Tant que l’image de la fin à atteindre se surimpose à ce que nous entreprenons, tant que nous restons tendus et rivés à notre but sous la pression de la volonté et la force de ventouse des affects, certains états mentaux et physiques resteront toujours hors d’atteinte, puisqu’en procédant ainsi nous inhibons les forces susceptibles de nous acheminer dans la bonne direction.

Romain Graziani, L’Usage du vide, Gallimard

Me concernant, l’état de tension idéal pour écrire se retrouve dans une énergie totalement atone, équilibrée vis à vis de ce que j’en attends, c ’est-à-dire rien. Si j’ai des visées ou des perspectives, quelles qu’elles soient, des attentes particulière à l’endroit du texte en cours, je parle au moment où il s’écrit, c’est la meilleure façon pour ne l’amener nulle part. Raison pour laquelle apprendre à écrire sur un écran noir, plongé dans l’ignorance de ce que l’on fait, et d’où l’on va, m’a été d’une grande aide pour parvenir à me détacher des différentes strates de l’écriture : la trajectoire, la matière, l’architecture. Ne reste que le flux. Une pulsation. Ce que je dépose dans une application d’écriture ou dans un site, c’est une matière débarassée de mon émotion à la produire (ce qui ne veut pas dire pour autant qu’elle soit sans émotion du tout, ou qu’elle n’exprime rien). C’est un sentiment dont on se dit qu’il existe, qu’il nous traverse à l’instant t, puis qu’on range de côté sans attendre pour l’oublier dans les secondes passant. Combien de temps ? Tant que li dyables t’en getera par la main enestre [1], lit-on dans le Joseph d’Arimathie. Lorsqu’il sera venu le moment de reprendre ces textes, plus rien ne nous attachera à eux, et on pourra très aisément les faire disparaître sans même y prêter attention. C’est parvenir à se défaire de cet état de rage qui est le nôtre à l’endroit de notre propre écriture, ce ressassement permanent de l’échec, et reconnaître ces images que l’on produit comme ce qu’elles sont : des impressions, au sens photographique du terme. C’est pour ça que ça n’a pas de sens de se dire : je vais écrire un roman normé ou je vais chercher à m’adresser au grand public, je vais faire quelque chose d’expérimental ou même, à supposer seulement que l’on s’imagine de ces choses, je vais écrire un chef d’œuvre. Le faire ou ne pas le faire : c’est l’emprise de l’intentionnalité qu’il faut s’employer à déjouer, car elle pousse à accroître de façon destructrice les moyens de satisfaire ses désirs.

Ne joue pas au maître des noms, ne fais pas de ton corps un bureau à projets, ne te prends pas pour la personne en charge, ne laisse pas ta conscience jouer les propriétaires. Fais corps avec l’infini, ébats-toi en restant invisible, déploie pleinement ce que tu as reçu du Ciel sans chercher à voir ce que tu en retireras, demeure vide et voilà tout.

Le Tchouang-tseu cité par Romain Graziani, ibid.

GV
vendredi 19 février 2021 - vendredi 5 mars 2021


(c) Sarah Andersen, Fangs



[1Jusqu’à ce que le diable t’en tire par la main gauche.

6 révisions

190121, version 6 (19 février 2021)

Me concernant, l’état de tension idéal pour écrire se retrouve dans une énergie totalement atone, et équilibrée vis quant à vis de ce que j’en attends, c ’est-à-dire rien. Si j’ai des visées ou des perspectives, quelles qu’elles soient, des attentes particulière à l’endroit du texte en cours, je parle au moment où il s’écrit, c’est la meilleure façon pour de ne l’amener nulle part. Raison pour laquelle apprendre à écrire sur un écran noir, plongé dans l’ignorance de ce que l’on fait, et d’où l’on va, m’a été d’une grande aide pour parvenir à me détacher des différentes strates de l’écriture : la trajectoire, la matière, l’architecture. Ne reste alors que le flux. Une pulsation. Ce que je dépose dans une application d’écriture ou dans un site, c’est une matière débarassée défaite de mon émotion à la produire (ce qui ne veut pas dire pour autant qu’elle soit sans émotion du tout, ou qu’elle n’exprime rien). C’est un sentiment dont on se dit qu’il existe, qu’il nous traverse à l’instant t, puis qu’on range de côté sans attendre pour l’oublier dans les secondes passant. Combien de temps ? Tant que li dyables t’en getera par la main enestre [1], lit-on dans le Joseph d’Arimathie. Lorsqu’il sera venu le moment de reprendre ces textes, plus rien ne nous attachera à eux, et on pourra très aisément les faire disparaître sans même y prêter attention. C’est parvenir à se défaire de cet état de rage qui est le nôtre à l’endroit de notre propre écriture, ce ressassement permanent de l’échec, et reconnaître ces images que l’on produit comme ce qu’elles sont : des impressions, au sens photographique du terme. C’est pour ça que ça n’a pas de sens de se dire : je vais écrire un roman normé ou je vais chercher à m’adresser au grand public , je vais faire quelque chose d’expérimental public ou même, à supposer seulement que l’on s’imagine de ces choses , je vais écrire un chef d’oeuvre. Le faire ou ne pas le faire : c’est l’emprise de l’intentionnalité qu’il faut s’employer à déjouer, car elle pousse à accroître de façon destructrice les moyens de satisfaire ses désirs.

[1Jusqu’à ce que le diable t’en tire par la main gauche.

190121, version 5 (18 février 2021)

Me concernant, l’état de tension idéal pour écrire se retrouve dans une énergie totalement atone et équilibrée quant à ce que j’en attends, c ’est-à-dire rien. Si j’ai des visées ou des perspectives, quelles qu’elles soient, des attentes particulière à l’endroit du texte en cours, je parle au moment où il s’écrit, c’est la meilleure façon de ne l’amener nulle part. Raison pour laquelle apprendre à écrire sur un écran noir, plongé dans l’ignorance de ce que l’on fait, et d’où l’on va, m’a été d’une grande aide pour parvenir à me détacher des différentes strates de l’écriture : la trajectoire, la matière, l’architecture. Ne reste alors que le fluxseul . Une pulsation. Ce que je dépose dans une application d’écriture ou dans un site, c’est une matière défaite de mon émotion à la produire (ce qui ne veut pas dire pour autant qu’elle soit sans émotion du tout, ou qu’elle n’exprime rien). C’est un sentiment dont on se dit qu’il existe, qu’il nous traverse à l’instant t, puis qu’on range de côté sans attendre pour l’oublier dans les secondes passant. Combien de temps ? Tant que li dyables t’en getera par la main enestre [2], lit-on dans le Joseph Joseph d’Arimathie. . Lorsqu’il sera venu le moment temps de reprendre ces textes, plus rien ne nous attachera à eux, et on pourra très aisément les faire disparaître sans même y prêter attention. C’est parvenir à se défaire de cet état de rage qui est le nôtre à l’endroit de notre propre écriture, ce ressassement permanent de l’échecen soi , et reconnaître ces images que l’on produit comme ce qu’elles sont : des impressions, au sens photographique du terme. C’est pour ça que ça n’a pas de sens de se dire : je vais écrire un roman normé ou je vais chercher à m’adresser au grand public ou même je vais écrire un chef d’oeuvre public . Le faire ou ne pas le faire : c’est l’emprise de l’intentionnalité qu’il faut s’employer à déjouer, car elle pousse à accroître de façon destructrice les moyens de satisfaire ses désirs.

[2Jusqu’à ce que le diable t’en tire par la main gauche.

190121, version 4 (13 février 2021)

Me concernant, l’état de tension idéal pour écrire se retrouve dans une énergie totalement atone et équilibrée quant à ce que j’en attends, c ’est-à-dire rien. Si j’ai des visées ou des perspectives, quelles qu’elles soient, des attentes particulière à l’endroit du texte en cours, je parle au moment où il s’écrit est écrit , c’est la meilleure façon de ne l’amener nulle part. Raison pour laquelle apprendre à écrire sur un écran noir, plongé dans l’ignorance de ce que l’on fait, et d’où l’on va, m’a été d’une grande aide pour parvenir à me détacher des différentes strates de l’écriture  : la trajectoire , la matière , l’architecture ce qui est écrit . Ne reste alors que le flux seul. Ce que je dépose dans une application d’écriture ou dans un site, c’est une matière défaite de mon émotion à la produire (ce qui ne veut pas dire pour autant qu’elle soit sans émotion du tout, ou qu’elle n’exprime rien). C’est un sentiment dont on se dit qu’il existe, qu’il nous traverse à l’instant t, puis qu’on range de côté sans attendre pour l’oublier dans les secondes passant. Combien de temps ? Tant que li dyables t’en getera par la main enestre [3], lit-on dans le Joseph d’Arimathie. Lorsqu’il sera venu le temps de reprendre ces textes, plus rien ne nous attachera à eux, et on pourra très aisément les faire disparaître sans même y prêter attention. C’est parvenir à se défaire de cet état de rage qui est le nôtre à l’endroit de notre propre écriture, ce ressassement permanent de l’échec en soi, et reconnaître ces ses images que l’on produit comme ce qu’elles sont : des impressions, au sens photographique du terme. C’est pour ça que ça n’a pas de sens de se dire : je vais écrire un roman normé ou je vais chercher à m’adresser au grand public. Le faire ou ne pas le faire : c’est l’emprise de l’intentionnalité qu’il faut s’employer à déjouer, car elle pousse à accroître de façon destructrice les moyens de satisfaire ses désirs.

[3Jusqu’à ce que le diable t’en tire par la main gauche.

190121, version 3 (19 janvier 2021)

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Tant que l’image de la fin à atteindre se surimpose à ce que nous entreprenons, tant que nous restons tendus et rivés à notre but sous la pression de la volonté et la force de ventouse des affects, certains états mentaux et physiques resteront toujours hors d’atteinte, puisqu’en procédant ainsi nous inhibons les forces susceptibles de nous acheminer dans la bonne direction.

Romain Graziani , L’Usage du vide , Gallimard

</ blockquote > citation graziani hier

Me concernant, l’état de tension idéal pour écrire se retrouve dans une énergie totalement atone et équilibrée quant à ce que j’en attends, c ’est-à-dire rien. Si j’ai des visées ou des perspectives, quelles qu’elles soient, des attentes particulière à l’endroit du texte en cours, je parle au moment où il est écrit, c’est la meilleure façon de ne l’amener nulle part. Raison pour laquelle apprendre à écrire sur un écran noir, plongé dans l’ignorance de ce que l’on fait, et d’où l’on va, m’a été d’une grande aide pour parvenir à me détacher de ce qui est écrit. Ce que je dépose dans une application d’écriture ou dans un site, c’est une matière défaite de mon émotion à la produire (ce qui ne veut pas dire pour autant qu’elle soit sans émotion du tout, ou qu’elle n’exprime rien). C’est un sentiment dont on se dit qu’il existe, qu’il nous traverse à l’instant t, puis qu’on range de côté sans attendre pour l’oublier dans les secondes passant. Combien de temps ? Tant que li dyables t’en getera par la main enestre [4], lit-on dans le Joseph d’Arimathie. Lorsqu’il sera venu le temps de reprendre ces textes, plus rien ne nous attachera à eux, et on pourra très aisément les faire disparaître sans même y prêter attention. C’est parvenir à se défaire de cet état de rage qui est le nôtre à l’endroit de notre propre écriture, ce ressassement permanent de l’échec en soi, et reconnaître ses images que l’on produit comme ce qu’elles sont : des impressions, au sens photographique du terme. C’est pour ça que ça n’a pas de sens de se dire : je vais écrire un roman normé ou je vais chercher à m’adresser au grand public. Le faire ou ne pas le faire : c’est l’emprise de l’intentionnalité qu’il faut s’employer à déjouer, car elle pousse à accroître de façon destructrice les moyens de satisfaire ses désirs.

[4Jusqu’à ce que le diable t’en tire par la main gauche.

190121, version 2 (19 janvier 2021)

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Guillaume Vissac est né dans la Loire un peu après Tchernobyl. Éditeur pour publie.net depuis 2015, il mène également ses propres chantiers d’écriture, de piratage littéraire et de traduction.

Livres : Vers Velvet (Pou, Histoires pédées, 2020). Accident de personne (Othello, réédition 2018) · Le Chien du mariage (traduction du recueil d'Amy Hempel, Cambourakis, 2018) · Mondeling (avec Junkuu Nishimura, publie.net, 2015) · Coup de tête (publie.net, 2013, réédité en 2017) · Accident de personne (publie.net, 2011) · Livre des peurs primaires (publie.net, 2010) · Qu'est-ce qu'un logement (publie.net, 2010)