a quitté nos arbres pour aller tomber dans les bras de leurs accueillants palmiers — où il a rencontré et puis vécu avec et peut-être vit encore avec un autre transplanté à Hollywood, une personne qui voulait faire du Cinéma et dont le sexe à savoir le genre était moins important pour Aba et même pour sa Reine (la Reine alors régnante, la mienne) et le serait encore, si seulement, que la religion — l’orientation sexeuelle — à laquelle cette Cinématographique personne adhérait, adhère toujours. Affiliation que le nom de cette Cinématographique personne et la façon dont Elle le prononçait rendaient d’une clarté on ne peut plus éclatante. Un style de vie que la décision de David de couper le cordon téléphonique et le fil de la réciprocité des cartes postales rendait d’une clarté encore plus éblouissante, même si le comble d’aveuglante clarté a été le refus d’Aba de penser à lui comme son fils ou même d’entendre parler de lui pour toujours et le soutien inconditionnel de la Reine dans sa décision, ce qui a peut-être eu pour résultat qu’elle m’en aimait encore plus, et c’était Agréable.

- Perceval ou le Conte du Graal, Chrétien de Troyes (vers 1181), traduit par Antoine Brea

Alors n’y eut plus de retard :
il prend congé, la mère pleure,
et sa selle est déjà posée.
A la manière et à la guise
d’un Gallois il est affublé :
des galoches il a chaussé ;
comme partout où il allait,
il transportait trois javelots,
il voudrait les emporter tous,
mais deux en fait ôter sa mère
pour ce qu’il semble trop Gallois
(et elle eût fait pareil des trois
si cela eût pu exister) ;
une badine en sa main droite
il a pour fouetter son cheval.
La mère pleurant son départ
le baise, qui tant le chérit,
et prie Dieu qu’il l’ait en sa garde :
“Beau fils, fait-elle, Dieu vous guide !
Plus de joie que je n’en ai eue
vous atteigne où que vous alliez !”
Quand le garçon fut éloigné
d’un tout petit jet d’une pierre,
il regarda derrière et vit
tombée sa mère au pas du pont :
elle s’est pâmée d’une sorte
comme si elle fût chue morte.
Et lui cingle de la badine
sur la croupe de son roussin
qui s’en va, qui ne bronche pas,
mais le conduit à vive allure
parmi la grand forêt obscure.
Il chevaucha tôt le matin
à tant que le jour déclinât.
Il passa la nuit en forêt
à tant que le jour reparût.

- Poreuse, Juliette Mézenc (2012)

Il étaient là, figures noires transies sous le soleil encore chaud. Des débris de leur pirogue fracassée jonchaient les rochers et ils progressaient entre les blocs qui barraient la route à la mer. Ils progressaient péniblement, s’arrêtant souvent. Leurs tee-shirts troués dissimulaient mal leurs torses, secs. Ils étaient jeunes, 16 ou 17 ans peut-être, avaient dédaigné la bouteille, la ballon hydrogène, vieilleries poétiques, pour jeter leurs corps sans détours à la mer. Allah est grand.

- Le Portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde (1891), traduit par Christine Jeanney

—  Comme c’est triste ! murmura Dorian, les yeux encore fixés sur son portrait. Tellement triste !.. Je vais devenir vieux et horrible, affreux. Mais le tableau restera toujours jeune. Toujours il aura l’âge de ce jour de juin... Si seulement c’était l’inverse ! Si c’était moi qui pouvais rester jeune, toujours, et ce tableau vieillirait ! Pour ça — rien que pour ça — je donnerais tout ! Oui, il n’y a rien au monde que je ne donnerais pas !

R

- Le Roman d’Enéas, Anonyme (Environ 1160), traduit par Aimé Petit

<blockquote class="spip_poesie">
Biaus fius, fait elle, mal vous voy !
Vostre vie a duré moult poy.
Mar vi onques les Troÿens,
plaindre me puis de eulz toz tenz.
Onques n’oy par eulz se mal non
et fellonnie et traïson.
Maudite soit lor sorvenue,
toute ma joie y ay perdue.
Ffius, vous l’avez chier comparé !
Lor malle foy vous ont moustré :
ils vindrent ça por secors querre,
car moult erent grevé de guerre ;
onc Evander ne me voult croire,
o euz vous ajoustra en oirre,
et vif et sain vous en menerent ;
mauvaise foy vous i moustrerent,
mar les cognu et mar les vi.
Poy a que tornastes de ci,
or vous en ont renvoié mort,
a nous on fait mauvais confort ;
 
(...)
 
Vous estes mort en lor service,
ne say entendre en nule guise
quelz preuz soit cest confortement,
ainçois nous fait le cuer dolent,
car or savons le vaselaije
qui ert en vous et le barnaige ;
tant com nous vous oons plus loer,
de tant nous en doit plus peser.
Jamais nos diex ne prïeray
ne ja honneur ne lor feray,
n’avront mais de moy service.
Mal lor ay fait tant sacrefice
que lor faisoie chascun jor
moult hautement, a grant honnor :
ou il ont esté endormi,
que mes prïeres n’ont oï,
ou ne puent homme sauver,
garantir vie ne tenser.
Il m’ont moustré moult mallement
qu’il se sorpuissent de naient.
Ffius, fait vous ont mauvaise aïe,
moult vous ont poy tensé la vie.
Lasse, je n’avray mais confrot
de ma tristor jusqu’à la mort ;
toute metray ma vie a duel,
la mort me prengne, or le veil !
</blockquote>
<blockquote class="spip_poesie">
Cher fils, dit-elle, quel funeste spectacle !
Votre vie a été bien brève.
Je regrette d’avoir jamais vu les Troyens,
je puis me plaindre d’eux à tout jamais.
Ils ne m’ont apporté que le mal,
la félonie et la trahison.
Maudite soit leur venue
qui m’a fait perdre tout mon bonheur.
Mon fils, vous l’avez payé cher !
Ils vous ont montré leur mauvaise foi :
ils sont venus ici chercher du secours,
car la guerre les accablait de son poids ;
jamais Evandre ne voulut m’écouter,
il vous adjoignit aussitôt à eux,
et ils vous emmenèrent en parfaite santé ;
ils vous ont montré leur fausseté,
quel malheur de les avoir connus et vus !
Il y a peu, vous avez quitté ces lieux,
à présent, ils vous ont renvoyé mort,
triste réconfort pour nous !
 
(...)
 
Vous êtes mort à leur service,
je ne puis comprendre en aucune manière
l’intérêt de cette consolation,
qui accroît plutôt notre souffrance,
car nous savons désormais la valeur
et la vaillance qui étaient en vous ;
plus nous entendons votre éloge,
plus nous devons en souffrir.
Jamais plus je ne prierai nos dieux
ni ne les honorerai,
jamais plus je ne les servirai.
Je regrette de leur avoir fait
tant de sacrifices quotidiens
dans l’apparat et la solennité :
ou bien on les a endormis,
et ils n’ont pas entendu mes prières,
ou bien ils sont incapables de sauver un homme,
de protéger sa vie.
Ils m’ont cruellement montré
leur totale impuissance.
Mon fils, ils vous ont bien mal secouru
en protégeant si peu votre vie.
Malheureuse, ma tristesse sera inconsolable
jusqu’à ma mort ;
je passerai toute ma vie dans le chagrin,
que la mort me saisisse, je le veux !
</blockquote>

S

- La saga de Mô, Tabarka, Michel Torres (2016)

Un matin de gros temps, ils sortirent quand même à la mer pour sauver leur plus beau let de la tempête. Ils le ramenaient plein de poissons quand le vent forcit sous un grain. Le temps de rentrer avec leur barque chargée à bloc, les rouleaux barraient la passe du port.
Mauvaise passe, orientée à l’est. Plus assez d’essence pour aller jusqu’au Cap d’Agde. Ils essayèrent de passer la barre entre deux déferlements. Le ot les rattrapa, noya le moteur.
En travers de la vague, ils coulèrent à pic.
Le lendemain, les marins pompiers d’Agde retrouvèrent les deux corps sans vie agrippés l’un à l’autre, entortillés dans leur let sous les rochers du brise-lames.
On les avait enterrés ensemble.
Premier vrai traumatisme d’une longue liste, depuis ce jour, Mô n’avait plus pleuré et n’était pas retourné au collège. Il avait seize ans et il était seul. On l’avait émancipé, il s’était débrouillé. Il avait repris la barque et le métier mais il se mé a longtemps de la Méditerranée, il la travaillait peu, préférant son étang.

- Les sept fous, Roberto Arlt, traduit par Isabelle et Antoine Berman (1929)

Jusqu’à quatorze ans, il avait vécu à la campagne. Puis il avait abattu un voleur à coups de feu. La peur de la tuberculose l’avait à nouveau jeté dans la plaine, et il avait parcouru jour et nuit au galop d’incroyables étendues. Dès qu’il fit sa connaissance, Erdosain sympathisa avec lui.

- Shangrila, Malcolm Knox, traduit par Patricia Barbe-Girault (traduction originale 2011)

Quand il a eu dix-sept ans, Rod a dégoté son permis. La famille Keith pouvait pas se payer de voiture, mais c’était Coolie et c’était les années 1960 alors tout appartenait à tout le monde, et un jour Rod s’est simplement pointé devant la porte avec cette voiture prise à un voisin et l’arrière est bourré de planches et de quelques gars, et ça soufflait fort à Snapper ou Kirra alors t’es monté, et Rod a braqué le nez du break ou du combi ou de la familiale direction le sud ou le nord et vous voilà barrés, toute la clique, Rod, toi, FJ, Tink, un ou deux autres s’ils s’amenaient, ça jactait grave là-dedans, on se serait crus à une soirée filles.
Toi, claustrophobe sur le siège arrière avec tous ces gens autour.
T’avais des envies de meurtre de vagues.
À ce point, t’avais besoin d’y aller.
Dans le tube, où personne pouvait te voir.

- The Sirens of Titan, Kurt Vonnegut (1959)

At the age of seventeen, young Chrono had run away from his palatial home to join the Titanic bluebirds, the most admirable creatures on Titan. Chrono now lived among their nests by the Kazak pools. He wore their feathers and sat on their eggs and shared their food and spoke their language.

- Sombre aux abords, Julien d’Abrigeon (2016)

« Il avait la haine, me dit le gosse qui était monté à Privas. On est tous comme ça avec nos parents. Moi aussi, ça m’arrive parfois. Mais bon, j’irais pas jusqu’à flinguer mon vieux. Je ferais plutôt une fugue, voyez. » Son détachement est sincère : « Je n’étais pas dans sa classe, je ne le connaissais pas personnellement. Mais je sais que pour ses copains, c’est dur. »
A la Coupole, ce n’est pas le nom de Ronald B., d’une personnalité décidément invisible, qui fait réagir, mais l’évocation du parricide. « Son père était trop sévère, dit Muriel. Je sais ce que c’est. » Pourtant n’avait-il pas le droit de sortir le soir comme il le voulait, ou d’inviter des copains à la maison ? « Il y a des façons d’être sévère que vous pouvez pas piger. »

- Spoon River, Edgar Lee Masters (traduction Général Instin, publication initiale 1915)

57 Sam Hookey

J’ai quitté la maison pour suivre le cirque —
j’étais tombé amoureux de Mademoiselle Estralada,
la dompteuse de lions.
Une fois, après avoir laissé les lions sans manger
plus d’une journée,
je suis entré dans la cage et j’ai commencé à frapper Brutus
et Leo et Gypsy.
Suite à quoi, Brutus m’a sauté dessus
et m’a tué.
Pénétrant dans ces lieux
j’ai croisé une ombre qui m’a insulté,
disant que je l’avais bien cherché...
C’était Robespierre !

T

- Terminus radieux, Antoine Volodine (2014)

À dix-huit ans il se présenta à un bureau de recrutement et, après ses classes, on l’envoya à la capitale. Il y demeura cinq mois dans une compagnie d’autodéfense, puis, alors que l’étau se resserrait autour de l’Orbise, il demanda à partir pour la Troisième Armée. Il fut envoyé sur le front sud-est, près de Goldanovka. Il avait été affecté à une unité de décontamination. Avec une quarantaine de ses camarades, il passa un mois à déshabiller et à doucher des soldats qui s’étaient aventurés dans des zones dangereuses. L’ennemi ne se manifestait pas. Il faisait un temps merveilleux, les nuits étaient courtes, le ciel brillait. Un nouvel été venait de commencer. Dès qu’on s’écartait des bassins et des installations de décontamination, dès qu’on quittait le campement, l’air embaumait, poussé depuis la taïga par un vent tiède. Lors d’une promenade vespérale au-delà de la banlieue de Goldanovka, Idfuk Sobibian fut pris sous un feu de mitrailleuse tout à fait imprévisible et fauché. Contre sa joue la terre, en dépit de la douceur ambiante, était gelée. Il eut le temps de se faire cette remarque, puis il poussa un dernier râle et se recroquevilla autour de sa mort. Comme les combats avaient repris autour de Goldanovka, personne ne vint récupérer sa dépouille.

- The Talisman, Stephen King et Peter Straub (publication initiale 1984)

“You went to the bus station this morning ?”

“Right before I decided to save the money and hitch. Mr. Parkins, if you can get me to the turnoff at Zanesville, I’ll only have a short ride left. Could probably get to my aunt’s house before dinner.”

“Could be,” Buddy said, and drove in an uncomfortable silence for several miles. Finally he could bear it no longer, and he said, very quietly and while looking straight ahead, “Son, are you running away from home ?”

Lewis Farren astonished him by smiling—not grinning and not faking it, but actually smiling. He thought the whole notion of running away from home was funny. It tickled him. The boy glanced at him a fraction of a second after Buddy had looked sideways, and their eyes met.

- Tobie Lolness, Timothée de Fombelle (2006)

Un soir, Tobie avait vu le père Asseldor suivre Mano devant la maison.
– Où tu vas ? dit le père.
– Je sais pas, répondit Mano.
– Qu’est-ce que tu as ? Tu veux pas essayer de faire comme les autres ?
– Non, dit Mano.
– Qu’est-ce que tu as, Mano ? Regarde tes frères, tes sœurs… Ils n’ont pas l’air heureux ?
– Si.
– Mais, fais comme eux !
Mano s’était mis en colère :
– On est là parce que notre grand-père a décidé de ne pas faire comme les autres et de venir créer Seldor… Et maintenant tu me demandes de faire comme les autres ?
Tobie était resté caché à écouter. Le père dit à son fils :
– Tu ne parles pas comme un Asseldor, Mano. Tu ne fais rien comme un Asseldor.
– Je sais. Alors, je m’en vais, papa.

- Tobie Lolness, tome 2 : Les yeux d’Elisha, Timothée de Fombelle (2010)

Ses mains avaient encore quelque chose d’enfantin. Il devait avoir dix-sept ans. Il avait sûrement été un garçon talentueux et plein de vie. Mais, année après année, il avait dirigé toute son intelligence vers sa dimension la plus sombre, la plus dangereuse. Il s’était mis à jouer en équilibre au bord de la folie.

– Non, répondit enfin Elisha. Non ! Jamais !
Alors Léo Blue partit seul.
La nuit venue, il quitta le nid pour un long voyage vers les Basses-Branches.

- Traverser Tchernobyl, Gloria Ackerman (2016)

Bien que Sacha n’y ait vécu que cinq ans, de 1981 à 1986, et malgré des conditions de vie relativement peu confortables, il en garde un souvenir fort. Lorsqu’il a eu 16 ans, soit six ans après son départ précipité de la ville de son enfance, il a pu réaliser son rêve : un ami de sa mère, directeur d’une chaîne de télévision locale à Slavoutitch, qui se rendait dans la zone pour un tournage, y a amené le gamin en le cachant sous les sièges du car. La fréquentation de la zone est totalement interdite aux mineurs. Ce périple illicite a défini son destin.

- Trois, Roberto Bolaño, traduit par Robert Amutio (2000)

On se croirait dans des restes
Échappés de la Seconde
Guerre mondiale
A dit Pancho allongé
Au fond de la camionnette
Il a dit : des filaments
De généraux nazis comme
Reichenau ou Model
Évadés en esprit
Et de matière involontaire
Vers les Terres Vierges
D’Amérique latine :
Un hinterland de spectres
Et de fantômes.
Notre maison
Installée dans la géométrie
Des crimes impossibles.
Et pendant les nuits nous avions l’habitude
De passer par quelques cabarets minables :
Les putes de quinze ans
Descendantes de ces braves
De la guerre du Pacifique
Aimaient nous écouter parler
Comme des mitrailleuses.

- La tunique de glace, William T. Vollmann, traduit par Pierre Demarty (publication originale 1990)

Banni, banni, banni, Erik prit la mer et partit pour toujours. Son père était déjà souffrant. Sous la houle des brumes s’étendait la houle océane, qui semblait bleue à travers les nuages mais était en réalité gris-bleu, couleur d’une froide beauté ; ridée comme la chair d’une poule, piquetée de capuchons blancs qui fusaient en comètes pour disparaître aussitôt comme des étoiles filantes. Cette mer paraissait sans fin. L’Islande y était absolument seule, à l’exception d’un immense iceberg élancé, à lui seul une île ou une colonne perdue. Au sud, l’Islande était plate, et gris-brun, léchée par de longues langues d’écume blanche et mousseuse ; et les oiseaux marins criaient, et au nord se dressaient des volcans brun rougeâtre. Les plaines étaient bordées de nombreuses terres aux teintes diverses. Elles étaient parfois herbeuses, mais criblées de pierres pointant vers le ciel ; devant, une étendue de basses montagnes comme une longue lame. Cette terre ayant déjà été colonisée, Erik continua de voguer, longeant le roulis des plaines étales parsemées de maigres accrétions de lave noire, à la surface desquelles poussait une fine pellicule de végétation blanchâtre, comme une couche de moisi sur une viande séchée.

U

- Under the Volcano, Malcolm Lowry (1947)

Even so, on the very day, Friday the thirteenth of May, that Frankie Trumbauer three thousand miles away made his famous record of For No Reason at All in C, to Hugh now a poignant historical coincidence, and pursued by neo-American frivolities from the English Press, which had begun to take up the story with relish, ranging all the way down from "Schoolboy composer turns seaman," "Brother of prominent citizen here feels ocean call," "Will always return Oswaldtwistle, parting words of prodigy," "Saga of schoolboy crooner recalls old Kashmir mystery," to once, obscurely "Oh, to be a Conrad," and once, inaccurately, "Undergraduate song-writer signs on cargo vessel, takes ukelele"—for he was not yet an undergraduate, as an old able seaman was shortly to remind him—to the last, and most terrifying, though under the circumstances bravely inspired. "No silk cushions for Hugh, says Aunt," Hugh himself, not knowing whether he voyaged east or west, nor even what the lowliest hand had at least heard vaguely rumoured, that Philoctetes was a figure in Greek mythology—son of Poeas, friend of Heracles, and whose cross-bow proved almost as proud and unfortunate a possession as Hugh’s guitar—set sail for Cathay and the brothels of Palambang. Hugh writhed on the bed to think of all the humiliation his little publicity stunt had really brought down on his head, a humiliation in itself sufficient to send anyone into even more desperate retreat than to sea...

V

- V., Thomas Pynchon (1963)

At seventeen, coeval with the century, he raised a mustache (which he never shaved off), falsified his age and name and wallowed off in a fetid troopship to fly, so he thought, high over the ruined chateaux and scarred fields of France, got up like an earless raccoon to scrimmage with the Hun ; a brave Icarus.

- Vango, Timothée de Fombelle (2015)

Dans le couloir, une porte claqua. Vango attendit un long moment avant de faire un pas de plus.
Le plateau du bureau était en grand désordre. Des plumes d’écriture gisaient dans une mare d’encre à moitié bue par le bois. Un grand cahier était ouvert. Le plus étrange est qu’on avait entouré chaque objet à la craie blanche comme pour marquer sa place.
Vango frissonna et se baissa vers le cahier. Il découvrit sur la page une tache sombre et ces deux seuls mots, en latin, inscrits fébrilement par la main du père Jean :

FUGERE VANGO

Il ne fallut pas plus d’un instant.
Il comprit tout. La tache était une tache de sang. On avait laissé la pièce en l’état. L’homme couché sur le lit était un homme mort.
Vango connaissait maintenant son crime.
Le père Jean était mort.
Et les deux mots sur le cahier l’accusaient : FUIR VANGO.

- Vies et mort d’un terroriste américain, Camille de Toledo (2007)

Eugène prendrait volontiers les paris, il gagnerait peut-être une poupée parlante, mieux, un billet d’avion pour l’Europe, son rêve, oui, il parierait que cette scène dans laquelle il se trouve — l’Amérique fuyante comme un tapis roulant, les plaines alentour, parfois un fermier qui agite la main au milieu de son champ, et la guitare rustre, couenneuse, du Boss qui accompagne une tragédie discrète et fraternelle — est réunie pour lui ; il ne se tromperait pas.
Maintenant, pour être plus crédible, il voudrait être aveugle, exhiber des pupilles laiteuses, un regard de vieillard, il tournerait ses yeux crevés vers l’intérieur où l’attendrait la rengaine de Bruce, Highway Patrolman, et les arpèges de la guitare l’apaiseraient, ils lui rappelleraient des souvenirs ; par exemple, le jour de ses dix-sept ans où il décide de fuir, de quitter son pays pour ne plus y revenir, ce jour où il sort du lycée en saluant ses camarades, en leur jetant : « Hey guys, see you ’omorrow », rognant les syllabes pour imiter l’accent des chansons de Springsteen, leurs héros minuscules qui aiment leur famille et défendent leur frère...

- Vies minuscules, Pierre Michon (1984)

(Peut-être plus tard, quand il eut seize ou dix-huit ans, vint-il dire adieu au groupe vermoulu et hérissé des petits désirs pointus des femmes, y chercher confirmation de ce que qui, enfant, l’avait à son insu saisi ; y vérifier ceci : que ce qui lui importait — rage de quitter, sainteté ou vol de grands chemins, peu importe le nom de la fuite, refus et inertie en tout cas — était le fait non pas de tous, non pas des séculaires piqûres d’épingles où chacun y allait de sa trace infime et de son désir parcellaire, mais d’un seul, au désir massif, fondateur stérile et solipsiste, le saint au regard de bois. Comme ce moine Goussaud jadis, violent sans doute et vain immodérément, qui ce cloîtra dans la forêt d’ici avec l’espoir rageur que viendraient l’y supplier ceux qui sous les huées l’avaient chassé des villes, et dont l’effigie aujourd’hui commandait aux moissons de cinq paroisses, enflammait les filles et fécondait les femmes, et pour finir ouvrait aux enfants prodigues la violence des chemins, comme ce moine et comme tous ceux qui avivent leur braise des cendres dont ils la couvrent, il fallait se voir tout refuser pour avoir une chance de posséder tout. Je l’imagine, visage inoubliable en cet instant et que tous ont oublié, redécouvrant ce poncif formidable ; je l’imagine, Antoine imberbe encore, sortant à jamais de cette église toujours nocturne, la rage et le rire crispant sa bouche, mais entrant dans le jour comme dans sa gloire future.)

- Vingt minutes de silence, Hélène Bessette (1955)

Quand tout le monde est éveillé dans une maison, à trois heures du matin, éveillé autour du père que l’on vient d’assassiner, et que le fils aîné âgé de quinze ans met ses chaussures pour sortir, à trois heures du matin, la mère sait où court son fils en pleine nuit.

- Vineland, Thomas Pynchon (1990)

She’d been living her childhood in a swamp full of intrigue, where, below, invisible sleek things without names kept brushing past, barely felt sliding across her skin, everybody pretending the surface was all there was. Till one day she had a moment. There just came flowing over her the certainty that only when she was away from them, learning to fight, did she feel any good. The sensei, for all his lechery, high-speed frenzies, temperamental snits and low-tolerance ways, had become a refuge from what lay breathing invisible somewhere back in the geometric sprawl of yards and fences and dumpsters of Dependents’ Housing, more than ready to rise from its crouch and take her over. So instead of waiting for something dramatic enough to give her an excuse, which could be too dangerous, DL one day when they both happened to be out of the house just filled a small army bag with what she needed, turned much of the fridge’s contents into sandwiches and packed them in a big number 66 market bag, stole a bottle of PX Chivas Regal for the sensei, and without any last look in at her room, went AWOL.

W

- What We Talk About When We Talk About Love, Raymond Carver (1981)

"I was on call that night," Mel said. "It was May or maybe it was June. Terri and I had just sat down to dinner when the hospital called. There’d been this thing out on the interstate. Drunk kid, teenager, plowed his dad’s pickup into this camper with this old couple in it. They were up in their mid-seventies, that couple. The kid — eighteen, nineteen, something — he was DOA.

Z

- Zone, Mathias Enard (Actes Sud, 2010)

(...) Francesc “Franz” ou “Paco” n’a pas cette chance, il quitte définitivement Barcelone avec ses compagnons d’armes, la République est défaite, Paco ne perd pas le sourire, il a dix-sept ans, l’espoir, de l’humour, de la joie, une passion pour la photographie et un petit appareil photo que lui a offert le fils d’un diplomate soviétique, un Leitz modèle 1930, grâce auquel il a publié ses premiers reportages dans la revue Juliol, alors que le Front tenait encore bon et que la révolution était en marche, Francesc Boix sera le reporter de Mauthausen, je l’imagine en uniforme rayé, dans le froid terrible de l’Autriche, quatre hivers, quatre longs hivers de souffrance de maladie de mort qu’il occupe en dissimulant des clichés, en organisant la résistance, jusqu’à la libération (...) 

</blockquote>

Fuir est une pulsion, listing adolescent, version 51 (16 septembre 2017)

Publie.net, Roberto Bolaño, Mort, Adolescence, Claro, Thomas Pynchon, David Foster Wallace, Homosexualité, Audrey Lemieux, Pierre Guyotat, Lucien Suel, Christine Jeanney, Juliette Mézenc, Ernst Jünger, Franz Kafka, Rêve, Antoine Volodine, Mahigan Lepage, Paul Auster, Fuite, Peur, James Joyce, Thibault de Vivies, Pierre Senges, Julio Cortázar, Kurt Vonnegut, Georges Simenon, Thomas Bernhard, Johary Ravaloson, Laurent Margantin, Philippe Rahmy, Jacques Ferry, Homère, Mark Z. Danielewski, Joseph Conrad, Sylvia Plath, Boccace, Roberto Arlt, Antoine Brea, Général Instin, Mary Shelley, Oscar Wilde, Jean-Daniel Magnin, Steve Tesich, Malcolm Knox, Malcolm Lowry, Fiodor Dostoïevski, Anne Savelli, Pierre Causse, Russel Hoban, Camille de Toledo, Chrétien de Troyes, Dan Simmons, André Markowicz, Marie Cosnay, Juan Benet, Pierre Michon, Doris Lessing, Jacques Abeille, Pierre Bergounioux, Laure Morali, Joshua Cohen, Michel Torres, Raymond Carver, Grisélidis Réal, Philippe Castelneau, Svetlana Alexievich, Mathias Enard, Wu Ming, Vincent Message, Ivan Tourguéniev, Galia Ackerman, Timothée de Fombelle, Mariam Petrosyan, Stephen King, Peter Straub, Edgar Lee Masters, Martin Page, Éric Chauvier, Živko Čingo, Cédric Duroux, William T. Vollmann, Julien d’Abrigeon, Bruce Springsteen, Maylis de Kerangal, Jaume Cabré, Nuruddin Farah, Juan José Saer, Vassili Golovanov

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- 4321, Paul Auster (2017)

He turned seventeen on March third. Several days after that, he went to the local branch of the DMV and took the road test for his New Jersey driver’s license, demonstrating his skill at the wheel with his smoothly negotiated turns, the steady pressure he applied to the gas pedal (as if you were putting your foot on an uncooked egg, his father had told him), his mastery at braking and driving in reverse, and last of all his understanding of the maneuvers involved in parallel parking, the tight-squeeze operation that was the downfall of so many would-be motorists. Ferguson had taken hundreds of tests over the years, but passing this one was far more important to him than anything he had accomplished at school. This one was for real, and once he had the license in his pocket, it would have the power to unlock doors and let him out of his cage.

A

- Achab (séquelles), Pierre Senges (2015)

Ces années où on voit le jeune Achab fuir les temples à l’heure des cérémonies, pas pour courir les champs de maïs, pour passer les angles de plusieurs rues et se défaire à chaque coup de pied donné au cul d’un chat de tous ces “en vérité en vérité je vous le dis”, il lui arrive de trouver refuge dans un théâtre, disons l’un de ces petits théâtres, bateaux-théâtres, ou granges, ou épiceries, aménagés une fois par mois pour mériter le nom de cabaret : il a entendu la musique de loin, il a reconnu le banjo et la clarinette, les dés à coudre sur la planche à laver, et par-dessus le banjo des morceaux de tirades drolatiques où il est question de Royaume pour un Cheval (entre autres). Dans les cabarets, Achab voit les minstrels, il en oublie l’église, il se purge des deux Testaments et des quatre Évangiles en se laissant aller au spectacle des sketches et d’une musique faite de coq-à-l’âne ; il se laisse à parts égales épater et séduire, l’art du spectacle commence pour lui par une absolue passivité, la sienne, qui ne durera pas, mais sait faire son office – des années plus tard, après l’Amérique, après Londres, sur le Pequod, il tentera de partager ses premières joies sans bien y parvenir (il essaiera la confidence, puis il déclamera, sans succès) : sa fascination de voir non seulement des Blancs d’Amérique se déguiser en Noirs en se peignant le visage, mais à leur tour des Noirs se déguiser en Noirs d’après le déguisement des Blancs, une traînée claire autour des lèvres : dans ce déguisement de Noirs en Noirs le jeune Achab avait eu l’intuition de saisir quelque chose comme la clef des beaux-arts, ou l’un des secrets du monde lui-même, le monde séculier, hélas sans lui donner un tour précis : trop tôt sans doute, ou trop d’impatience.

(...)

Autre extrait

Oh, pas de problème, on pourrait mourir comme on éternue, la volonté ne va pas à l’encontre d’une mort fulgurante, on en a vu à dix-huit ans traverser la fenêtre pour le plaisir de traverser la fenêtre, faisant coïncider, sans le vouloir ? en le voulant ? spontanément quoi qu’il en soit, le saut par la fenêtre avec l’interruption définitive d’une vie passée à regarder des rideaux. 

- Amérique, Franz Kafka & Aux îles Kerguelen, Laurent Margantin emboités dans le même texte (1927 & 2013)

Diane passe me voir après le lâcher du ballon-sonde, et me donne la météo des prochains jours (à vrai dire je suis devenu un peu méfiant depuis Val Studer). Elle a avec elle l’exemplaire d’Amérique que je lui ai prêté.

— Le roman s’intitule aussi Le Disparu. Karl Rossman fait un voyage en Amérique, et son voyage est comme une disparition. Je me demande si je ne vais pas disparaître moi aussi, aux Kerguelen !

— Si tu continues à manger si peu, c’est ce qui va t’arriver !

Diane accepte gentiment de me lire les premières pages du récit.

— « Lorsque, à seize ans, le jeune Karl Rossmann, que ses pauvres parents envoyaient en exil parce qu’une bonne l’avait séduit et rendu père, entra dans le port de New York sur le bateau déjà plus lent, la statue de la Liberté, qu’il observait depuis longtemps, lui apparut dans un sursaut de lumière ».

- L’ancêtre, Juan José Saer (1983), traduit par Laure Bataillon

Déjà les ports ne me suffisaient plus : il me vint une faim de haute mer. L’enfance attribue à son ignorance et à sa gaucherie l’incommodité du monde ; il lui semble que loin, sur la rive opposée de l’océan et de l’expérience, le fruit est plus savoureux et plus réel, le soleil plus jaune et plus amène, les paroles et les actes des hommes plus intelligibles, plus justes et mieux définis. Enthousiasmé par ces réflexions — qui étaient aussi la conséquence de la misère —, je me mis en campagne pour m’embarquer comme mousse, sans trop me préoccuper de la destination que j’allais choisir : l’important était de m’éloigner du lieu où j’étais vers un point quelconque de l’horizon circulaire, fait de délices et d’intensité.

- Les animaux sentimentaux, Cédric Duroux (2016)

J’aurais bien aimé que ma sieste fasse disparaître la honte. Comme j’ai souvent espéré, petit, me réveiller hétéro après une bonne nuit de sommeil. Comme j’ai cru longtemps, à l’adolescence, que substituer systématiquement dans mon esprit un corps de femme à celui d’un homme au moment de jouir finirait par me guérir de l’homosexualité. Je ne voulais pas me prendre une balle dans la tête. Je voulais devenir un hétérosexuel pavlovien. Ça n’a jamais très bien marché.

- L’appel de Londres, Philippe Castelneau (Publie.net, 2015)

- Antananarivo, ainsi les jours, Johary Ravaloson (Publie.net, 2010)

A l’époque, je harcelais mes parents pour qu’ils trouvent les moyens de m’envoyer au-delà des mers, vers ce que je pensais être la vraie vie. Pour y arriver, il me fallait gagner une bourse, en suppliant un de ces gros bonnets qui ne manquaient pas de féliciter Père pour son dévouement à la cause commune jamais payé de retour jusque-là, rafler de l’argent magique comme ce qu’obtenaient mystérieusement des fonds internationaux certains fonctionnaires – on voit tous les jours encore dans la presse que ces institutions offrent des sacrés millions, des milliards même ; pourquoi n’y aurait-il pas eu une petite miette pour moi ? - me relier à un oncle, qu’importe, une tante ou un cousin éloigné là-bas qui aurait pu m’héberger le temps que je fasse fortune moi aussi. Étudier était le prétexte. Ce que je voulais, c’était partir.

- A Portrait of the Artist as a Young Man, James Joyce (The Egoist, 1914-1915)

A messenger came to the door to say that confessions were being heard in the chapel. Four boys left the room ; and he heard others passing down the corridor. A tremulous chill blew round his heart, no stronger than a little wind, and yet, listening and suffering silently, he seemed to have laid an ear against the muscle of his own heart, feeling it close quand quail, listening to the flutter of its ventricles.
No escape. He had to confess, to speak out in words what he had done and thought, sin after sin. How ? How ?
- Father, I...
The thought slid like a cold shining rapier into his tender flesh : confession. But not there in the chapel of the college. He would confess all, every sin of deed and thought, sincerely ; but not there among his school companions. Far away from there in some dark place he would murmur out his own shame ; and he besought God humbly not to be offended with him if he did not dare to confess in the college chapel and in utter abjection of spirit he craved forgiveness mutely of the boyish hearts about him.

B

- Big Bang City, Mahigan Lepage, Publie.net (2016) — ici sur son site

Hier, j’ai fait un tour de la ville en moto. Le jeune motard conduisait comme un fou. Je sais bien que le trafic est une folie généralisée en Inde, mais je jure que son cas à lui était plus grave. Pendant le trajet, il a tamponné des taxis, heurté un piéton sur un trottoir. Il envoyait promener tout le monde (à voir la docilité avec laquelle ses cibles acceptaient ses reproches, je me suis dit qu’il appartenait sûrement à une caste supérieure). Le type même de l’enragé, de ceux qui croient que tous les autres conduisent comme des fous, sans conscience aucune de leur propre délire motorisé. À un moment, il s’est arrêté en pleine rue juste pour engueuler un chauffeur de bus. Il a 19 ans.

C

- Cat’s Cradle, Kurt Vonnegut, (1963)

His education was interrupted by the First World War. He enlisted in the infantry, fought with distinction, was commissioned in the field, was mentioned four times in dispatches. He was gassed in the second Battle of Ypres, was hospitalized for two years, and then discharged.

- Carnet de notes, 1980-1990, Pierre Bergounioux (2006)

Je lis le Voyage atlantique de Jünger jusqu’à une heure tardive. Je donne la plus grande attention aux pages consacrées à ses courtes excursions sur les rives de l’Amazone. Je conçois le soulèvement que la fécondité monstrueuse de cet univers, l’intensité de ses couleurs, de ses odeurs peuvent susciter dans une sensibilité formée sous nos climats, au contact d’une terre domestiquée, froide, uniformisée. « Les puissances authentiques se dévoilent », « se balancent au-dessus de nous comme de grands papillons », « le temps ruisselle ». Ces impressions, elles m’assaillent lorsque je m’enfonce dans les solitudes, dans les rêves où le sol grouille d’insectes magnifiques. De dix-sept à vingt-sept ans, je me suis enseveli dans les livres. Si j’étais mort en 1976, comme je l’ai craint, je n’aurais pas vraiment vécu. Je n’aurais pas su vraiment ce que sont les trois règnes et les quatre éléments, le monde qui nous est échu en partage.

- La Cave, Thomas Bernhard, (1976), traduit par Albert Kohn

Cette notion : aller dans le sens opposé, je l’avais sans cesse énoncée en moi-même sur le chemin de l’Office du travail, sans cesse : dans le sens opposé, la fonctionnaire ne comprenait pas quand je disais : dans le sens opposé car je lui avais dit une fois : je veux aller dans le sens opposé, elle me jugeait vraisemblablement fou car je lui avais effectivement dit plusieurs fois : dans le sens opposé, comment, pensais-je, pouvait-elle d’ailleurs me comprendre alors qu’elle ne savait absolument rien de moi, pas la moindre chose ?

- Les cercueils de zinc, Svetlana Alexievitch (Christian Bourgois, publication originale 1990, traduction Wladimir Berelowitch et Bernadette du Crest)

Vous voyez un chameau qui avance en traînant ses boyaux derrière lui comme s’il dévidait ses bosses... Il faut l’achever... Mais on est quand même programmé pour une vie civile : on n’arrive pas à l’achever... Pourtant, certains tiraient même sur des chameaux valides. Comme ça, pour rien ! Par connerie. En Urss ça lui vaudrait d’être coffré, ici il passe pour un héros : il se venge des bandits. Pourquoi les gars de dix-sept, dix-neuf ans peuvent-ils tuer plus facilement que des hommes de trente ans ? Parce qu’ils n’éprouvent pas de pitié.

- Comment va le monde avec toi, Laure Morali, (2013)

Mar kouez enem sav — s’il tombe il se relève : notre devise gravée sur une pancarte de bois, au-dessus du comptoir. Personne n’est allé à la fête de la Mer. « Pas bougé ». L’économie de mots d’un petit homme à la diction chuintante amusé par sa propre asociabilité. Il tente de dissimuler un regard tendre sous sa casquette. Des lampes tempêtes s’allument dans ses yeux au moindre battement de cil. Son voisin vient de lui raconter comment, embarqué à quatorze ans et trois mois, Rio de Janeiro, Montevideo, Buenos Aires, quand il revient, il a seize ans et sa propre mère ne le reconnaît plus. Armoire à glace, il se fraie un chemin dans la foule qui a envahi le port, lui donne une tape à l’épaule : « Je suis là, Maman. Penaos emañ ar bed ganit ? » Penaos emañ ar bed ganit ? Comment va le monde avec toi ?

- Confiteor, Jaume Cabré, traduit par Edmond Raillard (2011

— Tu seras un grand violoniste, un point c’est tout, avait dit maman quand je pus la convaincre qu’il valait mieux laisser le Storioni à maison, à tout hasard, et trimballer le Parramon tout neuf à droite et à gauche. Adrià Ardèvol aborda sa seconde réforme éducative avec résignation. Par moments, il commença à rêver de s’enfuir de chez lui.

- Contre Télérama, Éric Chauvier

ADOLESCENCE. – Que savons-nous des rassemblements des adolescents périurbains dans ces arrière-places de nos lotissements – des espaces verts, boisés, de forme rectangulaire -, de leurs petits jeux de séduction, de leurs drames à leur échelle, de leur refus du monde adulte et, par là, de leur résistance à une logique de classe qui, bientôt, les absorbera vraisemblablement ? De nos pavillons, nous les entendons crier de façon obscène à notre intention ; lorsque nous les cherchons ils chuchotent et ils disparaissent. En se rendant réceptif à ces hurlements sauvages, l’adulte évite ici de flirter avec une tristesse sans nom. Il éperonne sa mémoire et produit des images, des odeurs et des sons qui délient son potentiel de fiction, autrement dit son aptitude à transgresser les standards de la vie mutilée.

- Corniche Kennedy, Maylis de Kerangal (2008)

Les petits cons de la corniche. La bande. On ne sait les nommer autrement. Leurs corps est incisif, leur âge dilaté entre treize et dix-sept, et c’est un seul et même âge, celui de la conquête : on détourne la joue du baiser maternel, on crache dans la soupe, on déserte la maison.

D

- Le Décaméron, Boccace, traduit par Sabatier de Castres (entre 1349 et 1353)

Après avoir atteint sa seizième année, Jeannot, qui, malgré l’esclavage, avait conservé un cœur digne de sa naissance, ne pouvant plus soutenir une condition si dure et si vile, s’évada de chez Gasparin, monta sur des galères qui partaient pour Alexandrie, et parcourut plusieurs pays, sans cependant trouver aucun moyen de s’avancer. Au bout de trois ou quatre ans de courses et de travaux, qui n’avaient pas peu contribué à former son corps et à mûrir sa raison, il apprit que son père vivait encore, mais que le roi Charles le retenait en prison. Désespérant de faire changer la fortune, il erra encore çà et là, jusqu’à ce que, le hasard l’ayant amené dans le territoire de Lunigiane, il alla offrir ses services au marquis de Malespini, qui gardait sa mère chez lui. Comme Jeannot était devenu bel homme et qu’il avait fort bonne mine, ce seigneur l’accepta pour domestique, et fut on ne peut plus satisfait de sa manière de servir. L’âge et les chagrins avaient fait un si grand changement sur la mère et le fils, qu’encore qu’ils se vissent quelquefois, ils ne se reconnurent ni l’un ni l’autre.

- Défaite des maîtres et possesseurs, Vincent Message (Seuil, 2016)

À peine avaient-ils mis le pied dehors qu’une forme a bondi par-dessus la barrière de l’enclos. Elle m’a dépassé par la gauche – une femme, une de celles qui se trouvaient enfermées là – et a franchi la porte à double battant. J’ai couru à sa suite d’instinct, je l’ai vue foncer tête baissée entre le gérant et les gardes, et partir comme une dératée sur le chemin qui filait vers les champs. Les quatre éleveurs d’abord n’ont pas bougé. Ils n’en revenaient pas. L’insolence de cette fuite. Puis le gérant a glapi : « Vous voyez comme ils sont. Vous voyez ce qui se passe quand on les laisse sans surveillance ! » La fugitive s’éloignait par saccades, comme quelqu’un qui ne sait pas courir et que son poids embarrasse, mais décidée tout de même, portée par le fol espoir. « Salope ! a hurlé un des gardes. Oh celle-là, elle va prendre. » Il a épaulé son fusil. C’est à ça que servent les fusils. À ne pas avoir à faire le déplacement. Il a tiré un premier coup, rechargé aussitôt. Une nappe de brume montait de la rivière, envahissait le champ et commençait à nous couper la vue. « Baissez ce putain de fusil », je lui ai dit entre mes dents. Et j’ai posé une main que j’aurais voulue implacable sur le haut du canon. Le type m’a jaugé, stupéfait, partagé entre incompréhension et commisération, avec l’air de trouver que vraiment je planais, que l’on ne vivait pas dans le même monde. Là-bas, j’avais cru voir la femme tomber. Mais il n’y avait pas moyen d’être sûr : les silhouettes à cent mètres devenaient des fantômes. Elle pouvait aussi avoir dérapé et s’être ensuite reprise, ou s’être jetée à terre, ou avoir tenté un crochet dans l’espoir d’éviter les balles.

- Demain (To-morrow), Joseph Conrad, traduit par Jean-Yves Cotté (Publie.net, publication originale 1902)

Noticing a stranger listening to him with a vacant grin, he explained, stretching out his legs cynically, that this queer old Hagberd, a retired coasting- skipper, was waiting for the return of a son of his. The boy had been driven away from home, he shouldn’t wonder ; had run away to sea and had never been heard of since. Put to rest in Davy Jones’s locker this many a day, as likely as not.

Remarquant qu’un inconnu l’écoutait en arborant un grand sourire niais, il expliqua, en allongeant impudemment les jambes, que ce vieux fou de Hagberd, capitaine de caboteur à la retraite, attendait le retour de son fils. Le garçon s’était enfui de chez lui, pas étonnant... avait pris la mer et nul ne savait ce qu’il était devenu. Disparu en mer au jour d’aujourd’hui, peut-être ou peut- être pas.

- Dérives dans l’espace-temps (« La mort en duplicata de Rupert Sorley »), Lucien Suel, Éditions QazaQ (2015)

Au printemps de 1918, Rupert Sorley, 17 ans, franchit le Channel pour rejoindre le champ de bataille en France et en Belgique. Pour certains, jeunes, la guerre est une aventure. 

(...)

Le tir de barrage d’artillerie a choqué le garçon. La trouille l’envahit. Rupert ne se domine pas. Il tremble comme une feuille de vigne dans le vent. La tranchée qui mène au Q.G. du bataillon est impraticable. Les obus éclatent. Rupert a peur. Il sait qu’il ne traversera pas le barrage. Autour de lui, la terre et la pierre se soulèvent. Une fumée noirâtre masque le firmament. Le vacarme est dantesque. Rupert Sorley perd son sang-froid. Un gros trou dans son moral. Il quitte la tranchée et commence à cavaler comme un idiot dans le bruit et la fureur du champ de bataille. « Non ! Pas mourir ! Pas mourir ! I don’t want to die ! » 

E

- Éloge des voyages insensés, Vassili Golovanov (2002), traduit par Hélène Châtelain

Cela ne te concerne pas, tu es tout jeune encore , plein d’espoirs, débordant de futur. Qu’as-tu à faire d’un Fugitif si, à la banque du temps, tu disposes d’un tel capital ? Que sais-tu de lui ?
Rien.
Dors, ou fais semblant de dormir, mais tais-toi, sinon tu serais capable de lui demander ce qu’il fuit et il faudrait alors expliquer des choses que tu n’as pas encore la force de comprendre. Car, vois-tu, on fuit toujours les mêmes choses : les espoirs non réalisés, la banqueroute d’un amour malheureux que plus rien ne nourrit, le quotidien que tu as mis toi-même en place en attendant de te construire une prison confortable avec vue sur le mur du voisin, et tout cela payé au prix fort, en temps de vie. On fuit — et c’est ce qu’il y a de plus difficile à expliquer alors que tu viens à peine de finir tes études et que le monde entier t’apparteient — on fuit le talent dilapidé.
Mais attends un peu — dix-sept ans à peine — et tu regarderas le Fugitif avec de tout autres yeux. C’était un adolescent comme toi, auquel on avait inculqué, sur les sentiers de l’enfance, les mêmes principes qu’à toi : « Le monde est merveilleux, tout est permis, vas-y, fonce ! »

- Enig marcheur, Russell Hoban, traduit par Nicolas Richard (Monsieur Toussaint Louverture, publication originale 1980)

Poing a dit : « Caisse tas là ? »
J’ai motus. On avé pas le droit de garder ce qu’on trouvv dans les creuz par fois ils nous fouillé mais pas tout jour.
Il a dit : « Tu forêt bien de me rpondre jai dit caisse tas là ? »
J’ai dit : « Pour quoi tu jettes pas un oeil toi meum. »
Il a dit : « D’accord je vais en jeter un. » Il se proche du bord de la fauss et tend la main.
Je mets vite le pentin et la main morte dans ma poch en suite je trappe la main de Poing dans laideux miennes et je vire volt et le fais passer dssus mon népole tête la premyèr dans la bouyass. Je pouv rien fer d’aurt pour sauver ma peau.
Du coin de l’oeil jai vu son pied qui des passé de la bouyass et se gité et Crayeur Marchman le cont mait de la creuz ma courr après.
Je suis sorti de la fauss mes peids sont foncé et clapott et jai grimpé le montécul jusqu’à la ho tairre et franchiss les barryèr sans raliser ce que je faisé. Cest mes pieds quont fait ça tout seuls jy ai meum pas rfléchi.

- Étoile distante, Roberto Bolaño, traduit par Robert Amutio (Christian Bourgois, publication originale 1996)

J’avais l’impression d’être, je ne saurais dire pourquoi, le seul prisonnier à regarder le ciel. Sans doute parce que j’avais dix-neuf ans.

- Étoile du matin, Wu Ming 4, traduit par Leila Pailhès (Éditions Métailié, publication originale 2008)

Plus tard, ce soir, il découvrirait qu’il s’appelait Andy Mills et qu’il n’avait pas de demeure fixe. Il était né à Blackpool vingt-trois ans plus tôt. À douze ans, il s’était enfui de chez lui en sautant dans une roulotte de jongleurs, il était allé jusqu’à York avant qu’ils ne le réexpédient d’où il venait. Pour le punir, son père l’avait frappé jusqu’au sang. Ce jour-là Andy s’était juré de le tuer, mais il s’était contenté de partir pour de bon quatre ans plus tard. 

- L’étoile la plus proche d’elle-même, Jacques Ferry (Editions MF, 2006)

La nudité impose un tremblement unique. La vocation du marauder s’éveille entre le saponine et les agates. Le sentiment de castration veut s’amuser comme tout le monde. Une évasion de collège se prépare intérieurement. Une ombre refait les mêmes gestes jusqu’au passage à niveau. La cloche souligne l’existence d’une tour à la récréation. Les lueurs d’une procession s’approchent de l’abreuvoir vespéral. Un type sale offre la peau d’un autre au vent desséchant, à la foudre, au plaisir ou à la poussière.

F

- Les fils de la vierge in Les âmes secrètes, Julio Cortázar (Folio, publication originale 1959, traduction Laure Guille-Bataillon)

Je pourrais vous raconter la suite en détail mais cela n’en vaut pas la peine. La femme prétendit que personne n’avait le droit de prendre une photo sans permission et elle exigea qu’on lui remît la pellicule. Tout cela d’une voix sèche et claire, à l’accent bien parisien, qui montait de ton et de couleur à chaque phrase. Personnellement, cela m’était bien égal de lui donner la pellicule, mais ceux qui me connaissent savent qu’il faut me demander les choses gentiment. Je me limitai donc à répondre que non seulement il n’est pas défendu de prendre des photos dans les lieux publics, mais que cet art jouit de la plus grande estime officielle et privée. Ce disant, je savourai malicieusement le plaisir de voir le jeune garçon se replier, rester en retrait, simplement en ne bougeant pas. Et soudain, cela semble presque incroyable, il se mit à courir ; il devait sans doute croire, le pauvre, qu’il marchait, mais en réalité il prit ses jambes à son cou, passa à côté de la voiture et se perdit comme un fil de la vierge dans l’air du matin.

- La fin de l’homme rouge, Svetlana Alexievich (Actes Sud, 2013, traduction Sophie Benech)

Ah, je t’ai pas raconté comment je me suis mariée. J’avais dix-huit ans. Là, je travaillais déjà dans l’usine de briques. L’usine de ciment avait fermé, alors j’étais allée dans une usine de briques. Au début, je m’occupais de l’argile. À l’époque, on faisait tout à la main… Avec des pelles… On déchargeait l’argile des camions et on l’étalait dans la cour en couche bien régulière, pour qu’elle “repose”. Au bout de six mois, je poussais déjà des wagonnets pleins de briques depuis les moules jusqu’aux fours… À l’aller, des briques pas cuites, et au retour, des briques cuites, brûlantes. On les sortait des fours nous-mêmes… Il faisait une chaleur épouvantable ! On sortait quatre à six mille briques en une journée de travail. Jusqu’à vingt tonnes. On n’était que des femmes pour faire ça. Et des jeunes filles… Il y avait aussi des hommes, mais ils étaient surtout dans les camions. Ils conduisaient. Il y en a un qui s’est mis à me faire la cour… Il s’approchait de moi, il éclatait de rire, il me posait la main sur l’épaule. Un jour, il m’a dit : “Tu pars avec moi ?” J’ai dit oui. J’ai même pas demandé où. Et on s’est engagés pour la Sibérie. Pour bâtir le communisme ! (Elle se tait.) Et maintenant… Ah là là ! Enfin, bon, qu’est-ce que vous voulez… Tout ça n’a servi à rien… On a trimé pour rien… C’est dur à admettre. Et c’est dur de vivre avec ça… On a tellement travaillé ! On construisait, on faisait tout à la main. Ah, c’était pas une époque facile ! Quand je travaillais à l’usine de briques, une fois, je me suis pas réveillée. Après la guerre, quand on arrivait en retard au travail… Dix minutes de retard, c’était la prison. C’est le chef d’équipe qui m’a sauvée : “Tu diras que je t’avais envoyée à la carrière…” Si quelqu’un nous avait dénoncés, lui aussi, il aurait été condamné. Après 1953, on a arrêté de punir pour les retards. Après la mort de Staline, les gens se sont mis à sourire, mais avant, on faisait tout le temps attention. On souriait pas.

(...)

C’est un gamin qui s’est fait exploser à la station Avtozavod­skaïa, un kamikaze. Un jeune Tchétchène. On a appris par ses parents qu’il lisait beaucoup. Il aimait Tolstoï. Il a grandi pendant la guerre – les bombardements, les tirs d’artillerie… Il a vu mourir ses cousins et, à l’âge de quatorze ans, il s’est enfui dans les montagnes pour rejoindre Amin Khattab. Il voulait les venger. C’était sans doute un garçon intègre, avec un cœur ardent. On se moquait de lui… Ha, ha, ha ! Pauvre petit idiot… Mais il a appris à tirer mieux que tout le monde, à lancer des grenades. Sa mère l’a retrouvé et l’a ramené au village, elle voulait qu’il aille à l’école et devienne soudeur. Mais au bout d’un an, il est retourné dans les montagnes. On lui a appris à manier des explosifs, et il est venu à Moscou… (Elle se tait.)

- Formation, Pierre Guyotat (Gallimard, 2007)

Venu avec son patron pour évaluer et planifier les travaux de réfection du local, un jeune apprenti du Soleil, trois ans de plus que moi, m’offre, à l’écart, une cigarette, que je fume tout entière : comme je me sens mal, il me met sa main au cou et me couche sur les gravats noircis. « Reste ici, je reviens tout à l’heure, après le boulot... Tu veux bien être mon pote ? » Il revient, me dit qu’il va chercher sa soeur qui doit « en finir avec un client », il repart, mon vertige augmente, mais je bande au-dedans ; les voici : lui, une chevelure blonde qu’il ramène derrière ses oreilles rouges, elle, petite, brune, lèvres rouges, voix cristalline ; en fourreau noir. Et un faux renard autour du cou. Ils me relèvent, elle nous emmène dans un snack-bar, où sur le formica bleu elle mange un steak. Lui, lui prend la fourrure du cou et se l’enroule autour du sien, au-dessus de ses épaules demi-nues. Elle : « Il est beau mon frère, non ?, le soleil lui pleut sur la tête. »
Le Dimanche suivant, avant l’arrivée du car d’Annonay pour Saint-Etienne, je fouille très vite dans l’armoire de ma mère, y prends une fourrure de vrai renard, et la tasse dans ma petite valise. Le lendemain, avant le dîner, la fourrure dans ma poche, je retourne au local détruit, deux ouvriers déjà dégagent les gravats, je leur demande où est l’apprenti, ils me disent d’aller voir sa soeur, rue Michelet, en face de la chocolaterie Weiss. J’y vais, j’attends, sors la fourrure de ma poche, et l’enroule autour de mon cou, une voiture noire stoppe contre le trottoir, trois hommes dedans, dont un, qui, vitre baissée, me dit de monter. Je m’enfuis.

- Franck, Anne Savelli (Stock, 2010)

Tu as seize ans. C’est le jour de ton anniversaire. Comme d’habitude tu te dis que tu auras, tu en es sûr, moins de cadeaux que tes frères mais tu vas souffler tes bougies, les paquets sont encore fermés. Tu souffles.

(...)

Est-ce que tu prends tes jouets ? tes affaires de lycée ? des souvenirs d’enfance ? Combien de sacs en tout ?
Dépêche-toi dit-elle (dit l’assistante sociale).
Tu as seize ans, trop tard.
On voudrait tirer sur ces jours, les plaquer en arrière comme on rabat un voile, comme on plie un tissu, figer l’instant d’avant
l’annonce
l’instant d’avant l’annonce être encore dans le souffle, la pause, le quasi-rien, ou même dans l’attente.
On voudrait se tordre en tous sens pour que ça n’arrive pas, pour que ça n’arrive pas, que ça ne puisse même pas s’envisager, pour que ça ne se fige pas dans le temps, comme ça.
Tu grimpes la côte. Montes dans la voiture.
Est-ce qu’elle te dit au revoir, ta mère ? Et tes frères ? Dans quel creux as-tu encore ta place, aujourd’hui maintenant oui ?

- Les frères Karamazov, Fiodor Dostoïevski (Babel, publication originale 1879, traduction André Markowicz)

Au lycée, il n’avait pas fini ses études ; il lui restait encore à faire une année entière, quand, brusquement, il avait déclaré à ces deux dames qu’il partait chez son père pour une certaine affaire qui lui était venue en tête. Ces dames l’avaient beaucoup plaint, et avaient d’abord refusé de le laisser partir. Le voyage coûtait très peu cher, les dames ne lui avaient pas permis de mettre en gage sa montre — cadeau de la famille de son bienfaiteur avant leur départ pour l’étranger, mais l’avaient somptueusement fourni en moyens, renouvelant même sa garde-robe et son linge de corps. Lui, néanmoins, il leur avait rendu la moitié de l’argent, déclarant qu’il voulait absolument voyager en troisième. Arrivé dans notre petite ville, il avait laissé les premières questions de son géniteur : "Qu’est)ce qui t’amène maintenant, sans avoir fini le lycée ?" sans réponse directe, mais s’était montré, à ce qu’on rapporte, extraordinairement pensif. On avait su peu de temps après qu’il recherchait la tombe de sa mère.

- Fuites mineures, Mahigan Lepage (Mémoires d’encrier, 2014)

- Funambule mais le fil est barbelé, Pierre Causse (Editions Jacques Brémond,, 2012)

cela commence par la faille
ça claque d’un coup de tonnerre
et il te faut lever la tête
voir l’éclair
et essayant de le saisir de tes mains lourdes
tu te rends compte de ta peur
et tu te lèves
et tu fuis
car tu sais
tu trouves ta caverne
son sol de terre
tu laisses des races tu es un passage
les coups du ciel encore
et la terre se fait boue
tu t’écartes pui tu t’accomodes
après tout
les yeux se reposent terminent leur révolution
plutôt que saisir la terre
tu dis qu’elle t’appartient et qu’il suffit

tu traces ta peur et ta peur fige tes traces
et pour les suivants alors
leurs nuques ankylosées

s’acceptent abattues

P. 57

G

- La grande eau, Živko Čingo, traduit par Maria Bejanovska (Nouvel Attila, publication originale 1980)

Dès qu’ils eurent ouvert la porte et que nous nous trouvâmes face à face avec la Grande Eau, je crus tout d’abord que l’un des enfants trouverait un peu de force pour s’envoler, que rien ne pourrait le retenir. J’espérais qu’il nous pousserait de nouvelles ailes pour nous emporter vers l’endroit dont notre cœur rêvait jour et nuit. Malédiction, cet incendie était vrai, l’eau brûlée s’était retirée. Je le jure, l’eau se sauvait, s’en allait. Que je sois maudit, tout avait été prévu ; une fois la tonte terminée, nous retournerions dans l’orphelinat, affolés et les larmes aux yeux. Alors les éducateurs, eux aussi un peu pris de folie, crièrent à haute voix :
— Allez, envolez-vous, petits bâtards ! Envolez-vous ! Où que vous alliez, vous reviendrez dans l’orphelinat, comme de petits chiens, vous reviendrez !
Que je sois maudit, c’était la vérité.
Nous attendions impatiemment que cette tonte finisse. Puis affolés, nous nous sauvions vers l’orphelinat ; tout devenait sombre autour de nous.
Dans la cour, ceux des classes supérieures qui n’étaient pas encore tondus attendaient. Nous fûmes dirigés vers la buanderie où nous laissâmes nos vêtements pendant qu’un homme de l’établissement d’hygiène nous aspergeait la tête avec une poudre blanche. Comme les vêtements manquaient, nous avons vécu tous ces jours-là à moitiés nus, en slip. On n’avait encore jamais vu un spectacle pareil dans la cour de l’orphelinat. Maigres, sous-alimentés, à peine développés, nous tournions comme de petits fous autour de notre petite ombre abîmée. Nous ne savions pas quoi faire avec notre tête mutilée, nos bras cassés, de nous-mêmes. Personne ne connaissait personne comme si nous nous rencontrions pour la première fois dans cet endroit maudit. Que je sois maudit, il nous a fallu des siècles pour nous reconnaître.

Le fils de Keïten a dû me chercher longtemps pour me retrouver parmi ces souris tondues. C’était évident, même lui ne put cacher son émotion et sa tristesse quand il me revit pour la première fois. Seigneur, je me traînais près du mur comme un petit lézard noir. Il quitta sa classe et courut vers moi. Il s’envola. Je me sauvais, je me cachais, j’entrais dans le mur pour qu’il ne me voie pas, pour que je ne le voie pas. Mon Dieu, comme tout cela était affreux. Quand enfin il me décolla du mur — si j’avais pu je me serais emmuré moi-même — quand il me vit dans l’état où j’étais, il me fit un large sourire joyeux et dit :
— Sois un homme, petit Lem ! Sois un homme, mon camarade ! Les cheveux repoussent vite, tu verras, ils poussent très vite, mon petit gars. Puis il prit tendrement et avec beaucoup de délicatesse ma tête entre ses mains osseuses et il m’embrassa sur le front de la façon la plus tendre du monde. Il me piqua avec ses dents supérieures pointues. Que je sois maudit, je tressaillis. Mon pauvre camarade, je le jure, se recula alors comme s’il s’était brûlé. Il me regarda longuement, oh ce regard ! Que je sois maudit, il n’y croyait pas, je vis une larme dans ses yeux. C’était la première fois que je voyais que le fils de Keïten pleurait, il ne voulait pas y croire, non, non, non ! Alors, comme si quelqu’un lui avait transpercé le cœur, il poussa un cri affreux :
— Oh, ma mère ! Ma mère aimée, je brûle ! Je meurs, dit-il, et se mit à courir affolé, en haut, en bas de l’orphelinat, partout.
Les enfants, tel un courant affamé devenu sauvage, le poursuivaient, couraient derrière lui, criant :
— Hourra, hourra !
Beaucoup de siècles sont passés depuis. À la fin, nous sommes sortis de l’orphelinat, nous avons même vécu des heures plus heureuses et plus amères, mais ces quelques instants incompréhensibles restèrent gravés dans mon cœur jeune et inexpérimenté comme le plus mauvais des rêves. Chaque fois que je vois des oiseaux affolés, des hommes en sang, une eau brûlée, des incendies, des champs dévastés, morts, des villages abandonnés, désertiques, des routes vides, un éclair blanc et court, un signe de sécheresse, des hommes en rang, que je sois maudit, à ce moment-là je pense que deux êtres se séparent. Que je sois maudit, j’entends ce cri.
— Keïten — je sursaute dans le plus profond de mes rêves, je marche comme affolé, je le cherche, Keïten, c’est mon cri. Que je sois maudit, nous nous sommes quittés, nous nous sommes séparés de cette façon stupide. Je marche et la seule question qui secoue mon âme comme un éclair est : comment et où le retrouver maintenant ?

H

- Héliopolis, Ernst Jünger, traduit par Henri Plard (Christian Bourgois, publication originale 1949)

« C’est de cette manière que Riley, lui aussi, traversa l’abîme à la suite du Maure Séid, qui se rendait au marché d’esclaves de Mogador. Riley était marin et s’était enfui à quinze ans de la maison paternelle pour naviguer sur les voiliers. De tels hommes sont à l’épreuve du vertige. Et pourtant, il dit que, sur le chemin, le désespoir le prit et qu’il crut voir le monde chanceler sur sa base. Il lui fallut parfois fermer les yeux pour apaiser les tourbillons qui s’élevaient en lui et voulaient l’attirer au fond du néant sans limites. Puis venaient des places où des morceaux du ruban de pierre avaient roulé dans la mer ; les bêtes y renâclaient avant de prendre leur élan. »

I

- Ilium, Dan Simmons (2003)

The fighting begins to swirl around these fallen men. The Achaean called Ajax—Big Ajax, the so-called Telemonian Ajax from Salamis, not to be confused with Little Ajax, who commands the Locrisians—hacks his way forward, sheaths his sword, and uses his spear to cut down a very young Trojan named Simoisius, who has come forward to cover Agenor’s retreat.

Just a week earlier, in the walled safety of Ilium’s quiet parks, while morphed as the Trojan Sthenelus, I had drunk wine and swapped ribald stories with Simoisius. The sixteen-year-old boy—never wed, never even bedded by a woman—had told me about how his father, Anthemion, had named him after the Simois River, which runs right next to their modest home a mile from the walls of the city. Simoisius had not yet turned six when the black ships of the Achaeans had first appeared on the horizon and, until a few weeks ago, his father had refused to allow the sensitive boy to join the army outside Ilium’s walls. Simoisius admitted to me that he was terrified of dying—not so much of death itself, he said, but of dying before he ever touched a woman’s breast or felt what it was like to be in love.

- Isidoro, Audrey Lemieux (Publie.net)

« J’étais un peu plus jeune que vous — j’avais seize ans. Je m’étais embarqué sur un petit caboteur qui remontait les ports du Morbihan et du Finistère, en Bretagne. Lorsque nous accostions pour quelques jours à Quiberon, j’avais coutume d’emprunter la barque à voile d’un vieux matelot, établi près du port, qui avait connu mon père. Je naviguais jusqu’à Belle-Isle — c’était diablement loin, et je m’arrachais les bras à force de souquer, quand la voilure ne suffisait pas, et toujours je persistais, parce que je connaissais une petite crique où personne n’allait jamais, à l’écart des ports que je trouvais trop bruyants. Je n’apportais presque rien quand j’allais là-bas. Quelques pommes de terre que je faisais cuire dans la braise, c’est tout. »

(...)

« Je passais souvent là des nuits blanches : j’observais la mer, les étoiles, le feu que j’avais allumé. À l’aube, je m’étendais sur le sable, et je dormais deux ou trois heures avant de retourner à Quiberon. »

J

- Les jardins statuaires, Jacques Abeille (Attila, 2010 — pagination Folio ici)

— Mais que deviennent ces enfants ?
— D’abord ce ne sont plus des enfants. Il ont grandi dans un milieu où l’on mûrit vite. Trop vite. Ils prennent la route. Ils errent. Ils s’arrêtent de temps à autre à la porte de quelque domaine pour mendier de la nourriture. D’eux-mêmes — car ce milieu-là aussi à ses légendes et ses traditions — ils se dirigent vers les limites de la contrée, vers les steppes. Les domaines sont plus espacés qu’ici où une route seulement les sépare. Là-bas, de vastes étendues de terre désolée isolent les communautés qui se retranchent dans des sortes de forteresses rustiques. Et puis cette trace ultime de civilisation disparaît et c’est la steppe désertique peuplée de halliers âpres, de vent, de spectres, sableuse et vouée aux poudres de l’oubli. Une seule route s’amorce en cette région. On ne sait où elle mène, certains parlent de cités mortes. C’est le long de cette route que les jardiniers, qui rentrent au pays sans avoir pu les vendre à l’étranger, déposent les statues qu’ils ramènent. Dans ces lieux inhospitaliers, errent des groupes humains que nous ne connaissons guère que par les coups de mains qu’ils tentent parfois, et le plus souvent en vain contre les domaines isolés. Ces gens, ce sont des nomades, des pillards, toute une population vague et clairsemée que le vent tantôt disperse et tantôt rassemble. C’est à ces groupes que se fondent les garçons dont nous suivons le destin. Ils seront esclave d’un meneur de rennes ou soudard dans la bande d’un voleur de bétail, s’ils ne périssent à peine arrivés selon le caprice d’un cavalier trop barbare. (P. 141-142)

*

— Le garçon dont je te parlais trouvait les vieilles coutumes abominables, affirmait sans cesse que tout était injuste et aussi que, malgré toutes nos prétentions et la possession du domaine, par notre condition nous ne différions pas tellement de ceux que nous avions proscrits. Il faut dire qu’on avait dû chasser l’une de ses soeurs. C’était horrible. Je crois qu’il était plein de haine. Un jour il a entendu cette légende du jeune chef qui était apparu parmi les brigands des steppes. Il n’en a rien dit autour de lui jusqu’au moment de l’initiation. Il s’est présenté devant l’assemblée avec trois camarades. Il a crié son mépris à la face des adultes et déclaré qu’il partait avec ses compagnons et que les anciens n’avaient qu’à, s’il leur chantait, inscrire cette décision dans les vieux livres. Ils ont quitté le domaine le soir même. D’autres, plus jeunes, s’étaient joints à eux. (P. 217)

*

Avec le vague espoir de me rencontrer sur quelque domaine où j’eusse par chance séjourné en même temps qu’eux, ou bien déterminés à tirer des adolescents qui m’avaient servi quelques lambeaux de ma parole, ou même pour se contenter d’éprouver le changement de climat qui suivait mon passage en quelque lieu, on voyait des pèlerins se mettre en route et sillonner le pays. Et comme si toutes ces observations n’étaient point suffisantes, l’éloge s’enfla jusqu’au sublime lorsqu’il en vint à parler des adolescents ; ce n’était pas que du domaine en perdition que ceux-ci s’étaient enfuis, leurs exodes fracassants navraient l’ensemble du pays d’une hémorragie continuelle tandis que de toute part s’enflait la rumeur qui les appelait vers les steppes.

(P. 247 - 248)

*

- Je venais juste de passer dans le groupe des adolescents, quand un garçon fut adopté par le domaine. C’est étrange toutes les choses que sait un enfant. Il me semble que j’ai toujours su que ma soeur était menacée. Aussi, quand ce garçon était arrivé sur le domaine, je m’étais occupé de lui. J’étais intéressé. Je ne tenais aucun compte de son âge, ni de celui de ma soeur, ni des difficultés de mon projet, ni des opinions ou des préférences du garçon. Je voulais marier ma soeur. Lui, c’était un petit gars malingre et silencieux — on voyait qu’il venait de la misère — et pourtant il était fier. il ne cédait jamais devant personne. Cela me plaisait bien. Je ne lui disais rien, mais je m’occupais de lui, je le protégeais, je voulais qu’il devienne grand et fort, qu’il fasse quelque chose d’important et qu’il épouse ma soeur. Il m’observait. Je ne sais pas s’il se doutait de quelque chose. Quand ils ont chassé ma soeur, tout a été anéanti d’un coup. Je m’étais figuré que j’étais un héros bienfaiteur, et puis rien ; ma soeur jetée nue sur la route. J’avais déjà tout calculé, sauf qu’elle était mon aînée et que tout se passerait si vite. Je me sentais coupable. Il me restait ce garçon ; il m’a aidé à vivre. Il m’a donné les mots, le langage, pour bien haïr le domaine — c’est tout ce qu’il pouvait faire pour moi et c’était beaucoup. Et puis, vous savez comment ça se passe entre adolescents, cette exaltation de l’amitié, ces serments... une sorte d’amour, non ?

(...)

Pour moi tout était grave. un soir que nous causions, je fais à mon ami la confidence des projets anciens que j’avais nourris à son égard. Il haussa les épaules et se mit à m’expliquer que même si ma soeur n’avait pas été chassée, il n’aurait pu l’épouser parce qu’on ne lui aurait jamais fait place sur le domaine ; on ne lui aurait jamais laissé passer l’initiation. « Je ne suis pas d’ici ; ils veulent faire de moi un sous-homme, un vague travailleur. ils ne sont pas méchants, ils sont indifférents, et leur indifférence m’oppresse », conclut-il. « S’ils ne veulent pas que tu écrives sur le livre, alors moi non plus ils ne m’auront pas », répondis-je. « De toute façon, un jour, je partirai. »

(P. 338-339)

- Le jeu continue après ta mort, Jean-Daniel Magnin, (Publie.net, 2012)

1) Cas de Vassily Sannikov, 14 ans, vivant avec parents, grand-mère et deux grandes soeurs dans un petit deux-pièces à Ekaterinbourg, dans l’Oural. Ce garçon est un abonné de la 4e catégorie (Connexions Permanentes) : il ne va plus au collège, passe la majeure partie de son temps en ligne avec son avatar Iumaï, au look influencé par Inu Guy, le leader du groupe shyrock japonais « Onimania ».
L’addiction de Vassily a été acceptée par sa famille pour trois raisons : il ne traînait
pas dans les rues ; se cantonnait sagement dans un coin de l’appartement exigu ; et surtout ses gains dans la Pangée permettaient à la famille d’assurer ses fins de mois. « Il était déjà comme une plante avant son coma » aurait dit sa mère aux enquêteurs. Mais un matin elle a remarqué la curieuse position qu’avait son fils. Quand elle lui a retiré son casque ThêtaWave, il était dans le coma, défiguré, mais sans aucune trace de sang. Comme si son fils « avait affronté un fauve ».
En poursuivant mes investigations, j’ai appris une chose que les parents de Vassily
n’avaient pas rapportée à l’agence chargée de l’enquête : curieusement, les gains de Iumaï continuaient à être versés sur le compte du père Sannikov, même si Vassily n’était plus en ligne. Ces versements étaient parfois accompagnés d’un message tendre signé du garçon. Sa grand-mère pense qu’il « est allé vivre dans l’Eldorado de ses rêves. Il a changé de corps, mais n’a pas oublié sa famille ».
Je suis parvenu à situer l’avatar de Vassily dans le Néo Sacramento de deuxième degré. Comme de nombreux avatars « hantés » que j’ai pu examiner,
Iumaï est un personnage aux finitions luxueuses, constitué exclusivement d’éléments
de grandes marques. Après l’avoir fait suivre discrètement par mon abeille en taille réduite, j’ai compris qu’il se prostituait dans le milieu des avatars gay et que son souteneur l’avait abonné au service Gold d’une boutique esthétique très recherchée.

- Jeux Africains, Ernst Jünger, traduit par Henri Thomas (Folio, publication originale 1936).

C’est une chose singulière que la façon dont l’esprit chimérique, pareil à quelque fièvre apportant ses miasmes de bien loin, prend possession de notre vie et, une fois installé, enfonce de proche en proche sa brûlure. L’imaginaire seul nous apparaît à la fin comme réel, et les choses quotidiennes sont un rêve dans lequel nous nous agitons de mauvaise grâce, comme un acteur que son rôle embrouille. Le moment est venu, alors, où le dégoût exaspéré revendique l’intelligence et lui impose la tâche de chercher quelque part une issue.
C’est là sans doute ce qui expliquait que ce petit mot « fuir » résonnât, pour moi, de façon toute particulière, car il ne pouvait guère être question d’un danger précis qui eût justifié son emploi, si l’on excepte peut-être les plaintes du corps enseignant, de plus en plus fréquentes, et, durant les dernières semaines, devenue vraiment menaçantes. Ils me traitaient comme un somnambule.

(Extrait tiré d’une page volée)

- Je suis un dragon, Martin Page

Le lendemain il neigea. Paris n’avait pas connu de telles chutes de neige depuis quarante ans. Des chasse-neige déblayaient, sablaient et salaient les rues. Le blanc recouvrait les toits.
À 8 heures, Sonia constata que Margot ne sortait pas de sa chambre. Elle ouvrit la porte. Des affaires manquaient, quelques vêtements, des livres, des carnets à dessin. Sur l’oreiller, elle trouva un papier plié. C’était un autoportrait de Margot qui levait la main en signe d’adieu.

- Le Jouet Enragé, Roberto Arlt, traduit par Isabelle & Antoine Berman (Editions Cent Pages, publication originale 1926).

Nous nous vautrions commodément sur les banquettes rembourrées, allumions une cigarette, laissant derrière nous les gens qui se pressaient sous la pluie, et nous imaginions que nous vivions à Paris ou dans le brumeux Londres. Nous rêvions en silence, un sourire posé sur nos lèvres condescendantes.] Ensuite, dans quelque luxueuse confiserie, nous buvions un chocolat à la vanille et, rassasiés, revenions avec le train du soir, nos énergies multipliées par toute la jouissance fournie à nos corps volutpueux et par le dynamisme du monde ambiant qui, avec ses rumeurs de fer, criait à nos oreilles : « En avant ! En avant ! »]

- Le Journal d’un homme de trop, Ivan Tourguéniev, traduction Françoise Flamant, 1850

Depuis le début du bal elle n’avait pas bougé de sa place : personne n’avait eu seulement l’idée de l’inviter. Seul un jeune homme blond de seize ans avait un moment envisagé, à défaut d’autre cavalière, de se tourner vers cette demoiselle, il avait même déjà fait un pas dans sa direction, mais après un instant de réflexion et un regard jeté sur elle, il s’était hâté de disparaître dans la foule.

- Journaux, Novembre 1952, Sylvia Plath, traduction Christine Savinel et Audrey van de Sandt, Gallimard Quarto, publication originale 1982.

Je suis un tas de petits bouts épars dans un conglomérat d’ordures : égoïste, effrayée, envisageant de consacrer le reste de ma vie à une cause, d’aller nue pour envoyer des vêtements aux nécessiteux, me réfugier au couvent, fuir dans l’hypocondrie, dans le mysticisme, dans les vagues - n’importe où, vraiment n’importe où, pourvu que je sois délivrée du fardeau, du poids terrifiant, abominable, de la responsabilité de soi et de l’ultime jugement sur soi.

- Jours de répit à Baigorri, Marie Cosnay (2016)

Les critères, pour le séjour de répit : la vulnérabilité. La solitude, l’âge. L’un des garçons du Soudain est parti de chez lui tout seul, à l’âge de douze ans.

K

- Karoo, Steve Tesich, traduit par Anne Wicke (publication originale 1998)

Lorsque j’ai ouvert la porte et que je l’ai vu, je restai sans voix, et pour que quelqu’un comme moi se retrouve à chercher ses mots, il fallait y aller fort.
Exactement ce que Billy me donnait à voir.Sa belle et longue chevelure noire avait disparu. Complètement disparu. À la place, un crâne rasé de si près que je voyais plus la peau que les cheveux.
À cela se rajoutait une barbe de deux jours.Et des yeux brillants, injectés de sang.
Il portait un long pardessus de type militaire, plein de boutons. Le manteau était trop étroit pour ses larges épaules et les manches trop courtes pour ses longs bras.Il avait plutôt l’air de quelqu’un qui s’appellerait Boris que Billy, le transfuge demandeur d’asile d’une équipe de basket bulgare.
Je le pris dans mes bras. Quelle que fût sa posture, quelle que fût l’image qu’il projetait, c’était toujours mon garçon, mon Billy, je le pris donc dans mes bras. Ou en tout cas je pris dans mes bras tout ce que je pus prendre malgré cette barricade de manteau. Il se laissa embrasser, un peu comme un skinhead se laisse fouiller par les flics.

L

- Les lances rouillées, Juan Benet (2011), traduit par Claude Murcia

Bien avant d’avoir vingt ans les deux aînés prirent le maquis, pour fuir Daniela, l’autorité et le travail et se débrouillèrent en volant des poules et des veaux et même en attaquant les gens sur les chemins entre Sepulcro Beltrán et Bocentellas ; et lorsque l’alarme se répandit et qu’on finit par dire jusque dans la presse que dans la sierra de Région avait surgi un début de banditisme, pour ne pas discréditer les autorités civiles ni décevoir les forces de l’ordre public, et pour se parer d’un titre qui leur serait très difficile d’acquérir dans toute autre domaine, ils se convertirent en bandits avec juridiction dans toute la contrée, sans respecter d’autres limites que celles du bois interdit de Mantua, gardé par un sujet de condition identique ou similaire.

- The Last Man, Mary Shelley (1823)

Thus years passed on ; and years only added fresh love of freedom, and contempt for all that was not as wild and rude as myself. At the age of sixteen I had shot up in appearance to man’s estate ; I was tall and athletic ; I was practised to feats of strength, and inured to the inclemency of the elements. My skin was embrowned by the sun ; my step was firm with conscious power. I feared no man, and loved none. In after life I looked back with wonder to what I then was ; how utterly worthless I should have become if I had pursued my lawless career. My life was like that of an animal, and my mind was in danger of degenerating into that which informs brute nature. Until now, my savage habits had done me no radical mischief ; my physical powers had grown up and flourished under their influence, and my mind, undergoing the same discipline, was imbued with all the hardy virtues. But now my boasted independence
was daily instigating me to acts of tyranny, and freedom was becoming licentiousness. I stood on the brink of manhood ; passions, strong as the trees of a forest, had already taken root within me, and were about to shadow with their noxious overgrowth, my path of life.

- Leçon sur la langue française, Pierre Guyotat (2011)

(...) je ne sais pas ce que c’est l’Université, je n’en ai pas fait, je n’ai jamais été étudiant, j’ai simplement été écolier, élève, et je suis parti de chez moi assez tôt. J’ai souvent fugué, et puis j’ai fait une fugue définitive, dont je ne suis plus revenu.

- Lotus Seven, Christine Jeanney (Publie.net, 2012)

Les hortensias sont immobiles et mes livres perdent leurs pages, car je lis trop, elles se décollent. Bien sûr je lis pour fuir.

M

- La maison dans laquelle, Mariam Petrosyan, traduction Raphaëlle Pache (publication initiale 2009)

— Je me suis demandé… commença Sauterelle, embarrassé… Qu’est-ce que tu as bien pu fabriquer ? De quoi Élan était-il en train de parler ? Pourquoi tu t’es enfui ? Et pourquoi tu te caches ? »
Le vampire s’assombrit.
« Je me suis évadé, c’est tout. De toute façon, ça sert à rien ce qu’ils nous font, ici. Ça fait déjà quatre fois que je m’échappe. Je me suis dit que si je les poussais à bout, tous autant qu’ils sont, peut-être qu’ils me laisseraient partir. Ça ne les a pas décidés. Pourtant, je les ai vraiment mis en rogne, la dernière fois ; ils m’ont carrément bouclé. C’est pour ça que je me suis sauvé, cette fois-ci. Pour qu’ils comprennent que c’est pas eux les plus malins. Tant que je serai ici, ils n’auront aucun répit.
— Comment tu as fait pour t’évader ? », demanda Sauterelle, admiratif.
Désormais, il prêtait au visiteur une aura héroïque, une aura de martyr.

(...)

Dans un cri, Sauterelle se mit sur le dos, prit son élan et frappa la vitre du talon de sa chaussure. Le verre tinta en explosant. Sauterelle sentit soudain qu’on l’empoignait et qu’on le traînait, après avoir retiré sa jambe coincée d’entre les barreaux. Quelques mètres plus loin, il se remit debout et, dépassant tout le monde, prit la tête de la course parce que la chanson continuait de vociférer : « PLUS VITE ! PLUS VITE !… »
Ces paroles étaient désormais un appel à la fuite. Les Crevards se précipitèrent dans l’escalier et – lui en tête – déboulèrent dans le couloir comme des furies, trébuchant et riant aux éclats. Les boiteux avaient l’impression de filer comme le vent, ceux qui portaient leur camarade se sentaient léger, et même le plus gros d’entre eux, qui pourtant ahanait à l’arrière, eut la sensation de se déplacer à la vitesse de la lumière, aiguillonné par le raffut que faisaient leurs poursuivants. Une fois dans leur chambre, ils s’écroulèrent sur leurs lits et s’enfouirent sous leurs couvertures tels des escargots dans leurs coquilles, étouffant des rires. Emmitouflés dans les draps, aussi immobiles que possible, ils ôtaient doucement leurs chaussures. Un premier soulier tomba par terre, puis un deuxième. Chaque fois, ils se figeaient, l’oreille tendue. Mais tout était calme. Personne ne les recherchait, personne n’entra pour vérifier s’ils dormaient vraiment. Contrôlant leur respiration pour la rendre régulière, ils firent semblant de dormir. Puis, lassés de ce petit jeu, ils quittèrent leur lit l’un après l’autre, rampèrent au milieu de la chambre (là où, dans leur caverne imaginaire, ils allumaient chaque soir un feu invisible) et formèrent en s’asseyant un demi-cercle, ramenant sous eux leurs pieds nus.

(...)

« Je m’en vais. Je rentre chez moi. »
Ces mots résonnèrent bizarrement dans la chambre de Chenu. Comme si quelqu’un d’autre les avait prononcés. Se pouvait-il qu’il ait un autre endroit où vivre qu’ici ? Chenu faisait partie des murs, il était né, avait grandi et vieilli dans la Maison ; il suffisait de lui parler ou même de le regarder pour s’en convaincre ! Sauterelle promena son soulier sur le plancher maculé de taches de vin noirâtres.
« Pourquoi ? »
Chenu déplaça un fou sur l’échiquier et coucha une pièce d’une pichenette.
« J’ai dix-huit ans, déclara-t-il. Mon heure est venue. »
En disant cela, il abîma encore quelque chose de sacré, comme il l’avait fait en mentionnant son chez lui. Chenu ne pouvait pas être aussi vieux, ni aussi jeune d’ailleurs, c’était impossible ! Il n’avait pas d’âge, il vivait hors du temps ! Et puis, cette révélation ne constituait nullement une explication satisfaisante. Sauterelle l’interrogea :
« Les autres s’en iront cet été. Pourquoi partir avant ?
— Ça commence à sentir mauvais ici, répondit Chenu. Et ça empire de jour en jour. Je suis sûr que tu vois de quoi je parle. Aujourd’hui, la situation n’est déjà pas reluisante, mais bientôt, ce sera l’Apocalypse. Je le sais, j’ai déjà vu ce que ça pouvait donner ; je me rappelle très bien le départ de la promotion précédente. Voilà pourquoi je veux partir plus tôt.
— Alors tu t’enfuis ? Tu abandonnes les tiens ?
— Je m’enfuis, oui, convint Chenu. Je prends mes jambes à mon cou. Même si je n’en ai pas.

- Maps, Nuruddin Farah, 1986

My dearest Askar,
I am indeed disturbed by your behaviour, disturbed and bothered by what Salaado refers to as your most depressive state of mind to date. And what do you mean by saying that you haven’t become “a man" so you can sit “in a Mogadiscio of comforts, eat a mountainful of spaghetti while my peers in the Ogaden starve to death or shed their blood in order to liberate it from Ethiopian hands” ? Do I also understand that you wish to straighten out "this question about my own birth" ?
Now, first point first. A man, indeed. Are you “a man” ? One day, I would like you to define what or who is a “man”. Can one describe oneself as a man when one cannot make a viable contribution to the struggle of ones’ people ; when one is not as educated and as aware of the world’s politics as ones enemy is ; when one is not yet fifteen ; when all the evidence of one’s being a man comprises of one’s height and a few hairs grown on the chin ? Who will you kill, your enemy or yourself ? And what’s wrong with eating well and not being a refugee, which you might have been if you weren’t my sister, Arla’s, son and if Salaado and I weren’t doing well financially. And pray don’t talk ill of the UNHCR people, whether in Geneva, Mogadiscio or here, in this, or any other continent : they’re not statisticians obsessed with abstracted numbers and charts of starvation and malnutrition. Of course, they have to ascertain how many refugees there are and how much money they can raise and how many calories an African child can cope with. It is the tone I don’t like, eating “a mountainful of spaghetti”, etc. Indeed ! Askar, one must be grateful for the little mercies in life. One must be thankful to the dedicated souls, serving in these camps under very hard conditions (for them), while they wait for a donor to donate the food and medicines—making sure (and this is very, very difficult) that the local mafia doesn’t misappropriate them.
I confess, it pains me to remember the number of times you, Salaado and I have spoken about and analysed the seeds of your sense of “guilt”. Salaado ‘s telegraphic message suggests it to be as bad as the days following the tragic weekend when, overnight and in a coup de grâce, the Ogaden was wrung out of Somali hands and “returned” to Ethiopia’s claw-hammer. Now what’s this that I hear, that you were salvaged from the corpse of your mother ? Is there anyone who can substantiate that with some evidence ? Your mother lived long enough to have scribbled something in her journal. That means that she died after you were born, especially if we take into account Misra’s statement which agrees with this claim of mine.
To think, at your age, when you’re in Hargeisa for a holidaying trip, that your thoughts are still obsessed with some obscure facts relating to your birth. This disturbs Salaado—it perturbs me. Salaado tells me that you want to return to Kallafo in order to have this question answered once and for all. That is not the same thing as joining the Western Somali Liberation Front, I take it ? But Salaado is under the impression that for you, the two are one and the same thing. Now what do you want to do ? Of course, you can do both and we have no objection to your deciding to return to the Ogaden as a recruited member of the Front (which we all support) and when there, do your research into your beginnings. You tell us what you want and well give you our opinion.
Forgive me, but I’ve never held the view—nor has Salaado—that, since there are many able-bodied men and women in the Ogaden who can shoot a gun, kill an “Amxaar” in a scuffle and, if need be, confront the lion in the den, a youngster like you mustn’t go. No. “Somebody” must go. But who is this “somebody” ? If every father, mother, relation said, “No, not my son, let someone else join the Front”, then you know where we’ll end up ? The view Salaado and I hold, is that since you’ll prove to be excellent material as a researcher, as a writer of articles and as one who can impart enlightened opinion about the cause, why not “eat mountainfuls of spaghetti while others die” and why not, when doing so, complete your education.
Should you insist that you wish to re-enter the Ogaden without touching Mogadiscio, then I am afraid that neither Salaado nor I can do anything about it. All we can suggest that we offer is help. But I plead to you not to depart without at least letting Salaado know. If you inform me by return post that you’re definitely leaving, then I’ll make arrangements for more money to be transferred to Hargeisa, care of a bank.
If we’re to believe that you “stared” at Misra when she found you and Arla, my sister, then you were at least a day old. For sight, my dear Askar, is a door which does not open instantly in the newly born. What I mean is, that it takes longer than a few minutes for a baby just bom to develop the knack to look, let alone “stare". Be that as it is. But the fact that it shrouds your beginnings in mysteries preponderant as the babies born in the epic traditions of Africa, Europe and Asia—this fact does interest me greatly. Did you sprout like a plant out of the earth ? Were you born in nine months, in three or seven ?
In other words, do you share your temperament with the likes of Sunjata or Mwendo, both being characters in Africa’s epic traditions ? For example, it is said that Sunjata was an adult when he was three. Mwendo, in the traditions told about him, is said to have chosen to be delivered, not through the womb, but through a middle finger. There are other epic children who took a day to be conceived and born and yet others required a hundred and fifty years to be bom at all Now why did this “epic child” wait for a hundred and fifty years ? Because he made the unusual (I almost said, rational) request not to use as his exit (or was it his entrance) the very organ which his mother employed as her urinary passage. Another feature common among epic children is that they are all born bearing arms. And you, Askar, you’re armed by name, aren’t you ?
Again, this is nothing unique to epic traditions of peoples. The world’s religions produce “miracle” children. Can you imagine an Adam, a grown man, standing naked, with leaves of innocence covering his uff, when God pulls at his ribs and says to him, “I am sorry but it won’t take a second, I assure you, and it won’t give you any pain either. Now look. Here. A woman, an Eve, created from one of your ribs” ? I am sure you’ve heard of heroes given birth to by mountains or rivers or fishes or for that matter other animals. It seems to me that these myths make the same point again and again : that the “person” thus born contains within him or her a characteristic peculiar to gods. Well Where do we go from here ?
All is doubt.
Are you or are you not an “epic” child of the modern times ? Do we know what the weather was like the moment you were born ? Yes, we do. Your mother, in her scrawls, tells us that the sky was dark with clouds and that a heavy storm broke on her head as she fainted with the pains of labour and the heavens brightened with those thunderous downpours. But you didn‘t take shorter than a month to be conceived and bom, or seven hundred years. And there was no eclipse of the moon or the sun. I’ve read and reread your mothe’ s journal for clues. I am afraid it appears that you completed your nine months.
Please think things over. And please do not do anything rash. We will miss you greatly if you go—but we understand. Rest assured that we’ll not stand in your way if you wish to return to your beginnings.

Much, much love.
Yours ever,
Uncle Hilaal

- Mara and Dann, Doris Lessing (1999)

And so the days passed, Mara and Orphne fighting to bring Dann back, and slowly succeeding. At night Meryx claimed Mara.
Then Dann was himself, though still weak, and Mara asked him what had held him so long in the Tower.
He seemed to be speaking of events long in the past. His eyes searched the ceiling as he spoke, as if what he remembered was pictured there, and he did not look at Mara or at Orphne, who held his hands, one on each side.
He said he had run away from the barracks for the male slaves when he heard the Towers were occupied. There he joined a gang of runaway slaves, mostly Mahondis, but there were some Hadrons and others. They were all men. There were women in the Towers but they kept to their own groups, afraid of rape. No woman by herself could survive. Dann’s gang lived by stealing food from the fields, and then poppy from the warehouses, through intermediaries. He mentioned Kulik. At first Dann had sold the stuff to get food, but then he began taking it : now his words became halting, and he said, “There was a bad man.” And now this was little Dann’s voice : “A very bad man,” piped little Dann. “He hurt Dann.”

- Les mémoires de Maigret, Simenon (Presses de la cité, 1950)

Dix mille y passent chaque année en moyenne, dix mille qui quittent leur village et débarquent à Paris comme domestiques et à qui il ne faut que quelques mois, ou quelques semaines, pour effectuer le plongeon.
Est-ce si différent quand un garçon de dix-huit ou de vingt ans, qui travaillait en usine, se met à s’habiller d’une certaine façon, à prendre certaines attitudes, à s’accouder au zinc de certains bars ?
On ne tardera pas à lui voir un complet neuf, des chaussettes et une cravate en soie artificielle.
Il finira chez nous, lui aussi, le regard sournois ou penaud, après une tentative de cambriolage ou un vol à main armée, à moins qu’il se soit embauché dans la légion des voleurs de voitures.

- Monarques, Philippe Rahmy (Table ronde, 2017)

Ils ont dit et persistent à dire que tu n’étais qu’un voyou, un vicieux. Tu étais un chien, un chacal, l’un de ces mômes sans foi ni loi, prêt à mordre, l’une de ces roses qui fleurissent sur le pavé, au fond des terrains vagues, dans les prisons ou les livres de Jean Genet, grillés par leur appétit, plus libres à mesure qu’ils se trompent de combat, trop affamés pour comprendre, trop pressés, gorgés de vie et de dégoût pour la vie, terrorisés par la mort au point de ne désirer qu’elle.

- Mon jeune gars, compagnie des jours passés, Thibault de Vivies (Editions du Zaporogue, 2011)

Je prends le temps de réfléchir malgré tout mais décide de repousser les avances que l’on me fait car j’ai mon bonheur ici et ma liberté du lever et du coucher quand bon me semble et personne pour m’imposer quoi que ce soit, j’en ai bavé quand j’étais vraiment tout petit gars alors j’ai perdu confiance envers papa et maman et je m’enfuis de la demeure familiale et décide de ne plus donner de nouvelle pardonnez-moi encore mais j’ai le reste du monde à conquérir et j’attends en vain un signe d’encouragement de votre part.

N

- Le noir est une couleur, Grisélidis Réal (1974)

Traqué, comme nous, il se cache, car il est déserteur de l’armée française. Il s’appelle Claude. Il a vingt ans.
Il est resté une semaine dans notre chambre, il a été adorable. Il s’est occupé des gosses, on se sentait protégés et aimés.
Le soir, comme au temps de Bill, on sort tous les deux pour aller à nos affaires. Je me trouve un Allemand ou un Noir pour un moment, et lui il va à la chasse dans les bars. Il y rencontre de vieux homosexuels et il leur fait les yeux doux. Une fois dans l’appartement, il attend que le vieux soit à poil, haletant dans les draps, et au lieu du baiser nuptial, c’est un grand coup de poing qu’il lui donne en pleine gueule.
Le vieux se met à genoux, en chialant, mais Claude est inflexible.
— Ich bin ein Mörder ! dit-il d’une voix impitoyable.
Le vieux n’ose pas bouger, pendant que Claude fouille dans ses poches et rafle les bijoux qu’il a eu le malheur de laisser traîner à la salle de bains. Et Claude s’en va en vainqueur, laissant vert de peur sur sa descente de lit le vieux lézard nu et volé.

O

- Oblique, Christine Jeanney, publie.net (2016)

au début, début du fil, au début de la
tresse, c’est un couple / elle je ne sais
pas encore, elle est restée là-bas mais lui je sais,
il a seize ans, il s’appelle
Mariano

 

Mariano avec l’ange et il passe les
Alpes, il les traverse à pied comme
Hannibal

 
lire 15 aventures en montagne sans le
savoir, lire les conquêtes sans le
savoir, cours de géographie, des dates
à retenir en alexandrins hermétiques,
tracer des lignes, des continents sur
des cartes du monde, les colorier sans
le savoir, apprendre le nom des
fleuves, là où ils prennent leur source
sans savoir qu’il marche qu’il a
marché qu’il traverse les Alpes et
j’aurais pu dire moi je sais, j’aurais pu
dire lorsque j’avais seize ans Il a seize
ans il traverse les Alpes

    

j’espère qu’il n’est pas seul, qu’il
porte dans son sac quelque chose de
chez lui qui lui vient de sa mère, une
médaille ou une image pieuse ou un
morceau de bois taillé ou quelque
chose qui lui rappelle cette autre
chose qui n’est pas dite et n’a pas de
valeur aucune

- O Révolutions, Mark Z. Danielewski, traduit par Claro (publication originale 2006)

</blockquote></blockquote>
<blockquote> <blockquote class="spip_poesie">
Halos ! Héliaque !
Contrebande !
Je peux tout
quitter.
Tout le monde aime
le Rêve, moi je le tue.
Les Grands Aigles s’élancent
au-dessus de moi : - Sus, Rebelle !
J’ouvre grand le piège.
En feu. Belle fournaise.
Je vais dévaster le Monde.
Rien de grave. La mutinerie
est partout ces temps-ci. D’un coup.
D’un sourire. Une grimace.
Seize ans tout-puissant et liiiiiibre.
Rebondir sans même une casquette.
Les Ours dorés se prosternent devant moi :
- Allez-y Lieutenant.
Prenez tout.
 
<blockquote> <blockquote class="spip_poesie">
Samsara ! Samarra !
Légende !
Je peux tout
quitter.
Tout le monde aime
le Rêve, moi je le tue.
Les Cèdres de l’Atlas jaillissont
au-dessus de moi : - Boogaloo !
Je trouve en moi mon essor.
En feu. Toutes mes boucles.
Je vais anéantir le Monde.
C’est tout. La dévastation
est partout. D’une pichenette.
D’une pirouette. Une bobine.
Seize ans tout-puissant et liiiiiiibre.
Rebondir les pieds nus.
Les Trembles sont beaux ici :
- Tu n’as rien à perdre. Vas-y.
Sers-toi.
</blockquote></blockquote>

- L’Odyssée, Homère, traduit par Charles-René-Marie Leconte de L’Isle (entre -850 et -750)

– Venez, amis. Emportons les provisions qui sont préparées dans ma demeure. Ma mère et ses femmes ignorent tout. Ma nourrice seule est instruite.

Ayant ainsi parlé, il les précéda et ils le suivirent. Et ils transportèrent les provisions dans la nef bien pontée, ainsi que le leur avait ordonné le cher fils d’Odysseus. Et Tèlémakhos monta dans la nef, conduit par Athènè qui s’assit à la poupe. Et auprès
d’elle s’assit Tèlémakhos. Et ses compagnons détachèrent le câble et se rangèrent sur les bancs de rameurs. Et Athènè aux yeux clairs fit souffler un vent favorable, Zéphyros, qui les poussait en résonnant sur la mer sombre. Puis, Tèlémakhos ordonna à ses compagnons de dresser le mât, et ils lui obéirent. Et ils dressèrent
le mât de sapin sur sa base creuse et ils le fixèrent avec des câbles. Puis, ils déployèrent les voiles blanches retenues par des courroies, et le vent les gonfla par le milieu. Et le flot pourpré résonnait le long de la carène de la nef qui marchait et courait sur la mer, faisant sa route. Puis, ayant lié la mâture sur la nef rapide et noire, ils se levèrent debout, avec des kratères pleins de vin, faisant des libations aux Dieux éternels et surtout à la fille aux yeux clairs de Zeus. Et, toute la nuit, jusqu’au jour, la Déesse fit route avec eux.

- L’origine, Thomas Bernhard (1975), traduit par Albert Kohn

Cette heure d’exercices de violon dans la petite pièce aux chaussures presque complètement dans l’obscurité, où l’odeur de cuir et de transpiration des chaussures des pensionnaires étagées jusqu’au plafond, enfermée dans cette petite pièce, s’épaississait de plus en plus, cette heure était pour lui la seule possibilité de fuite. Son entrée dans la petite pièce aux chaussures signifiait qu’il commençait au même instant à méditer sur le suicide et l’intensité accrue, de plus en plus accrue de son jeu signifiait qu’il était occupé à penser au suicide avec une intensité accrue, de plus en plus accrue. Effectivement, dans la petite pièce aux chaussures, il a de nombreuses fois essayé de se tuer, mais il n’a pas poussé trop loin aucun de ces essais, la manipulation des cordes et des bretelles et les centaines d’essais avec les nombreuses patères de la petite pièce aux chaussures avaient toujour été interrompus au point décisif qui lui sauvait la vie ; il les avait arrêtés en jouant du violon plus consciemment ses pensées suicidaires, en se concentrant tout à fait consciemment sur ses possibilités au violon qui le fascinaient de plus en plus.

P

- The Pale King, David Foster Wallace (2011)

In 1932, a preadolescent Ceylonese female was documented by British scholars of Tamil mysticism as capable of inserting into her mouth and down her esophagus both arms to the shoulder, one leg to the groin, and the other leg to just above the patella, and as thereupon able to spin unaided on the orally protrusive knee at rates in excess of 300 rpm. The phenomenon of suiphagia (i.e., ‘self-swallowing’) has subsequently been identified as a rare form of inanitive pica, in most cases caused by deficiencies in cadmium and/or zinc.

- Le paradis des autres, Joshua Cohen (2011), traduit par Annie-France Mistral

On ne parlait pas de David (maintenant on n’en parle plus du tout dans la famille évidemment), parce qu’à dix-huit ans, l’âge du service militaire qui aurait signifié pour lui comme mon oncle Alex la Brigate Givati’ dont la symbolique mascotte est le renard péteur à plumes sur béret violet, il s’est défilé et a déserté Jérusalem et l’Éden qui l’entoure pour un travail à Hollywood de l’autre côté du doigt de la mer et de la main de l’océan — a quitté nos arbres pour aller tomber dans les bras de leurs accueillants palmiers — où il a rencontré et puis vécu avec et peut-être vit encore avec un autre transplanté à Hollywood, une personne qui voulait faire du Cinéma et dont le sexe à savoir le genre était moins important pour Aba et même pour sa Reine (la Reine alors régnante, la mienne) et le serait encore, si seulement, que la religion — l’orientation sexeuelle — à laquelle cette Cinématographique personne adhérait, adhère toujours. Affiliation que le nom de cette Cinématographique personne et la façon dont Elle le prononçait rendaient d’une clarté on ne peut plus éclatante. Un style de vie que la décision de David de couper le cordon téléphonique et le fil de la réciprocité des cartes postales rendait d’une clarté encore plus éblouissante, même si le comble d’aveuglante clarté a été le refus d’Aba de penser à lui comme son fils ou même d’entendre parler de lui pour toujours et le soutien inconditionnel de la Reine dans sa décision, ce qui a peut-être eu pour résultat qu’elle m’en aimait encore plus, et c’était Agréable.

- Perceval ou le Conte du Graal, Chrétien de Troyes (vers 1181), traduit par Antoine Brea

Alors n’y eut plus de retard :
il prend congé, la mère pleure,
et sa selle est déjà posée.
A la manière et à la guise
d’un Gallois il est affublé :
des galoches il a chaussé ;
comme partout où il allait,
il transportait trois javelots,
il voudrait les emporter tous,
mais deux en fait ôter sa mère
pour ce qu’il semble trop Gallois
(et elle eût fait pareil des trois
si cela eût pu exister) ;
une badine en sa main droite
il a pour fouetter son cheval.
La mère pleurant son départ
le baise, qui tant le chérit,
et prie Dieu qu’il l’ait en sa garde :
“Beau fils, fait-elle, Dieu vous guide !
Plus de joie que je n’en ai eue
vous atteigne où que vous alliez !”
Quand le garçon fut éloigné
d’un tout petit jet d’une pierre,
il regarda derrière et vit
tombée sa mère au pas du pont :
elle s’est pâmée d’une sorte
comme si elle fût chue morte.
Et lui cingle de la badine
sur la croupe de son roussin
qui s’en va, qui ne bronche pas,
mais le conduit à vive allure
parmi la grand forêt obscure.
Il chevaucha tôt le matin
à tant que le jour déclinât.
Il passa la nuit en forêt
à tant que le jour reparût.

- Poreuse, Juliette Mézenc (2012)

Il étaient là, figures noires transies sous le soleil encore chaud. Des débris de leur pirogue fracassée jonchaient les rochers et ils progressaient entre les blocs qui barraient la route à la mer. Ils progressaient péniblement, s’arrêtant souvent. Leurs tee-shirts troués dissimulaient mal leurs torses, secs. Ils étaient jeunes, 16 ou 17 ans peut-être, avaient dédaigné la bouteille, la ballon hydrogène, vieilleries poétiques, pour jeter leurs corps sans détours à la mer. Allah est grand.

- Le Portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde (1891), traduit par Christine Jeanney

—  Comme c’est triste ! murmura Dorian, les yeux encore fixés sur son portrait. Tellement triste !.. Je vais devenir vieux et horrible, affreux. Mais le tableau restera toujours jeune. Toujours il aura l’âge de ce jour de juin... Si seulement c’était l’inverse ! Si c’était moi qui pouvais rester jeune, toujours, et ce tableau vieillirait ! Pour ça — rien que pour ça — je donnerais tout ! Oui, il n’y a rien au monde que je ne donnerais pas !

R

- Le Roman d’Enéas, Anonyme (Environ 1160), traduit par Aimé Petit

<blockquote class="spip_poesie">
Biaus fius, fait elle, mal vous voy !
Vostre vie a duré moult poy.
Mar vi onques les Troÿens,
plaindre me puis de eulz toz tenz.
Onques n’oy par eulz se mal non
et fellonnie et traïson.
Maudite soit lor sorvenue,
toute ma joie y ay perdue.
Ffius, vous l’avez chier comparé !
Lor malle foy vous ont moustré :
ils vindrent ça por secors querre,
car moult erent grevé de guerre ;
onc Evander ne me voult croire,
o euz vous ajoustra en oirre,
et vif et sain vous en menerent ;
mauvaise foy vous i moustrerent,
mar les cognu et mar les vi.
Poy a que tornastes de ci,
or vous en ont renvoié mort,
a nous on fait mauvais confort ;
 
(...)
 
Vous estes mort en lor service,
ne say entendre en nule guise
quelz preuz soit cest confortement,
ainçois nous fait le cuer dolent,
car or savons le vaselaije
qui ert en vous et le barnaige ;
tant com nous vous oons plus loer,
de tant nous en doit plus peser.
Jamais nos diex ne prïeray
ne ja honneur ne lor feray,
n’avront mais de moy service.
Mal lor ay fait tant sacrefice
que lor faisoie chascun jor
moult hautement, a grant honnor :
ou il ont esté endormi,
que mes prïeres n’ont oï,
ou ne puent homme sauver,
garantir vie ne tenser.
Il m’ont moustré moult mallement
qu’il se sorpuissent de naient.
Ffius, fait vous ont mauvaise aïe,
moult vous ont poy tensé la vie.
Lasse, je n’avray mais confrot
de ma tristor jusqu’à la mort ;
toute metray ma vie a duel,
la mort me prengne, or le veil !
</blockquote>
<blockquote class="spip_poesie">
Cher fils, dit-elle, quel funeste spectacle !
Votre vie a été bien brève.
Je regrette d’avoir jamais vu les Troyens,
je puis me plaindre d’eux à tout jamais.
Ils ne m’ont apporté que le mal,
la félonie et la trahison.
Maudite soit leur venue
qui m’a fait perdre tout mon bonheur.
Mon fils, vous l’avez payé cher !
Ils vous ont montré leur mauvaise foi :
ils sont venus ici chercher du secours,
car la guerre les accablait de son poids ;
jamais Evandre ne voulut m’écouter,
il vous adjoignit aussitôt à eux,
et ils vous emmenèrent en parfaite santé ;
ils vous ont montré leur fausseté,
quel malheur de les avoir connus et vus !
Il y a peu, vous avez quitté ces lieux,
à présent, ils vous ont renvoyé mort,
triste réconfort pour nous !
 
(...)
 
Vous êtes mort à leur service,
je ne puis comprendre en aucune manière
l’intérêt de cette consolation,
qui accroît plutôt notre souffrance,
car nous savons désormais la valeur
et la vaillance qui étaient en vous ;
plus nous entendons votre éloge,
plus nous devons en souffrir.
Jamais plus je ne prierai nos dieux
ni ne les honorerai,
jamais plus je ne les servirai.
Je regrette de leur avoir fait
tant de sacrifices quotidiens
dans l’apparat et la solennité :
ou bien on les a endormis,
et ils n’ont pas entendu mes prières,
ou bien ils sont incapables de sauver un homme,
de protéger sa vie.
Ils m’ont cruellement montré
leur totale impuissance.
Mon fils, ils vous ont bien mal secouru
en protégeant si peu votre vie.
Malheureuse, ma tristesse sera inconsolable
jusqu’à ma mort ;
je passerai toute ma vie dans le chagrin,
que la mort me saisisse, je le veux !
</blockquote>

S

- La saga de Mô, Tabarka, Michel Torres (2016)

Un matin de gros temps, ils sortirent quand même à la mer pour sauver leur plus beau let de la tempête. Ils le ramenaient plein de poissons quand le vent forcit sous un grain. Le temps de rentrer avec leur barque chargée à bloc, les rouleaux barraient la passe du port.
Mauvaise passe, orientée à l’est. Plus assez d’essence pour aller jusqu’au Cap d’Agde. Ils essayèrent de passer la barre entre deux déferlements. Le ot les rattrapa, noya le moteur.
En travers de la vague, ils coulèrent à pic.
Le lendemain, les marins pompiers d’Agde retrouvèrent les deux corps sans vie agrippés l’un à l’autre, entortillés dans leur let sous les rochers du brise-lames.
On les avait enterrés ensemble.
Premier vrai traumatisme d’une longue liste, depuis ce jour, Mô n’avait plus pleuré et n’était pas retourné au collège. Il avait seize ans et il était seul. On l’avait émancipé, il s’était débrouillé. Il avait repris la barque et le métier mais il se mé a longtemps de la Méditerranée, il la travaillait peu, préférant son étang.

- Les sept fous, Roberto Arlt, traduit par Isabelle et Antoine Berman (1929)

Jusqu’à quatorze ans, il avait vécu à la campagne. Puis il avait abattu un voleur à coups de feu. La peur de la tuberculose l’avait à nouveau jeté dans la plaine, et il avait parcouru jour et nuit au galop d’incroyables étendues. Dès qu’il fit sa connaissance, Erdosain sympathisa avec lui.

- Shangrila, Malcolm Knox, traduit par Patricia Barbe-Girault (traduction originale 2011)

Quand il a eu dix-sept ans, Rod a dégoté son permis. La famille Keith pouvait pas se payer de voiture, mais c’était Coolie et c’était les années 1960 alors tout appartenait à tout le monde, et un jour Rod s’est simplement pointé devant la porte avec cette voiture prise à un voisin et l’arrière est bourré de planches et de quelques gars, et ça soufflait fort à Snapper ou Kirra alors t’es monté, et Rod a braqué le nez du break ou du combi ou de la familiale direction le sud ou le nord et vous voilà barrés, toute la clique, Rod, toi, FJ, Tink, un ou deux autres s’ils s’amenaient, ça jactait grave là-dedans, on se serait crus à une soirée filles.
Toi, claustrophobe sur le siège arrière avec tous ces gens autour.
T’avais des envies de meurtre de vagues.
À ce point, t’avais besoin d’y aller.
Dans le tube, où personne pouvait te voir.

- The Sirens of Titan, Kurt Vonnegut (1959)

At the age of seventeen, young Chrono had run away from his palatial home to join the Titanic bluebirds, the most admirable creatures on Titan. Chrono now lived among their nests by the Kazak pools. He wore their feathers and sat on their eggs and shared their food and spoke their language.

- Sombre aux abords, Julien d’Abrigeon (2016)

« Il avait la haine, me dit le gosse qui était monté à Privas. On est tous comme ça avec nos parents. Moi aussi, ça m’arrive parfois. Mais bon, j’irais pas jusqu’à flinguer mon vieux. Je ferais plutôt une fugue, voyez. » Son détachement est sincère : « Je n’étais pas dans sa classe, je ne le connaissais pas personnellement. Mais je sais que pour ses copains, c’est dur. »
A la Coupole, ce n’est pas le nom de Ronald B., d’une personnalité décidément invisible, qui fait réagir, mais l’évocation du parricide. « Son père était trop sévère, dit Muriel. Je sais ce que c’est. » Pourtant n’avait-il pas le droit de sortir le soir comme il le voulait, ou d’inviter des copains à la maison ? « Il y a des façons d’être sévère que vous pouvez pas piger. »

- Spoon River, Edgar Lee Masters (traduction Général Instin, publication initiale 1915)

57 Sam Hookey

J’ai quitté la maison pour suivre le cirque —
j’étais tombé amoureux de Mademoiselle Estralada,
la dompteuse de lions.
Une fois, après avoir laissé les lions sans manger
plus d’une journée,
je suis entré dans la cage et j’ai commencé à frapper Brutus
et Leo et Gypsy.
Suite à quoi, Brutus m’a sauté dessus
et m’a tué.
Pénétrant dans ces lieux
j’ai croisé une ombre qui m’a insulté,
disant que je l’avais bien cherché...
C’était Robespierre !

T

- Terminus radieux, Antoine Volodine (2014)

À dix-huit ans il se présenta à un bureau de recrutement et, après ses classes, on l’envoya à la capitale. Il y demeura cinq mois dans une compagnie d’autodéfense, puis, alors que l’étau se resserrait autour de l’Orbise, il demanda à partir pour la Troisième Armée. Il fut envoyé sur le front sud-est, près de Goldanovka. Il avait été affecté à une unité de décontamination. Avec une quarantaine de ses camarades, il passa un mois à déshabiller et à doucher des soldats qui s’étaient aventurés dans des zones dangereuses. L’ennemi ne se manifestait pas. Il faisait un temps merveilleux, les nuits étaient courtes, le ciel brillait. Un nouvel été venait de commencer. Dès qu’on s’écartait des bassins et des installations de décontamination, dès qu’on quittait le campement, l’air embaumait, poussé depuis la taïga par un vent tiède. Lors d’une promenade vespérale au-delà de la banlieue de Goldanovka, Idfuk Sobibian fut pris sous un feu de mitrailleuse tout à fait imprévisible et fauché. Contre sa joue la terre, en dépit de la douceur ambiante, était gelée. Il eut le temps de se faire cette remarque, puis il poussa un dernier râle et se recroquevilla autour de sa mort. Comme les combats avaient repris autour de Goldanovka, personne ne vint récupérer sa dépouille.

- The Talisman, Stephen King et Peter Straub (publication initiale 1984)

“You went to the bus station this morning ?”

“Right before I decided to save the money and hitch. Mr. Parkins, if you can get me to the turnoff at Zanesville, I’ll only have a short ride left. Could probably get to my aunt’s house before dinner.”

“Could be,” Buddy said, and drove in an uncomfortable silence for several miles. Finally he could bear it no longer, and he said, very quietly and while looking straight ahead, “Son, are you running away from home ?”

Lewis Farren astonished him by smiling—not grinning and not faking it, but actually smiling. He thought the whole notion of running away from home was funny. It tickled him. The boy glanced at him a fraction of a second after Buddy had looked sideways, and their eyes met.

- Tobie Lolness, Timothée de Fombelle (2006)

Un soir, Tobie avait vu le père Asseldor suivre Mano devant la maison.
– Où tu vas ? dit le père.
– Je sais pas, répondit Mano.
– Qu’est-ce que tu as ? Tu veux pas essayer de faire comme les autres ?
– Non, dit Mano.
– Qu’est-ce que tu as, Mano ? Regarde tes frères, tes sœurs… Ils n’ont pas l’air heureux ?
– Si.
– Mais, fais comme eux !
Mano s’était mis en colère :
– On est là parce que notre grand-père a décidé de ne pas faire comme les autres et de venir créer Seldor… Et maintenant tu me demandes de faire comme les autres ?
Tobie était resté caché à écouter. Le père dit à son fils :
– Tu ne parles pas comme un Asseldor, Mano. Tu ne fais rien comme un Asseldor.
– Je sais. Alors, je m’en vais, papa.

- Tobie Lolness, tome 2 : Les yeux d’Elisha, Timothée de Fombelle (2010)

Ses mains avaient encore quelque chose d’enfantin. Il devait avoir dix-sept ans. Il avait sûrement été un garçon talentueux et plein de vie. Mais, année après année, il avait dirigé toute son intelligence vers sa dimension la plus sombre, la plus dangereuse. Il s’était mis à jouer en équilibre au bord de la folie.

– Non, répondit enfin Elisha. Non ! Jamais !
Alors Léo Blue partit seul.
La nuit venue, il quitta le nid pour un long voyage vers les Basses-Branches.

- Traverser Tchernobyl, Gloria Ackerman (2016)

Bien que Sacha n’y ait vécu que cinq ans, de 1981 à 1986, et malgré des conditions de vie relativement peu confortables, il en garde un souvenir fort. Lorsqu’il a eu 16 ans, soit six ans après son départ précipité de la ville de son enfance, il a pu réaliser son rêve : un ami de sa mère, directeur d’une chaîne de télévision locale à Slavoutitch, qui se rendait dans la zone pour un tournage, y a amené le gamin en le cachant sous les sièges du car. La fréquentation de la zone est totalement interdite aux mineurs. Ce périple illicite a défini son destin.

- Trois, Roberto Bolaño, traduit par Robert Amutio (2000)

On se croirait dans des restes
Échappés de la Seconde
Guerre mondiale
A dit Pancho allongé
Au fond de la camionnette
Il a dit : des filaments
De généraux nazis comme
Reichenau ou Model
Évadés en esprit
Et de matière involontaire
Vers les Terres Vierges
D’Amérique latine :
Un hinterland de spectres
Et de fantômes.
Notre maison
Installée dans la géométrie
Des crimes impossibles.
Et pendant les nuits nous avions l’habitude
De passer par quelques cabarets minables :
Les putes de quinze ans
Descendantes de ces braves
De la guerre du Pacifique
Aimaient nous écouter parler
Comme des mitrailleuses.

- La tunique de glace, William T. Vollmann, traduit par Pierre Demarty (publication originale 1990)

Banni, banni, banni, Erik prit la mer et partit pour toujours. Son père était déjà souffrant. Sous la houle des brumes s’étendait la houle océane, qui semblait bleue à travers les nuages mais était en réalité gris-bleu, couleur d’une froide beauté ; ridée comme la chair d’une poule, piquetée de capuchons blancs qui fusaient en comètes pour disparaître aussitôt comme des étoiles filantes. Cette mer paraissait sans fin. L’Islande y était absolument seule, à l’exception d’un immense iceberg élancé, à lui seul une île ou une colonne perdue. Au sud, l’Islande était plate, et gris-brun, léchée par de longues langues d’écume blanche et mousseuse ; et les oiseaux marins criaient, et au nord se dressaient des volcans brun rougeâtre. Les plaines étaient bordées de nombreuses terres aux teintes diverses. Elles étaient parfois herbeuses, mais criblées de pierres pointant vers le ciel ; devant, une étendue de basses montagnes comme une longue lame. Cette terre ayant déjà été colonisée, Erik continua de voguer, longeant le roulis des plaines étales parsemées de maigres accrétions de lave noire, à la surface desquelles poussait une fine pellicule de végétation blanchâtre, comme une couche de moisi sur une viande séchée.

U

- Under the Volcano, Malcolm Lowry (1947)

Even so, on the very day, Friday the thirteenth of May, that Frankie Trumbauer three thousand miles away made his famous record of For No Reason at All in C, to Hugh now a poignant historical coincidence, and pursued by neo-American frivolities from the English Press, which had begun to take up the story with relish, ranging all the way down from "Schoolboy composer turns seaman," "Brother of prominent citizen here feels ocean call," "Will always return Oswaldtwistle, parting words of prodigy," "Saga of schoolboy crooner recalls old Kashmir mystery," to once, obscurely "Oh, to be a Conrad," and once, inaccurately, "Undergraduate song-writer signs on cargo vessel, takes ukelele"—for he was not yet an undergraduate, as an old able seaman was shortly to remind him—to the last, and most terrifying, though under the circumstances bravely inspired. "No silk cushions for Hugh, says Aunt," Hugh himself, not knowing whether he voyaged east or west, nor even what the lowliest hand had at least heard vaguely rumoured, that Philoctetes was a figure in Greek mythology—son of Poeas, friend of Heracles, and whose cross-bow proved almost as proud and unfortunate a possession as Hugh’s guitar—set sail for Cathay and the brothels of Palambang. Hugh writhed on the bed to think of all the humiliation his little publicity stunt had really brought down on his head, a humiliation in itself sufficient to send anyone into even more desperate retreat than to sea...

V

- V., Thomas Pynchon (1963)

At seventeen, coeval with the century, he raised a mustache (which he never shaved off), falsified his age and name and wallowed off in a fetid troopship to fly, so he thought, high over the ruined chateaux and scarred fields of France, got up like an earless raccoon to scrimmage with the Hun ; a brave Icarus.

- Vango, Timothée de Fombelle (2015)

Dans le couloir, une porte claqua. Vango attendit un long moment avant de faire un pas de plus.
Le plateau du bureau était en grand désordre. Des plumes d’écriture gisaient dans une mare d’encre à moitié bue par le bois. Un grand cahier était ouvert. Le plus étrange est qu’on avait entouré chaque objet à la craie blanche comme pour marquer sa place.
Vango frissonna et se baissa vers le cahier. Il découvrit sur la page une tache sombre et ces deux seuls mots, en latin, inscrits fébrilement par la main du père Jean :

FUGERE VANGO

Il ne fallut pas plus d’un instant.
Il comprit tout. La tache était une tache de sang. On avait laissé la pièce en l’état. L’homme couché sur le lit était un homme mort.
Vango connaissait maintenant son crime.
Le père Jean était mort.
Et les deux mots sur le cahier l’accusaient : FUIR VANGO.

- Vies et mort d’un terroriste américain, Camille de Toledo (2007)

Eugène prendrait volontiers les paris, il gagnerait peut-être une poupée parlante, mieux, un billet d’avion pour l’Europe, son rêve, oui, il parierait que cette scène dans laquelle il se trouve — l’Amérique fuyante comme un tapis roulant, les plaines alentour, parfois un fermier qui agite la main au milieu de son champ, et la guitare rustre, couenneuse, du Boss qui accompagne une tragédie discrète et fraternelle — est réunie pour lui ; il ne se tromperait pas.
Maintenant, pour être plus crédible, il voudrait être aveugle, exhiber des pupilles laiteuses, un regard de vieillard, il tournerait ses yeux crevés vers l’intérieur où l’attendrait la rengaine de Bruce, Highway Patrolman, et les arpèges de la guitare l’apaiseraient, ils lui rappelleraient des souvenirs ; par exemple, le jour de ses dix-sept ans où il décide de fuir, de quitter son pays pour ne plus y revenir, ce jour où il sort du lycée en saluant ses camarades, en leur jetant : « Hey guys, see you ’omorrow », rognant les syllabes pour imiter l’accent des chansons de Springsteen, leurs héros minuscules qui aiment leur famille et défendent leur frère...

- Vies minuscules, Pierre Michon (1984)

(Peut-être plus tard, quand il eut seize ou dix-huit ans, vint-il dire adieu au groupe vermoulu et hérissé des petits désirs pointus des femmes, y chercher confirmation de ce que qui, enfant, l’avait à son insu saisi ; y vérifier ceci : que ce qui lui importait — rage de quitter, sainteté ou vol de grands chemins, peu importe le nom de la fuite, refus et inertie en tout cas — était le fait non pas de tous, non pas des séculaires piqûres d’épingles où chacun y allait de sa trace infime et de son désir parcellaire, mais d’un seul, au désir massif, fondateur stérile et solipsiste, le saint au regard de bois. Comme ce moine Goussaud jadis, violent sans doute et vain immodérément, qui ce cloîtra dans la forêt d’ici avec l’espoir rageur que viendraient l’y supplier ceux qui sous les huées l’avaient chassé des villes, et dont l’effigie aujourd’hui commandait aux moissons de cinq paroisses, enflammait les filles et fécondait les femmes, et pour finir ouvrait aux enfants prodigues la violence des chemins, comme ce moine et comme tous ceux qui avivent leur braise des cendres dont ils la couvrent, il fallait se voir tout refuser pour avoir une chance de posséder tout. Je l’imagine, visage inoubliable en cet instant et que tous ont oublié, redécouvrant ce poncif formidable ; je l’imagine, Antoine imberbe encore, sortant à jamais de cette église toujours nocturne, la rage et le rire crispant sa bouche, mais entrant dans le jour comme dans sa gloire future.)

- Vineland, Thomas Pynchon (1990)

She’d been living her childhood in a swamp full of intrigue, where, below, invisible sleek things without names kept brushing past, barely felt sliding across her skin, everybody pretending the surface was all there was. Till one day she had a moment. There just came flowing over her the certainty that only when she was away from them, learning to fight, did she feel any good. The sensei, for all his lechery, high-speed frenzies, temperamental snits and low-tolerance ways, had become a refuge from what lay breathing invisible somewhere back in the geometric sprawl of yards and fences and dumpsters of Dependents’ Housing, more than ready to rise from its crouch and take her over. So instead of waiting for something dramatic enough to give her an excuse, which could be too dangerous, DL one day when they both happened to be out of the house just filled a small army bag with what she needed, turned much of the fridge’s contents into sandwiches and packed them in a big number 66 market bag, stole a bottle of PX Chivas Regal for the sensei, and without any last look in at her room, went AWOL.

W

- What We Talk About When We Talk About Love, Raymond Carver (1981)

"I was on call that night," Mel said. "It was May or maybe it was June. Terri and I had just sat down to dinner when the hospital called. There’d been this thing out on the interstate. Drunk kid, teenager, plowed his dad’s pickup into this camper with this old couple in it. They were up in their mid-seventies, that couple. The kid — eighteen, nineteen, something — he was DOA.

Z

- Zone, Mathias Enard (Actes Sud, 2010)

(...) Francesc “Franz” ou “Paco” n’a pas cette chance, il quitte définitivement Barcelone avec ses compagnons d’armes, la République est défaite, Paco ne perd pas le sourire, il a dix-sept ans, l’espoir, de l’humour, de la joie, une passion pour la photographie et un petit appareil photo que lui a offert le fils d’un diplomate soviétique, un Leitz modèle 1930, grâce auquel il a publié ses premiers reportages dans la revue Juliol, alors que le Front tenait encore bon et que la révolution était en marche, Francesc Boix sera le reporter de Mauthausen, je l’imagine en uniforme rayé, dans le froid terrible de l’Autriche, quatre hivers, quatre longs hivers de souffrance de maladie de mort qu’il occupe en dissimulant des clichés, en organisant la résistance, jusqu’à la libération (...) 

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Fuir est une pulsion, listing adolescent, version 50 (6 septembre 2017)

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- 4321, Paul Auster (2017)

He turned seventeen on March third. Several days after that, he went to the local branch of the DMV and took the road test for his New Jersey driver’s license, demonstrating his skill at the wheel with his smoothly negotiated turns, the steady pressure he applied to the gas pedal (as if you were putting your foot on an uncooked egg, his father had told him), his mastery at braking and driving in reverse, and last of all his understanding of the maneuvers involved in parallel parking, the tight-squeeze operation that was the downfall of so many would-be motorists. Ferguson had taken hundreds of tests over the years, but passing this one was far more important to him than anything he had accomplished at school. This one was for real, and once he had the license in his pocket, it would have the power to unlock doors and let him out of his cage.

A

- Achab (séquelles), Pierre Senges (2015)

Ces années où on voit le jeune Achab fuir les temples à l’heure des cérémonies, pas pour courir les champs de maïs, pour passer les angles de plusieurs rues et se défaire à chaque coup de pied donné au cul d’un chat de tous ces “en vérité en vérité je vous le dis”, il lui arrive de trouver refuge dans un théâtre, disons l’un de ces petits théâtres, bateaux-théâtres, ou granges, ou épiceries, aménagés une fois par mois pour mériter le nom de cabaret : il a entendu la musique de loin, il a reconnu le banjo et la clarinette, les dés à coudre sur la planche à laver, et par-dessus le banjo des morceaux de tirades drolatiques où il est question de Royaume pour un Cheval (entre autres). Dans les cabarets, Achab voit les minstrels, il en oublie l’église, il se purge des deux Testaments et des quatre Évangiles en se laissant aller au spectacle des sketches et d’une musique faite de coq-à-l’âne ; il se laisse à parts égales épater et séduire, l’art du spectacle commence pour lui par une absolue passivité, la sienne, qui ne durera pas, mais sait faire son office – des années plus tard, après l’Amérique, après Londres, sur le Pequod, il tentera de partager ses premières joies sans bien y parvenir (il essaiera la confidence, puis il déclamera, sans succès) : sa fascination de voir non seulement des Blancs d’Amérique se déguiser en Noirs en se peignant le visage, mais à leur tour des Noirs se déguiser en Noirs d’après le déguisement des Blancs, une traînée claire autour des lèvres : dans ce déguisement de Noirs en Noirs le jeune Achab avait eu l’intuition de saisir quelque chose comme la clef des beaux-arts, ou l’un des secrets du monde lui-même, le monde séculier, hélas sans lui donner un tour précis : trop tôt sans doute, ou trop d’impatience.

(...)

Autre extrait

Oh, pas de problème, on pourrait mourir comme on éternue, la volonté ne va pas à l’encontre d’une mort fulgurante, on en a vu à dix-huit ans traverser la fenêtre pour le plaisir de traverser la fenêtre, faisant coïncider, sans le vouloir ? en le voulant ? spontanément quoi qu’il en soit, le saut par la fenêtre avec l’interruption définitive d’une vie passée à regarder des rideaux. 

- Amérique, Franz Kafka & Aux îles Kerguelen, Laurent Margantin emboités dans le même texte (1927 & 2013)

Diane passe me voir après le lâcher du ballon-sonde, et me donne la météo des prochains jours (à vrai dire je suis devenu un peu méfiant depuis Val Studer). Elle a avec elle l’exemplaire d’Amérique que je lui ai prêté.

— Le roman s’intitule aussi Le Disparu. Karl Rossman fait un voyage en Amérique, et son voyage est comme une disparition. Je me demande si je ne vais pas disparaître moi aussi, aux Kerguelen !

— Si tu continues à manger si peu, c’est ce qui va t’arriver !

Diane accepte gentiment de me lire les premières pages du récit.

— « Lorsque, à seize ans, le jeune Karl Rossmann, que ses pauvres parents envoyaient en exil parce qu’une bonne l’avait séduit et rendu père, entra dans le port de New York sur le bateau déjà plus lent, la statue de la Liberté, qu’il observait depuis longtemps, lui apparut dans un sursaut de lumière ».

- L’ancêtre, Juan José Saer (1983), traduit par Laure Bataillon

Déjà les ports ne me suffisaient plus : il me vint une faim de haute mer. L’enfance attribue à son ignorance et à sa gaucherie l’incommodité du monde ; il lui semble que loin, sur la rive opposée de l’océan et de l’expérience, le fruit est plus savoureux et plus réel, le soleil plus jaune et plus amène, les paroles et les actes des hommes plus intelligibles, plus justes et mieux définis. Enthousiasmé par ces réflexions — qui étaient aussi la conséquence de la misère —, je me mis en campagne pour m’embarquer comme mousse, sans trop me préoccuper de la destination que j’allais choisir : l’important était de m’éloigner du lieu où j’étais vers un point quelconque de l’horizon circulaire, fait de délices et d’intensité.

- Les animaux sentimentaux, Cédric Duroux (2016)

J’aurais bien aimé que ma sieste fasse disparaître la honte. Comme j’ai souvent espéré, petit, me réveiller hétéro après une bonne nuit de sommeil. Comme j’ai cru longtemps, à l’adolescence, que substituer systématiquement dans mon esprit un corps de femme à celui d’un homme au moment de jouir finirait par me guérir de l’homosexualité. Je ne voulais pas me prendre une balle dans la tête. Je voulais devenir un hétérosexuel pavlovien. Ça n’a jamais très bien marché.

- L’appel de Londres, Philippe Castelneau (Publie.net, 2015)

- Antananarivo, ainsi les jours, Johary Ravaloson (Publie.net, 2010)

A l’époque, je harcelais mes parents pour qu’ils trouvent les moyens de m’envoyer au-delà des mers, vers ce que je pensais être la vraie vie. Pour y arriver, il me fallait gagner une bourse, en suppliant un de ces gros bonnets qui ne manquaient pas de féliciter Père pour son dévouement à la cause commune jamais payé de retour jusque-là, rafler de l’argent magique comme ce qu’obtenaient mystérieusement des fonds internationaux certains fonctionnaires – on voit tous les jours encore dans la presse que ces institutions offrent des sacrés millions, des milliards même ; pourquoi n’y aurait-il pas eu une petite miette pour moi ? - me relier à un oncle, qu’importe, une tante ou un cousin éloigné là-bas qui aurait pu m’héberger le temps que je fasse fortune moi aussi. Étudier était le prétexte. Ce que je voulais, c’était partir.

- A Portrait of the Artist as a Young Man, James Joyce (The Egoist, 1914-1915)

A messenger came to the door to say that confessions were being heard in the chapel. Four boys left the room ; and he heard others passing down the corridor. A tremulous chill blew round his heart, no stronger than a little wind, and yet, listening and suffering silently, he seemed to have laid an ear against the muscle of his own heart, feeling it close quand quail, listening to the flutter of its ventricles.
No escape. He had to confess, to speak out in words what he had done and thought, sin after sin. How ? How ?
- Father, I...
The thought slid like a cold shining rapier into his tender flesh : confession. But not there in the chapel of the college. He would confess all, every sin of deed and thought, sincerely ; but not there among his school companions. Far away from there in some dark place he would murmur out his own shame ; and he besought God humbly not to be offended with him if he did not dare to confess in the college chapel and in utter abjection of spirit he craved forgiveness mutely of the boyish hearts about him.

B

- Big Bang City, Mahigan Lepage, Publie.net (2016) — ici sur son site

Hier, j’ai fait un tour de la ville en moto. Le jeune motard conduisait comme un fou. Je sais bien que le trafic est une folie généralisée en Inde, mais je jure que son cas à lui était plus grave. Pendant le trajet, il a tamponné des taxis, heurté un piéton sur un trottoir. Il envoyait promener tout le monde (à voir la docilité avec laquelle ses cibles acceptaient ses reproches, je me suis dit qu’il appartenait sûrement à une caste supérieure). Le type même de l’enragé, de ceux qui croient que tous les autres conduisent comme des fous, sans conscience aucune de leur propre délire motorisé. À un moment, il s’est arrêté en pleine rue juste pour engueuler un chauffeur de bus. Il a 19 ans.

C

- Cat’s Cradle, Kurt Vonnegut, (1963)

His education was interrupted by the First World War. He enlisted in the infantry, fought with distinction, was commissioned in the field, was mentioned four times in dispatches. He was gassed in the second Battle of Ypres, was hospitalized for two years, and then discharged.

- Carnet de notes, 1980-1990, Pierre Bergounioux (2006)

Je lis le Voyage atlantique de Jünger jusqu’à une heure tardive. Je donne la plus grande attention aux pages consacrées à ses courtes excursions sur les rives de l’Amazone. Je conçois le soulèvement que la fécondité monstrueuse de cet univers, l’intensité de ses couleurs, de ses odeurs peuvent susciter dans une sensibilité formée sous nos climats, au contact d’une terre domestiquée, froide, uniformisée. « Les puissances authentiques se dévoilent », « se balancent au-dessus de nous comme de grands papillons », « le temps ruisselle ». Ces impressions, elles m’assaillent lorsque je m’enfonce dans les solitudes, dans les rêves où le sol grouille d’insectes magnifiques. De dix-sept à vingt-sept ans, je me suis enseveli dans les livres. Si j’étais mort en 1976, comme je l’ai craint, je n’aurais pas vraiment vécu. Je n’aurais pas su vraiment ce que sont les trois règnes et les quatre éléments, le monde qui nous est échu en partage.

- La Cave, Thomas Bernhard, (1976), traduit par Albert Kohn

Cette notion : aller dans le sens opposé, je l’avais sans cesse énoncée en moi-même sur le chemin de l’Office du travail, sans cesse : dans le sens opposé, la fonctionnaire ne comprenait pas quand je disais : dans le sens opposé car je lui avais dit une fois : je veux aller dans le sens opposé, elle me jugeait vraisemblablement fou car je lui avais effectivement dit plusieurs fois : dans le sens opposé, comment, pensais-je, pouvait-elle d’ailleurs me comprendre alors qu’elle ne savait absolument rien de moi, pas la moindre chose ?

- Les cercueils de zinc, Svetlana Alexievitch (Christian Bourgois, publication originale 1990, traduction Wladimir Berelowitch et Bernadette du Crest)

Vous voyez un chameau qui avance en traînant ses boyaux derrière lui comme s’il dévidait ses bosses... Il faut l’achever... Mais on est quand même programmé pour une vie civile : on n’arrive pas à l’achever... Pourtant, certains tiraient même sur des chameaux valides. Comme ça, pour rien ! Par connerie. En Urss ça lui vaudrait d’être coffré, ici il passe pour un héros : il se venge des bandits. Pourquoi les gars de dix-sept, dix-neuf ans peuvent-ils tuer plus facilement que des hommes de trente ans ? Parce qu’ils n’éprouvent pas de pitié.

- Comment va le monde avec toi, Laure Morali, (2013)

Mar kouez enem sav — s’il tombe il se relève : notre devise gravée sur une pancarte de bois, au-dessus du comptoir. Personne n’est allé à la fête de la Mer. « Pas bougé ». L’économie de mots d’un petit homme à la diction chuintante amusé par sa propre asociabilité. Il tente de dissimuler un regard tendre sous sa casquette. Des lampes tempêtes s’allument dans ses yeux au moindre battement de cil. Son voisin vient de lui raconter comment, embarqué à quatorze ans et trois mois, Rio de Janeiro, Montevideo, Buenos Aires, quand il revient, il a seize ans et sa propre mère ne le reconnaît plus. Armoire à glace, il se fraie un chemin dans la foule qui a envahi le port, lui donne une tape à l’épaule : « Je suis là, Maman. Penaos emañ ar bed ganit ? » Penaos emañ ar bed ganit ? Comment va le monde avec toi ?

- Confiteor, Jaume Cabré, traduit par Edmond Raillard (2011

— Tu seras un grand violoniste, un point c’est tout, avait dit maman quand je pus la convaincre qu’il valait mieux laisser le Storioni à maison, à tout hasard, et trimballer le Parramon tout neuf à droite et à gauche. Adrià Ardèvol aborda sa seconde réforme éducative avec résignation. Par moments, il commença à rêver de s’enfuir de chez lui.

- Contre Télérama, Éric Chauvier

ADOLESCENCE. – Que savons-nous des rassemblements des adolescents périurbains dans ces arrière-places de nos lotissements – des espaces verts, boisés, de forme rectangulaire -, de leurs petits jeux de séduction, de leurs drames à leur échelle, de leur refus du monde adulte et, par là, de leur résistance à une logique de classe qui, bientôt, les absorbera vraisemblablement ? De nos pavillons, nous les entendons crier de façon obscène à notre intention ; lorsque nous les cherchons ils chuchotent et ils disparaissent. En se rendant réceptif à ces hurlements sauvages, l’adulte évite ici de flirter avec une tristesse sans nom. Il éperonne sa mémoire et produit des images, des odeurs et des sons qui délient son potentiel de fiction, autrement dit son aptitude à transgresser les standards de la vie mutilée.

- Corniche Kennedy, Maylis de Kerangal (2008)

Les petits cons de la corniche. La bande. On ne sait les nommer autrement. Leurs corps est incisif, leur âge dilaté entre treize et dix-sept, et c’est un seul et même âge, celui de la conquête : on détourne la joue du baiser maternel, on crache dans la soupe, on déserte la maison.

D

- Le Décaméron, Boccace, traduit par Sabatier de Castres (entre 1349 et 1353)

Après avoir atteint sa seizième année, Jeannot, qui, malgré l’esclavage, avait conservé un cœur digne de sa naissance, ne pouvant plus soutenir une condition si dure et si vile, s’évada de chez Gasparin, monta sur des galères qui partaient pour Alexandrie, et parcourut plusieurs pays, sans cependant trouver aucun moyen de s’avancer. Au bout de trois ou quatre ans de courses et de travaux, qui n’avaient pas peu contribué à former son corps et à mûrir sa raison, il apprit que son père vivait encore, mais que le roi Charles le retenait en prison. Désespérant de faire changer la fortune, il erra encore çà et là, jusqu’à ce que, le hasard l’ayant amené dans le territoire de Lunigiane, il alla offrir ses services au marquis de Malespini, qui gardait sa mère chez lui. Comme Jeannot était devenu bel homme et qu’il avait fort bonne mine, ce seigneur l’accepta pour domestique, et fut on ne peut plus satisfait de sa manière de servir. L’âge et les chagrins avaient fait un si grand changement sur la mère et le fils, qu’encore qu’ils se vissent quelquefois, ils ne se reconnurent ni l’un ni l’autre.

- Défaite des maîtres et possesseurs, Vincent Message (Seuil, 2016)

À peine avaient-ils mis le pied dehors qu’une forme a bondi par-dessus la barrière de l’enclos. Elle m’a dépassé par la gauche – une femme, une de celles qui se trouvaient enfermées là – et a franchi la porte à double battant. J’ai couru à sa suite d’instinct, je l’ai vue foncer tête baissée entre le gérant et les gardes, et partir comme une dératée sur le chemin qui filait vers les champs. Les quatre éleveurs d’abord n’ont pas bougé. Ils n’en revenaient pas. L’insolence de cette fuite. Puis le gérant a glapi : « Vous voyez comme ils sont. Vous voyez ce qui se passe quand on les laisse sans surveillance ! » La fugitive s’éloignait par saccades, comme quelqu’un qui ne sait pas courir et que son poids embarrasse, mais décidée tout de même, portée par le fol espoir. « Salope ! a hurlé un des gardes. Oh celle-là, elle va prendre. » Il a épaulé son fusil. C’est à ça que servent les fusils. À ne pas avoir à faire le déplacement. Il a tiré un premier coup, rechargé aussitôt. Une nappe de brume montait de la rivière, envahissait le champ et commençait à nous couper la vue. « Baissez ce putain de fusil », je lui ai dit entre mes dents. Et j’ai posé une main que j’aurais voulue implacable sur le haut du canon. Le type m’a jaugé, stupéfait, partagé entre incompréhension et commisération, avec l’air de trouver que vraiment je planais, que l’on ne vivait pas dans le même monde. Là-bas, j’avais cru voir la femme tomber. Mais il n’y avait pas moyen d’être sûr : les silhouettes à cent mètres devenaient des fantômes. Elle pouvait aussi avoir dérapé et s’être ensuite reprise, ou s’être jetée à terre, ou avoir tenté un crochet dans l’espoir d’éviter les balles.

- Demain (To-morrow), Joseph Conrad, traduit par Jean-Yves Cotté (Publie.net, publication originale 1902)

Noticing a stranger listening to him with a vacant grin, he explained, stretching out his legs cynically, that this queer old Hagberd, a retired coasting- skipper, was waiting for the return of a son of his. The boy had been driven away from home, he shouldn’t wonder ; had run away to sea and had never been heard of since. Put to rest in Davy Jones’s locker this many a day, as likely as not.

Remarquant qu’un inconnu l’écoutait en arborant un grand sourire niais, il expliqua, en allongeant impudemment les jambes, que ce vieux fou de Hagberd, capitaine de caboteur à la retraite, attendait le retour de son fils. Le garçon s’était enfui de chez lui, pas étonnant... avait pris la mer et nul ne savait ce qu’il était devenu. Disparu en mer au jour d’aujourd’hui, peut-être ou peut- être pas.

- Dérives dans l’espace-temps (« La mort en duplicata de Rupert Sorley »), Lucien Suel, Éditions QazaQ (2015)

Au printemps de 1918, Rupert Sorley, 17 ans, franchit le Channel pour rejoindre le champ de bataille en France et en Belgique. Pour certains, jeunes, la guerre est une aventure. 

(...)

Le tir de barrage d’artillerie a choqué le garçon. La trouille l’envahit. Rupert ne se domine pas. Il tremble comme une feuille de vigne dans le vent. La tranchée qui mène au Q.G. du bataillon est impraticable. Les obus éclatent. Rupert a peur. Il sait qu’il ne traversera pas le barrage. Autour de lui, la terre et la pierre se soulèvent. Une fumée noirâtre masque le firmament. Le vacarme est dantesque. Rupert Sorley perd son sang-froid. Un gros trou dans son moral. Il quitte la tranchée et commence à cavaler comme un idiot dans le bruit et la fureur du champ de bataille. « Non ! Pas mourir ! Pas mourir ! I don’t want to die ! » 

E

- Éloge des voyages insensés, Vassili Golovanov (2002), traduit par Hélène Châtelain

Cela ne te concerne pas, tu es tout jeune encore , plein d’espoirs, débordant de futur. Qu’as-tu à faire d’un Fugitif si, à la banque du temps, tu disposes d’un tel capital ? Que sais-tu de lui ?
Rien.
Dors, ou fais semblant de dormir, mais tais-toi, sinon tu serais capable de lui demander ce qu’il fuit et il faudrait alors expliquer des choses que tu n’as pas encore la force de comprendre. Car, vois-tu, on fuit toujours les mêmes choses : les espoirs non réalisés, la banqueroute d’un amour malheureux que plus rien ne nourrit, le quotidien que tu as mis toi-même en place en attendant de te construire une prison confortable avec vue sur le mur du voisin, et tout cela payé au prix fort, en temps de vie. On fuit — et c’est ce qu’il y a de plus difficile à expliquer alors que tu viens à peine de finir tes études et que le monde entier t’apparteient — on fuit le talent dilapidé.
Mais attends un peu — dix-sept ans à peine — et tu regarderas le Fugitif avec de tout autres yeux. C’était un adolescent comme toi, auquel on avait inculqué, sur les sentiers de l’enfance, les mêmes principes qu’à toi : « Le monde est merveilleux, tout est permis, vas-y, fonce ! »

- Enig marcheur, Russell Hoban, traduit par Nicolas Richard (Monsieur Toussaint Louverture, publication originale 1980)

Poing a dit : « Caisse tas là ? »
J’ai motus. On avé pas le droit de garder ce qu’on trouvv dans les creuz par fois ils nous fouillé mais pas tout jour.
Il a dit : « Tu forêt bien de me rpondre jai dit caisse tas là ? »
J’ai dit : « Pour quoi tu jettes pas un oeil toi meum. »
Il a dit : « D’accord je vais en jeter un. » Il se proche du bord de la fauss et tend la main.
Je mets vite le pentin et la main morte dans ma poch en suite je trappe la main de Poing dans laideux miennes et je vire volt et le fais passer dssus mon népole tête la premyèr dans la bouyass. Je pouv rien fer d’aurt pour sauver ma peau.
Du coin de l’oeil jai vu son pied qui des passé de la bouyass et se gité et Crayeur Marchman le cont mait de la creuz ma courr après.
Je suis sorti de la fauss mes peids sont foncé et clapott et jai grimpé le montécul jusqu’à la ho tairre et franchiss les barryèr sans raliser ce que je faisé. Cest mes pieds quont fait ça tout seuls jy ai meum pas rfléchi.

- Étoile distante, Roberto Bolaño, traduit par Robert Amutio (Christian Bourgois, publication originale 1996)

J’avais l’impression d’être, je ne saurais dire pourquoi, le seul prisonnier à regarder le ciel. Sans doute parce que j’avais dix-neuf ans.

- Étoile du matin, Wu Ming 4, traduit par Leila Pailhès (Éditions Métailié, publication originale 2008)

Plus tard, ce soir, il découvrirait qu’il s’appelait Andy Mills et qu’il n’avait pas de demeure fixe. Il était né à Blackpool vingt-trois ans plus tôt. À douze ans, il s’était enfui de chez lui en sautant dans une roulotte de jongleurs, il était allé jusqu’à York avant qu’ils ne le réexpédient d’où il venait. Pour le punir, son père l’avait frappé jusqu’au sang. Ce jour-là Andy s’était juré de le tuer, mais il s’était contenté de partir pour de bon quatre ans plus tard. 

- L’étoile la plus proche d’elle-même, Jacques Ferry (Editions MF, 2006)

La nudité impose un tremblement unique. La vocation du marauder s’éveille entre le saponine et les agates. Le sentiment de castration veut s’amuser comme tout le monde. Une évasion de collège se prépare intérieurement. Une ombre refait les mêmes gestes jusqu’au passage à niveau. La cloche souligne l’existence d’une tour à la récréation. Les lueurs d’une procession s’approchent de l’abreuvoir vespéral. Un type sale offre la peau d’un autre au vent desséchant, à la foudre, au plaisir ou à la poussière.

F

- Les fils de la vierge in Les âmes secrètes, Julio Cortázar (Folio, publication originale 1959, traduction Laure Guille-Bataillon)

Je pourrais vous raconter la suite en détail mais cela n’en vaut pas la peine. La femme prétendit que personne n’avait le droit de prendre une photo sans permission et elle exigea qu’on lui remît la pellicule. Tout cela d’une voix sèche et claire, à l’accent bien parisien, qui montait de ton et de couleur à chaque phrase. Personnellement, cela m’était bien égal de lui donner la pellicule, mais ceux qui me connaissent savent qu’il faut me demander les choses gentiment. Je me limitai donc à répondre que non seulement il n’est pas défendu de prendre des photos dans les lieux publics, mais que cet art jouit de la plus grande estime officielle et privée. Ce disant, je savourai malicieusement le plaisir de voir le jeune garçon se replier, rester en retrait, simplement en ne bougeant pas. Et soudain, cela semble presque incroyable, il se mit à courir ; il devait sans doute croire, le pauvre, qu’il marchait, mais en réalité il prit ses jambes à son cou, passa à côté de la voiture et se perdit comme un fil de la vierge dans l’air du matin.

- La fin de l’homme rouge, Svetlana Alexievich (Actes Sud, 2013, traduction Sophie Benech)

Ah, je t’ai pas raconté comment je me suis mariée. J’avais dix-huit ans. Là, je travaillais déjà dans l’usine de briques. L’usine de ciment avait fermé, alors j’étais allée dans une usine de briques. Au début, je m’occupais de l’argile. À l’époque, on faisait tout à la main… Avec des pelles… On déchargeait l’argile des camions et on l’étalait dans la cour en couche bien régulière, pour qu’elle “repose”. Au bout de six mois, je poussais déjà des wagonnets pleins de briques depuis les moules jusqu’aux fours… À l’aller, des briques pas cuites, et au retour, des briques cuites, brûlantes. On les sortait des fours nous-mêmes… Il faisait une chaleur épouvantable ! On sortait quatre à six mille briques en une journée de travail. Jusqu’à vingt tonnes. On n’était que des femmes pour faire ça. Et des jeunes filles… Il y avait aussi des hommes, mais ils étaient surtout dans les camions. Ils conduisaient. Il y en a un qui s’est mis à me faire la cour… Il s’approchait de moi, il éclatait de rire, il me posait la main sur l’épaule. Un jour, il m’a dit : “Tu pars avec moi ?” J’ai dit oui. J’ai même pas demandé où. Et on s’est engagés pour la Sibérie. Pour bâtir le communisme ! (Elle se tait.) Et maintenant… Ah là là ! Enfin, bon, qu’est-ce que vous voulez… Tout ça n’a servi à rien… On a trimé pour rien… C’est dur à admettre. Et c’est dur de vivre avec ça… On a tellement travaillé ! On construisait, on faisait tout à la main. Ah, c’était pas une époque facile ! Quand je travaillais à l’usine de briques, une fois, je me suis pas réveillée. Après la guerre, quand on arrivait en retard au travail… Dix minutes de retard, c’était la prison. C’est le chef d’équipe qui m’a sauvée : “Tu diras que je t’avais envoyée à la carrière…” Si quelqu’un nous avait dénoncés, lui aussi, il aurait été condamné. Après 1953, on a arrêté de punir pour les retards. Après la mort de Staline, les gens se sont mis à sourire, mais avant, on faisait tout le temps attention. On souriait pas.

(...)

C’est un gamin qui s’est fait exploser à la station Avtozavod­skaïa, un kamikaze. Un jeune Tchétchène. On a appris par ses parents qu’il lisait beaucoup. Il aimait Tolstoï. Il a grandi pendant la guerre – les bombardements, les tirs d’artillerie… Il a vu mourir ses cousins et, à l’âge de quatorze ans, il s’est enfui dans les montagnes pour rejoindre Amin Khattab. Il voulait les venger. C’était sans doute un garçon intègre, avec un cœur ardent. On se moquait de lui… Ha, ha, ha ! Pauvre petit idiot… Mais il a appris à tirer mieux que tout le monde, à lancer des grenades. Sa mère l’a retrouvé et l’a ramené au village, elle voulait qu’il aille à l’école et devienne soudeur. Mais au bout d’un an, il est retourné dans les montagnes. On lui a appris à manier des explosifs, et il est venu à Moscou… (Elle se tait.)

- Formation, Pierre Guyotat (Gallimard, 2007)

Venu avec son patron pour évaluer et planifier les travaux de réfection du local, un jeune apprenti du Soleil, trois ans de plus que moi, m’offre, à l’écart, une cigarette, que je fume tout entière : comme je me sens mal, il me met sa main au cou et me couche sur les gravats noircis. « Reste ici, je reviens tout à l’heure, après le boulot... Tu veux bien être mon pote ? » Il revient, me dit qu’il va chercher sa soeur qui doit « en finir avec un client », il repart, mon vertige augmente, mais je bande au-dedans ; les voici : lui, une chevelure blonde qu’il ramène derrière ses oreilles rouges, elle, petite, brune, lèvres rouges, voix cristalline ; en fourreau noir. Et un faux renard autour du cou. Ils me relèvent, elle nous emmène dans un snack-bar, où sur le formica bleu elle mange un steak. Lui, lui prend la fourrure du cou et se l’enroule autour du sien, au-dessus de ses épaules demi-nues. Elle : « Il est beau mon frère, non ?, le soleil lui pleut sur la tête. »
Le Dimanche suivant, avant l’arrivée du car d’Annonay pour Saint-Etienne, je fouille très vite dans l’armoire de ma mère, y prends une fourrure de vrai renard, et la tasse dans ma petite valise. Le lendemain, avant le dîner, la fourrure dans ma poche, je retourne au local détruit, deux ouvriers déjà dégagent les gravats, je leur demande où est l’apprenti, ils me disent d’aller voir sa soeur, rue Michelet, en face de la chocolaterie Weiss. J’y vais, j’attends, sors la fourrure de ma poche, et l’enroule autour de mon cou, une voiture noire stoppe contre le trottoir, trois hommes dedans, dont un, qui, vitre baissée, me dit de monter. Je m’enfuis.

- Franck, Anne Savelli (Stock, 2010)

Tu as seize ans. C’est le jour de ton anniversaire. Comme d’habitude tu te dis que tu auras, tu en es sûr, moins de cadeaux que tes frères mais tu vas souffler tes bougies, les paquets sont encore fermés. Tu souffles.

(...)

Est-ce que tu prends tes jouets ? tes affaires de lycée ? des souvenirs d’enfance ? Combien de sacs en tout ?
Dépêche-toi dit-elle (dit l’assistante sociale).
Tu as seize ans, trop tard.
On voudrait tirer sur ces jours, les plaquer en arrière comme on rabat un voile, comme on plie un tissu, figer l’instant d’avant
l’annonce
l’instant d’avant l’annonce être encore dans le souffle, la pause, le quasi-rien, ou même dans l’attente.
On voudrait se tordre en tous sens pour que ça n’arrive pas, pour que ça n’arrive pas, que ça ne puisse même pas s’envisager, pour que ça ne se fige pas dans le temps, comme ça.
Tu grimpes la côte. Montes dans la voiture.
Est-ce qu’elle te dit au revoir, ta mère ? Et tes frères ? Dans quel creux as-tu encore ta place, aujourd’hui maintenant oui ?

- Les frères Karamazov, Fiodor Dostoïevski (Babel, publication originale 1879, traduction André Markowicz)

Au lycée, il n’avait pas fini ses études ; il lui restait encore à faire une année entière, quand, brusquement, il avait déclaré à ces deux dames qu’il partait chez son père pour une certaine affaire qui lui était venue en tête. Ces dames l’avaient beaucoup plaint, et avaient d’abord refusé de le laisser partir. Le voyage coûtait très peu cher, les dames ne lui avaient pas permis de mettre en gage sa montre — cadeau de la famille de son bienfaiteur avant leur départ pour l’étranger, mais l’avaient somptueusement fourni en moyens, renouvelant même sa garde-robe et son linge de corps. Lui, néanmoins, il leur avait rendu la moitié de l’argent, déclarant qu’il voulait absolument voyager en troisième. Arrivé dans notre petite ville, il avait laissé les premières questions de son géniteur : "Qu’est)ce qui t’amène maintenant, sans avoir fini le lycée ?" sans réponse directe, mais s’était montré, à ce qu’on rapporte, extraordinairement pensif. On avait su peu de temps après qu’il recherchait la tombe de sa mère.

- Fuites mineures, Mahigan Lepage (Mémoires d’encrier, 2014)

- Funambule mais le fil est barbelé, Pierre Causse (Editions Jacques Brémond,, 2012)

cela commence par la faille
ça claque d’un coup de tonnerre
et il te faut lever la tête
voir l’éclair
et essayant de le saisir de tes mains lourdes
tu te rends compte de ta peur
et tu te lèves
et tu fuis
car tu sais
tu trouves ta caverne
son sol de terre
tu laisses des races tu es un passage
les coups du ciel encore
et la terre se fait boue
tu t’écartes pui tu t’accomodes
après tout
les yeux se reposent terminent leur révolution
plutôt que saisir la terre
tu dis qu’elle t’appartient et qu’il suffit

tu traces ta peur et ta peur fige tes traces
et pour les suivants alors
leurs nuques ankylosées

s’acceptent abattues

P. 57

G

- La grande eau, Živko Čingo, traduit par Maria Bejanovska (Nouvel Attila, publication originale 1980)

Dès qu’ils eurent ouvert la porte et que nous nous trouvâmes face à face avec la Grande Eau, je crus tout d’abord que l’un des enfants trouverait un peu de force pour s’envoler, que rien ne pourrait le retenir. J’espérais qu’il nous pousserait de nouvelles ailes pour nous emporter vers l’endroit dont notre cœur rêvait jour et nuit. Malédiction, cet incendie était vrai, l’eau brûlée s’était retirée. Je le jure, l’eau se sauvait, s’en allait. Que je sois maudit, tout avait été prévu ; une fois la tonte terminée, nous retournerions dans l’orphelinat, affolés et les larmes aux yeux. Alors les éducateurs, eux aussi un peu pris de folie, crièrent à haute voix :
— Allez, envolez-vous, petits bâtards ! Envolez-vous ! Où que vous alliez, vous reviendrez dans l’orphelinat, comme de petits chiens, vous reviendrez !
Que je sois maudit, c’était la vérité.
Nous attendions impatiemment que cette tonte finisse. Puis affolés, nous nous sauvions vers l’orphelinat ; tout devenait sombre autour de nous.
Dans la cour, ceux des classes supérieures qui n’étaient pas encore tondus attendaient. Nous fûmes dirigés vers la buanderie où nous laissâmes nos vêtements pendant qu’un homme de l’établissement d’hygiène nous aspergeait la tête avec une poudre blanche. Comme les vêtements manquaient, nous avons vécu tous ces jours-là à moitiés nus, en slip. On n’avait encore jamais vu un spectacle pareil dans la cour de l’orphelinat. Maigres, sous-alimentés, à peine développés, nous tournions comme de petits fous autour de notre petite ombre abîmée. Nous ne savions pas quoi faire avec notre tête mutilée, nos bras cassés, de nous-mêmes. Personne ne connaissait personne comme si nous nous rencontrions pour la première fois dans cet endroit maudit. Que je sois maudit, il nous a fallu des siècles pour nous reconnaître.

Le fils de Keïten a dû me chercher longtemps pour me retrouver parmi ces souris tondues. C’était évident, même lui ne put cacher son émotion et sa tristesse quand il me revit pour la première fois. Seigneur, je me traînais près du mur comme un petit lézard noir. Il quitta sa classe et courut vers moi. Il s’envola. Je me sauvais, je me cachais, j’entrais dans le mur pour qu’il ne me voie pas, pour que je ne le voie pas. Mon Dieu, comme tout cela était affreux. Quand enfin il me décolla du mur — si j’avais pu je me serais emmuré moi-même — quand il me vit dans l’état où j’étais, il me fit un large sourire joyeux et dit :
— Sois un homme, petit Lem ! Sois un homme, mon camarade ! Les cheveux repoussent vite, tu verras, ils poussent très vite, mon petit gars. Puis il prit tendrement et avec beaucoup de délicatesse ma tête entre ses mains osseuses et il m’embrassa sur le front de la façon la plus tendre du monde. Il me piqua avec ses dents supérieures pointues. Que je sois maudit, je tressaillis. Mon pauvre camarade, je le jure, se recula alors comme s’il s’était brûlé. Il me regarda longuement, oh ce regard ! Que je sois maudit, il n’y croyait pas, je vis une larme dans ses yeux. C’était la première fois que je voyais que le fils de Keïten pleurait, il ne voulait pas y croire, non, non, non ! Alors, comme si quelqu’un lui avait transpercé le cœur, il poussa un cri affreux :
— Oh, ma mère ! Ma mère aimée, je brûle ! Je meurs, dit-il, et se mit à courir affolé, en haut, en bas de l’orphelinat, partout.
Les enfants, tel un courant affamé devenu sauvage, le poursuivaient, couraient derrière lui, criant :
— Hourra, hourra !
Beaucoup de siècles sont passés depuis. À la fin, nous sommes sortis de l’orphelinat, nous avons même vécu des heures plus heureuses et plus amères, mais ces quelques instants incompréhensibles restèrent gravés dans mon cœur jeune et inexpérimenté comme le plus mauvais des rêves. Chaque fois que je vois des oiseaux affolés, des hommes en sang, une eau brûlée, des incendies, des champs dévastés, morts, des villages abandonnés, désertiques, des routes vides, un éclair blanc et court, un signe de sécheresse, des hommes en rang, que je sois maudit, à ce moment-là je pense que deux êtres se séparent. Que je sois maudit, j’entends ce cri.
— Keïten — je sursaute dans le plus profond de mes rêves, je marche comme affolé, je le cherche, Keïten, c’est mon cri. Que je sois maudit, nous nous sommes quittés, nous nous sommes séparés de cette façon stupide. Je marche et la seule question qui secoue mon âme comme un éclair est : comment et où le retrouver maintenant ?

H

- Héliopolis, Ernst Jünger, traduit par Henri Plard (Christian Bourgois, publication originale 1949)

« C’est de cette manière que Riley, lui aussi, traversa l’abîme à la suite du Maure Séid, qui se rendait au marché d’esclaves de Mogador. Riley était marin et s’était enfui à quinze ans de la maison paternelle pour naviguer sur les voiliers. De tels hommes sont à l’épreuve du vertige. Et pourtant, il dit que, sur le chemin, le désespoir le prit et qu’il crut voir le monde chanceler sur sa base. Il lui fallut parfois fermer les yeux pour apaiser les tourbillons qui s’élevaient en lui et voulaient l’attirer au fond du néant sans limites. Puis venaient des places où des morceaux du ruban de pierre avaient roulé dans la mer ; les bêtes y renâclaient avant de prendre leur élan. »

I

- Ilium, Dan Simmons (2003)

The fighting begins to swirl around these fallen men. The Achaean called Ajax—Big Ajax, the so-called Telemonian Ajax from Salamis, not to be confused with Little Ajax, who commands the Locrisians—hacks his way forward, sheaths his sword, and uses his spear to cut down a very young Trojan named Simoisius, who has come forward to cover Agenor’s retreat.

Just a week earlier, in the walled safety of Ilium’s quiet parks, while morphed as the Trojan Sthenelus, I had drunk wine and swapped ribald stories with Simoisius. The sixteen-year-old boy—never wed, never even bedded by a woman—had told me about how his father, Anthemion, had named him after the Simois River, which runs right next to their modest home a mile from the walls of the city. Simoisius had not yet turned six when the black ships of the Achaeans had first appeared on the horizon and, until a few weeks ago, his father had refused to allow the sensitive boy to join the army outside Ilium’s walls. Simoisius admitted to me that he was terrified of dying—not so much of death itself, he said, but of dying before he ever touched a woman’s breast or felt what it was like to be in love.

- Isidoro, Audrey Lemieux (Publie.net)

« J’étais un peu plus jeune que vous — j’avais seize ans. Je m’étais embarqué sur un petit caboteur qui remontait les ports du Morbihan et du Finistère, en Bretagne. Lorsque nous accostions pour quelques jours à Quiberon, j’avais coutume d’emprunter la barque à voile d’un vieux matelot, établi près du port, qui avait connu mon père. Je naviguais jusqu’à Belle-Isle — c’était diablement loin, et je m’arrachais les bras à force de souquer, quand la voilure ne suffisait pas, et toujours je persistais, parce que je connaissais une petite crique où personne n’allait jamais, à l’écart des ports que je trouvais trop bruyants. Je n’apportais presque rien quand j’allais là-bas. Quelques pommes de terre que je faisais cuire dans la braise, c’est tout. »

(...)

« Je passais souvent là des nuits blanches : j’observais la mer, les étoiles, le feu que j’avais allumé. À l’aube, je m’étendais sur le sable, et je dormais deux ou trois heures avant de retourner à Quiberon. »

J

- Les jardins statuaires, Jacques Abeille (Attila, 2010 — pagination Folio ici)

— Mais que deviennent ces enfants ?
— D’abord ce ne sont plus des enfants. Il ont grandi dans un milieu où l’on mûrit vite. Trop vite. Ils prennent la route. Ils errent. Ils s’arrêtent de temps à autre à la porte de quelque domaine pour mendier de la nourriture. D’eux-mêmes — car ce milieu-là aussi à ses légendes et ses traditions — ils se dirigent vers les limites de la contrée, vers les steppes. Les domaines sont plus espacés qu’ici où une route seulement les sépare. Là-bas, de vastes étendues de terre désolée isolent les communautés qui se retranchent dans des sortes de forteresses rustiques. Et puis cette trace ultime de civilisation disparaît et c’est la steppe désertique peuplée de halliers âpres, de vent, de spectres, sableuse et vouée aux poudres de l’oubli. Une seule route s’amorce en cette région. On ne sait où elle mène, certains parlent de cités mortes. C’est le long de cette route que les jardiniers, qui rentrent au pays sans avoir pu les vendre à l’étranger, déposent les statues qu’ils ramènent. Dans ces lieux inhospitaliers, errent des groupes humains que nous ne connaissons guère que par les coups de mains qu’ils tentent parfois, et le plus souvent en vain contre les domaines isolés. Ces gens, ce sont des nomades, des pillards, toute une population vague et clairsemée que le vent tantôt disperse et tantôt rassemble. C’est à ces groupes que se fondent les garçons dont nous suivons le destin. Ils seront esclave d’un meneur de rennes ou soudard dans la bande d’un voleur de bétail, s’ils ne périssent à peine arrivés selon le caprice d’un cavalier trop barbare. (P. 141-142)

*

— Le garçon dont je te parlais trouvait les vieilles coutumes abominables, affirmait sans cesse que tout était injuste et aussi que, malgré toutes nos prétentions et la possession du domaine, par notre condition nous ne différions pas tellement de ceux que nous avions proscrits. Il faut dire qu’on avait dû chasser l’une de ses soeurs. C’était horrible. Je crois qu’il était plein de haine. Un jour il a entendu cette légende du jeune chef qui était apparu parmi les brigands des steppes. Il n’en a rien dit autour de lui jusqu’au moment de l’initiation. Il s’est présenté devant l’assemblée avec trois camarades. Il a crié son mépris à la face des adultes et déclaré qu’il partait avec ses compagnons et que les anciens n’avaient qu’à, s’il leur chantait, inscrire cette décision dans les vieux livres. Ils ont quitté le domaine le soir même. D’autres, plus jeunes, s’étaient joints à eux. (P. 217)

*

Avec le vague espoir de me rencontrer sur quelque domaine où j’eusse par chance séjourné en même temps qu’eux, ou bien déterminés à tirer des adolescents qui m’avaient servi quelques lambeaux de ma parole, ou même pour se contenter d’éprouver le changement de climat qui suivait mon passage en quelque lieu, on voyait des pèlerins se mettre en route et sillonner le pays. Et comme si toutes ces observations n’étaient point suffisantes, l’éloge s’enfla jusqu’au sublime lorsqu’il en vint à parler des adolescents ; ce n’était pas que du domaine en perdition que ceux-ci s’étaient enfuis, leurs exodes fracassants navraient l’ensemble du pays d’une hémorragie continuelle tandis que de toute part s’enflait la rumeur qui les appelait vers les steppes.

(P. 247 - 248)

*

- Je venais juste de passer dans le groupe des adolescents, quand un garçon fut adopté par le domaine. C’est étrange toutes les choses que sait un enfant. Il me semble que j’ai toujours su que ma soeur était menacée. Aussi, quand ce garçon était arrivé sur le domaine, je m’étais occupé de lui. J’étais intéressé. Je ne tenais aucun compte de son âge, ni de celui de ma soeur, ni des difficultés de mon projet, ni des opinions ou des préférences du garçon. Je voulais marier ma soeur. Lui, c’était un petit gars malingre et silencieux — on voyait qu’il venait de la misère — et pourtant il était fier. il ne cédait jamais devant personne. Cela me plaisait bien. Je ne lui disais rien, mais je m’occupais de lui, je le protégeais, je voulais qu’il devienne grand et fort, qu’il fasse quelque chose d’important et qu’il épouse ma soeur. Il m’observait. Je ne sais pas s’il se doutait de quelque chose. Quand ils ont chassé ma soeur, tout a été anéanti d’un coup. Je m’étais figuré que j’étais un héros bienfaiteur, et puis rien ; ma soeur jetée nue sur la route. J’avais déjà tout calculé, sauf qu’elle était mon aînée et que tout se passerait si vite. Je me sentais coupable. Il me restait ce garçon ; il m’a aidé à vivre. Il m’a donné les mots, le langage, pour bien haïr le domaine — c’est tout ce qu’il pouvait faire pour moi et c’était beaucoup. Et puis, vous savez comment ça se passe entre adolescents, cette exaltation de l’amitié, ces serments... une sorte d’amour, non ?

(...)

Pour moi tout était grave. un soir que nous causions, je fais à mon ami la confidence des projets anciens que j’avais nourris à son égard. Il haussa les épaules et se mit à m’expliquer que même si ma soeur n’avait pas été chassée, il n’aurait pu l’épouser parce qu’on ne lui aurait jamais fait place sur le domaine ; on ne lui aurait jamais laissé passer l’initiation. « Je ne suis pas d’ici ; ils veulent faire de moi un sous-homme, un vague travailleur. ils ne sont pas méchants, ils sont indifférents, et leur indifférence m’oppresse », conclut-il. « S’ils ne veulent pas que tu écrives sur le livre, alors moi non plus ils ne m’auront pas », répondis-je. « De toute façon, un jour, je partirai. »

(P. 338-339)

- Le jeu continue après ta mort, Jean-Daniel Magnin, (Publie.net, 2012)

1) Cas de Vassily Sannikov, 14 ans, vivant avec parents, grand-mère et deux grandes soeurs dans un petit deux-pièces à Ekaterinbourg, dans l’Oural. Ce garçon est un abonné de la 4e catégorie (Connexions Permanentes) : il ne va plus au collège, passe la majeure partie de son temps en ligne avec son avatar Iumaï, au look influencé par Inu Guy, le leader du groupe shyrock japonais « Onimania ».
L’addiction de Vassily a été acceptée par sa famille pour trois raisons : il ne traînait
pas dans les rues ; se cantonnait sagement dans un coin de l’appartement exigu ; et surtout ses gains dans la Pangée permettaient à la famille d’assurer ses fins de mois. « Il était déjà comme une plante avant son coma » aurait dit sa mère aux enquêteurs. Mais un matin elle a remarqué la curieuse position qu’avait son fils. Quand elle lui a retiré son casque ThêtaWave, il était dans le coma, défiguré, mais sans aucune trace de sang. Comme si son fils « avait affronté un fauve ».
En poursuivant mes investigations, j’ai appris une chose que les parents de Vassily
n’avaient pas rapportée à l’agence chargée de l’enquête : curieusement, les gains de Iumaï continuaient à être versés sur le compte du père Sannikov, même si Vassily n’était plus en ligne. Ces versements étaient parfois accompagnés d’un message tendre signé du garçon. Sa grand-mère pense qu’il « est allé vivre dans l’Eldorado de ses rêves. Il a changé de corps, mais n’a pas oublié sa famille ».
Je suis parvenu à situer l’avatar de Vassily dans le Néo Sacramento de deuxième degré. Comme de nombreux avatars « hantés » que j’ai pu examiner,
Iumaï est un personnage aux finitions luxueuses, constitué exclusivement d’éléments
de grandes marques. Après l’avoir fait suivre discrètement par mon abeille en taille réduite, j’ai compris qu’il se prostituait dans le milieu des avatars gay et que son souteneur l’avait abonné au service Gold d’une boutique esthétique très recherchée.

- Jeux Africains, Ernst Jünger, traduit par Henri Thomas (Folio, publication originale 1936).

C’est une chose singulière que la façon dont l’esprit chimérique, pareil à quelque fièvre apportant ses miasmes de bien loin, prend possession de notre vie et, une fois installé, enfonce de proche en proche sa brûlure. L’imaginaire seul nous apparaît à la fin comme réel, et les choses quotidiennes sont un rêve dans lequel nous nous agitons de mauvaise grâce, comme un acteur que son rôle embrouille. Le moment est venu, alors, où le dégoût exaspéré revendique l’intelligence et lui impose la tâche de chercher quelque part une issue.
C’est là sans doute ce qui expliquait que ce petit mot « fuir » résonnât, pour moi, de façon toute particulière, car il ne pouvait guère être question d’un danger précis qui eût justifié son emploi, si l’on excepte peut-être les plaintes du corps enseignant, de plus en plus fréquentes, et, durant les dernières semaines, devenue vraiment menaçantes. Ils me traitaient comme un somnambule.

(Extrait tiré d’une page volée)

- Je suis un dragon, Martin Page

Le lendemain il neigea. Paris n’avait pas connu de telles chutes de neige depuis quarante ans. Des chasse-neige déblayaient, sablaient et salaient les rues. Le blanc recouvrait les toits.
À 8 heures, Sonia constata que Margot ne sortait pas de sa chambre. Elle ouvrit la porte. Des affaires manquaient, quelques vêtements, des livres, des carnets à dessin. Sur l’oreiller, elle trouva un papier plié. C’était un autoportrait de Margot qui levait la main en signe d’adieu.

- Le Jouet Enragé, Roberto Arlt, traduit par Isabelle & Antoine Berman (Editions Cent Pages, publication originale 1926).

Nous nous vautrions commodément sur les banquettes rembourrées, allumions une cigarette, laissant derrière nous les gens qui se pressaient sous la pluie, et nous imaginions que nous vivions à Paris ou dans le brumeux Londres. Nous rêvions en silence, un sourire posé sur nos lèvres condescendantes.] Ensuite, dans quelque luxueuse confiserie, nous buvions un chocolat à la vanille et, rassasiés, revenions avec le train du soir, nos énergies multipliées par toute la jouissance fournie à nos corps volutpueux et par le dynamisme du monde ambiant qui, avec ses rumeurs de fer, criait à nos oreilles : « En avant ! En avant ! »]

- Le Journal d’un homme de trop, Ivan Tourguéniev, traduction Françoise Flamant, 1850

Depuis le début du bal elle n’avait pas bougé de sa place : personne n’avait eu seulement l’idée de l’inviter. Seul un jeune homme blond de seize ans avait un moment envisagé, à défaut d’autre cavalière, de se tourner vers cette demoiselle, il avait même déjà fait un pas dans sa direction, mais après un instant de réflexion et un regard jeté sur elle, il s’était hâté de disparaître dans la foule.

- Journaux, Novembre 1952, Sylvia Plath, traduction Christine Savinel et Audrey van de Sandt, Gallimard Quarto, publication originale 1982.

Je suis un tas de petits bouts épars dans un conglomérat d’ordures : égoïste, effrayée, envisageant de consacrer le reste de ma vie à une cause, d’aller nue pour envoyer des vêtements aux nécessiteux, me réfugier au couvent, fuir dans l’hypocondrie, dans le mysticisme, dans les vagues - n’importe où, vraiment n’importe où, pourvu que je sois délivrée du fardeau, du poids terrifiant, abominable, de la responsabilité de soi et de l’ultime jugement sur soi.

- Jours de répit à Baigorri, Marie Cosnay (2016)

Les critères, pour le séjour de répit : la vulnérabilité. La solitude, l’âge. L’un des garçons du Soudain est parti de chez lui tout seul, à l’âge de douze ans.

K

- Karoo, Steve Tesich, traduit par Anne Wicke (publication originale 1998)

Lorsque j’ai ouvert la porte et que je l’ai vu, je restai sans voix, et pour que quelqu’un comme moi se retrouve à chercher ses mots, il fallait y aller fort.
Exactement ce que Billy me donnait à voir.Sa belle et longue chevelure noire avait disparu. Complètement disparu. À la place, un crâne rasé de si près que je voyais plus la peau que les cheveux.
À cela se rajoutait une barbe de deux jours.Et des yeux brillants, injectés de sang.
Il portait un long pardessus de type militaire, plein de boutons. Le manteau était trop étroit pour ses larges épaules et les manches trop courtes pour ses longs bras.Il avait plutôt l’air de quelqu’un qui s’appellerait Boris que Billy, le transfuge demandeur d’asile d’une équipe de basket bulgare.
Je le pris dans mes bras. Quelle que fût sa posture, quelle que fût l’image qu’il projetait, c’était toujours mon garçon, mon Billy, je le pris donc dans mes bras. Ou en tout cas je pris dans mes bras tout ce que je pus prendre malgré cette barricade de manteau. Il se laissa embrasser, un peu comme un skinhead se laisse fouiller par les flics.

L

- Les lances rouillées, Juan Benet (2011), traduit par Claude Murcia

Bien avant d’avoir vingt ans les deux aînés prirent le maquis, pour fuir Daniela, l’autorité et le travail et se débrouillèrent en volant des poules et des veaux et même en attaquant les gens sur les chemins entre Sepulcro Beltrán et Bocentellas ; et lorsque l’alarme se répandit et qu’on finit par dire jusque dans la presse que dans la sierra de Région avait surgi un début de banditisme, pour ne pas discréditer les autorités civiles ni décevoir les forces de l’ordre public, et pour se parer d’un titre qui leur serait très difficile d’acquérir dans toute autre domaine, ils se convertirent en bandits avec juridiction dans toute la contrée, sans respecter d’autres limites que celles du bois interdit de Mantua, gardé par un sujet de condition identique ou similaire.

- The Last Man, Mary Shelley (1823)

Thus years passed on ; and years only added fresh love of freedom, and contempt for all that was not as wild and rude as myself. At the age of sixteen I had shot up in appearance to man’s estate ; I was tall and athletic ; I was practised to feats of strength, and inured to the inclemency of the elements. My skin was embrowned by the sun ; my step was firm with conscious power. I feared no man, and loved none. In after life I looked back with wonder to what I then was ; how utterly worthless I should have become if I had pursued my lawless career. My life was like that of an animal, and my mind was in danger of degenerating into that which informs brute nature. Until now, my savage habits had done me no radical mischief ; my physical powers had grown up and flourished under their influence, and my mind, undergoing the same discipline, was imbued with all the hardy virtues. But now my boasted independence
was daily instigating me to acts of tyranny, and freedom was becoming licentiousness. I stood on the brink of manhood ; passions, strong as the trees of a forest, had already taken root within me, and were about to shadow with their noxious overgrowth, my path of life.

- Leçon sur la langue française, Pierre Guyotat (2011)

(...) je ne sais pas ce que c’est l’Université, je n’en ai pas fait, je n’ai jamais été étudiant, j’ai simplement été écolier, élève, et je suis parti de chez moi assez tôt. J’ai souvent fugué, et puis j’ai fait une fugue définitive, dont je ne suis plus revenu.

- Lotus Seven, Christine Jeanney (Publie.net, 2012)

Les hortensias sont immobiles et mes livres perdent leurs pages, car je lis trop, elles se décollent. Bien sûr je lis pour fuir.

M

- La maison dans laquelle, Mariam Petrosyan, traduction Raphaëlle Pache (publication initiale 2009)

— Je me suis demandé… commença Sauterelle, embarrassé… Qu’est-ce que tu as bien pu fabriquer ? De quoi Élan était-il en train de parler ? Pourquoi tu t’es enfui ? Et pourquoi tu te caches ? »
Le vampire s’assombrit.
« Je me suis évadé, c’est tout. De toute façon, ça sert à rien ce qu’ils nous font, ici. Ça fait déjà quatre fois que je m’échappe. Je me suis dit que si je les poussais à bout, tous autant qu’ils sont, peut-être qu’ils me laisseraient partir. Ça ne les a pas décidés. Pourtant, je les ai vraiment mis en rogne, la dernière fois ; ils m’ont carrément bouclé. C’est pour ça que je me suis sauvé, cette fois-ci. Pour qu’ils comprennent que c’est pas eux les plus malins. Tant que je serai ici, ils n’auront aucun répit.
— Comment tu as fait pour t’évader ? », demanda Sauterelle, admiratif.
Désormais, il prêtait au visiteur une aura héroïque, une aura de martyr.

(...)

Dans un cri, Sauterelle se mit sur le dos, prit son élan et frappa la vitre du talon de sa chaussure. Le verre tinta en explosant. Sauterelle sentit soudain qu’on l’empoignait et qu’on le traînait, après avoir retiré sa jambe coincée d’entre les barreaux. Quelques mètres plus loin, il se remit debout et, dépassant tout le monde, prit la tête de la course parce que la chanson continuait de vociférer : « PLUS VITE ! PLUS VITE !… »
Ces paroles étaient désormais un appel à la fuite. Les Crevards se précipitèrent dans l’escalier et – lui en tête – déboulèrent dans le couloir comme des furies, trébuchant et riant aux éclats. Les boiteux avaient l’impression de filer comme le vent, ceux qui portaient leur camarade se sentaient léger, et même le plus gros d’entre eux, qui pourtant ahanait à l’arrière, eut la sensation de se déplacer à la vitesse de la lumière, aiguillonné par le raffut que faisaient leurs poursuivants. Une fois dans leur chambre, ils s’écroulèrent sur leurs lits et s’enfouirent sous leurs couvertures tels des escargots dans leurs coquilles, étouffant des rires. Emmitouflés dans les draps, aussi immobiles que possible, ils ôtaient doucement leurs chaussures. Un premier soulier tomba par terre, puis un deuxième. Chaque fois, ils se figeaient, l’oreille tendue. Mais tout était calme. Personne ne les recherchait, personne n’entra pour vérifier s’ils dormaient vraiment. Contrôlant leur respiration pour la rendre régulière, ils firent semblant de dormir. Puis, lassés de ce petit jeu, ils quittèrent leur lit l’un après l’autre, rampèrent au milieu de la chambre (là où, dans leur caverne imaginaire, ils allumaient chaque soir un feu invisible) et formèrent en s’asseyant un demi-cercle, ramenant sous eux leurs pieds nus.

(...)

« Je m’en vais. Je rentre chez moi. »
Ces mots résonnèrent bizarrement dans la chambre de Chenu. Comme si quelqu’un d’autre les avait prononcés. Se pouvait-il qu’il ait un autre endroit où vivre qu’ici ? Chenu faisait partie des murs, il était né, avait grandi et vieilli dans la Maison ; il suffisait de lui parler ou même de le regarder pour s’en convaincre ! Sauterelle promena son soulier sur le plancher maculé de taches de vin noirâtres.
« Pourquoi ? »
Chenu déplaça un fou sur l’échiquier et coucha une pièce d’une pichenette.
« J’ai dix-huit ans, déclara-t-il. Mon heure est venue. »
En disant cela, il abîma encore quelque chose de sacré, comme il l’avait fait en mentionnant son chez lui. Chenu ne pouvait pas être aussi vieux, ni aussi jeune d’ailleurs, c’était impossible ! Il n’avait pas d’âge, il vivait hors du temps ! Et puis, cette révélation ne constituait nullement une explication satisfaisante. Sauterelle l’interrogea :
« Les autres s’en iront cet été. Pourquoi partir avant ?
— Ça commence à sentir mauvais ici, répondit Chenu. Et ça empire de jour en jour. Je suis sûr que tu vois de quoi je parle. Aujourd’hui, la situation n’est déjà pas reluisante, mais bientôt, ce sera l’Apocalypse. Je le sais, j’ai déjà vu ce que ça pouvait donner ; je me rappelle très bien le départ de la promotion précédente. Voilà pourquoi je veux partir plus tôt.
— Alors tu t’enfuis ? Tu abandonnes les tiens ?
— Je m’enfuis, oui, convint Chenu. Je prends mes jambes à mon cou. Même si je n’en ai pas.

- Maps, Nuruddin Farah, 1986

My dearest Askar,
I am indeed disturbed by your behaviour, disturbed and bothered by what Salaado refers to as your most depressive state of mind to date. And what do you mean by saying that you haven’t become “a man" so you can sit “in a Mogadiscio of comforts, eat a mountainful of spaghetti while my peers in the Ogaden starve to death or shed their blood in order to liberate it from Ethiopian hands” ? Do I also understand that you wish to straighten out "this question about my own birth" ?
Now, first point first. A man, indeed. Are you “a man” ? One day, I would like you to define what or who is a “man”. Can one describe oneself as a man when one cannot make a viable contribution to the struggle of ones’ people ; when one is not as educated and as aware of the world’s politics as ones enemy is ; when one is not yet fifteen ; when all the evidence of one’s being a man comprises of one’s height and a few hairs grown on the chin ? Who will you kill, your enemy or yourself ? And what’s wrong with eating well and not being a refugee, which you might have been if you weren’t my sister, Arla’s, son and if Salaado and I weren’t doing well financially. And pray don’t talk ill of the UNHCR people, whether in Geneva, Mogadiscio or here, in this, or any other continent : they’re not statisticians obsessed with abstracted numbers and charts of starvation and malnutrition. Of course, they have to ascertain how many refugees there are and how much money they can raise and how many calories an African child can cope with. It is the tone I don’t like, eating “a mountainful of spaghetti”, etc. Indeed ! Askar, one must be grateful for the little mercies in life. One must be thankful to the dedicated souls, serving in these camps under very hard conditions (for them), while they wait for a donor to donate the food and medicines—making sure (and this is very, very difficult) that the local mafia doesn’t misappropriate them.
I confess, it pains me to remember the number of times you, Salaado and I have spoken about and analysed the seeds of your sense of “guilt”. Salaado ‘s telegraphic message suggests it to be as bad as the days following the tragic weekend when, overnight and in a coup de grâce, the Ogaden was wrung out of Somali hands and “returned” to Ethiopia’s claw-hammer. Now what’s this that I hear, that you were salvaged from the corpse of your mother ? Is there anyone who can substantiate that with some evidence ? Your mother lived long enough to have scribbled something in her journal. That means that she died after you were born, especially if we take into account Misra’s statement which agrees with this claim of mine.
To think, at your age, when you’re in Hargeisa for a holidaying trip, that your thoughts are still obsessed with some obscure facts relating to your birth. This disturbs Salaado—it perturbs me. Salaado tells me that you want to return to Kallafo in order to have this question answered once and for all. That is not the same thing as joining the Western Somali Liberation Front, I take it ? But Salaado is under the impression that for you, the two are one and the same thing. Now what do you want to do ? Of course, you can do both and we have no objection to your deciding to return to the Ogaden as a recruited member of the Front (which we all support) and when there, do your research into your beginnings. You tell us what you want and well give you our opinion.
Forgive me, but I’ve never held the view—nor has Salaado—that, since there are many able-bodied men and women in the Ogaden who can shoot a gun, kill an “Amxaar” in a scuffle and, if need be, confront the lion in the den, a youngster like you mustn’t go. No. “Somebody” must go. But who is this “somebody” ? If every father, mother, relation said, “No, not my son, let someone else join the Front”, then you know where we’ll end up ? The view Salaado and I hold, is that since you’ll prove to be excellent material as a researcher, as a writer of articles and as one who can impart enlightened opinion about the cause, why not “eat mountainfuls of spaghetti while others die” and why not, when doing so, complete your education.
Should you insist that you wish to re-enter the Ogaden without touching Mogadiscio, then I am afraid that neither Salaado nor I can do anything about it. All we can suggest that we offer is help. But I plead to you not to depart without at least letting Salaado know. If you inform me by return post that you’re definitely leaving, then I’ll make arrangements for more money to be transferred to Hargeisa, care of a bank.
If we’re to believe that you “stared” at Misra when she found you and Arla, my sister, then you were at least a day old. For sight, my dear Askar, is a door which does not open instantly in the newly born. What I mean is, that it takes longer than a few minutes for a baby just bom to develop the knack to look, let alone “stare". Be that as it is. But the fact that it shrouds your beginnings in mysteries preponderant as the babies born in the epic traditions of Africa, Europe and Asia—this fact does interest me greatly. Did you sprout like a plant out of the earth ? Were you born in nine months, in three or seven ?
In other words, do you share your temperament with the likes of Sunjata or Mwendo, both being characters in Africa’s epic traditions ? For example, it is said that Sunjata was an adult when he was three. Mwendo, in the traditions told about him, is said to have chosen to be delivered, not through the womb, but through a middle finger. There are other epic children who took a day to be conceived and born and yet others required a hundred and fifty years to be bom at all Now why did this “epic child” wait for a hundred and fifty years ? Because he made the unusual (I almost said, rational) request not to use as his exit (or was it his entrance) the very organ which his mother employed as her urinary passage. Another feature common among epic children is that they are all born bearing arms. And you, Askar, you’re armed by name, aren’t you ?
Again, this is nothing unique to epic traditions of peoples. The world’s religions produce “miracle” children. Can you imagine an Adam, a grown man, standing naked, with leaves of innocence covering his uff, when God pulls at his ribs and says to him, “I am sorry but it won’t take a second, I assure you, and it won’t give you any pain either. Now look. Here. A woman, an Eve, created from one of your ribs” ? I am sure you’ve heard of heroes given birth to by mountains or rivers or fishes or for that matter other animals. It seems to me that these myths make the same point again and again : that the “person” thus born contains within him or her a characteristic peculiar to gods. Well Where do we go from here ?
All is doubt.
Are you or are you not an “epic” child of the modern times ? Do we know what the weather was like the moment you were born ? Yes, we do. Your mother, in her scrawls, tells us that the sky was dark with clouds and that a heavy storm broke on her head as she fainted with the pains of labour and the heavens brightened with those thunderous downpours. But you didn‘t take shorter than a month to be conceived and bom, or seven hundred years. And there was no eclipse of the moon or the sun. I’ve read and reread your mothe’ s journal for clues. I am afraid it appears that you completed your nine months.
Please think things over. And please do not do anything rash. We will miss you greatly if you go—but we understand. Rest assured that we’ll not stand in your way if you wish to return to your beginnings.

Much, much love.
Yours ever,
Uncle Hilaal

- Mara and Dann, Doris Lessing (1999)

And so the days passed, Mara and Orphne fighting to bring Dann back, and slowly succeeding. At night Meryx claimed Mara.
Then Dann was himself, though still weak, and Mara asked him what had held him so long in the Tower.
He seemed to be speaking of events long in the past. His eyes searched the ceiling as he spoke, as if what he remembered was pictured there, and he did not look at Mara or at Orphne, who held his hands, one on each side.
He said he had run away from the barracks for the male slaves when he heard the Towers were occupied. There he joined a gang of runaway slaves, mostly Mahondis, but there were some Hadrons and others. They were all men. There were women in the Towers but they kept to their own groups, afraid of rape. No woman by herself could survive. Dann’s gang lived by stealing food from the fields, and then poppy from the warehouses, through intermediaries. He mentioned Kulik. At first Dann had sold the stuff to get food, but then he began taking it : now his words became halting, and he said, “There was a bad man.” And now this was little Dann’s voice : “A very bad man,” piped little Dann. “He hurt Dann.”

- Les mémoires de Maigret, Simenon (Presses de la cité, 1950)

Dix mille y passent chaque année en moyenne, dix mille qui quittent leur village et débarquent à Paris comme domestiques et à qui il ne faut que quelques mois, ou quelques semaines, pour effectuer le plongeon.
Est-ce si différent quand un garçon de dix-huit ou de vingt ans, qui travaillait en usine, se met à s’habiller d’une certaine façon, à prendre certaines attitudes, à s’accouder au zinc de certains bars ?
On ne tardera pas à lui voir un complet neuf, des chaussettes et une cravate en soie artificielle.
Il finira chez nous, lui aussi, le regard sournois ou penaud, après une tentative de cambriolage ou un vol à main armée, à moins qu’il se soit embauché dans la légion des voleurs de voitures.

- Mon jeune gars, compagnie des jours passés, Thibault de Vivies (Editions du Zaporogue, 2011)

Je prends le temps de réfléchir malgré tout mais décide de repousser les avances que l’on me fait car j’ai mon bonheur ici et ma liberté du lever et du coucher quand bon me semble et personne pour m’imposer quoi que ce soit, j’en ai bavé quand j’étais vraiment tout petit gars alors j’ai perdu confiance envers papa et maman et je m’enfuis de la demeure familiale et décide de ne plus donner de nouvelle pardonnez-moi encore mais j’ai le reste du monde à conquérir et j’attends en vain un signe d’encouragement de votre part.

N

- Le noir est une couleur, Grisélidis Réal (1974)

Traqué, comme nous, il se cache, car il est déserteur de l’armée française. Il s’appelle Claude. Il a vingt ans.
Il est resté une semaine dans notre chambre, il a été adorable. Il s’est occupé des gosses, on se sentait protégés et aimés.
Le soir, comme au temps de Bill, on sort tous les deux pour aller à nos affaires. Je me trouve un Allemand ou un Noir pour un moment, et lui il va à la chasse dans les bars. Il y rencontre de vieux homosexuels et il leur fait les yeux doux. Une fois dans l’appartement, il attend que le vieux soit à poil, haletant dans les draps, et au lieu du baiser nuptial, c’est un grand coup de poing qu’il lui donne en pleine gueule.
Le vieux se met à genoux, en chialant, mais Claude est inflexible.
— Ich bin ein Mörder ! dit-il d’une voix impitoyable.
Le vieux n’ose pas bouger, pendant que Claude fouille dans ses poches et rafle les bijoux qu’il a eu le malheur de laisser traîner à la salle de bains. Et Claude s’en va en vainqueur, laissant vert de peur sur sa descente de lit le vieux lézard nu et volé.

O

- Oblique, Christine Jeanney, publie.net (2016)

au début, début du fil, au début de la
tresse, c’est un couple / elle je ne sais
pas encore, elle est restée là-bas mais lui je sais,
il a seize ans, il s’appelle
Mariano

 

Mariano avec l’ange et il passe les
Alpes, il les traverse à pied comme
Hannibal

 
lire 15 aventures en montagne sans le
savoir, lire les conquêtes sans le
savoir, cours de géographie, des dates
à retenir en alexandrins hermétiques,
tracer des lignes, des continents sur
des cartes du monde, les colorier sans
le savoir, apprendre le nom des
fleuves, là où ils prennent leur source
sans savoir qu’il marche qu’il a
marché qu’il traverse les Alpes et
j’aurais pu dire moi je sais, j’aurais pu
dire lorsque j’avais seize ans Il a seize
ans il traverse les Alpes

    

j’espère qu’il n’est pas seul, qu’il
porte dans son sac quelque chose de
chez lui qui lui vient de sa mère, une
médaille ou une image pieuse ou un
morceau de bois taillé ou quelque
chose qui lui rappelle cette autre
chose qui n’est pas dite et n’a pas de
valeur aucune

- O Révolutions, Mark Z. Danielewski, traduit par Claro (publication originale 2006)

</blockquote></blockquote>
<blockquote> <blockquote class="spip_poesie">
Halos ! Héliaque !
Contrebande !
Je peux tout
quitter.
Tout le monde aime
le Rêve, moi je le tue.
Les Grands Aigles s’élancent
au-dessus de moi : - Sus, Rebelle !
J’ouvre grand le piège.
En feu. Belle fournaise.
Je vais dévaster le Monde.
Rien de grave. La mutinerie
est partout ces temps-ci. D’un coup.
D’un sourire. Une grimace.
Seize ans tout-puissant et liiiiiibre.
Rebondir sans même une casquette.
Les Ours dorés se prosternent devant moi :
- Allez-y Lieutenant.
Prenez tout.
 
<blockquote> <blockquote class="spip_poesie">
Samsara ! Samarra !
Légende !
Je peux tout
quitter.
Tout le monde aime
le Rêve, moi je le tue.
Les Cèdres de l’Atlas jaillissont
au-dessus de moi : - Boogaloo !
Je trouve en moi mon essor.
En feu. Toutes mes boucles.
Je vais anéantir le Monde.
C’est tout. La dévastation
est partout. D’une pichenette.
D’une pirouette. Une bobine.
Seize ans tout-puissant et liiiiiiibre.
Rebondir les pieds nus.
Les Trembles sont beaux ici :
- Tu n’as rien à perdre. Vas-y.
Sers-toi.
</blockquote></blockquote>

- L’Odyssée, Homère, traduit par Charles-René-Marie Leconte de L’Isle (entre -850 et -750)

– Venez, amis. Emportons les provisions qui sont préparées dans ma demeure. Ma mère et ses femmes ignorent tout. Ma nourrice seule est instruite.

Ayant ainsi parlé, il les précéda et ils le suivirent. Et ils transportèrent les provisions dans la nef bien pontée, ainsi que le leur avait ordonné le cher fils d’Odysseus. Et Tèlémakhos monta dans la nef, conduit par Athènè qui s’assit à la poupe. Et auprès
d’elle s’assit Tèlémakhos. Et ses compagnons détachèrent le câble et se rangèrent sur les bancs de rameurs. Et Athènè aux yeux clairs fit souffler un vent favorable, Zéphyros, qui les poussait en résonnant sur la mer sombre. Puis, Tèlémakhos ordonna à ses compagnons de dresser le mât, et ils lui obéirent. Et ils dressèrent
le mât de sapin sur sa base creuse et ils le fixèrent avec des câbles. Puis, ils déployèrent les voiles blanches retenues par des courroies, et le vent les gonfla par le milieu. Et le flot pourpré résonnait le long de la carène de la nef qui marchait et courait sur la mer, faisant sa route. Puis, ayant lié la mâture sur la nef rapide et noire, ils se levèrent debout, avec des kratères pleins de vin, faisant des libations aux Dieux éternels et surtout à la fille aux yeux clairs de Zeus. Et, toute la nuit, jusqu’au jour, la Déesse fit route avec eux.

- L’origine, Thomas Bernhard (1975), traduit par Albert Kohn

Cette heure d’exercices de violon dans la petite pièce aux chaussures presque complètement dans l’obscurité, où l’odeur de cuir et de transpiration des chaussures des pensionnaires étagées jusqu’au plafond, enfermée dans cette petite pièce, s’épaississait de plus en plus, cette heure était pour lui la seule possibilité de fuite. Son entrée dans la petite pièce aux chaussures signifiait qu’il commençait au même instant à méditer sur le suicide et l’intensité accrue, de plus en plus accrue de son jeu signifiait qu’il était occupé à penser au suicide avec une intensité accrue, de plus en plus accrue. Effectivement, dans la petite pièce aux chaussures, il a de nombreuses fois essayé de se tuer, mais il n’a pas poussé trop loin aucun de ces essais, la manipulation des cordes et des bretelles et les centaines d’essais avec les nombreuses patères de la petite pièce aux chaussures avaient toujour été interrompus au point décisif qui lui sauvait la vie ; il les avait arrêtés en jouant du violon plus consciemment ses pensées suicidaires, en se concentrant tout à fait consciemment sur ses possibilités au violon qui le fascinaient de plus en plus.

P

- The Pale King, David Foster Wallace (2011)

In 1932, a preadolescent Ceylonese female was documented by British scholars of Tamil mysticism as capable of inserting into her mouth and down her esophagus both arms to the shoulder, one leg to the groin, and the other leg to just above the patella, and as thereupon able to spin unaided on the orally protrusive knee at rates in excess of 300 rpm. The phenomenon of suiphagia (i.e., ‘self-swallowing’) has subsequently been identified as a rare form of inanitive pica, in most cases caused by deficiencies in cadmium and/or zinc.

- Le paradis des autres, Joshua Cohen (2011), traduit par Annie-France Mistral

On ne parlait pas de David (maintenant on n’en parle plus du tout dans la famille évidemment), parce qu’à dix-huit ans, l’âge du service militaire qui aurait signifié pour lui comme mon oncle Alex la Brigate Givati’ dont la symbolique mascotte est le renard péteur à plumes sur béret violet, il s’est défilé et a déserté Jérusalem et l’Éden qui l’entoure pour un travail à Hollywood de l’autre côté du doigt de la mer et de la main de l’océan — a quitté nos arbres pour aller tomber dans les bras de leurs accueillants palmiers — où il a rencontré et puis vécu avec et peut-être vit encore avec un autre transplanté à Hollywood, une personne qui voulait faire du Cinéma et dont le sexe à savoir le genre était moins important pour Aba et même pour sa Reine (la Reine alors régnante, la mienne) et le serait encore, si seulement, que la religion — l’orientation sexeuelle — à laquelle cette Cinématographique personne adhérait, adhère toujours. Affiliation que le nom de cette Cinématographique personne et la façon dont Elle le prononçait rendaient d’une clarté on ne peut plus éclatante. Un style de vie que la décision de David de couper le cordon téléphonique et le fil de la réciprocité des cartes postales rendait d’une clarté encore plus éblouissante, même si le comble d’aveuglante clarté a été le refus d’Aba de penser à lui comme son fils ou même d’entendre parler de lui pour toujours et le soutien inconditionnel de la Reine dans sa décision, ce qui a peut-être eu pour résultat qu’elle m’en aimait encore plus, et c’était Agréable.

- Perceval ou le Conte du Graal, Chrétien de Troyes (vers 1181), traduit par Antoine Brea

Alors n’y eut plus de retard :
il prend congé, la mère pleure,
et sa selle est déjà posée.
A la manière et à la guise
d’un Gallois il est affublé :
des galoches il a chaussé ;
comme partout où il allait,
il transportait trois javelots,
il voudrait les emporter tous,
mais deux en fait ôter sa mère
pour ce qu’il semble trop Gallois
(et elle eût fait pareil des trois
si cela eût pu exister) ;
une badine en sa main droite
il a pour fouetter son cheval.
La mère pleurant son départ
le baise, qui tant le chérit,
et prie Dieu qu’il l’ait en sa garde :
“Beau fils, fait-elle, Dieu vous guide !
Plus de joie que je n’en ai eue
vous atteigne où que vous alliez !”
Quand le garçon fut éloigné
d’un tout petit jet d’une pierre,
il regarda derrière et vit
tombée sa mère au pas du pont :
elle s’est pâmée d’une sorte
comme si elle fût chue morte.
Et lui cingle de la badine
sur la croupe de son roussin
qui s’en va, qui ne bronche pas,
mais le conduit à vive allure
parmi la grand forêt obscure.
Il chevaucha tôt le matin
à tant que le jour déclinât.
Il passa la nuit en forêt
à tant que le jour reparût.

- Poreuse, Juliette Mézenc (2012)

Il étaient là, figures noires transies sous le soleil encore chaud. Des débris de leur pirogue fracassée jonchaient les rochers et ils progressaient entre les blocs qui barraient la route à la mer. Ils progressaient péniblement, s’arrêtant souvent. Leurs tee-shirts troués dissimulaient mal leurs torses, secs. Ils étaient jeunes, 16 ou 17 ans peut-être, avaient dédaigné la bouteille, la ballon hydrogène, vieilleries poétiques, pour jeter leurs corps sans détours à la mer. Allah est grand.

- Le Portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde (1891), traduit par Christine Jeanney

—  Comme c’est triste ! murmura Dorian, les yeux encore fixés sur son portrait. Tellement triste !.. Je vais devenir vieux et horrible, affreux. Mais le tableau restera toujours jeune. Toujours il aura l’âge de ce jour de juin... Si seulement c’était l’inverse ! Si c’était moi qui pouvais rester jeune, toujours, et ce tableau vieillirait ! Pour ça — rien que pour ça — je donnerais tout ! Oui, il n’y a rien au monde que je ne donnerais pas !

R

- Le Roman d’Enéas, Anonyme (Environ 1160), traduit par Aimé Petit

<blockquote class="spip_poesie">
Biaus fius, fait elle, mal vous voy !
Vostre vie a duré moult poy.
Mar vi onques les Troÿens,
plaindre me puis de eulz toz tenz.
Onques n’oy par eulz se mal non
et fellonnie et traïson.
Maudite soit lor sorvenue,
toute ma joie y ay perdue.
Ffius, vous l’avez chier comparé !
Lor malle foy vous ont moustré :
ils vindrent ça por secors querre,
car moult erent grevé de guerre ;
onc Evander ne me voult croire,
o euz vous ajoustra en oirre,
et vif et sain vous en menerent ;
mauvaise foy vous i moustrerent,
mar les cognu et mar les vi.
Poy a que tornastes de ci,
or vous en ont renvoié mort,
a nous on fait mauvais confort ;
 
(...)
 
Vous estes mort en lor service,
ne say entendre en nule guise
quelz preuz soit cest confortement,
ainçois nous fait le cuer dolent,
car or savons le vaselaije
qui ert en vous et le barnaige ;
tant com nous vous oons plus loer,
de tant nous en doit plus peser.
Jamais nos diex ne prïeray
ne ja honneur ne lor feray,
n’avront mais de moy service.
Mal lor ay fait tant sacrefice
que lor faisoie chascun jor
moult hautement, a grant honnor :
ou il ont esté endormi,
que mes prïeres n’ont oï,
ou ne puent homme sauver,
garantir vie ne tenser.
Il m’ont moustré moult mallement
qu’il se sorpuissent de naient.
Ffius, fait vous ont mauvaise aïe,
moult vous ont poy tensé la vie.
Lasse, je n’avray mais confrot
de ma tristor jusqu’à la mort ;
toute metray ma vie a duel,
la mort me prengne, or le veil !
</blockquote>
<blockquote class="spip_poesie">
Cher fils, dit-elle, quel funeste spectacle !
Votre vie a été bien brève.
Je regrette d’avoir jamais vu les Troyens,
je puis me plaindre d’eux à tout jamais.
Ils ne m’ont apporté que le mal,
la félonie et la trahison.
Maudite soit leur venue
qui m’a fait perdre tout mon bonheur.
Mon fils, vous l’avez payé cher !
Ils vous ont montré leur mauvaise foi :
ils sont venus ici chercher du secours,
car la guerre les accablait de son poids ;
jamais Evandre ne voulut m’écouter,
il vous adjoignit aussitôt à eux,
et ils vous emmenèrent en parfaite santé ;
ils vous ont montré leur fausseté,
quel malheur de les avoir connus et vus !
Il y a peu, vous avez quitté ces lieux,
à présent, ils vous ont renvoyé mort,
triste réconfort pour nous !
 
(...)
 
Vous êtes mort à leur service,
je ne puis comprendre en aucune manière
l’intérêt de cette consolation,
qui accroît plutôt notre souffrance,
car nous savons désormais la valeur
et la vaillance qui étaient en vous ;
plus nous entendons votre éloge,
plus nous devons en souffrir.
Jamais plus je ne prierai nos dieux
ni ne les honorerai,
jamais plus je ne les servirai.
Je regrette de leur avoir fait
tant de sacrifices quotidiens
dans l’apparat et la solennité :
ou bien on les a endormis,
et ils n’ont pas entendu mes prières,
ou bien ils sont incapables de sauver un homme,
de protéger sa vie.
Ils m’ont cruellement montré
leur totale impuissance.
Mon fils, ils vous ont bien mal secouru
en protégeant si peu votre vie.
Malheureuse, ma tristesse sera inconsolable
jusqu’à ma mort ;
je passerai toute ma vie dans le chagrin,
que la mort me saisisse, je le veux !
</blockquote>

S

- La saga de Mô, Tabarka, Michel Torres (2016)

Un matin de gros temps, ils sortirent quand même à la mer pour sauver leur plus beau let de la tempête. Ils le ramenaient plein de poissons quand le vent forcit sous un grain. Le temps de rentrer avec leur barque chargée à bloc, les rouleaux barraient la passe du port.
Mauvaise passe, orientée à l’est. Plus assez d’essence pour aller jusqu’au Cap d’Agde. Ils essayèrent de passer la barre entre deux déferlements. Le ot les rattrapa, noya le moteur.
En travers de la vague, ils coulèrent à pic.
Le lendemain, les marins pompiers d’Agde retrouvèrent les deux corps sans vie agrippés l’un à l’autre, entortillés dans leur let sous les rochers du brise-lames.
On les avait enterrés ensemble.
Premier vrai traumatisme d’une longue liste, depuis ce jour, Mô n’avait plus pleuré et n’était pas retourné au collège. Il avait seize ans et il était seul. On l’avait émancipé, il s’était débrouillé. Il avait repris la barque et le métier mais il se mé a longtemps de la Méditerranée, il la travaillait peu, préférant son étang.

- Les sept fous, Roberto Arlt, traduit par Isabelle et Antoine Berman (1929)

Jusqu’à quatorze ans, il avait vécu à la campagne. Puis il avait abattu un voleur à coups de feu. La peur de la tuberculose l’avait à nouveau jeté dans la plaine, et il avait parcouru jour et nuit au galop d’incroyables étendues. Dès qu’il fit sa connaissance, Erdosain sympathisa avec lui.

- Shangrila, Malcolm Knox, traduit par Patricia Barbe-Girault (traduction originale 2011)

Quand il a eu dix-sept ans, Rod a dégoté son permis. La famille Keith pouvait pas se payer de voiture, mais c’était Coolie et c’était les années 1960 alors tout appartenait à tout le monde, et un jour Rod s’est simplement pointé devant la porte avec cette voiture prise à un voisin et l’arrière est bourré de planches et de quelques gars, et ça soufflait fort à Snapper ou Kirra alors t’es monté, et Rod a braqué le nez du break ou du combi ou de la familiale direction le sud ou le nord et vous voilà barrés, toute la clique, Rod, toi, FJ, Tink, un ou deux autres s’ils s’amenaient, ça jactait grave là-dedans, on se serait crus à une soirée filles.
Toi, claustrophobe sur le siège arrière avec tous ces gens autour.
T’avais des envies de meurtre de vagues.
À ce point, t’avais besoin d’y aller.
Dans le tube, où personne pouvait te voir.

- The Sirens of Titan, Kurt Vonnegut (1959)

At the age of seventeen, young Chrono had run away from his palatial home to join the Titanic bluebirds, the most admirable creatures on Titan. Chrono now lived among their nests by the Kazak pools. He wore their feathers and sat on their eggs and shared their food and spoke their language.

- Sombre aux abords, Julien d’Abrigeon (2016)

« Il avait la haine, me dit le gosse qui était monté à Privas. On est tous comme ça avec nos parents. Moi aussi, ça m’arrive parfois. Mais bon, j’irais pas jusqu’à flinguer mon vieux. Je ferais plutôt une fugue, voyez. » Son détachement est sincère : « Je n’étais pas dans sa classe, je ne le connaissais pas personnellement. Mais je sais que pour ses copains, c’est dur. »
A la Coupole, ce n’est pas le nom de Ronald B., d’une personnalité décidément invisible, qui fait réagir, mais l’évocation du parricide. « Son père était trop sévère, dit Muriel. Je sais ce que c’est. » Pourtant n’avait-il pas le droit de sortir le soir comme il le voulait, ou d’inviter des copains à la maison ? « Il y a des façons d’être sévère que vous pouvez pas piger. »

- Spoon River, Edgar Lee Masters (traduction Général Instin, publication initiale 1915)

57 Sam Hookey

J’ai quitté la maison pour suivre le cirque —
j’étais tombé amoureux de Mademoiselle Estralada,
la dompteuse de lions.
Une fois, après avoir laissé les lions sans manger
plus d’une journée,
je suis entré dans la cage et j’ai commencé à frapper Brutus
et Leo et Gypsy.
Suite à quoi, Brutus m’a sauté dessus
et m’a tué.
Pénétrant dans ces lieux
j’ai croisé une ombre qui m’a insulté,
disant que je l’avais bien cherché...
C’était Robespierre !

T

- Terminus radieux, Antoine Volodine (2014)

À dix-huit ans il se présenta à un bureau de recrutement et, après ses classes, on l’envoya à la capitale. Il y demeura cinq mois dans une compagnie d’autodéfense, puis, alors que l’étau se resserrait autour de l’Orbise, il demanda à partir pour la Troisième Armée. Il fut envoyé sur le front sud-est, près de Goldanovka. Il avait été affecté à une unité de décontamination. Avec une quarantaine de ses camarades, il passa un mois à déshabiller et à doucher des soldats qui s’étaient aventurés dans des zones dangereuses. L’ennemi ne se manifestait pas. Il faisait un temps merveilleux, les nuits étaient courtes, le ciel brillait. Un nouvel été venait de commencer. Dès qu’on s’écartait des bassins et des installations de décontamination, dès qu’on quittait le campement, l’air embaumait, poussé depuis la taïga par un vent tiède. Lors d’une promenade vespérale au-delà de la banlieue de Goldanovka, Idfuk Sobibian fut pris sous un feu de mitrailleuse tout à fait imprévisible et fauché. Contre sa joue la terre, en dépit de la douceur ambiante, était gelée. Il eut le temps de se faire cette remarque, puis il poussa un dernier râle et se recroquevilla autour de sa mort. Comme les combats avaient repris autour de Goldanovka, personne ne vint récupérer sa dépouille.

- The Talisman, Stephen King et Peter Straub (publication initiale 1984)

“You went to the bus station this morning ?”

“Right before I decided to save the money and hitch. Mr. Parkins, if you can get me to the turnoff at Zanesville, I’ll only have a short ride left. Could probably get to my aunt’s house before dinner.”

“Could be,” Buddy said, and drove in an uncomfortable silence for several miles. Finally he could bear it no longer, and he said, very quietly and while looking straight ahead, “Son, are you running away from home ?”

Lewis Farren astonished him by smiling—not grinning and not faking it, but actually smiling. He thought the whole notion of running away from home was funny. It tickled him. The boy glanced at him a fraction of a second after Buddy had looked sideways, and their eyes met.

- Tobie Lolness, Timothée de Fombelle (2006)

Un soir, Tobie avait vu le père Asseldor suivre Mano devant la maison.
– Où tu vas ? dit le père.
– Je sais pas, répondit Mano.
– Qu’est-ce que tu as ? Tu veux pas essayer de faire comme les autres ?
– Non, dit Mano.
– Qu’est-ce que tu as, Mano ? Regarde tes frères, tes sœurs… Ils n’ont pas l’air heureux ?
– Si.
– Mais, fais comme eux !
Mano s’était mis en colère :
– On est là parce que notre grand-père a décidé de ne pas faire comme les autres et de venir créer Seldor… Et maintenant tu me demandes de faire comme les autres ?
Tobie était resté caché à écouter. Le père dit à son fils :
– Tu ne parles pas comme un Asseldor, Mano. Tu ne fais rien comme un Asseldor.
– Je sais. Alors, je m’en vais, papa.

- Tobie Lolness, tome 2 : Les yeux d’Elisha, Timothée de Fombelle (2010)

Ses mains avaient encore quelque chose d’enfantin. Il devait avoir dix-sept ans. Il avait sûrement été un garçon talentueux et plein de vie. Mais, année après année, il avait dirigé toute son intelligence vers sa dimension la plus sombre, la plus dangereuse. Il s’était mis à jouer en équilibre au bord de la folie.

– Non, répondit enfin Elisha. Non ! Jamais !
Alors Léo Blue partit seul.
La nuit venue, il quitta le nid pour un long voyage vers les Basses-Branches.

- Traverser Tchernobyl, Gloria Ackerman (2016)

Bien que Sacha n’y ait vécu que cinq ans, de 1981 à 1986, et malgré des conditions de vie relativement peu confortables, il en garde un souvenir fort. Lorsqu’il a eu 16 ans, soit six ans après son départ précipité de la ville de son enfance, il a pu réaliser son rêve : un ami de sa mère, directeur d’une chaîne de télévision locale à Slavoutitch, qui se rendait dans la zone pour un tournage, y a amené le gamin en le cachant sous les sièges du car. La fréquentation de la zone est totalement interdite aux mineurs. Ce périple illicite a défini son destin.

- Trois, Roberto Bolaño, traduit par Robert Amutio (2000)

On se croirait dans des restes
Échappés de la Seconde
Guerre mondiale
A dit Pancho allongé
Au fond de la camionnette
Il a dit : des filaments
De généraux nazis comme
Reichenau ou Model
Évadés en esprit
Et de matière involontaire
Vers les Terres Vierges
D’Amérique latine :
Un hinterland de spectres
Et de fantômes.
Notre maison
Installée dans la géométrie
Des crimes impossibles.
Et pendant les nuits nous avions l’habitude
De passer par quelques cabarets minables :
Les putes de quinze ans
Descendantes de ces braves
De la guerre du Pacifique
Aimaient nous écouter parler
Comme des mitrailleuses.

- La tunique de glace, William T. Vollmann, traduit par Pierre Demarty (publication originale 1990)

Banni, banni, banni, Erik prit la mer et partit pour toujours. Son père était déjà souffrant. Sous la houle des brumes s’étendait la houle océane, qui semblait bleue à travers les nuages mais était en réalité gris-bleu, couleur d’une froide beauté ; ridée comme la chair d’une poule, piquetée de capuchons blancs qui fusaient en comètes pour disparaître aussitôt comme des étoiles filantes. Cette mer paraissait sans fin. L’Islande y était absolument seule, à l’exception d’un immense iceberg élancé, à lui seul une île ou une colonne perdue. Au sud, l’Islande était plate, et gris-brun, léchée par de longues langues d’écume blanche et mousseuse ; et les oiseaux marins criaient, et au nord se dressaient des volcans brun rougeâtre. Les plaines étaient bordées de nombreuses terres aux teintes diverses. Elles étaient parfois herbeuses, mais criblées de pierres pointant vers le ciel ; devant, une étendue de basses montagnes comme une longue lame. Cette terre ayant déjà été colonisée, Erik continua de voguer, longeant le roulis des plaines étales parsemées de maigres accrétions de lave noire, à la surface desquelles poussait une fine pellicule de végétation blanchâtre, comme une couche de moisi sur une viande séchée.

U

- Under the Volcano, Malcolm Lowry (1947)

Even so, on the very day, Friday the thirteenth of May, that Frankie Trumbauer three thousand miles away made his famous record of For No Reason at All in C, to Hugh now a poignant historical coincidence, and pursued by neo-American frivolities from the English Press, which had begun to take up the story with relish, ranging all the way down from "Schoolboy composer turns seaman," "Brother of prominent citizen here feels ocean call," "Will always return Oswaldtwistle, parting words of prodigy," "Saga of schoolboy crooner recalls old Kashmir mystery," to once, obscurely "Oh, to be a Conrad," and once, inaccurately, "Undergraduate song-writer signs on cargo vessel, takes ukelele"—for he was not yet an undergraduate, as an old able seaman was shortly to remind him—to the last, and most terrifying, though under the circumstances bravely inspired. "No silk cushions for Hugh, says Aunt," Hugh himself, not knowing whether he voyaged east or west, nor even what the lowliest hand had at least heard vaguely rumoured, that Philoctetes was a figure in Greek mythology—son of Poeas, friend of Heracles, and whose cross-bow proved almost as proud and unfortunate a possession as Hugh’s guitar—set sail for Cathay and the brothels of Palambang. Hugh writhed on the bed to think of all the humiliation his little publicity stunt had really brought down on his head, a humiliation in itself sufficient to send anyone into even more desperate retreat than to sea...

V

- V., Thomas Pynchon (1963)

At seventeen, coeval with the century, he raised a mustache (which he never shaved off), falsified his age and name and wallowed off in a fetid troopship to fly, so he thought, high over the ruined chateaux and scarred fields of France, got up like an earless raccoon to scrimmage with the Hun ; a brave Icarus.

- Vango, Timothée de Fombelle (2015)

Dans le couloir, une porte claqua. Vango attendit un long moment avant de faire un pas de plus.
Le plateau du bureau était en grand désordre. Des plumes d’écriture gisaient dans une mare d’encre à moitié bue par le bois. Un grand cahier était ouvert. Le plus étrange est qu’on avait entouré chaque objet à la craie blanche comme pour marquer sa place.
Vango frissonna et se baissa vers le cahier. Il découvrit sur la page une tache sombre et ces deux seuls mots, en latin, inscrits fébrilement par la main du père Jean :

FUGERE VANGO

Il ne fallut pas plus d’un instant.
Il comprit tout. La tache était une tache de sang. On avait laissé la pièce en l’état. L’homme couché sur le lit était un homme mort.
Vango connaissait maintenant son crime.
Le père Jean était mort.
Et les deux mots sur le cahier l’accusaient : FUIR VANGO.

- Vies et mort d’un terroriste américain, Camille de Toledo (2007)

Eugène prendrait volontiers les paris, il gagnerait peut-être une poupée parlante, mieux, un billet d’avion pour l’Europe, son rêve, oui, il parierait que cette scène dans laquelle il se trouve — l’Amérique fuyante comme un tapis roulant, les plaines alentour, parfois un fermier qui agite la main au milieu de son champ, et la guitare rustre, couenneuse, du Boss qui accompagne une tragédie discrète et fraternelle — est réunie pour lui ; il ne se tromperait pas.
Maintenant, pour être plus crédible, il voudrait être aveugle, exhiber des pupilles laiteuses, un regard de vieillard, il tournerait ses yeux crevés vers l’intérieur où l’attendrait la rengaine de Bruce, Highway Patrolman, et les arpèges de la guitare l’apaiseraient, ils lui rappelleraient des souvenirs ; par exemple, le jour de ses dix-sept ans où il décide de fuir, de quitter son pays pour ne plus y revenir, ce jour où il sort du lycée en saluant ses camarades, en leur jetant : « Hey guys, see you ’omorrow », rognant les syllabes pour imiter l’accent des chansons de Springsteen, leurs héros minuscules qui aiment leur famille et défendent leur frère...

- Vies minuscules, Pierre Michon (1984)

(Peut-être plus tard, quand il eut seize ou dix-huit ans, vint-il dire adieu au groupe vermoulu et hérissé des petits désirs pointus des femmes, y chercher confirmation de ce que qui, enfant, l’avait à son insu saisi ; y vérifier ceci : que ce qui lui importait — rage de quitter, sainteté ou vol de grands chemins, peu importe le nom de la fuite, refus et inertie en tout cas — était le fait non pas de tous, non pas des séculaires piqûres d’épingles où chacun y allait de sa trace infime et de son désir parcellaire, mais d’un seul, au désir massif, fondateur stérile et solipsiste, le saint au regard de bois. Comme ce moine Goussaud jadis, violent sans doute et vain immodérément, qui ce cloîtra dans la forêt d’ici avec l’espoir rageur que viendraient l’y supplier ceux qui sous les huées l’avaient chassé des villes, et dont l’effigie aujourd’hui commandait aux moissons de cinq paroisses, enflammait les filles et fécondait les femmes, et pour finir ouvrait aux enfants prodigues la violence des chemins, comme ce moine et comme tous ceux qui avivent leur braise des cendres dont ils la couvrent, il fallait se voir tout refuser pour avoir une chance de posséder tout. Je l’imagine, visage inoubliable en cet instant et que tous ont oublié, redécouvrant ce poncif formidable ; je l’imagine, Antoine imberbe encore, sortant à jamais de cette église toujours nocturne, la rage et le rire crispant sa bouche, mais entrant dans le jour comme dans sa gloire future.)

- Vineland, Thomas Pynchon (1990)

She’d been living her childhood in a swamp full of intrigue, where, below, invisible sleek things without names kept brushing past, barely felt sliding across her skin, everybody pretending the surface was all there was. Till one day she had a moment. There just came flowing over her the certainty that only when she was away from them, learning to fight, did she feel any good. The sensei, for all his lechery, high-speed frenzies, temperamental snits and low-tolerance ways, had become a refuge from what lay breathing invisible somewhere back in the geometric sprawl of yards and fences and dumpsters of Dependents’ Housing, more than ready to rise from its crouch and take her over. So instead of waiting for something dramatic enough to give her an excuse, which could be too dangerous, DL one day when they both happened to be out of the house just filled a small army bag with what she needed, turned much of the fridge’s contents into sandwiches and packed them in a big number 66 market bag, stole a bottle of PX Chivas Regal for the sensei, and without any last look in at her room, went AWOL.

W

- What We Talk About When We Talk About Love, Raymond Carver (1981)

"I was on call that night," Mel said. "It was May or maybe it was June. Terri and I had just sat down to dinner when the hospital called. There’d been this thing out on the interstate. Drunk kid, teenager, plowed his dad’s pickup into this camper with this old couple in it. They were up in their mid-seventies, that couple. The kid — eighteen, nineteen, something — he was DOA.

Z

- Zone, Mathias Enard (Actes Sud, 2010)

(...) Francesc “Franz” ou “Paco” n’a pas cette chance, il quitte définitivement Barcelone avec ses compagnons d’armes, la République est défaite, Paco ne perd pas le sourire, il a dix-sept ans, l’espoir, de l’humour, de la joie, une passion pour la photographie et un petit appareil photo que lui a offert le fils d’un diplomate soviétique, un Leitz modèle 1930, grâce auquel il a publié ses premiers reportages dans la revue Juliol, alors que le Front tenait encore bon et que la révolution était en marche, Francesc Boix sera le reporter de Mauthausen, je l’imagine en uniforme rayé, dans le froid terrible de l’Autriche, quatre hivers, quatre longs hivers de souffrance de maladie de mort qu’il occupe en dissimulant des clichés, en organisant la résistance, jusqu’à la libération (...) 

</blockquote>

Fuir est une pulsion, listing adolescent, version 49 (3 septembre 2017)

Publie.net, Roberto Bolaño, Mort, Adolescence, Claro, Thomas Pynchon, David Foster Wallace, Homosexualité, Audrey Lemieux, Pierre Guyotat, Lucien Suel, Christine Jeanney, Juliette Mézenc, Ernst Jünger, Franz Kafka, Rêve, Antoine Volodine, Mahigan Lepage, Paul Auster, Fuite, Peur, James Joyce, Thibault de Vivies, Pierre Senges, Julio Cortázar, Kurt Vonnegut, Georges Simenon, Thomas Bernhard, Johary Ravaloson, Laurent Margantin, Jacques Ferry, Homère, Mark Z. Danielewski, Joseph Conrad, Sylvia Plath, Boccace, Roberto Arlt, Antoine Brea, Général Instin, Mary Shelley, Oscar Wilde, Jean-Daniel Magnin, Steve Tesich, Malcolm Knox, Malcolm Lowry, Fiodor Dostoïevski, Anne Savelli, Pierre Causse, Russel Hoban, Camille de Toledo, Chrétien de Troyes, Dan Simmons, André Markowicz, Marie Cosnay, Juan Benet, Pierre Michon, Doris Lessing, Jacques Abeille, Pierre Bergounioux, Laure Morali, Joshua Cohen, Michel Torres, Raymond Carver, Grisélidis Réal, Philippe Castelneau, Svetlana Alexievich, Mathias Enard, Wu Ming, Vincent Message, Ivan Tourguéniev, Galia Ackerman, Timothée de Fombelle, Mariam Petrosyan, Stephen King, Peter Straub, Edgar Lee Masters, Martin Page, Éric Chauvier, Živko Čingo, Cédric Duroux, William T. Vollmann, Julien d’Abrigeon, Bruce Springsteen, Maylis de Kerangal, Jaume Cabré, Nuruddin Farah, Juan José Saer, Vassili Golovanov

<blockquote>

- 4321, Paul Auster (2017)

He turned seventeen on March third. Several days after that, he went to the local branch of the DMV and took the road test for his New Jersey driver’s license, demonstrating his skill at the wheel with his smoothly negotiated turns, the steady pressure he applied to the gas pedal (as if you were putting your foot on an uncooked egg, his father had told him), his mastery at braking and driving in reverse, and last of all his understanding of the maneuvers involved in parallel parking, the tight-squeeze operation that was the downfall of so many would-be motorists. Ferguson had taken hundreds of tests over the years, but passing this one was far more important to him than anything he had accomplished at school. This one was for real, and once he had the license in his pocket, it would have the power to unlock doors and let him out of his cage.

A

- Achab (séquelles), Pierre Senges (2015)

Ces années où on voit le jeune Achab fuir les temples à l’heure des cérémonies, pas pour courir les champs de maïs, pour passer les angles de plusieurs rues et se défaire à chaque coup de pied donné au cul d’un chat de tous ces “en vérité en vérité je vous le dis”, il lui arrive de trouver refuge dans un théâtre, disons l’un de ces petits théâtres, bateaux-théâtres, ou granges, ou épiceries, aménagés une fois par mois pour mériter le nom de cabaret : il a entendu la musique de loin, il a reconnu le banjo et la clarinette, les dés à coudre sur la planche à laver, et par-dessus le banjo des morceaux de tirades drolatiques où il est question de Royaume pour un Cheval (entre autres). Dans les cabarets, Achab voit les minstrels, il en oublie l’église, il se purge des deux Testaments et des quatre Évangiles en se laissant aller au spectacle des sketches et d’une musique faite de coq-à-l’âne ; il se laisse à parts égales épater et séduire, l’art du spectacle commence pour lui par une absolue passivité, la sienne, qui ne durera pas, mais sait faire son office – des années plus tard, après l’Amérique, après Londres, sur le Pequod, il tentera de partager ses premières joies sans bien y parvenir (il essaiera la confidence, puis il déclamera, sans succès) : sa fascination de voir non seulement des Blancs d’Amérique se déguiser en Noirs en se peignant le visage, mais à leur tour des Noirs se déguiser en Noirs d’après le déguisement des Blancs, une traînée claire autour des lèvres : dans ce déguisement de Noirs en Noirs le jeune Achab avait eu l’intuition de saisir quelque chose comme la clef des beaux-arts, ou l’un des secrets du monde lui-même, le monde séculier, hélas sans lui donner un tour précis : trop tôt sans doute, ou trop d’impatience.

(...)

Autre extrait

Oh, pas de problème, on pourrait mourir comme on éternue, la volonté ne va pas à l’encontre d’une mort fulgurante, on en a vu à dix-huit ans traverser la fenêtre pour le plaisir de traverser la fenêtre, faisant coïncider, sans le vouloir ? en le voulant ? spontanément quoi qu’il en soit, le saut par la fenêtre avec l’interruption définitive d’une vie passée à regarder des rideaux. 

- Amérique, Franz Kafka & Aux îles Kerguelen, Laurent Margantin emboités dans le même texte (1927 & 2013)

Diane passe me voir après le lâcher du ballon-sonde, et me donne la météo des prochains jours (à vrai dire je suis devenu un peu méfiant depuis Val Studer). Elle a avec elle l’exemplaire d’Amérique que je lui ai prêté.

— Le roman s’intitule aussi Le Disparu. Karl Rossman fait un voyage en Amérique, et son voyage est comme une disparition. Je me demande si je ne vais pas disparaître moi aussi, aux Kerguelen !

— Si tu continues à manger si peu, c’est ce qui va t’arriver !

Diane accepte gentiment de me lire les premières pages du récit.

— « Lorsque, à seize ans, le jeune Karl Rossmann, que ses pauvres parents envoyaient en exil parce qu’une bonne l’avait séduit et rendu père, entra dans le port de New York sur le bateau déjà plus lent, la statue de la Liberté, qu’il observait depuis longtemps, lui apparut dans un sursaut de lumière ».

- L’ancêtre, Juan José Saer (1983), traduit par Laure Bataillon

Déjà les ports ne me suffisaient plus : il me vint une faim de haute mer. L’enfance attribue à son ignorance et à sa gaucherie l’incommodité du monde ; il lui semble que loin, sur la rive opposée de l’océan et de l’expérience, le fruit est plus savoureux et plus réel, le soleil plus jaune et plus amène, les paroles et les actes des hommes plus intelligibles, plus justes et mieux définis. Enthousiasmé par ces réflexions — qui étaient aussi la conséquence de la misère —, je me mis en campagne pour m’embarquer comme mousse, sans trop me préoccuper de la destination que j’allais choisir : l’important était de m’éloigner du lieu où j’étais vers un point quelconque de l’horizon circulaire, fait de délices et d’intensité.

- Les animaux sentimentaux, Cédric Duroux (2016)

J’aurais bien aimé que ma sieste fasse disparaître la honte. Comme j’ai souvent espéré, petit, me réveiller hétéro après une bonne nuit de sommeil. Comme j’ai cru longtemps, à l’adolescence, que substituer systématiquement dans mon esprit un corps de femme à celui d’un homme au moment de jouir finirait par me guérir de l’homosexualité. Je ne voulais pas me prendre une balle dans la tête. Je voulais devenir un hétérosexuel pavlovien. Ça n’a jamais très bien marché.

- L’appel de Londres, Philippe Castelneau (Publie.net, 2015)

- Antananarivo, ainsi les jours, Johary Ravaloson (Publie.net, 2010)

A l’époque, je harcelais mes parents pour qu’ils trouvent les moyens de m’envoyer au-delà des mers, vers ce que je pensais être la vraie vie. Pour y arriver, il me fallait gagner une bourse, en suppliant un de ces gros bonnets qui ne manquaient pas de féliciter Père pour son dévouement à la cause commune jamais payé de retour jusque-là, rafler de l’argent magique comme ce qu’obtenaient mystérieusement des fonds internationaux certains fonctionnaires – on voit tous les jours encore dans la presse que ces institutions offrent des sacrés millions, des milliards même ; pourquoi n’y aurait-il pas eu une petite miette pour moi ? - me relier à un oncle, qu’importe, une tante ou un cousin éloigné là-bas qui aurait pu m’héberger le temps que je fasse fortune moi aussi. Étudier était le prétexte. Ce que je voulais, c’était partir.

- A Portrait of the Artist as a Young Man, James Joyce (The Egoist, 1914-1915)

A messenger came to the door to say that confessions were being heard in the chapel. Four boys left the room ; and he heard others passing down the corridor. A tremulous chill blew round his heart, no stronger than a little wind, and yet, listening and suffering silently, he seemed to have laid an ear against the muscle of his own heart, feeling it close quand quail, listening to the flutter of its ventricles.
No escape. He had to confess, to speak out in words what he had done and thought, sin after sin. How ? How ?
- Father, I...
The thought slid like a cold shining rapier into his tender flesh : confession. But not there in the chapel of the college. He would confess all, every sin of deed and thought, sincerely ; but not there among his school companions. Far away from there in some dark place he would murmur out his own shame ; and he besought God humbly not to be offended with him if he did not dare to confess in the college chapel and in utter abjection of spirit he craved forgiveness mutely of the boyish hearts about him.

B

- Big Bang City, Mahigan Lepage, Publie.net (2016) — ici sur son site

Hier, j’ai fait un tour de la ville en moto. Le jeune motard conduisait comme un fou. Je sais bien que le trafic est une folie généralisée en Inde, mais je jure que son cas à lui était plus grave. Pendant le trajet, il a tamponné des taxis, heurté un piéton sur un trottoir. Il envoyait promener tout le monde (à voir la docilité avec laquelle ses cibles acceptaient ses reproches, je me suis dit qu’il appartenait sûrement à une caste supérieure). Le type même de l’enragé, de ceux qui croient que tous les autres conduisent comme des fous, sans conscience aucune de leur propre délire motorisé. À un moment, il s’est arrêté en pleine rue juste pour engueuler un chauffeur de bus. Il a 19 ans.

C

- Cat’s Cradle, Kurt Vonnegut, (1963)

His education was interrupted by the First World War. He enlisted in the infantry, fought with distinction, was commissioned in the field, was mentioned four times in dispatches. He was gassed in the second Battle of Ypres, was hospitalized for two years, and then discharged.

- Carnet de notes, 1980-1990, Pierre Bergounioux (2006)

Je lis le Voyage atlantique de Jünger jusqu’à une heure tardive. Je donne la plus grande attention aux pages consacrées à ses courtes excursions sur les rives de l’Amazone. Je conçois le soulèvement que la fécondité monstrueuse de cet univers, l’intensité de ses couleurs, de ses odeurs peuvent susciter dans une sensibilité formée sous nos climats, au contact d’une terre domestiquée, froide, uniformisée. « Les puissances authentiques se dévoilent », « se balancent au-dessus de nous comme de grands papillons », « le temps ruisselle ». Ces impressions, elles m’assaillent lorsque je m’enfonce dans les solitudes, dans les rêves où le sol grouille d’insectes magnifiques. De dix-sept à vingt-sept ans, je me suis enseveli dans les livres. Si j’étais mort en 1976, comme je l’ai craint, je n’aurais pas vraiment vécu. Je n’aurais pas su vraiment ce que sont les trois règnes et les quatre éléments, le monde qui nous est échu en partage.

- La Cave, Thomas Bernhard, (1976), traduit par Albert Kohn

Cette notion : aller dans le sens opposé, je l’avais sans cesse énoncée en moi-même sur le chemin de l’Office du travail, sans cesse : dans le sens opposé, la fonctionnaire ne comprenait pas quand je disais : dans le sens opposé car je lui avais dit une fois : je veux aller dans le sens opposé, elle me jugeait vraisemblablement fou car je lui avais effectivement dit plusieurs fois : dans le sens opposé, comment, pensais-je, pouvait-elle d’ailleurs me comprendre alors qu’elle ne savait absolument rien de moi, pas la moindre chose ?

- Les cercueils de zinc, Svetlana Alexievitch (Christian Bourgois, publication originale 1990, traduction Wladimir Berelowitch et Bernadette du Crest)

Vous voyez un chameau qui avance en traînant ses boyaux derrière lui comme s’il dévidait ses bosses... Il faut l’achever... Mais on est quand même programmé pour une vie civile : on n’arrive pas à l’achever... Pourtant, certains tiraient même sur des chameaux valides. Comme ça, pour rien ! Par connerie. En Urss ça lui vaudrait d’être coffré, ici il passe pour un héros : il se venge des bandits. Pourquoi les gars de dix-sept, dix-neuf ans peuvent-ils tuer plus facilement que des hommes de trente ans ? Parce qu’ils n’éprouvent pas de pitié.

- Comment va le monde avec toi, Laure Morali, (2013)

Mar kouez enem sav — s’il tombe il se relève : notre devise gravée sur une pancarte de bois, au-dessus du comptoir. Personne n’est allé à la fête de la Mer. « Pas bougé ». L’économie de mots d’un petit homme à la diction chuintante amusé par sa propre asociabilité. Il tente de dissimuler un regard tendre sous sa casquette. Des lampes tempêtes s’allument dans ses yeux au moindre battement de cil. Son voisin vient de lui raconter comment, embarqué à quatorze ans et trois mois, Rio de Janeiro, Montevideo, Buenos Aires, quand il revient, il a seize ans et sa propre mère ne le reconnaît plus. Armoire à glace, il se fraie un chemin dans la foule qui a envahi le port, lui donne une tape à l’épaule : « Je suis là, Maman. Penaos emañ ar bed ganit ? » Penaos emañ ar bed ganit ? Comment va le monde avec toi ?

- Confiteor, Jaume Cabré, traduit par Edmond Raillard (2011

— Tu seras un grand violoniste, un point c’est tout, avait dit maman quand je pus la convaincre qu’il valait mieux laisser le Storioni à maison, à tout hasard, et trimballer le Parramon tout neuf à droite et à gauche. Adrià Ardèvol aborda sa seconde réforme éducative avec résignation. Par moments, il commença à rêver de s’enfuir de chez lui.

- Contre Télérama, Éric Chauvier

ADOLESCENCE. – Que savons-nous des rassemblements des adolescents périurbains dans ces arrière-places de nos lotissements – des espaces verts, boisés, de forme rectangulaire -, de leurs petits jeux de séduction, de leurs drames à leur échelle, de leur refus du monde adulte et, par là, de leur résistance à une logique de classe qui, bientôt, les absorbera vraisemblablement ? De nos pavillons, nous les entendons crier de façon obscène à notre intention ; lorsque nous les cherchons ils chuchotent et ils disparaissent. En se rendant réceptif à ces hurlements sauvages, l’adulte évite ici de flirter avec une tristesse sans nom. Il éperonne sa mémoire et produit des images, des odeurs et des sons qui délient son potentiel de fiction, autrement dit son aptitude à transgresser les standards de la vie mutilée.

- Corniche Kennedy, Maylis de Kerangal (2008)

Les petits cons de la corniche. La bande. On ne sait les nommer autrement. Leurs corps est incisif, leur âge dilaté entre treize et dix-sept, et c’est un seul et même âge, celui de la conquête : on détourne la joue du baiser maternel, on crache dans la soupe, on déserte la maison.

D

- Le Décaméron, Boccace, traduit par Sabatier de Castres (entre 1349 et 1353)

Après avoir atteint sa seizième année, Jeannot, qui, malgré l’esclavage, avait conservé un cœur digne de sa naissance, ne pouvant plus soutenir une condition si dure et si vile, s’évada de chez Gasparin, monta sur des galères qui partaient pour Alexandrie, et parcourut plusieurs pays, sans cependant trouver aucun moyen de s’avancer. Au bout de trois ou quatre ans de courses et de travaux, qui n’avaient pas peu contribué à former son corps et à mûrir sa raison, il apprit que son père vivait encore, mais que le roi Charles le retenait en prison. Désespérant de faire changer la fortune, il erra encore çà et là, jusqu’à ce que, le hasard l’ayant amené dans le territoire de Lunigiane, il alla offrir ses services au marquis de Malespini, qui gardait sa mère chez lui. Comme Jeannot était devenu bel homme et qu’il avait fort bonne mine, ce seigneur l’accepta pour domestique, et fut on ne peut plus satisfait de sa manière de servir. L’âge et les chagrins avaient fait un si grand changement sur la mère et le fils, qu’encore qu’ils se vissent quelquefois, ils ne se reconnurent ni l’un ni l’autre.

- Défaite des maîtres et possesseurs, Vincent Message (Seuil, 2016)

À peine avaient-ils mis le pied dehors qu’une forme a bondi par-dessus la barrière de l’enclos. Elle m’a dépassé par la gauche – une femme, une de celles qui se trouvaient enfermées là – et a franchi la porte à double battant. J’ai couru à sa suite d’instinct, je l’ai vue foncer tête baissée entre le gérant et les gardes, et partir comme une dératée sur le chemin qui filait vers les champs. Les quatre éleveurs d’abord n’ont pas bougé. Ils n’en revenaient pas. L’insolence de cette fuite. Puis le gérant a glapi : « Vous voyez comme ils sont. Vous voyez ce qui se passe quand on les laisse sans surveillance ! » La fugitive s’éloignait par saccades, comme quelqu’un qui ne sait pas courir et que son poids embarrasse, mais décidée tout de même, portée par le fol espoir. « Salope ! a hurlé un des gardes. Oh celle-là, elle va prendre. » Il a épaulé son fusil. C’est à ça que servent les fusils. À ne pas avoir à faire le déplacement. Il a tiré un premier coup, rechargé aussitôt. Une nappe de brume montait de la rivière, envahissait le champ et commençait à nous couper la vue. « Baissez ce putain de fusil », je lui ai dit entre mes dents. Et j’ai posé une main que j’aurais voulue implacable sur le haut du canon. Le type m’a jaugé, stupéfait, partagé entre incompréhension et commisération, avec l’air de trouver que vraiment je planais, que l’on ne vivait pas dans le même monde. Là-bas, j’avais cru voir la femme tomber. Mais il n’y avait pas moyen d’être sûr : les silhouettes à cent mètres devenaient des fantômes. Elle pouvait aussi avoir dérapé et s’être ensuite reprise, ou s’être jetée à terre, ou avoir tenté un crochet dans l’espoir d’éviter les balles.

- Demain (To-morrow), Joseph Conrad, traduit par Jean-Yves Cotté (Publie.net, publication originale 1902)

Noticing a stranger listening to him with a vacant grin, he explained, stretching out his legs cynically, that this queer old Hagberd, a retired coasting- skipper, was waiting for the return of a son of his. The boy had been driven away from home, he shouldn’t wonder ; had run away to sea and had never been heard of since. Put to rest in Davy Jones’s locker this many a day, as likely as not.

Remarquant qu’un inconnu l’écoutait en arborant un grand sourire niais, il expliqua, en allongeant impudemment les jambes, que ce vieux fou de Hagberd, capitaine de caboteur à la retraite, attendait le retour de son fils. Le garçon s’était enfui de chez lui, pas étonnant... avait pris la mer et nul ne savait ce qu’il était devenu. Disparu en mer au jour d’aujourd’hui, peut-être ou peut- être pas.

- Dérives dans l’espace-temps (« La mort en duplicata de Rupert Sorley »), Lucien Suel, Éditions QazaQ (2015)

Au printemps de 1918, Rupert Sorley, 17 ans, franchit le Channel pour rejoindre le champ de bataille en France et en Belgique. Pour certains, jeunes, la guerre est une aventure. 

(...)

Le tir de barrage d’artillerie a choqué le garçon. La trouille l’envahit. Rupert ne se domine pas. Il tremble comme une feuille de vigne dans le vent. La tranchée qui mène au Q.G. du bataillon est impraticable. Les obus éclatent. Rupert a peur. Il sait qu’il ne traversera pas le barrage. Autour de lui, la terre et la pierre se soulèvent. Une fumée noirâtre masque le firmament. Le vacarme est dantesque. Rupert Sorley perd son sang-froid. Un gros trou dans son moral. Il quitte la tranchée et commence à cavaler comme un idiot dans le bruit et la fureur du champ de bataille. « Non ! Pas mourir ! Pas mourir ! I don’t want to die ! » 

E

- Éloge des voyages insensés, Vassili Golovanov (2002), traduit par Hélène Châtelain

Cela ne te concerne pas, tu es tout jeune encore , plein d’espoirs, débordant de futur. Qu’as-tu à faire d’un Fugitif si, à la banque du temps, tu disposes d’un tel capital ? Que sais-tu de lui ?
Rien.
Dors, ou fais semblant de dormir, mais tais-toi, sinon tu serais capable de lui demander ce qu’il fuit et il faudrait alors expliquer des choses que tu n’as pas encore la force de comprendre. Car, vois-tu, on fuit toujours les mêmes choses : les espoirs non réalisés, la banqueroute d’un amour malheureux que plus rien ne nourrit, le quotidien que tu as mis toi-même en place en attendant de te construire une prison confortable avec vue sur le mur du voisin, et tout cela payé au prix fort, en temps de vie. On fuit — et c’est ce qu’il y a de plus difficile à expliquer alors que tu viens à peine de finir tes études et que le monde entier t’apparteient — on fuit le talent dilapidé.
Mais attends un peu — dix-sept ans à peine — et tu regarderas le Fugitif avec de tout autres yeux. C’était un adolescent comme toi, auquel on avait inculqué, sur les sentiers de l’enfance, les mêmes principes qu’à toi : « Le monde est merveilleux, tout est permis, vas-y, fonce ! »

- Enig marcheur, Russell Hoban, traduit par Nicolas Richard (Monsieur Toussaint Louverture, publication originale 1980)

Poing a dit : « Caisse tas là ? »
J’ai motus. On avé pas le droit de garder ce qu’on trouvv dans les creuz par fois ils nous fouillé mais pas tout jour.
Il a dit : « Tu forêt bien de me rpondre jai dit caisse tas là ? »
J’ai dit : « Pour quoi tu jettes pas un oeil toi meum. »
Il a dit : « D’accord je vais en jeter un. » Il se proche du bord de la fauss et tend la main.
Je mets vite le pentin et la main morte dans ma poch en suite je trappe la main de Poing dans laideux miennes et je vire volt et le fais passer dssus mon népole tête la premyèr dans la bouyass. Je pouv rien fer d’aurt pour sauver ma peau.
Du coin de l’oeil jai vu son pied qui des passé de la bouyass et se gité et Crayeur Marchman le cont mait de la creuz ma courr après.
Je suis sorti de la fauss mes peids sont foncé et clapott et jai grimpé le montécul jusqu’à la ho tairre et franchiss les barryèr sans raliser ce que je faisé. Cest mes pieds quont fait ça tout seuls jy ai meum pas rfléchi.

- Étoile distante, Roberto Bolaño, traduit par Robert Amutio (Christian Bourgois, publication originale 1996)

J’avais l’impression d’être, je ne saurais dire pourquoi, le seul prisonnier à regarder le ciel. Sans doute parce que j’avais dix-neuf ans.

- Étoile du matin, Wu Ming 4, traduit par Leila Pailhès (Éditions Métailié, publication originale 2008)

Plus tard, ce soir, il découvrirait qu’il s’appelait Andy Mills et qu’il n’avait pas de demeure fixe. Il était né à Blackpool vingt-trois ans plus tôt. À douze ans, il s’était enfui de chez lui en sautant dans une roulotte de jongleurs, il était allé jusqu’à York avant qu’ils ne le réexpédient d’où il venait. Pour le punir, son père l’avait frappé jusqu’au sang. Ce jour-là Andy s’était juré de le tuer, mais il s’était contenté de partir pour de bon quatre ans plus tard. 

- L’étoile la plus proche d’elle-même, Jacques Ferry (Editions MF, 2006)

La nudité impose un tremblement unique. La vocation du marauder s’éveille entre le saponine et les agates. Le sentiment de castration veut s’amuser comme tout le monde. Une évasion de collège se prépare intérieurement. Une ombre refait les mêmes gestes jusqu’au passage à niveau. La cloche souligne l’existence d’une tour à la récréation. Les lueurs d’une procession s’approchent de l’abreuvoir vespéral. Un type sale offre la peau d’un autre au vent desséchant, à la foudre, au plaisir ou à la poussière.

F

- Les fils de la vierge in Les âmes secrètes, Julio Cortázar (Folio, publication originale 1959, traduction Laure Guille-Bataillon)

Je pourrais vous raconter la suite en détail mais cela n’en vaut pas la peine. La femme prétendit que personne n’avait le droit de prendre une photo sans permission et elle exigea qu’on lui remît la pellicule. Tout cela d’une voix sèche et claire, à l’accent bien parisien, qui montait de ton et de couleur à chaque phrase. Personnellement, cela m’était bien égal de lui donner la pellicule, mais ceux qui me connaissent savent qu’il faut me demander les choses gentiment. Je me limitai donc à répondre que non seulement il n’est pas défendu de prendre des photos dans les lieux publics, mais que cet art jouit de la plus grande estime officielle et privée. Ce disant, je savourai malicieusement le plaisir de voir le jeune garçon se replier, rester en retrait, simplement en ne bougeant pas. Et soudain, cela semble presque incroyable, il se mit à courir ; il devait sans doute croire, le pauvre, qu’il marchait, mais en réalité il prit ses jambes à son cou, passa à côté de la voiture et se perdit comme un fil de la vierge dans l’air du matin.

- La fin de l’homme rouge, Svetlana Alexievich (Actes Sud, 2013, traduction Sophie Benech)

Ah, je t’ai pas raconté comment je me suis mariée. J’avais dix-huit ans. Là, je travaillais déjà dans l’usine de briques. L’usine de ciment avait fermé, alors j’étais allée dans une usine de briques. Au début, je m’occupais de l’argile. À l’époque, on faisait tout à la main… Avec des pelles… On déchargeait l’argile des camions et on l’étalait dans la cour en couche bien régulière, pour qu’elle “repose”. Au bout de six mois, je poussais déjà des wagonnets pleins de briques depuis les moules jusqu’aux fours… À l’aller, des briques pas cuites, et au retour, des briques cuites, brûlantes. On les sortait des fours nous-mêmes… Il faisait une chaleur épouvantable ! On sortait quatre à six mille briques en une journée de travail. Jusqu’à vingt tonnes. On n’était que des femmes pour faire ça. Et des jeunes filles… Il y avait aussi des hommes, mais ils étaient surtout dans les camions. Ils conduisaient. Il y en a un qui s’est mis à me faire la cour… Il s’approchait de moi, il éclatait de rire, il me posait la main sur l’épaule. Un jour, il m’a dit : “Tu pars avec moi ?” J’ai dit oui. J’ai même pas demandé où. Et on s’est engagés pour la Sibérie. Pour bâtir le communisme ! (Elle se tait.) Et maintenant… Ah là là ! Enfin, bon, qu’est-ce que vous voulez… Tout ça n’a servi à rien… On a trimé pour rien… C’est dur à admettre. Et c’est dur de vivre avec ça… On a tellement travaillé ! On construisait, on faisait tout à la main. Ah, c’était pas une époque facile ! Quand je travaillais à l’usine de briques, une fois, je me suis pas réveillée. Après la guerre, quand on arrivait en retard au travail… Dix minutes de retard, c’était la prison. C’est le chef d’équipe qui m’a sauvée : “Tu diras que je t’avais envoyée à la carrière…” Si quelqu’un nous avait dénoncés, lui aussi, il aurait été condamné. Après 1953, on a arrêté de punir pour les retards. Après la mort de Staline, les gens se sont mis à sourire, mais avant, on faisait tout le temps attention. On souriait pas.

(...)

C’est un gamin qui s’est fait exploser à la station Avtozavod­skaïa, un kamikaze. Un jeune Tchétchène. On a appris par ses parents qu’il lisait beaucoup. Il aimait Tolstoï. Il a grandi pendant la guerre – les bombardements, les tirs d’artillerie… Il a vu mourir ses cousins et, à l’âge de quatorze ans, il s’est enfui dans les montagnes pour rejoindre Amin Khattab. Il voulait les venger. C’était sans doute un garçon intègre, avec un cœur ardent. On se moquait de lui… Ha, ha, ha ! Pauvre petit idiot… Mais il a appris à tirer mieux que tout le monde, à lancer des grenades. Sa mère l’a retrouvé et l’a ramené au village, elle voulait qu’il aille à l’école et devienne soudeur. Mais au bout d’un an, il est retourné dans les montagnes. On lui a appris à manier des explosifs, et il est venu à Moscou… (Elle se tait.)

- Formation, Pierre Guyotat (Gallimard, 2007)

Venu avec son patron pour évaluer et planifier les travaux de réfection du local, un jeune apprenti du Soleil, trois ans de plus que moi, m’offre, à l’écart, une cigarette, que je fume tout entière : comme je me sens mal, il me met sa main au cou et me couche sur les gravats noircis. « Reste ici, je reviens tout à l’heure, après le boulot... Tu veux bien être mon pote ? » Il revient, me dit qu’il va chercher sa soeur qui doit « en finir avec un client », il repart, mon vertige augmente, mais je bande au-dedans ; les voici : lui, une chevelure blonde qu’il ramène derrière ses oreilles rouges, elle, petite, brune, lèvres rouges, voix cristalline ; en fourreau noir. Et un faux renard autour du cou. Ils me relèvent, elle nous emmène dans un snack-bar, où sur le formica bleu elle mange un steak. Lui, lui prend la fourrure du cou et se l’enroule autour du sien, au-dessus de ses épaules demi-nues. Elle : « Il est beau mon frère, non ?, le soleil lui pleut sur la tête. »
Le Dimanche suivant, avant l’arrivée du car d’Annonay pour Saint-Etienne, je fouille très vite dans l’armoire de ma mère, y prends une fourrure de vrai renard, et la tasse dans ma petite valise. Le lendemain, avant le dîner, la fourrure dans ma poche, je retourne au local détruit, deux ouvriers déjà dégagent les gravats, je leur demande où est l’apprenti, ils me disent d’aller voir sa soeur, rue Michelet, en face de la chocolaterie Weiss. J’y vais, j’attends, sors la fourrure de ma poche, et l’enroule autour de mon cou, une voiture noire stoppe contre le trottoir, trois hommes dedans, dont un, qui, vitre baissée, me dit de monter. Je m’enfuis.

- Franck, Anne Savelli (Stock, 2010)

Tu as seize ans. C’est le jour de ton anniversaire. Comme d’habitude tu te dis que tu auras, tu en es sûr, moins de cadeaux que tes frères mais tu vas souffler tes bougies, les paquets sont encore fermés. Tu souffles.

(...)

Est-ce que tu prends tes jouets ? tes affaires de lycée ? des souvenirs d’enfance ? Combien de sacs en tout ?
Dépêche-toi dit-elle (dit l’assistante sociale).
Tu as seize ans, trop tard.
On voudrait tirer sur ces jours, les plaquer en arrière comme on rabat un voile, comme on plie un tissu, figer l’instant d’avant
l’annonce
l’instant d’avant l’annonce être encore dans le souffle, la pause, le quasi-rien, ou même dans l’attente.
On voudrait se tordre en tous sens pour que ça n’arrive pas, pour que ça n’arrive pas, que ça ne puisse même pas s’envisager, pour que ça ne se fige pas dans le temps, comme ça.
Tu grimpes la côte. Montes dans la voiture.
Est-ce qu’elle te dit au revoir, ta mère ? Et tes frères ? Dans quel creux as-tu encore ta place, aujourd’hui maintenant oui ?

- Les frères Karamazov, Fiodor Dostoïevski (Babel, publication originale 1879, traduction André Markowicz)

Au lycée, il n’avait pas fini ses études ; il lui restait encore à faire une année entière, quand, brusquement, il avait déclaré à ces deux dames qu’il partait chez son père pour une certaine affaire qui lui était venue en tête. Ces dames l’avaient beaucoup plaint, et avaient d’abord refusé de le laisser partir. Le voyage coûtait très peu cher, les dames ne lui avaient pas permis de mettre en gage sa montre — cadeau de la famille de son bienfaiteur avant leur départ pour l’étranger, mais l’avaient somptueusement fourni en moyens, renouvelant même sa garde-robe et son linge de corps. Lui, néanmoins, il leur avait rendu la moitié de l’argent, déclarant qu’il voulait absolument voyager en troisième. Arrivé dans notre petite ville, il avait laissé les premières questions de son géniteur : "Qu’est)ce qui t’amène maintenant, sans avoir fini le lycée ?" sans réponse directe, mais s’était montré, à ce qu’on rapporte, extraordinairement pensif. On avait su peu de temps après qu’il recherchait la tombe de sa mère.

- Fuites mineures, Mahigan Lepage (Mémoires d’encrier, 2014)

- Funambule mais le fil est barbelé, Pierre Causse (Editions Jacques Brémond,, 2012)

cela commence par la faille
ça claque d’un coup de tonnerre
et il te faut lever la tête
voir l’éclair
et essayant de le saisir de tes mains lourdes
tu te rends compte de ta peur
et tu te lèves
et tu fuis
car tu sais
tu trouves ta caverne
son sol de terre
tu laisses des races tu es un passage
les coups du ciel encore
et la terre se fait boue
tu t’écartes pui tu t’accomodes
après tout
les yeux se reposent terminent leur révolution
plutôt que saisir la terre
tu dis qu’elle t’appartient et qu’il suffit

tu traces ta peur et ta peur fige tes traces
et pour les suivants alors
leurs nuques ankylosées

s’acceptent abattues

P. 57

G

- La grande eau, Živko Čingo, traduit par Maria Bejanovska (Nouvel Attila, publication originale 1980)

Dès qu’ils eurent ouvert la porte et que nous nous trouvâmes face à face avec la Grande Eau, je crus tout d’abord que l’un des enfants trouverait un peu de force pour s’envoler, que rien ne pourrait le retenir. J’espérais qu’il nous pousserait de nouvelles ailes pour nous emporter vers l’endroit dont notre cœur rêvait jour et nuit. Malédiction, cet incendie était vrai, l’eau brûlée s’était retirée. Je le jure, l’eau se sauvait, s’en allait. Que je sois maudit, tout avait été prévu ; une fois la tonte terminée, nous retournerions dans l’orphelinat, affolés et les larmes aux yeux. Alors les éducateurs, eux aussi un peu pris de folie, crièrent à haute voix :
— Allez, envolez-vous, petits bâtards ! Envolez-vous ! Où que vous alliez, vous reviendrez dans l’orphelinat, comme de petits chiens, vous reviendrez !
Que je sois maudit, c’était la vérité.
Nous attendions impatiemment que cette tonte finisse. Puis affolés, nous nous sauvions vers l’orphelinat ; tout devenait sombre autour de nous.
Dans la cour, ceux des classes supérieures qui n’étaient pas encore tondus attendaient. Nous fûmes dirigés vers la buanderie où nous laissâmes nos vêtements pendant qu’un homme de l’établissement d’hygiène nous aspergeait la tête avec une poudre blanche. Comme les vêtements manquaient, nous avons vécu tous ces jours-là à moitiés nus, en slip. On n’avait encore jamais vu un spectacle pareil dans la cour de l’orphelinat. Maigres, sous-alimentés, à peine développés, nous tournions comme de petits fous autour de notre petite ombre abîmée. Nous ne savions pas quoi faire avec notre tête mutilée, nos bras cassés, de nous-mêmes. Personne ne connaissait personne comme si nous nous rencontrions pour la première fois dans cet endroit maudit. Que je sois maudit, il nous a fallu des siècles pour nous reconnaître.

Le fils de Keïten a dû me chercher longtemps pour me retrouver parmi ces souris tondues. C’était évident, même lui ne put cacher son émotion et sa tristesse quand il me revit pour la première fois. Seigneur, je me traînais près du mur comme un petit lézard noir. Il quitta sa classe et courut vers moi. Il s’envola. Je me sauvais, je me cachais, j’entrais dans le mur pour qu’il ne me voie pas, pour que je ne le voie pas. Mon Dieu, comme tout cela était affreux. Quand enfin il me décolla du mur — si j’avais pu je me serais emmuré moi-même — quand il me vit dans l’état où j’étais, il me fit un large sourire joyeux et dit :
— Sois un homme, petit Lem ! Sois un homme, mon camarade ! Les cheveux repoussent vite, tu verras, ils poussent très vite, mon petit gars. Puis il prit tendrement et avec beaucoup de délicatesse ma tête entre ses mains osseuses et il m’embrassa sur le front de la façon la plus tendre du monde. Il me piqua avec ses dents supérieures pointues. Que je sois maudit, je tressaillis. Mon pauvre camarade, je le jure, se recula alors comme s’il s’était brûlé. Il me regarda longuement, oh ce regard ! Que je sois maudit, il n’y croyait pas, je vis une larme dans ses yeux. C’était la première fois que je voyais que le fils de Keïten pleurait, il ne voulait pas y croire, non, non, non ! Alors, comme si quelqu’un lui avait transpercé le cœur, il poussa un cri affreux :
— Oh, ma mère ! Ma mère aimée, je brûle ! Je meurs, dit-il, et se mit à courir affolé, en haut, en bas de l’orphelinat, partout.
Les enfants, tel un courant affamé devenu sauvage, le poursuivaient, couraient derrière lui, criant :
— Hourra, hourra !
Beaucoup de siècles sont passés depuis. À la fin, nous sommes sortis de l’orphelinat, nous avons même vécu des heures plus heureuses et plus amères, mais ces quelques instants incompréhensibles restèrent gravés dans mon cœur jeune et inexpérimenté comme le plus mauvais des rêves. Chaque fois que je vois des oiseaux affolés, des hommes en sang, une eau brûlée, des incendies, des champs dévastés, morts, des villages abandonnés, désertiques, des routes vides, un éclair blanc et court, un signe de sécheresse, des hommes en rang, que je sois maudit, à ce moment-là je pense que deux êtres se séparent. Que je sois maudit, j’entends ce cri.
— Keïten — je sursaute dans le plus profond de mes rêves, je marche comme affolé, je le cherche, Keïten, c’est mon cri. Que je sois maudit, nous nous sommes quittés, nous nous sommes séparés de cette façon stupide. Je marche et la seule question qui secoue mon âme comme un éclair est : comment et où le retrouver maintenant ?

H

- Héliopolis, Ernst Jünger, traduit par Henri Plard (Christian Bourgois, publication originale 1949)

« C’est de cette manière que Riley, lui aussi, traversa l’abîme à la suite du Maure Séid, qui se rendait au marché d’esclaves de Mogador. Riley était marin et s’était enfui à quinze ans de la maison paternelle pour naviguer sur les voiliers. De tels hommes sont à l’épreuve du vertige. Et pourtant, il dit que, sur le chemin, le désespoir le prit et qu’il crut voir le monde chanceler sur sa base. Il lui fallut parfois fermer les yeux pour apaiser les tourbillons qui s’élevaient en lui et voulaient l’attirer au fond du néant sans limites. Puis venaient des places où des morceaux du ruban de pierre avaient roulé dans la mer ; les bêtes y renâclaient avant de prendre leur élan. »

I

- Ilium, Dan Simmons (2003)

The fighting begins to swirl around these fallen men. The Achaean called Ajax—Big Ajax, the so-called Telemonian Ajax from Salamis, not to be confused with Little Ajax, who commands the Locrisians—hacks his way forward, sheaths his sword, and uses his spear to cut down a very young Trojan named Simoisius, who has come forward to cover Agenor’s retreat.

Just a week earlier, in the walled safety of Ilium’s quiet parks, while morphed as the Trojan Sthenelus, I had drunk wine and swapped ribald stories with Simoisius. The sixteen-year-old boy—never wed, never even bedded by a woman—had told me about how his father, Anthemion, had named him after the Simois River, which runs right next to their modest home a mile from the walls of the city. Simoisius had not yet turned six when the black ships of the Achaeans had first appeared on the horizon and, until a few weeks ago, his father had refused to allow the sensitive boy to join the army outside Ilium’s walls. Simoisius admitted to me that he was terrified of dying—not so much of death itself, he said, but of dying before he ever touched a woman’s breast or felt what it was like to be in love.

- Isidoro, Audrey Lemieux (Publie.net)

« J’étais un peu plus jeune que vous — j’avais seize ans. Je m’étais embarqué sur un petit caboteur qui remontait les ports du Morbihan et du Finistère, en Bretagne. Lorsque nous accostions pour quelques jours à Quiberon, j’avais coutume d’emprunter la barque à voile d’un vieux matelot, établi près du port, qui avait connu mon père. Je naviguais jusqu’à Belle-Isle — c’était diablement loin, et je m’arrachais les bras à force de souquer, quand la voilure ne suffisait pas, et toujours je persistais, parce que je connaissais une petite crique où personne n’allait jamais, à l’écart des ports que je trouvais trop bruyants. Je n’apportais presque rien quand j’allais là-bas. Quelques pommes de terre que je faisais cuire dans la braise, c’est tout. »

(...)

« Je passais souvent là des nuits blanches : j’observais la mer, les étoiles, le feu que j’avais allumé. À l’aube, je m’étendais sur le sable, et je dormais deux ou trois heures avant de retourner à Quiberon. »

J

- Les jardins statuaires, Jacques Abeille (Attila, 2010 — pagination Folio ici)

— Mais que deviennent ces enfants ?
— D’abord ce ne sont plus des enfants. Il ont grandi dans un milieu où l’on mûrit vite. Trop vite. Ils prennent la route. Ils errent. Ils s’arrêtent de temps à autre à la porte de quelque domaine pour mendier de la nourriture. D’eux-mêmes — car ce milieu-là aussi à ses légendes et ses traditions — ils se dirigent vers les limites de la contrée, vers les steppes. Les domaines sont plus espacés qu’ici où une route seulement les sépare. Là-bas, de vastes étendues de terre désolée isolent les communautés qui se retranchent dans des sortes de forteresses rustiques. Et puis cette trace ultime de civilisation disparaît et c’est la steppe désertique peuplée de halliers âpres, de vent, de spectres, sableuse et vouée aux poudres de l’oubli. Une seule route s’amorce en cette région. On ne sait où elle mène, certains parlent de cités mortes. C’est le long de cette route que les jardiniers, qui rentrent au pays sans avoir pu les vendre à l’étranger, déposent les statues qu’ils ramènent. Dans ces lieux inhospitaliers, errent des groupes humains que nous ne connaissons guère que par les coups de mains qu’ils tentent parfois, et le plus souvent en vain contre les domaines isolés. Ces gens, ce sont des nomades, des pillards, toute une population vague et clairsemée que le vent tantôt disperse et tantôt rassemble. C’est à ces groupes que se fondent les garçons dont nous suivons le destin. Ils seront esclave d’un meneur de rennes ou soudard dans la bande d’un voleur de bétail, s’ils ne périssent à peine arrivés selon le caprice d’un cavalier trop barbare. (P. 141-142)

*

— Le garçon dont je te parlais trouvait les vieilles coutumes abominables, affirmait sans cesse que tout était injuste et aussi que, malgré toutes nos prétentions et la possession du domaine, par notre condition nous ne différions pas tellement de ceux que nous avions proscrits. Il faut dire qu’on avait dû chasser l’une de ses soeurs. C’était horrible. Je crois qu’il était plein de haine. Un jour il a entendu cette légende du jeune chef qui était apparu parmi les brigands des steppes. Il n’en a rien dit autour de lui jusqu’au moment de l’initiation. Il s’est présenté devant l’assemblée avec trois camarades. Il a crié son mépris à la face des adultes et déclaré qu’il partait avec ses compagnons et que les anciens n’avaient qu’à, s’il leur chantait, inscrire cette décision dans les vieux livres. Ils ont quitté le domaine le soir même. D’autres, plus jeunes, s’étaient joints à eux. (P. 217)

*

Avec le vague espoir de me rencontrer sur quelque domaine où j’eusse par chance séjourné en même temps qu’eux, ou bien déterminés à tirer des adolescents qui m’avaient servi quelques lambeaux de ma parole, ou même pour se contenter d’éprouver le changement de climat qui suivait mon passage en quelque lieu, on voyait des pèlerins se mettre en route et sillonner le pays. Et comme si toutes ces observations n’étaient point suffisantes, l’éloge s’enfla jusqu’au sublime lorsqu’il en vint à parler des adolescents ; ce n’était pas que du domaine en perdition que ceux-ci s’étaient enfuis, leurs exodes fracassants navraient l’ensemble du pays d’une hémorragie continuelle tandis que de toute part s’enflait la rumeur qui les appelait vers les steppes.

(P. 247 - 248)

*

- Je venais juste de passer dans le groupe des adolescents, quand un garçon fut adopté par le domaine. C’est étrange toutes les choses que sait un enfant. Il me semble que j’ai toujours su que ma soeur était menacée. Aussi, quand ce garçon était arrivé sur le domaine, je m’étais occupé de lui. J’étais intéressé. Je ne tenais aucun compte de son âge, ni de celui de ma soeur, ni des difficultés de mon projet, ni des opinions ou des préférences du garçon. Je voulais marier ma soeur. Lui, c’était un petit gars malingre et silencieux — on voyait qu’il venait de la misère — et pourtant il était fier. il ne cédait jamais devant personne. Cela me plaisait bien. Je ne lui disais rien, mais je m’occupais de lui, je le protégeais, je voulais qu’il devienne grand et fort, qu’il fasse quelque chose d’important et qu’il épouse ma soeur. Il m’observait. Je ne sais pas s’il se doutait de quelque chose. Quand ils ont chassé ma soeur, tout a été anéanti d’un coup. Je m’étais figuré que j’étais un héros bienfaiteur, et puis rien ; ma soeur jetée nue sur la route. J’avais déjà tout calculé, sauf qu’elle était mon aînée et que tout se passerait si vite. Je me sentais coupable. Il me restait ce garçon ; il m’a aidé à vivre. Il m’a donné les mots, le langage, pour bien haïr le domaine — c’est tout ce qu’il pouvait faire pour moi et c’était beaucoup. Et puis, vous savez comment ça se passe entre adolescents, cette exaltation de l’amitié, ces serments... une sorte d’amour, non ?

(...)

Pour moi tout était grave. un soir que nous causions, je fais à mon ami la confidence des projets anciens que j’avais nourris à son égard. Il haussa les épaules et se mit à m’expliquer que même si ma soeur n’avait pas été chassée, il n’aurait pu l’épouser parce qu’on ne lui aurait jamais fait place sur le domaine ; on ne lui aurait jamais laissé passer l’initiation. « Je ne suis pas d’ici ; ils veulent faire de moi un sous-homme, un vague travailleur. ils ne sont pas méchants, ils sont indifférents, et leur indifférence m’oppresse », conclut-il. « S’ils ne veulent pas que tu écrives sur le livre, alors moi non plus ils ne m’auront pas », répondis-je. « De toute façon, un jour, je partirai. »

(P. 338-339)

- Le jeu continue après ta mort, Jean-Daniel Magnin, (Publie.net, 2012)

1) Cas de Vassily Sannikov, 14 ans, vivant avec parents, grand-mère et deux grandes soeurs dans un petit deux-pièces à Ekaterinbourg, dans l’Oural. Ce garçon est un abonné de la 4e catégorie (Connexions Permanentes) : il ne va plus au collège, passe la majeure partie de son temps en ligne avec son avatar Iumaï, au look influencé par Inu Guy, le leader du groupe shyrock japonais « Onimania ».
L’addiction de Vassily a été acceptée par sa famille pour trois raisons : il ne traînait
pas dans les rues ; se cantonnait sagement dans un coin de l’appartement exigu ; et surtout ses gains dans la Pangée permettaient à la famille d’assurer ses fins de mois. « Il était déjà comme une plante avant son coma » aurait dit sa mère aux enquêteurs. Mais un matin elle a remarqué la curieuse position qu’avait son fils. Quand elle lui a retiré son casque ThêtaWave, il était dans le coma, défiguré, mais sans aucune trace de sang. Comme si son fils « avait affronté un fauve ».
En poursuivant mes investigations, j’ai appris une chose que les parents de Vassily
n’avaient pas rapportée à l’agence chargée de l’enquête : curieusement, les gains de Iumaï continuaient à être versés sur le compte du père Sannikov, même si Vassily n’était plus en ligne. Ces versements étaient parfois accompagnés d’un message tendre signé du garçon. Sa grand-mère pense qu’il « est allé vivre dans l’Eldorado de ses rêves. Il a changé de corps, mais n’a pas oublié sa famille ».
Je suis parvenu à situer l’avatar de Vassily dans le Néo Sacramento de deuxième degré. Comme de nombreux avatars « hantés » que j’ai pu examiner,
Iumaï est un personnage aux finitions luxueuses, constitué exclusivement d’éléments
de grandes marques. Après l’avoir fait suivre discrètement par mon abeille en taille réduite, j’ai compris qu’il se prostituait dans le milieu des avatars gay et que son souteneur l’avait abonné au service Gold d’une boutique esthétique très recherchée.

- Jeux Africains, Ernst Jünger, traduit par Henri Thomas (Folio, publication originale 1936).

C’est une chose singulière que la façon dont l’esprit chimérique, pareil à quelque fièvre apportant ses miasmes de bien loin, prend possession de notre vie et, une fois installé, enfonce de proche en proche sa brûlure. L’imaginaire seul nous apparaît à la fin comme réel, et les choses quotidiennes sont un rêve dans lequel nous nous agitons de mauvaise grâce, comme un acteur que son rôle embrouille. Le moment est venu, alors, où le dégoût exaspéré revendique l’intelligence et lui impose la tâche de chercher quelque part une issue.
C’est là sans doute ce qui expliquait que ce petit mot « fuir » résonnât, pour moi, de façon toute particulière, car il ne pouvait guère être question d’un danger précis qui eût justifié son emploi, si l’on excepte peut-être les plaintes du corps enseignant, de plus en plus fréquentes, et, durant les dernières semaines, devenue vraiment menaçantes. Ils me traitaient comme un somnambule.

(Extrait tiré d’une page volée)

- Je suis un dragon, Martin Page

Le lendemain il neigea. Paris n’avait pas connu de telles chutes de neige depuis quarante ans. Des chasse-neige déblayaient, sablaient et salaient les rues. Le blanc recouvrait les toits.
À 8 heures, Sonia constata que Margot ne sortait pas de sa chambre. Elle ouvrit la porte. Des affaires manquaient, quelques vêtements, des livres, des carnets à dessin. Sur l’oreiller, elle trouva un papier plié. C’était un autoportrait de Margot qui levait la main en signe d’adieu.

- Le Jouet Enragé, Roberto Arlt, traduit par Isabelle & Antoine Berman (Editions Cent Pages, publication originale 1926).

Nous nous vautrions commodément sur les banquettes rembourrées, allumions une cigarette, laissant derrière nous les gens qui se pressaient sous la pluie, et nous imaginions que nous vivions à Paris ou dans le brumeux Londres. Nous rêvions en silence, un sourire posé sur nos lèvres condescendantes.] Ensuite, dans quelque luxueuse confiserie, nous buvions un chocolat à la vanille et, rassasiés, revenions avec le train du soir, nos énergies multipliées par toute la jouissance fournie à nos corps volutpueux et par le dynamisme du monde ambiant qui, avec ses rumeurs de fer, criait à nos oreilles : « En avant ! En avant ! »]

- Le Journal d’un homme de trop, Ivan Tourguéniev, traduction Françoise Flamant, 1850

Depuis le début du bal elle n’avait pas bougé de sa place : personne n’avait eu seulement l’idée de l’inviter. Seul un jeune homme blond de seize ans avait un moment envisagé, à défaut d’autre cavalière, de se tourner vers cette demoiselle, il avait même déjà fait un pas dans sa direction, mais après un instant de réflexion et un regard jeté sur elle, il s’était hâté de disparaître dans la foule.

- Journaux, Novembre 1952, Sylvia Plath, traduction Christine Savinel et Audrey van de Sandt, Gallimard Quarto, publication originale 1982.

Je suis un tas de petits bouts épars dans un conglomérat d’ordures : égoïste, effrayée, envisageant de consacrer le reste de ma vie à une cause, d’aller nue pour envoyer des vêtements aux nécessiteux, me réfugier au couvent, fuir dans l’hypocondrie, dans le mysticisme, dans les vagues - n’importe où, vraiment n’importe où, pourvu que je sois délivrée du fardeau, du poids terrifiant, abominable, de la responsabilité de soi et de l’ultime jugement sur soi.

- Jours de répit à Baigorri, Marie Cosnay (2016)

Les critères, pour le séjour de répit : la vulnérabilité. La solitude, l’âge. L’un des garçons du Soudain est parti de chez lui tout seul, à l’âge de douze ans.

K

- Karoo, Steve Tesich, traduit par Anne Wicke (publication originale 1998)

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