Yoko Ogawa, La marche de Mina


La quatrième de couverture dit qu’à travers Mina, Yoko Ogawa poursuit un cycle de tendresse et d’initiation commencé avec La formule préférée du professeur, son livre précédent. Je veux bien la croire.

Mina se rend sur le chemin de l’école, sur le dos de Pochinko, l’hippopotame nain. Mina prend des crises d’asthme, se soigne au Fressy et aux bains de lumière, dans la salle de bain spéciale qui lui est dédiée. Elle se passionne pour le volley, les étoiles. Les boites d’allumettes elle les collectionne. En dernière année de primaire, petite fille fragile qui surveille son moindre souffle. Le regard de la narratrice se pose d’abord sur elle le jour où elle rejoint la famille de son oncle pour y vivre plusieurs mois. Mina est sa cousine.

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Le temps du récit correspond grosso modo à un an. Un an où la narratrice, temporairement séparée de sa mère, part vivre chez son oncle. Cette année comme une parenthèse, elle y tourne des pages en coton. La maison dans laquelle elle vit est immense, respire le luxe et l’incongruité. Dans le jardin, vestige d’un ancien parc zoologique, l’hippopotame nain se promène. La narratrice découvre ce microcosme doré en clignant les yeux. A peine plus âgée que Mina, elle y construira une partie de son enfance, parenthèse importante dans la composition de son identité.

La marche de Mina est un livre simple, les pages se tournent doucement. Les chapitres sont courts et se succèdent à rythme timide. Timide, la narratrice l’est également. Ce livre, c’est son initiation, mais initiation renversée : non pas l’entrée dans l’âge adulte, mais bien initiation à l’enfance. Au contact de Mina, elle apprend à s’affiner, à devenir une version d’elle-même qu’elle ne pourra bientôt plus être. Son regard est celui d’un être neutre, parfois terne, qui sert de médiation pour pénétrer dans le microcosme familial (artifice habituel : pour découvrir un lieu étranger, passer par un personnage qui le découvre lui-même). Devant ses yeux défilent les personnages importants de sa famille, de cette histoire qu’elle retrace dans son livre : son oncle, le Dandy, sa tante et sa quête insatiable de coquilles dans les livres et les publicités, la grand-mère allemande presque vacillée, Mme Yoneda, son âge identique, elle s’occupe des tâches domestiques, elle joue à des jeux concours par carte postale interposée, Ryuchi, le fils aîné parti étudier en Europe. Et Mina, bien sûr, au contact de qui, etc.

C’est ce moment-là que choisit ma tante pour ouvrir soudain la bouche.

- Ah, regardez, là-bas.
Elle s’était à moitié levée du sofa et tendait le doigt vers l’écran de la télévision.

- Matsudaira est devenu Mastudaira.
Elle parlait sans doute de la liste des participants affichée sous le panneau du score.

- Tenez, ici.
Mais lorsqu’elle posa le doigt sur l’écran, la caméra filmait à nouveau le terrain.

- Maman, tais-toi un peu, lui dit vivement Mina.

- Mais ils se sont trompés dans le nom de l’entraîneur...

- C’est pas le moment. Tu devrais bien le savoir. Tu n’auras qu’à écrire tout ce que tu veux après, à monsieur Brundage ou à qui tu veux. Alors, pour l’instant, ne dis rien.
Mina l’avait tellement rembarrée que ma tante reprit place à contrecœur sur le sofa.
Mais en y réfléchissant maintenant, l’instant où ma tante a découvert la coquille a été, au moment des Jeux olympiques de Munich, le moment décisif du cinquième set qui a déterminé la victoire du Japon contre la Bulgarie dans les rencontres de volley-ball masculin. Lorsqu’elle a pointé sur l’écran les lettres de Mastudaira, y laissant ses empreintes digitales, elle a déclenché un mécanisme secret qui a fait tourner un petit engrenage. Tout s’est arrêté un instant, les ombres des joueurs qui s’allongeaient sur le terrain, les vagues d’encouragements venant des spectateurs, les coups de sifflet, et le cours du temps s’est modifié. Le changement s’est produit si discrètement, en si peu de temps, que personne ne s’en est rendu compte, mais Mina et moi ne l’avons pas laissé échapper.
L’instant d’après, le service de Nekoda marqua le point. Le ballon qu’il frappa avec calme fut aspiré en silence dans une faille minuscule non protégée. Les Bulgares regardaient le sol comme s’ils ne comprenaient pas comment le ballon était tombé là.
Yoko Ogawa, La marche de Mina, Actes Sud, trad : Rose Marie Makino-Fayolle, 218-219

De l’action, il n’y en a pratiquement pas. L’histoire racontée est simple, l’intrigue en elle-même est inexistante. Simplement le frôlement des personnages qui coexistent. Aucune noirceur, pas même à la fin, aucun malaise. Pendant que Mina collectionne les boites d’allumettes, la narratrice garde contre elle une série d’instants qui s’empilent au fil des pages. Elle aussi collectionneuse. C’est peut-être un regard, une impression, une situation qu’on explore. Les chapitres alternés, souvent très courts, les pages tournées silence et le rythme feutré des paroles chuchotées ici et là.

La parenthèse d’initiation dans l’enfance ne dure pas : à peine trois cent pages. Trois cent pages apaisées qui coulent sous l’hippocampe de la couverture. Une parenthèse brisée doucement par le dénouement de l’intrigue, mais ça n’a aucune importante : la parenthèse a existé. C’était ce temps où, non pas mélancolique mais chaudement porté vers l’avant, où la photographie disait « Tout le monde est là. Tout va bien. Personne ne manque. »

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