010918


À 10h50, à la mairie du XIIe arrondissement, H. et moi nous nous sommes mariés. Le texte ci-dessous, je l’ai lu à cette occasion.

*

J’aimerais pouvoir dire que je sais ce que je ressens. Mais ce n’est pas une question de savoir, pas vrai ? Au début, je suis troublé. Comment pourrait-on ne pas être troublé ? J’imagine que c’est l’objet de ce texte. Je veux dire ce discours.

Moi, à l’origine je ne voulais pas faire de discours. Je disais des trucs comme, surtout je ne veux rien dire. Puis ensuite c’est devenu, je veux lire quelque chose parce que lire c’était moins dangereux que dire quelque part. Quelque part, c’est-à-dire là, ici, et maintenant. Alors pendant un temps je m’imaginerai lire de la fiction. La fiction, c’est plus approprié. Plus juste.

Je me suis imaginé lire un extrait d’un travail en cours qui s’appelle L’effervescence. Il y avait cette scène en particulier qui n’arrêtait pas de revenir. C’est un couple qui commence à vivre avec une troisième personne, alors j’imagine qu’on ne doit pas dire couple mais, je sais pas, triple qui sait ? Bref, à ce moment-là, le mec et la fille regardent cette tierce personne jouer du piano mais de dos, et sans le son. C’est tout ce qu’il y a à dire sur cette scène. Mais c’est comme qui dirait le point de départ d’une espèce d’extension : ils vont commencer à aller au-delà d’eux-mêmes. À devenir autre chose. Et c’était doux, dans ma tête, cette idée de métamorphose mais lente, infime, à échelle humaine. Je ne lirai pas cet extrait. Mais il faut savoir que certaines phrases clés m’ont aidé à écrire ce qu’à l’origine je ne me sentais pas capable d’écrire.

Pour contourner cette situation, le plus naturel en réalité aurait été de lire des extraits de livres qui me paraissent correspondre à ce mouvement que l’on est en train d’effectuer toi et moi. Et on en revient à cette forme d’extension au-delà de soi. Il y avait cette nouvelle qui commence comme ça :

Ce soir-là, le dernier jour de notre mariage, mon mari et moi sommes allés voir un ballet. On s’est assis derrière un nonvoyant ; son chien guide, en harnais, était allongé à côté de lui dans l’allée entre les gradins. Je n’arrivais pas à me concentrer sur la représentation : à la place je regardais le chien regarder la représentation. Tout au long de la soirée, la tête du chien bougeait, suivait les danseurs dans leurs mouvements sur scène. De temps à autre, le chien se mettait à gémir légèrement. Mon mari m’a demandé : « Parce qu’il peut entendre des notes aiguës que nous on n’entend pas ? », et j’ai dit : « Non, car il n’approuve pas la chorégraphie. »

Mais n’était-ce pas un peu inapproprié de lire pour un mariage un texte sur un mariage qui se termine ? Pas plus que de lire un texte sur un couple qui devient trois j’imagine. Ou pas plus que de lire un texte sur des scarabées car, oui, entre temps l’idée m’est venue de lire ce truc que j’avais écrit quelques années plus tôt sur des scarabées et bien sûr c’était juste parfait cette histoire. Je veux dire : qui peut prétendre avoir jamais assisté à un mariage au cours duquel l’un des mariés parle d’insectes dans son discours ? Voilà le genre de trucs auxquels je pense quand je pense que lire plutôt que dire, c’est plus sûr. Je me trompais. Lire ce qu’on a choisi de lire, il n’y a pas plus intime comme situation. Et ce moment est aussi à propos de ça. Comme dans cet autre extrait, issu d’un autre livre encore :

Mes sens me jouèrent des tours : deux filles poussaient la porte de toute la force de leurs épaules. Kemal avait disparu — ou il devenait l’une des deux filles. La métamorphose s’accomplit devant moi. Les cheveux de Kemal poussent, les hanches s’arrondissent. Il se retourne un instant. Je perçois dans son regard une interrogation, exemple de toutes les interrogations. J’eus le temps de désirer lui en demander plus. Le moment était on ne peut plus mal choisi. Bientôt je ne reconnaîtrai plus Kemal. Les filles firent un peu, à peine, bouger la porte.
Kemal, non pareil à lui-même, disparaissait derrière une porte cochère. Il m’était arrivé de douter de mon corps. Cette fois la disparition de Kemal promettait la mienne.

Sauf que ce n’était pas une histoire de disparition que je voulais raconter. C’était précisément le contraire. C’était pouvoir être en mesure de se dire, où qu’on se trouve toi et moi : Tout le monde est là. Tout va bien. Personne ne manque. Ou, pour le dire autrement : tout est à sa place. Car, à bien y réfléchir, c’était le cas. Et c’était rassurant. Je veux dire, c’est. Comme dans cet autre texte que tu dois bien connaître :

Tout est à sa place. (...) Nous vivrons mille aventures, et peut-être, un jour, sur une station spatiale, à l’orée d’un portail magique, nous, les deux héritiers du soleil, nous nous rencontrerons. Sous les rayons azur de notre nouvelle étoile.

Dans le même esprit, il y avait aussi ce livre au cours duquel, pendant une éclipse, les hommes deviennent des femmes, les femmes deviennent des hommes, les morts peuvent revenir à la vie et, surtout, le corps des amants se substituent l’un à l’autre. Ça se passait si loin d’ici et dans le passé. Voilà peut-être où je voulais en venir. Voilà de quoi il semblerait que cette voix qui émerge veuille parler.

Toi et moi, on s’est rencontré dans le passé. Comme tout le monde j’ai envie de dire. Mais c’était plus que ça. Par exemple, la première image que j’ai de toi c’est celle d’un autre. C’est pas toi. C’est un mec au cheveux blancs qui sourit dans ce que j’ai d’abord cru être une fleur et qui était en fait le poing d’un robot géant et c’est un ange en fait. Ce mec était un ange. Et on ne le savait pas. Le truc, c’est aussi qu’on a commencé à se parler plusieurs mois avant de se voir alors, c’était comme vivre en décalé tous les deux. Il y avait eu d’abord des mots et, plusieurs mois plus tard, nos corps respectifs pour les émettre. Comme si on n’était pas tout à fait dans la même réalité l’un et l’autre, et pas au même moment.

Il y aura d’autres moments. Je n’en ferai pas l’énumération. Mais quelque part je suis encore en Normandie à regarder Donna devenir quelque chose de terrible à tes côtés. Quelque part on est encore à Londres en train de marcher le long d’une rue interminable, à ne pas trouver ce qu’on cherchait (et ça ne fait rien de ne pas trouver, du moment qu’il y avait quelque chose, ensemble, à espérer). On est même peut-être déjà au Japon maintenant pour ce que j’en sais. Et c’est très bien comme ça. Les conjonctions temporelles, ça me va. Par exemple, cela fait maintenant seize ans que nous sommes, eh bien, ensemble toi et moi. Et moi j’avais seize ans quand on s’est rencontré. J’ai donc passé autant de temps dans ma vie sans toi qu’avec. Le mouvement de bascule (s’il existe) est là, devant nous. Peut-être que ça ne sert à rien d’oser chercher du sens là où il n’y en a pas. Ou bien, qui sait, peut-être que le sens est partout. Mais disons que ça me touche de partager ce moment infime mais vertigineux avec vous.

D’accord, c’est passé vite, seize ans. Mais c’est si long. En seize ans, on a eu l’occasion de devenir d’autres personnes. L’un par rapport à l’autre mais aussi par rapport à nous. Je veux dire : on était chacun le héros d’une série dont l’acteur principal censé l’incarner changeait régulièrement, toutes les deux trois saisons. Et tout le monde trouvera ça normal. Ça faisait partie du deal : un deal passé avec la vie. On était en mouvement. On l’est toujours. Et on a fait des choix. Comme tout le monde, j’ai envie de dire. Mais moi j’ai l’impression, ces choix, d’avoir passé mon temps à les refaire en permanence. C’était comme être projeté dans le temps, revenir encore en arrière à un moment donné, antérieur à notre rencontre, et vouloir à chaque fois que cette rencontre se rejoue exactement de la même manière, pour qu’elle fasse éclore exactement le même futur. Notre présent. Je voulais que chaque chose soit précisément comme je croyais me souvenir qu’elles avaient été alors, quand j’étais envoyé dans le passé de cette manière, je m’arrangeais toujours pour ne rien déranger de peur que tout soit bouleversé. Tout, c’est-à-dire nous. Et, toujours, j’aurais voulu en dire le moins possible pour ne pas troubler cet équilibre, comme maintenant.

Je veux dire, les yeux suffisent. Le corps. On peut être pris tout entier dans ce regard et dans le bruit qu’il fait. Parce qu’on peut entendre des notes aiguës que d’autres n’entendent pas ? Non, car c’est encore une histoire de chorégraphie. Une chorégraphie intérieure. Nos sens nous jouent des tours. On a comme des envies de métamorphose, et elle est en train de s’accomplir. Là, tu te retournes un instant. Je perçois dans ton regard une interrogation, exempte de toute forme d’interrogation. J’aurai le temps de désirer t’en demander plus. Mais je n’ai pas besoin de le faire, pas vrai ? Ça viendra de nos corps. Ça monte dans les épaules, c’est descendu dans les bras, ça tombera dans le ventre. Les côtes s’écartelant feront le bruit du petit polystyrène qu’on brise en morceaux, enfant, sans conscience de devoir, ensuite, avoir à nettoyer la neige que c’est devenu. Les nerfs se distendent. Il est question des poumons également : les poumons se rétractent, il n’y a plus assez de volume à l’intérieur pour respirer jusqu’au bout, alors j’en suis à prendre de brèves inspirations, et de tout petits souffles sortent de moi derrière pour expulser le CO2, et je te regarde (et toi aussi). Et, même s’il m’est arrivé de douter de mon corps, tout va bien, tout est à sa place. Nous vivrons mille aventures ainsi. Et peut-être, un jour, sur une station spatiale, à l’orée d’un portail, nous nous rencontrerons encore. Sous les rayons d’une nouvelle étoile, non-pareils à nous-mêmes mais nous néanmoins.

Voilà où on en est. Bombardés dans l’avenir. On est ces corps en mouvement. On est des souffles. Des litres de sang qui ricochent dans un tricot de veines, d’artères. On est des cœurs. Et des cœurs cadencés à un tout autre pouls, pas au nôtre.

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3 révisions

010918, version 3 (1er octobre 2018)

Homosexualité, H., Temps, Tom Spanbauer, Amy Hempel, Yoko Ogawa, Doctor Who, Marie Cosnay, Courir

À 10h50, à la mairie du XIIe arrondissement, H. et moi nous nous sommes mariés. Le texte ci-dessous, je l’ai lu à cette occasion.

*

J’aimerais pouvoir dire que je sais ce que je ressens. Mais ce n’est pas une question de savoir, pas vrai ? Au début, je suis troublé. Comment pourrait-on ne pas être troublé ? J’imagine que c’est l’objet de ce texte. Je veux dire ce discours.

Moi, à l’origine je ne voulais pas faire de discours. Je disais des trucs comme, surtout je ne veux rien dire. Puis ensuite c’est devenu, je veux lire quelque chose parce que lire c’était moins dangereux que dire quelque part. Quelque part, c’est-à-dire là, ici, et maintenant. Alors pendant un temps je m’imaginerai lire de la fiction. La fiction, c’est plus approprié. Plus juste.

Je me suis imaginé lire un extrait d’un travail en cours qui s’appelle L’effervescence. Il y avait cette scène en particulier qui n’arrêtait pas de revenir. C’est un couple qui commence à vivre avec une troisième personne, alors j’imagine qu’on ne doit pas dire couple mais, je sais pas, triple qui sait ? Bref, à ce moment-là, le mec et la fille regardent cette tierce personne jouer du piano mais de dos, et sans le son. C’est tout ce qu’il y a à dire sur cette scène. Mais c’est comme qui dirait le point de départ d’une espèce d’extension : ils vont commencer à aller au-delà d’eux-mêmes. À devenir autre chose. Et c’était doux, dans ma tête, cette idée de métamorphose mais lente, infime, à échelle humaine. Je ne lirai pas cet extrait. Mais il faut savoir que certaines phrases clés m’ont aidé à écrire ce qu’à l’origine je ne me sentais pas capable d’écrire.

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010918, version 2 (3 septembre 2018)

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