Équations football


par Joachim Séné

Au lendemain du match Allemagne - Brésil, en demi-finale de la coupe du monde 2014 au Brésil (victoire de l’Allemagne 7-1), le match a été uploadé sur Pornhub sous le titre « Young Brazilians get fucked by entire German soccer team ». Et ailleurs dans le temps il m’est arrivé de trouver plus d’intérêt à suivre une story fictive de saisons retranscrite par un joueur de la saga Football Manager que les réelles destinées d’équipes bien concrètes. C’était avec la sympathique équipe allemande du FC Sankt Pauli. Quant à moi il m’arrive bien souvent d’intégrer des éléments fictifs d’une partie en cours, d’un autre jeu, dans un journal qui a pour fonction quoi qu’on en dise de rapporter des faits réels. Alors quoi ?

Peu nombreux les livres qui s’attachent à écrire le foot. Je n’ai pas lu ceux de Jean-Philippe Toussaint. J’ai souvenir d’un Jeu sans ballon de Jean-Noël Blanc, qui racontait de bout en bout (de mémoire) une finale de coupe d’Europe fictive entre la Juventus de Turin et le Paris Saint-Germain (trop vieux pour figurer encore au catalogue du Seuil ? pas sur leur site en tout cas). Et il y a trois ans La partie, de Jean-Pierre Suaudeau que nous avons édité chez publie.net (et il y a quelques semaines une pièce, Lendemain de Joseph Danan, prenant appui sur la finale de la coupe du monde 98, point de départ d’une plongée en neuf actes dans l’imminence d’un mal épais, bestial et inéluctable). Et, donc, Équations football, qui ne raconte pas un match, ni même les matchs, mais qui pose un regard plus oblique sur ce sport comme rapport au corps, comme rapport au monde.

Toujours être là où l’on sera la seconde d’après. Être immobile et être partout, être la brise qui dialogue avec les équations, être la pluie qui rend les fonctions discontinues, être le soleil qui amollit les degrés, être le terrain et son coefficient de souplesse et quand on s’y attend le moins, fauché, tomber joue contre herbe, se laisser aller à s’y caresser, à ces brins verts calibrés, rester aussi longtemps que possible le visage tout contre, et la bouche…

En trois temps, Joachim Séné dresse trois dimensions amenées à éclairer cette démonstration qu’est le sport sous autant de projecteurs que les joueurs eux-mêmes, avec leurs ombres démultipliées chevillées aux crampons. La géométrie est à sa place, la politique aussi. La biologie des corps (quelque chose vibre dans l’air sous pression et dans le sang suroxygéné, quelque chose d’aussitôt chassé par les gestes provoqués, quelque chose qui semble perdu à jamais et qu’il faut à tout prix retrouver), et une part d’humour également (ces constats de chute un peu piteuse, ces Un joueur glisse ou tombe qui reviendront plusieurs fois). Et en creux l’inéluctabilité de la catastrophe à venir, comme dans d’autres arènes, politiques celles-là, on constate que la course à l’armement médiatique mène au mur. Parce que le sport (la vie) a changé, qu’on est pas sûr au fond d’assister au même spectacle que lorsqu’enfant notre regard était plus neuf.

Le sport a disparu quand ? Et quand le sport était là seul, qu’est-ce qui, à sa place, avait déjà disparu et qu’il remplaçait ?

Épuisement d’un stade en ébullition (ou bien au comble de l’ennui, comme ces matchs qu’on regarde en streaming avec un certain temps de latence, en retard donc par rapport à ses voisins bruyants, et dont on sait à cause des secondes de silence qui ont précédé, qu’il ne se passera rien), et tous les objets inclus à l’intérieur de l’enceinte vont y passer : joueurs bien sûr, mais aussi la solitude du gardien de but, la physique du ballon, l’arbitre, le coach, le banc des remplaçants, le staff, le public (mais qui est-il ce public à présent que le prix des places atteint des montants déraisonnables ?), les téléspectateurs, et même la foule elle-même, son aura, son bruit de fond (fond sonore assommant et mouvant dont le tracé analogique du spectre sur papier millimétré ferait merveille comme outil d’analyse du match), sa capacité à quitter le stade en un temps chronométré et à se répandre ensuite dans d’autres artères du monde pour regagner son chez soi. Et de quoi le sport, en l’occurrence ici le foot, est-il le mal ou le symptôme :

Qu’est-ce qui s’effondre ? Qu’est-ce qui s’effondrait déjà et qu’on ne voyait pas ? Qu’on ne voulait pas voir ?

Dans sa préface, Benoît Vincent : Qu’y a-t-il derrière la ligne ? Voilà ce que semble vouloir demander l’auteur. Les lignes sont multiples (ligne de but, que le ballon va violer, lignes de front qui délimitent pays, hymnes et drapeaux, lignes sur le tableau noir - ou blanc - des stratégies de vestiaires, croix et plus opposés, etc.), elles ne suivent pas forcément la trajectoire linéaire d’un ballon lancé à X km/h (on sait cela maintenant) mais peuvent se présenter avec un léger effet leur permettant de contourner un mur (la symbolique du mur) ou de parcourir la totalité du terrain dans la largeur (une transversale millimétrée qu’il faudra ensuite contrôler du corps, de la poitrine par exemple, pour que le ballon colle). Lignes des trajectoires des joueurs eux-mêmes qui, sous leur masque de gladiateurs et sous la couche de discours markété à outrance pour les minutes d’interview après match, n’en sont pas moins humains aussi.

Les frontières d’un seul homme, sur son corps : chaussures-chaussettes, short-maillot, tatouages, cheveux où différentes coupes créent autant de territoires inédits. Le barbelé des crampons. Et en chacun, combien d’autres frontières ? Entre l’entraînement et la motivation, entre la nuit passée et celle à venir ? La vie entre-t-elle dans le stade ? Pour chacun, où s’arrête le match ?

Où s’arrête le match ? Pourquoi est-ce que l’on continue à regarder jusqu’au bout ? Quelle dramaturgie (qui pour imaginer scénario aussi tragique que la remontada du Barça d’il y a quelques semaines) ? Et quelle valeur tel geste (cet article fascinant des Cahiers du foot sur la dimension sexuelle du petit pont d’un joueur sur un autre) ? D’ailleurs d’où viennent-ils, ces gestes ? On peut l’apprendre dans Équations football comme on peut le lire sans aucun attachement au sport, sans intérêt pour ça. Joachim Séné écrit autant sur les rapports de domination à l’œuvre dans notre présent que sur le bruit métallique des crampons sur le sol au retour des vestiaires et ça marche. Ça fait écho.

Les stars du foot sont d’anciens pauvres. Les pauvres qui regardent sont pauvres, à présent et à jamais.

Joachim Séné, Équations football, (préface de Benoît Vincent), D-Fictions, février 2017, 7.99€, http://www.editions-d-fiction.com/equations-football/

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Équations football, version 2 (8 avril 2017)

Au lendemain du match Allemagne - Brésil, en demi-finale de la coupe du monde 2014 au Brésil (victoire de l’Allemagne 7-1), le match a été uploadé sur Pornhub sous le titre « Young Brazilians get fucked by entire German soccer team ». Et ailleurs dans le temps il m’est arrivé de trouver plus d’intérêt à suivre une story fictive de saisons retranscrite par un joueur de la saga Football Manager que les réelles destinées d’équipes bien concrètes. C’était avec la sympathique équipe allemande du FC Sankt Pauli. Quant à moi il m’arrive bien souvent d’intégrer des éléments fictifs d’une partie en cours, d’un autre jeu, dans un journal qui a pour fonction quoi qu’on en dise de rapporter des faits réels. Alors quoi ?

Peu nombreux les livres qui s’attachent à écrire le foot. Je n’ai pas lu ceux de Jean-Philippe Toussaint. J’ai souvenir d’un Jeu sans ballon de Jean-Noël Blanc, qui racontait de bout en bout (de mémoire) une finale de coupe d’Europe fictive entre la Juventus de Turin et le Paris Saint-Germain (trop vieux pour figurer encore au catalogue du Seuil ? pas sur leur site en tout cas). Et il y a trois ans La partie, de Jean-Pierre Suaudeau que nous avons édité chez publie.net (et il y a quelques semaines une pièce, Lendemain de Joseph Danan, prenant appui sur la finale de la coupe du monde 98, point de départ d’une plongée en neuf actes dans l’imminence d’un mal épais, bestial et inéluctable). Et, donc, Équations football, qui ne raconte pas un match, ni même les matchs, mais qui pose un regard plus oblique sur ce sport comme rapport au corps, comme rapport au monde.

<blockquote> Toujours être là où l’on sera la seconde d’après. Être immobile et être partout, être la brise qui dialogue avec les équations, être la pluie qui rend les fonctions discontinues, être le soleil qui amollit les degrés, être le terrain et son coefficient de souplesse et quand on s’y attend le moins, fauché, tomber joue contre herbe, se laisser aller à s’y caresser, à ces brins verts calibrés, rester aussi longtemps que possible le visage tout contre, et la bouche… </blockquote>

En trois temps, Joachim Séné dresse trois dimensions amenées à éclairer cette cet démonstration qu’est le sport sous autant de projecteurs que les joueurs eux-mêmes, avec leurs ombres démultipliées chevillées aux crampons. La géométrie est à sa place, la politique aussi. La biologie des corps (quelque chose vibre dans l’air sous pression et dans le sang suroxygéné, quelque chose d’aussitôt chassé par les gestes provoqués, quelque chose qui semble perdu à jamais et qu’il faut à tout prix retrouver), et une part d’humour également (ces constats de chute un peu piteuse, ces Un joueur glisse ou tombe qui reviendront plusieurs fois). Et en creux l’inéluctabilité de la catastrophe à venir, comme dans d’autres arènes, politiques celles-là, on constate que la course à l’armement médiatique mène au mur. Parce que le sport (la vie) a changé, qu’on est pas sûr au fond d’assister au même spectacle que lorsqu’enfant notre regard était plus neuf.

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Le sport a disparu quand ? Et quand le sport était là seul, qu’est-ce qui, à sa place, avait déjà disparu et qu’il remplaçait ?

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Épuisement d’un stade en ébullition (ou bien au comble de l’ennui, comme ces matchs qu’on regarde en streaming avec un certain temps de latence, en retard donc par rapport à ses voisins bruyants, et dont on sait à cause des secondes de silence qui ont précédé, qu’il ne se passera rien), et tous les objets inclus à l’intérieur de l’enceinte vont y passer : joueurs bien sûr, mais aussi la solitude du gardien de but, la physique du ballon, l’arbitre, le coach, le banc des remplaçants, le staff, le public (mais qui est-il ce public à présent que le prix des places atteint des montants déraisonnables ?), les téléspectateurs, et même la foule elle-même, son aura, son bruit de fond (fond sonore assommant et mouvant dont le tracé analogique du spectre sur papier millimétré ferait merveille comme outil d’analyse du match), sa capacité à quitter le stade en un temps chronométré et à se répandre ensuite dans d’autres artères du monde pour regagner son chez soi. Et de quoi le sport, en l’occurrence ici le foot, est-il le mal ou le symptôme :

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Qu’est-ce qui s’effondre ? Qu’est-ce qui s’effondrait déjà et qu’on ne voyait pas ? Qu’on ne voulait pas voir ?

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Dans sa préface, Benoît Vincent : Qu’y a-t-il derrière la ligne ? Voilà ce que semble vouloir demander l’auteur. Les lignes sont multiples (ligne de but, que le ballon va violer, lignes de front qui délimitent pays, hymnes et drapeaux, lignes sur le tableau noir - ou blanc - des stratégies de vestiaires, croix et plus opposés, etc.), elles ne suivent pas forcément la trajectoire linéaire d’un ballon lancé à X km/h (on sait cela maintenant) mais peuvent se présenter avec un léger effet leur permettant de contourner un mur (la symbolique du mur) ou de parcourir la totalité du terrain dans la largeur (une transversale millimétrée qu’il faudra ensuite contrôler du corps, de la poitrine par exemple, pour que le ballon colle). Lignes des trajectoires des joueurs eux-mêmes qui, sous leur masque de gladiateurs et sous la couche de discours markété à outrance pour les minutes d’interview après match, n’en sont pas moins humains aussi.

<blockquote>

Les frontières d’un seul homme, sur son corps : chaussures-chaussettes, short-maillot, tatouages, cheveux où différentes coupes créent autant de territoires inédits. Le barbelé des crampons. Et en chacun, combien d’autres frontières ? Entre l’entraînement et la motivation, entre la nuit passée et celle à venir ? La vie entre-t-elle dans le stade ? Pour chacun, où s’arrête le match ?

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Où s’arrête le match ? Pourquoi est-ce que l’on continue à regarder jusqu’au bout ? Quelle dramaturgie (qui pour imaginer scénario aussi tragique que la remontada du Barça d’il y a quelques semaines) ? Et quelle quel valeur tel geste (cet article fascinant des Cahiers du foot sur la dimension sexuelle du petit pont d’un joueur sur un autre) ? D’ailleurs d’où viennent-ils, ces gestes ? On peut l’apprendre dans Équations football comme on peut le lire sans aucun attachement au sport, sans intérêt pour ça. Joachim Séné écrit autant sur les rapports de domination à l’œuvre dans notre présent que sur le bruit métallique des crampons sur le sol au retour des vestiaires et ça marche. Ça fait écho.

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Les stars du foot sont d’anciens pauvres. Les pauvres qui regardent sont pauvres, à présent et à jamais.

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Joachim Séné, Équations football, (préface de Benoît Vincent), D-Fictions, février 2017, 7.99€, http://www.editions-d-fiction.com/equations-football/

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