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妓院

24 octobre 2010, par Guillaume Vissac, dans Chongqing |
Tags : Corps - Mémoire - Ville - Virginia Woolf

(Crédits photos GG852.com)

Dans toutes les langues que tu [1] connais tu répètes c’est pas moi qui ai appelé mais la tonalité qui m’a tiré de ma tête, et maintenant te voilà à insulter un inconnu, une voix dans la nuit qui crachote, ton reflet dans la vitre du 36e étage, le room service n’est pas passé, à supposer qu’on soit bien dans un hôtel, et un hôtel de luxe espérons, mais tu ne sais pas exactement. [2] La voix du téléphone encore, elle insiste. Pose le téléphone sur sa base, mets le haut-parleur. D’après elle (la voix) tu aurais demandé Q explicitement (explicitement), ou comme elle l’explique elle-même « le corps qui s’appelle Q, le corps à la boucle d’oreille en forme de Q, celui-là qui dore encore au soleil ». La lettre Q rayonne encore dans ta mémoire en suie, c’est peut-être la dernière lettre, et tu revois, certes, la boucle d’oreille, à droite ou à gauche peu importe, et la peau d’un corps sans visage, mais d’un corps qui persiste, le seul encore capable de transpercer le code de tes souvenirs indubitablement verrouillés, cryptés et mis sous clé. Oui, je veux Q : c’est toi qui parles, ta tête articule tous ces mots dans le reflet devant toi et tes dents crachent les sons sur les enseignes qui crépitent plus bas, dans le flou du centre-ville. Tu veux savoir combien coûte Q, tu entends la réponse, comment savoir si cette somme est la bonne et correspond bien à la réalité du marché ? Tu t’en fous. Tu exiges qu’il se déplace lui à ton hôtel - comment s’appelle votre hôtel ? - tu exiges qu’un taxi passe le prendre et le ramène à ton hôtel - quel est votre nom ? - celui que tu inventes est peut-être le tien, le vrai, qui sait, avec un peu de chance tu pourrais retrouver tes propres lettres sans savoir mais comment savoir, justement, quel hasard sera le bon ? Le nom que tu donnes n’est pas Orlando [3], le seul que Q pourrait connaître, mais Orlando ce n’est plus toi et tu ne sais plus au juste pour quelle raison il a sorti ce nom là d’entre ses lèvres et sans doute ta mémoire l’a déjà bouffé, ce nom, ce faux, cette marque en toc qu’on voudrait bien te tatouer sous les épaules. Tu demandes son âge, les mots s’imposent, et la réponse : l’âge que vous voulez qu’il ait. Tu raccroches. Le taxi paiera pour toi. Tu décroches à nouveau le combiné. Commande un taxi, donne tes instructions avant qu’elles ne s’écrasent contre un pan de ton crâne inconnu, d’autres recoins inaccessibles. L’homme s’appelle Q, dis-le, il porte une boucle d’oreille en forme de lettre, il est tout pour moi. Et tu réponds, et la voix te dit oui madame, oui monsieur, il est tout pour moi, ramenez-le.



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Notes

[1C’est une tentative. Le tutoiement comme compromis. Le personnage d’Orlando n’est pas un homme, pas une femme, mais successivement l’un et l’autre, simultanément les deux. Je ne peux pas dire « il » ou « elle », pas plus que je ne peux dire « je » dans ce récit éclaté. Le tutoiement apporterait ici une constante agréable, une ligne de fuite autour de laquelle organiser le chaos du récit. Je ne suis pas très satisfait du résultat, mais mets en ligne malgré tout. C’est aussi l’objet de ces fictions en ligne : les reprendre au fur et à mesure des relectures, du travail sur le texte, et d’en montrer aussi les corrections. Cette version 0 est une base de travail. Un point de départ à malaxer.

[2Cette scène pourrait introduire toutes les autres, ou tout du moins le personnage d’Orlando. Il/elle est malade de la mémoire, il/elle commande un gigolo dans son hôtel, une pute qui est un homme. Il/elle l’a déjà croisé auparavant, on ignore quand. Son signe de reconnaissance, sa boucle d’oreille. C’est à lui qu’on doit son surnom Orlando, une marque de sous-vêtement ou de parfum quelconque, ou les deux. Il/elle, malade de la mémoire, ne sait même pas où il/elle se trouve. Q c’est la seule image contre laquelle se raccrocher.

[3Orlando vient évidemment d’Orlando, de Virginia Woolf, l’histoire d’un homme, sur quatre siècle, qui devient femme au fil des pages. Une biographie transgenre. Le véritable nom d’Orlando, dans Chongqing, est oublié, celui-ci peut lui servir de bouée. Mais ce n’est pas définitif.

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