arteria, arteria



 [1]

Ce texte est librement inspiré de la nouvelle « La serviette brodée d’un coq » de Mikhaïl Boulgakov. Elle a été composée dans le cadre du projet /// dont elle constitue l’une des incarnations. Il a été mis en ligne chaque jour religieusement le long de son écriture en vers justifiés de 44 caractères. Ici compilé, il est ainsi proposé en trois versions distinctes : une version éditée (en P.1), qui correspond au texte mis en ligne sur /// repris et corrigé (quelques adaptations, des passages ou des phrases supprimés, aucun ajout) ; une version brute (en P.2), qui correspond au texte mis en ligne sur /// adapté pour la lecture dense (modification de signes typographiques type & > et ou chiffres écrits en lettres par exemple) sans autre altération des vers, mais disposé en prose ; une version télégraphique (en P.3) qui reprend les courts résumés détaillant chaque épisode lors de leur mise en ligne. Cette nouvelle à trois têtes, lisible aussi bien en plein web qu’en version encapsulée (epub) (P.4), est offerte gracieusement à l’occasion du Ray’s Day 2015.



Version éditée

Tu n’avais jamais voyagé en Sapsan de ta vie jusque-là et les lacets intestinaux des rails te retournent le ventre à la petite cuillère. Sache simplement que les douze heures passées sous la tôle t’ont rendu blême, fou. Que la première chose sur quoi s’est posé ton regard est un dépôt de bouffe à la limite de Gratchevka et que le 17 octobre, à 2h05, tu te tiens debout dans l’herbe rase et sucrée de l’hôpital de Morievo.
Tu es dans l’état suivant : tes jambes sont engourdies, raides et chacun de tes muscles te fait hurler comme une rage de dents. Même chose les orteils : des moignons ou de la sciure, des chips, du bois. Tu maudis la médecine et ton nom. Tu as peur certainement. Mais tu préfères maudire.
Pendant ce temps, ça tombe d’en haut comme à travers un tamis. Ta doudoune a gonflé comme une éponge. Les doigts de ta main droite ont les ongles enfoncés dans la poignée de cette valise en forme de frigo qu’on t’a offerte en fin de 7ème année.
Tu craches dans l’herbe et tu te dis : tu craches dans l’herbe pour finir… Doigts farcis de craie blanche : incapables de saisir. Paralisis. Tu dis, quelle s... saloperie l... les routes que vous avez ici, tu dis ça à l’attention du taxi et tes lèvres à l’écorce violacée continuent, i... il faut s’y faire. Tu fixes le taxi comme on fixe un moignon. Il dit ouais, il s’en fout, il a un peu de moustache blonde congelée à la bouche et ça lui fait la face et l’haleine agaçantes. Tu tressailles. Mastiques un regard blanc ou mélancolique sur le bâtiment d’un étage (lui aussi blanc et crémeux) de l’hôpital, lépreux debout sur des murs en ciment. Puis sur ta résidence à venir : jadis une maison douce, propre, d’un étage également, rectangulaire et perforée de fenêtres énigmatiques.
Soupirs hors de ta gorge, ça te lance. Des mots latins éclosent, une phrase assez douce et soyeuse est là, elle se love à la place de ton esprit. C’est une chanson maigre maquillée de boum boum boum et de voix métalliques et de réverbérations. Ton cerveau baigne dans des caillots de grésil, alors il chante et il dit ses adieux. À la musique. Au confort. Au réseau, aux ondes courtes. Au plus con des voisins de chambrée. Au cinéma, à la Lucha Libre. À l’électro en tube et à la seringue de shoot. Aux centres commerciaux et aux salles d’arcade fire. Adieu pornographie rémanente. Adieu Saintpète et pour longtemps.
La prochaine fois, tu enfileras des fringues thermochauffantes. Tu soulèves ta valise, ta main est contractée sur la poignée télescopique. La prochaine fois, ce sera l’octobre. Imagine.
Pas question de retourner à Gratchevka avant un mois : il a fallu vous arrêter durant la nuit liquide, un tombeau, la nuit, dormir quelque part, Grabilovka ou quelque chose, quelqu’un vous a hébergés tous les 2, peut-être que c’était la carcasse du taxi en réalité, la carcasse et l’haleine du taxi. Le matin ensuite à nouveau sur les routes, fils de pute, plus lentement qu’à pied, de l’eau, de la glace à la gorge à faire comme si puis la bagnole tape le par terre, ça te balance sur la vitre et ça te balance sur le pare-brise à l’arrière, puis le nez, puis l’arcade et puis la nuque aussi. Et le froid ça t’a glacé la sueur ; en plein septembre on peut geler au milieu de nulle part, oui, on peut. Au fond de ton regard séché, la dune fouettée des champs, la blanche, les oscillations de la crache et du vent, des silhouettes entières, des masures de grises mines et des morceaux de cornes blotties. Mais pas âme. Pas de corps. Pas de folie. Le silence. Juste ça : le silence.
La valise crève, elle se rend. Le taxi te la jette à la gorge, tu t’étales. À la place de tes jambes il y a de l’huile, du vinaigre et du sang. Ça tire... Sont bonnes à rien ces jambes, prêtes à être upgradées. Le taxi ne s’excuse pas, il parle du Seigneur à la place. C’est toi qui t’excuses. À la place de t’écouter, il hurle. Il dit, oh y a quelqu’un ? Oh j’amène le docteur ! Il y a des visages dans des fenêtres noires, plus loin, dans le pavillon, et des mains qui se collent aux carreaux. Une porte claque. Quelqu’un boite, s’avance avec sur son visage le visage d’une personne qu’il aurait aimé être et à présent il est dans l’herbe, il marche, porte de minuscules petites bottes et un manteau mangé, il dira, bonjour docteur ou quelque chose comme ça, à la place de sa bouche il y aura peut-être de l’ironie et des guillemets de part et d’autre du mot docteur, comme souvent quand on te le dit à voix haute.
Qui est-ce ? Il a un nom d’âne et d’homme vif, il s’appelle Ergorytch, c’est le gardien. Il dit qu’on t’attendait. Il dit qu’on t’attendait terriblement, avec cet air qu’ils ont des fois dans les yeux (ça se met à rosir).
Il attrape ta valise, il la jette sur son épaule, l’emporte. Tu le suis. Tu boitilles. Tu as la main dans tes poches, tu cherches un portefeuille. Le taxi va bientôt disparaître et il y a des $$ dans ta main qui mijotent. Au fond l’homme n’a besoin que de très peu de choses : de l’oxygène et puis de la chaleur ou bien du feu, du fuel, du pétrole... Paraît qu’ils en ont encore, ici, du pétrole.
Tu te souviens qu’à Saint-Pétersbourg tu t’étais juré d’être grave. Ton visage est trop jeune, ça t’empoisonne. Devoir toujours se présenter, docteur machin, et tout le monde te répète, ah, mais vous faites vachement jeune, et il fallait répondre que non, tu n’étais pas jeune, pas étudiant non plus, plus étudiant. Il te faut des lunettes. Avec des lunettes ça changerait quelque chose. Pas au niveau de tes yeux, tes yeux vont parfaitement bien, mais dans leur regard, oui ! Aux chiottes la condescendance, aux chiottes leur mépris, aux chiottes toute leur ironie ruminante avec des lunettes ! Le respect, imposer le respect. Ne pas avoir 23 ans. Marcher avec les jambes, doucement, pas avec les bras. Avoir une démarche. Faire des efforts et garder le dos bien droit. Tu n’es ni bien droit ni rien de tout ça, non.
Voilà comment tu es : assis, plié en deux, en boxer et chaussettes, les cheveux et la nuque emmêlés, une serviette de toilette sur tes rognures d’épaules, T-shirt au corps collé, mains jetées dans le feu furieux comme un adorateur de la pyromanie… Tourne l’œil : c’est une cuisine. Flamme bleue du gaz Total. On a posé tes chaussures à l’envers, semelle renversée, sur un évier en zinc, tout contre un poulet congelé qui décongèle. Imprimé à la surface de l’emballage plastique la poule est en vie, elle a le cou en sang, sa plume est colorée. Dans son œil blanc ouvert il y a l’image, renversée, du photographe pendant la séance de shooting. Ça s’appelle le passé.
Avant de te trouver pétrifié dans ta propre sueur on t’a demandé ton avis sur la nourriture, on t’a montré le poulet surgelé, on t’a donné des noms, posés sur des visages cubistes et on a pris quelque chose sur ton dos, on t’a donné un bol ou un mug rempli de liquide chaud, tu as mélangé et malaxé ces noms dans ta tête pour muscler ta mémoire et pour avoir l’air respectable. Ces noms sont en dents de scie.
Aksinia : la femme d’Ergorytch.
Damian : l’infirmier.
La sage-femme : Pélaguéïa et Anna : l’autre sage femme.
On t’a fait visiter l’hôpital et tu es convaincu que les instruments que l’on t’a présentés sont conformes et solides. À quoi servaient-ils ces outils ? Vierge. Tu es vierge de toute manipulation métallique. Ils brillaient ces outils. Ils étaient froids et doux et liquides posés dans tes doigts engourdis. Tu as reniflé des morves et tu as dit quelque chose comme, on est super bien équipé par ici, super. Damian avait dit quelque chose comme oui. C’était dû au zèle, il avait dit, Damian, celui de Leopold Gloum avant toi. Gloum, c’était le prédécesseur. À la place de la parole tu t’es replié sous un torrent de sueurs froides, ça venait des bras, des aisselles, des épaules et de la nuque. Tu as jeté tes yeux dans des reflets sertis, armoires frêles et vitrées. À la place du verre blanc, une prunelle. Après, tu as parcouru les salles, les couloirs aliénés et les bocaux déserts de l’hôpital. On pouvait bien y caser quarante corps. D’après Damian cinquante, voire soixante en tassant bien les os, les troupeaux de peaux jaunes et les sacs à carne gonflés par la rétention d’eau.
Anna te demande, mais tu as quel âge ? Ça n’a pas d’importance ce qu’ils ont dit en réalité. Tu répondras à Anna des grumeaux de paroles et en définitive ces éclats de ta rauque se briseront sur les mailles de tes dents, elles diront, oui j’ai l’air jeune et puis tourner la tête, craquer, tancer, moudre des articulations, des doigts et des poignets, des viscères et des poches de ton sang. Direction la pharmacie grise.
La pharmacie grise est jaunâtre, elle gît sous la terre, il faut descendre des marches de craie. Tu ouvres un œil : que manque-t-il ? Du lait d’oiseau. De la mangue et des contraceptifs pour hippopotames. Ça sent bon les hautes herbes, la javel, le plastique, la moiteur et la méthamphétamine. Ils ont même une étagère pleine de médocs importés du Japon. Kanjis et kanas à l’encre noire et blanche : l’art du packaging. La voix de Pélaguéïa marmonne, elle dit, c’est Gloum qui les a commandés. Gloum était encore ici. C’est faux bien sûr mais le fantôme de Gloum était encore ici. Il sentait la sueur mâle et le whisky-coca. Il est là, il est là quelque part et en ce moment-même il circule. Morievo l’a bouffé comme le sticker en forme de rose suinte son poison pour toxiquer les mouches sur la vitre de la cuisine. Morievo lui-même est un sticker pour toxiquer les mouches.

Tu te familiarises avec les circonstances. À l’heure qu’il est le poulet congelé circule, entre tes coudes intestinaux, en chemin vers d’autres extrémités, d’autres étoiles. Celui qui s’appelle Ergorytch a préparé ton lit. À l’heure qu’il est le poulet congelé mastique et prie ses dernières prières. Leopold Gloum (le fantôme cérébral) te montre sa bibliothèque. Assis et séché à présent tu contemples, ensorcelé, la succession de livres en tranches. Ils pèsent sur les rayons comme ils pèsent sur tes yeux et rien qu’en manuels de chirurgie il y a bien cinquante titres. De la théorie. De la thérapie. De la sagesse. Des atlas de dermatologie. Odeur d’essence à la pompe bue. De la poussière de cas cliniques. Un traité de médecine légale. Le soir s’immole. Tu commences à t’habituer.
Tu es diplômé et tes notes sont au top, tu as fait tous tes stages, gestes battus cent fois et personne n’a besoin ne renifler par dessus ton épaule pour que tu t’en sortes scalpel à la main. Tu sais comment te démerder lorsque la sueur te coule dans les yeux, tes yeux en verre résistent à toutes les cornées malades et à toutes les pupilles d’éléphants, tu sais prendre des décisions sur le fil du rasoir et ta salive est régulière à la pointe de ta langue. Là-bas ils disaient que tu t’en sortirais seul… Et si on t’amène une hernie ? Comment pourras-tu t’en sortir ? Quant au patient, comment va-t-il, lui, s’en sortir ? Un frisson. C’est l’échine. Quoi d’autre ? Une péritonite ? L’ebola de Valence et l’ebola de Conakry ? Une fracture ouverte ou une trachéotomie ? Un accouchement ? Un accouchement par les voies anormales ? Tu ferais quoi, hein ? Qui es-tu pour prétendre plonger tes deux mains dans l’abstraction des spaghettis humaines ? Tu te dis, j’aurais dû refuser. Ils auraient bien trouvé quelqu’un, n’importe qui, à ta place. Leopold Gloum par exemple, fantôme du précédent.
Tu es là, tu arpentes. Tu es matraqué par la nuit et l’angoisse. Chaque fois que tu frôles l’aura jaune de l’ampoule, tu aperçois comme un visage livide : c’est ton visage livide et bancal sous les lueurs du filament. À la place de tes yeux il y a deux trous noirs où la lumière, captive, capitule. Tu ressembles à un faux Dimitri. Tu passes deux heures à triturer tes nerfs. Tu les poêles et tu les fais revenir dans de la margarine.
À cette époque il y a très peu de consultations. Les routes et les chemins sont impraticables. On oublie donc les rhumes, la grippe ou la gastroentérite : quand la route est impraticable, on ne se traîne pas jusque chez le médecin, on endure. Mais une hernie, par contre... Cette voix est celle de Gloum. Son spectre a une barbe ou de la suie sur le visage. Il fait de l’humour et il a de l’esprit. C’est du sang dans ses mains ? Pourquoi pas. Le sien peut-être ou ceux des autres. Pas besoin de gants : sa peau entière est en latex.
Tout va bien. Tu n’auras qu’à garder ton OS ouvert en permanence avec tes notes, le détail de tes cours théoriques. Ne t’en fais pas : on peut toujours cogiter pendant qu’on se lave les mains et les poignets. Tu n’auras qu’à prescrire les machins habituels, du paracétamol par exemple. Pourquoi pas du bicarbonate ? (c’est Gloum). À l’heure qu’il est il erre toujours ici, prêt à cracher sa salive et sa voix sur ta joue. Ensuite d’autres noms de médocs et de molécules : ipéca, sulfoester de nidineglycol… C’est quoi ? De la poudre ? Une seringue ? Un comprimé à mordre ? Sauf qu’on ne soigne pas la hernie avec de l’ipéca, dit le fantôme de l’emmerdeur. Tu dis, oui, puis non, puis j’essayerai de la réduire, puis je prendrai un bain, non, une douche. Gloum dit encore quelque chose, sa voix est embrumée et ça lague, la réception est mauvaise, ça sent bon le décalage entre l’image et le son. La face parasitée, pixélisée à mort, il dit, un bain pour quoi faire ? Et l’hernie étranglée, tu as pensé à ça ? As-tu pensé à ça ? Hernie étranglée : ouvrir, opérer, anesthésier (pas dans cet ordre), suturer, mettre les mains et les coudes dans de l’ambre et du sang, suer et déglutir souvent. Mais la fatigue te coupe les yeux, ça te brûle. Va dormir, dit ta fatigue. Va dormir et tais-toi.
Dehors, derrière la vitre il n’y a rien : champs gelés, arbres noirs, aucune hernie nulle part.

Quelqu’un fait irruption. Tu ne sais pas qui il est, d’où il sort, si la vieille Fiat qui est passée devant la fenêtre est la sienne, si sa tête est humaine, si ses yeux sont les deux yeux d’un fou, si sa barbe et ses sourcils sont dérivés du barbelé, si ses dents sont moisies, si sa parka est ouverte, fermée, et si dessous il est enroulé sous des bandelettes humaines ou nu comme un fauve en cavale.
Il se signe la tête et le plexus, les épaules et le torse caché sous la toile synthétique. Il se tape le crâne contre le sol. Tu te dis je suis foutu. À lui tu marmonnes des qu’est-ce que vous foutez mais qu’est-ce que vous foutez ? Tu le tires par la manche, sa peau diffracte son visage. Son visage a la gueule d’un visage mitraillé. Il essaye et il essaye de parler, il grésille, bafouille, collectionne des mots sans suite. Il dit, monsieur le docteur, ah, sieur le docteur, mon unique, mon unique, mon unique, nom de Dieu, ah, pourquoi, pourquoi moi, pourquoi elle, pourquoi ça nous arrive, pourquoi on a mérité ça, putain, pourquoi, hein, pourquoi putain pourquoi… C’est la voix d’un homme d’une quarantaine d’années et il se tord les bras et il se pète la tête au sol et il racle son visage sur les cailles grises du carrelage. Il y a du sang qui colle, très noir, grumeleux, la texture suave et épaisse, carbonique. Tu dis, mais qu’est-ce qui s’est passé ? Ton visage, ton précieux visage, est cryogénisé. Il y a de la salive dans ta bouche, des litres, et il y a au milieu de cette crache comme une langue rêche, si rêche que l’eau s’y évapore.
Le type se remet sur pieds, se jette sur toi, il a des mots plein la bouche. Il dit, monsieur le docteur, ce que vous voudrez, je vous donnerai de l’argent, vous aurez de l’argent, tout ce que vous voudrez, je vous filerai du cash, des fraises, du caviar, de la coke, faites qu’elle meure pas, d’accord, qu’elle reste informe je m’en fous, je m’en fous. J’ai assez pour le fric, moi, j’ai assez.
Tu te dis cet homme n’a pas la santé mentale propre.

Peut-être que l’homme est un camé.
L’infirmière est avec lui, elle le fait boire sans doute.
Elle est belle. La gamine, elle est belle. Tu te dis, il a des traits réguliers cet homme. La mère était belle ça se voit. Il doit être veuf. Tu demandes, est-il veuf ? Oui (Pélaguéïa). Damian Loukitch, des gestes bruts dans les bras, déchire la robe de la gamine de haut en bas. Son corps s’échappe du tissu. Tu regardes. Ce que tu vois dépasse toutes tes craintes. De la jambe gauche, à proprement parler, il ne reste plus rien : à partir du genou mis en miettes c’est comme un minestrone bouillant d’os blancs pressés, de fibres musclulaires et de graisse noire. La jambe droite a été brisée niveau tibia péroné, les deux extrémités des os qui ont percé ressortent à l’extérieur. Le pied là à gésir, tourné sur le côté, comme indépendant de ce corps vers quoi des langues de sang jaune continuent de le rabattre. L’infirmier est de dos. Il dit, oui. Tu cherches son pouls. Rien. Il n’y a rien au fond de son bras congelé. Il n’y a rien à la surface de ses poignets. Il n’y a rien ou il y a quelque chose. C’est une pulsation au rythme à peine perceptible. Onde sinusoïdale. Elle passe, l’onde, elle traverse la salle comme une main tendue et personne n’a de monnaie pour elle. La gamine : les ailes bleues de son nez et le sel sur ses lèvres blanchies. Tu as envie de dire, c’est fini. Tu te retiens. Un instant, c’est un instant qui te tient au contact du monde. À nouveau l’onde traverse. Voilà comment s’éteint une personne lacérée, en lambeaux, zèbre d’elle-même, une sorte de texture organique et puis, brusquement, ce qui te sert de voix s’exprime et elle remonte par ta gorge : propofol, kétamine ! Anna se penche sur ton oreille, elle dit, ne la torturez pas docteur, ça ne sert à rien d’en charcuter ce qu’il en reste, c’est fini elle est presque partie. Tu as mis du kérosène dans ton regard là où ça fait le plus mal, tu lui dis, je t’ai demandé du propofol et de la kétamine, je te l’ai demandé, pas vrai ? Le sang rouge prend sur le visage d’Anna. Elle tire sur le piston de la seringue. L’infirmier n’approuve pas plus le propofol que la kétamine. Il attrape pourtant la seringue et il la plante avec son poing. Tu te dis meurs, meurs vite. Meurs sinon que vas-tu faire d’elle ?
L’infirmier a de la bave aux lèvres. Il a vu le drap... Il est blanc. On va le massacrer de sang. Alors on dira bientôt d’elle qu’elle gît là, comme un cadavre, mais qu’elle est bien vivante. Une voix rauque, la tienne, demande plus de CC et plus d’NFS et plus de kétamine. À nouveau l’infirmier a le poing sur l’aiguille. Est-il possible que son corps ne crève pas ? Est-il possible que tu sois obligé... ? Voilà ce qui te remue. Voilà ce qui attise le sel de tes pensées. Voilà ce qui te prend par la main pour te dire cette phrase rugueuse que l’on dit terrifiante, qu’il faut vomir, les dents plantées, les yeux pliés, la gorge rouge, le poing serré, et que tu es le seul à entendre. Tout est clair en toi-même. Tout est limpide. Soudain, sans avoir besoin de relire aucun de tes cours, de vérifier aucun manuel et de demander l’avis de qui que ce soit, voilà, tu prends conscience qu’il te faudra pour la première fois de ta vie pratiquer un acte d’amputation sur un être à l’agonie. Un être qui peut-être s’en ira s’échouer sur la lame de ton scalpel, sur les rives de chacun de tes doigts contractés, sur la cime de tes dents tétaniques. Et cet être va mourir. Sous ton scalpel. Mourir sous ton scalpel.
À l’heure actuelle elle n’a plus aucun litre de sang. Personne ne sait si elle sent encore quelque chose à présent, si elle voit quelque chose, si elle entend quelque chose.
Elle ne dit rien avec sa bouche. Pourquoi ne meurt-elle pas ? Que te dira son père, fou ?
Une voix qui n’est ni la tienne, ni celle de qui que ce soit, ordonne quelque chose. Elle ordonne une deuxième fois. Elle s’adresse à l’infirmier : préparez l’amputation. Il te jette un regard sauvage mais plein de compassion. Il se plonge dans ses instruments. Le groupe électrogène sent l’essence. Une question qui te tourne la tête : à partir de quel moment doit-on considérer une tentative désespérée comme un échec ?

Une demi-heure a passé. Touiller la terreur. N’y rien comprendre Comment un demi-cadavre peut-il vivre ? Des gouttes de sueur coulent sous ton masque. Pélagueïa éponge. Ce n’est plus du sang qui tourne dans les veines de la gamine, c’est du Coca ou de la caféine. Ana effleure la peau, lisse les boursouflures laissées sur ses cuisses par le sérum physiologique. Elle vit. Elle est zèbre mais elle vit. Patience.
Tu saisis le scalpel. Tu imites un croquis ou une ombre. Tu ne sais pas qui c’est celui ou celle que tu imites. À l’université tu n’as vu qu’une seule amputation : des pixels alignés et dociles.
Alors on se réveille ? Tu as de la sueur plein les yeux. Tu supplies quelque chose ou quelqu’un pour qu’elle ne meure pas dans les prochaines demi-heures. Qu’elle meure plutôt dans la chambre, après la fin de l’opération. D’un geste circulaire et plus ou moins adroit, comme un boucher de chèvre, tu fends la cuisse. Doux comme un rasoir, comme un sabre de khan, c’est du beurre demi-sel. Et aucune goutte de sang ! Bientôt, les vaisseaux vont commencer à saigner. Logique. Tes yeux lorgnent sur cet étonnant monceau de pinces hémostatiques. Tu t’abreuves à ta gorge et tu bois ta salive. Tu coupes dans un énorme morceau de fille. Tu tranches dans un des vaisseaux blancs, un tuyau encrassé. Pas une goutte de sang. Tu le comprimes avec les pinces hémostatiques. Tu progresses dans les litres de chair, mitrailles à coup de pinces partout où tu pressens la présence des vaisseaux. Comme une chanson douce, arteria, arteria, comment l’appelle-t-on cette saloperie d’artère ? La salle d’opération : pendent par grappes les pinces hémostatiques et l’unibrush chirurgicale. À présent, la machine. C’est une scie sternale mais ça devrait faire l’affaire.
L’infirmier, de dos, a monté une lame de scie orthopédique. Du matériel d’importation. Ils vendent ça directement dans une mallette, il est écrit que c’est autoclavable. La lame de la scie est à dents courtes, elles brillent, c’est inhabituel. Bientôt, tu commenceras la longue et laborieuse tâche du va et vient dans l’os blanc. La rondeur se découvre. Mais pourquoi elle ne meurt pas ? Fou comme l’être humain peut être coriace... L’os se détache. L’infirmier tient dans ses mains ce qui était jadis une jambe de fille. Des lambeaux de chair, des os, 4 ou 5 litres noirs et spongieux. Sur la table, sur le dos, ce que tu vois c’est une jeune fille, à la place de son ombre un essaim de café. On dirait qu’elle est raccourcie, qu’elle ne pèse plus que peu de choses, qu’un tiers de corps lui manque, moignon poussé sur le côté. Tu te répètes encore des ne meurs pas, avec ou sans la négation, avec ferveur. Tu te dis, mais sans parler la moindre langue, attends un peu jusqu’à la chambre, laisse-moi me tirer sans dommage du pire moment de ma vie. Devant toi mais comme en ton absence quelqu’un fait des noeuds à la mode d’ailleurs, des ligatures, puis, via la pince de Collin, tu commences à recoudre. Tu commences à recoudre la peau en espaçant les points. Quelque chose comme des spasmes te caresse. Ça te prend dans la gorge. Ça va passer, patience.
Tu recouds en espaçant les points. Heurté par quelque chose qui ne porte pas de nom, tu suspends les sutures. Merde. Tu le dis à voix basse, tu le dis à voix haute. Tu as oublié un épanchement. Tu y places une espèce de tampon. La sueur te crache dans les yeux, tes yeux nagent dans un bain de vapeur. Tu poses un œil sur le moignon sans aile, visage de cire.
Tu demandes à voix haute si elle vit. Anna et l’infirmier et leurs ombres mêlées disent qu’elle vit. Il y a des traces de respiration dans l’air. Fines. Violacées.
L’infirmier dit, elle va vivre encore, mais pas plus de quelques minutes. Il est dans le pli de l’anthélix quasiment et sa langue plus ou moins au contact, son duvet, à te cracher des embruns de salive dans la conque et il s’approche encore, ses lèvres palpitent sans y mettre les sons. Il dit, pour l’autre jambe, peut-être qu’il vaudrait mieux ne pas y toucher... On pourrait l’envelopper, comme par exemple dans de la gaze... Sinon elle ne tiendra pas jusqu’à la chambre... Hein ? Car ce serait mieux qu’elle ne meure pas ici, pas au bloc.
C’est non. Tu lui demandes le plâtre, ta voix est aiguë, elle prend sa source sous d’autres cordes.
Le sol : il est tout entier maculé de taches blanches...
Tous : vous êtes tous en sueur.
Le cadavre : toujours là, immobile.
La jambe droite est à la place de sa jambe droite, plâtrée. Sur le tibia, une faille à l’endroit de la fracture. Une voix timide, la voix étranglée de l’infirmier, une voix qui sent le four et la soif, se répand contre ton visage. Elle vit, dit l’infirmier, prêt à mordre. Vous la soulevez. Sous le drap se dessine un creux blanc gigantesque et un tiers de son corps restera derrière elle, dans la faïence du bloc opératoire.
Le couloir oscille (les ombres). Un ou deux infirmiers traversent les murs, ils avancent en 2D, tagués par dessus la peinture et l’enduit blanc des murs. Soudain s’avance la silhouette d’un homme hirsute. Alors que le cœur te revient dans la gorge et dans le sang, tu entends un cri rauque. On éloigne cet homme. Tout se se défait, tout s’étrangle, tout s’apaise. À la place de ton cœur mécanique ils ont mis, contre ta volonté, une cage à oiseaux. Oui, tout s’apaise.

Tu es encore au bloc, en train de te laver et te de récurer les deux bras qui sont, jusqu’aux coudes, couverts de sang caillé. Anna est là dans ton dos qui te regarde. Elle dit, ça se voit que vous avez... que tu as... amputé pas mal de fois déjà... C’était très... très bien... Aussi bien que Mark Green. Comme c’est beau !
Dans les yeux de chacun : de la considération, de l’étonnement. Même dans ceux de Damian, même ceux de Pélaguéïa.
Plein la bouche de la crache, il faut naviguer, il faut placer la langue, il faut éviter la salive. Tu ne sais pas quoi répondre à ça, considération, étonnement, tu ne sais pas quoi en faire, non. Ta bouche mâche un mensonge.
Dans l’hôpital de Morievo, il n’y a plus que du silence et la sécrétion du silence. Pas de bruit. Pas de pensée qui tienne. Pas d’amour ni de haine. Pas de sueur en suspens. Pas de plaisir et pas de frustration. Pas le moindre pouls au cœur. Tout s’est tu. Complètement.
Tu dis, quand elle sera morte, eh bien, bon, envoyez-moi chercher, d’accord ? Sans faute, sans attendre, n’importe quand, d’accord ?
Plus tard, sous la lampe verte de ta chambre et dans l’épais silence qui serpente dans ton logement de fonction, tu attends que quelque chose fasse irruption en toi. La maison est muette. Le silence est muet. La nuit qui pèse sur le rebord de la fenêtre est d’encre. Un visage blême se détache du vitrage schizoïde. Non, tu ne ressembles pas à un faux Dimitri. Tu as un peu vieilli, pas partout, non, mais au niveau de la racine du nez par exemple, oui, une ride qui n’y était pas encore hier, pas même il y a deux heures. Et dans un moment à peine quelque corps engoncé dans son malêtre va venir frapper à ta porte pour te dire elle est morte. Évidemment, tu iras la regarder une dernière fois, oui, pas la voir, non, mais la regarder, car dans une seconde à peine ou dans une heure quelqu’un, quelque chose, une forme engoncée, viendra à la porte frapper ses phalanges maladives, la porte va bêler, il faudra aller l’ouvrir, la faire pivoter sur ses gonds, dire, oui, quoi encore, qu’est-ce qu’il y a ?, et puis jouer le connard, l’offusqué, l’adulte occupé quelque part, ce sera douloureux car ce ne sera rien qu’un acte, une posture, de la peur camouflée.

Oui, quelqu’un est venu frapper à la porte : nous sommes deux mois plus tard.
Dehors, l’un des premiers jours de l’hiver. L’homme est là, il entre avec son ombre, ses bottes. Oui, c’est vrai, les traits de son visage sont réguliers... À peu près quarante-cinq ans. Des allumettes plantées sur ses yeux. Et un son, frôlement textile de quelque chose.
Il y a deux béquilles grises dans l’entrée. Une gamine à la beauté moelleuse. Elle entre.
Elle entre en sautant sur sa jambe, elle n’en a qu’une, elle porte des vêtements amples (80% polyamide, 20% acrylique).
Elle te regarde. Il y a du marqueur rose sur la pomme de ses joues. Elle baragouine, sa langue est enrouée. Elle parle de Moscou, à la place de sa bouche il y a de la peinture.
Tu lui dis, là-bas à telle adresse ils pourront fabriquer une prothèse sur mesure, et puis on pourra l’imprimer ici en 3D. Faut dire merci maintenant, dit le père. Pendue à l’ancre de ses deux béquilles elle te tend un truc blanc et rouge. Un scoubidou. Elle le cachait, sous son oreiller, lors des visites.
Oui, oui, tu te rappelles : il y avait des fils, des fils en plastique blanc et rouge, près de sa table de chevet. Ça a la forme, le goût, le nom d’un alien de série TV.
Pendant combien d’années ce scoubidou restera-t-il accroché à tes clés, même bien après ton départ de Morievo ? Combien de temps, le sais-tu ? Combien de temps avant que la pâte en plastique se déforme puis se perde, avant de se faner, comme se fanent les souvenirs ?

 - 

Révisions

11 révisions

arteria, arteria, version 12 (22 août 2015)

[ ->http://fuirestunepulsion . <img1522|center > net/IMG/epub/arteria.epub]

Pour télécharger le fichier , cliquez sur l’image</center <doc1523|center >

arteria, arteria, version 11 (21 août 2015)

png/capture_d_ecran_2015-08-15_a_18.36.24.png, png/capture_d_ecran_2015-08-21_a_14.48.07.png

Ce texte est librement inspiré de la nouvelle « La serviette brodée d’un coq » de Mikhaïl Boulgakov. Elle a été composée dans le cadre du projet /// dont elle constitue l’une des incarnations. Il a été mis en ligne chaque jour religieusement le long de son écriture en vers justifiés de 44 caractères. Ici compilé, il est ainsi proposé en trois versions distinctes : une version éditée (en P.1), qui correspond au texte mis en ligne sur /// repris et corrigé (quelques adaptations, des passages ou des phrases supprimés, aucun ajout) ; une version brute (en P.2), qui correspond au texte mis en ligne sur /// adapté pour la lecture dense (modification de signes typographiques type & > et ou chiffres écrits en lettres par exemple) sans autre altération des vers, mais disposé en prose ; une version télégraphique (en P.3) qui reprend les courts résumés détaillant chaque épisode lors de leur mise en ligne. Cette nouvelle à trois têtes, lisible aussi bien en plein web qu’en <a href="http://fuirestunepulsion.net/IMG/epub/arteria.epub">version encapsulée (epub) (P.4 ), Cette nouvelle à trois têtes , lisible aussi bien en plein web qu’en version encapsulée ( epub ) proposée en bas de page , est offerte gracieusement à l’occasion du Ray’s Day 2015.

++++

Télécharger la version epub

Amputation, Corps, Nouvelles, Mikhaïl Boulgakov, Os, Fantôme, ///

arteria, arteria, version 10 (16 août 2015)

La valise crève, elle se rend. Le taxi te la jette à la gorge, tu t’étales. À la place de tes jambes il y a de l’huile, du vinaigre et du sang. Ça tire... Sont bonnes à rien ces jambes, prêtes à être upgradées. Le taxi ne s’excuse pas, il parle du Seigneur à la place. C’est toi qui t’excuses. À la place de t’écouter, il hurle. Il dit, oh y a quelqu’un ? Oh j’amène le docteur ! Il y a des visages dans des fenêtres noires, plus loin, dans le pavillon, et des mains qui se collent aux carreaux. Une porte claque. Quelqu’un boite, s’avance avec sur son visage le visage d’une personne qu’il aurait aimé être et à présent il est dans l’herbe, il marche, porte de minuscules petites bottes et un manteau mangé, il dira, bonjour docteur ou quelque chose comme ça, à la place de sa bouche il y aura peut-être de l’ironie et des guillemets guillements de part et d’autre du mot docteur, comme souvent quand on te le dit à voix haute.

++++ +++

La valise crève, elle se rend. Le taxi te la jette à la gorge, tu t’étales. Quelqu’un est obèse, on ne sait pas très bien qui c’est. À la place de tes jambes il y a de l’huile, du vinaigre et du sang. Ça tire... Sont bonnes à rien ces jambes, prêtes à être upgradées. Le taxi ne s’excuse pas, il parle du Seigneur à la place. Puis c’est toi qui t’excuses, mais à la place de t’écouter il hurle. Il dit, oh y a quelqu’un ? Oh j’amène le docteur ! Il y a des visages dans des fenêtres noires, plus loin, dans le pavillon du feldscher. Visages et des mains qui se collent aux carreaux. Une porte claque. Quelqu’un boite. Quelqu’un qui s’avance avec sur son visage le visage d’une personne qu’il aurait aimé être, ou qu’il ne sera probablement jamais, ce n’est pas clair et le jour est grumeleux, la lumière stagne et bout au lieu de s’écouler et à présent il est dans l’herbe, il marche, porte de minuscules petites bottes et un manteau mangé et il dira, bonjour docteur ou quelque chose comme ça, à la place de la bouche il y aura peut-être ou peut-être pas de l’ironie et des guillemets guillements , de part et d’autre du mot docteur, comme bien souvent quand on te le dit à voix haute et de face et que toi, là, tu ne sais pas y croire.

arteria, arteria, version 9 (16 août 2015)

On t’a fait visiter l’hôpital et tu es convaincu que les instruments que l’on t’a présentés sont conformes et solides. À quoi servaient-ils ces outils ? Vierge. Tu es vierge de toute manipulation métallique. Ils brillaient ces outils. Ils étaient froids et doux et liquides posés dans tes doigts engourdis. Tu as reniflé des morves et tu as dit quelque chose comme, on est super bien équipé par ici, super. Damian avait dit quelque chose comme oui. C’était dû au zèle, il avait dit, Damian, celui de Leopold Gloum avant toi. Gloum Goum , c’était le prédécesseur. À la place de la parole tu t’es replié sous un torrent de sueurs froides, ça venait des bras, des aisselles, des épaules et de la nuque. Tu as jeté tes yeux dans des reflets sertis, armoires frêles et vitrées. À la place du verre blanc, une prunelle. Après, tu as parcouru les salles, les couloirs aliénés et les bocaux déserts de l’hôpital. On pouvait bien y caser quarante corps. D’après Damian cinquante, voire soixante en tassant bien les os, les troupeaux de peaux jaunes et les sacs à carne gonflés par la rétention d’eau.

+++ ++++

Tu n’avais jamais voyagé en Sapsan de ta vie jusque-là et les lacets intestinaux des rails rouillés te retournent le ventre à la petite cuillère. Sache simplement que les douze heures passées sous la tôle t’ont rendu blême, fou. Que la première chose sur quoi s’est posé le globe de ton regard est un dépôt de bouffe à la limite de Gratchevka et que le 17 octobre, à 2h05, tu te tiens debout dans l’herbe rase et sucrée de l’hôpital de Morievo.

La pharmacie grise est jaunâtre, elle gît là sous la terre, il faut descendre des marches de craie pour l’atteindre. Tu ouvres un œil et tes yeux jouent au jeu de la scrute... Que manque-t-il ? Du lait d’oiseau. De la mangue et des contraceptifs pour les hippopotames. À la place de ta gorge il y a de la pénombre et des pains d’hibiscus. Ça sent bon les hautes herbes, la javel, le plastique, la moiteur et la méthamphétamine. Ils ont même une étagère pleine de médocs importés du Japon. Kanjis et kanas et des fresques murales à l’encre noire et blanche : c’est de l’art d’emballage et les boîtes sont en carton. Tu ignores tout de la forme, des molécules de ces drogues. La voix de Pélaguéïa marmonne. Elle dit, c’est Gloum qui les a commandés. Gloum était encore ici. C’est faux bien sûr mais le fantôme de Gloum était encore ici. Il sentait la sueur mâle et le whisky-coca. Il est là, il est là quelque part et en ce moment-même il circule. Morievo l’a bouffé comme le sticker en forme de rose suinte sur la vitre de la cuisine son poison pour toxiquer les mouches. Morievo lui-même, tu le sais, est un sticker pour toxiquer les mouches. Leopold Gloum est d’accord avec ça.

arteria, arteria, version 8 (15 août 2015)

Tu n’avais jamais voyagé en Sapsan de ta vie jusque-là et les lacets intestinaux des rails rouillés te retournent le ventre à la petite cuillère. Sache simplement que les douze 12 heures passées sous la tôle t’ont rendu blême, fou. Que la première chose sur quoi s’est posé ton regard est un dépôt de bouffe à la limite de Gratchevka et que le 17 octobre, à 2h05, tu te tiens debout dans l’herbe rase et sucrée de l’hôpital de Morievo.

Tu es dans l’état suivant : tes jambes sont engourdies, raides (il existe une maladie capable de te raidir les muscles, ce doit être quelque part dans tes cours). C’est quoi déjà son nom latin à cette putain de maladie ? Tu es dans l’état suivant  : tes jambes sont engourdies , raides et À un moment donné chacun de tes muscles te fait hurler comme une rage de dents. Même chose les orteils : des moignons ou de la sciure, des chips, du bois. Tu maudis la médecine et ton nom. Tu as peur certainement. Mais tu préfères maudire.

arteria, arteria, version 7 (15 août 2015)

 [1]

<div style="width:70 % ; margin  : auto  ;">

Ce texte est librement inspiré de la nouvelle « La serviette brodée d’un coq » de Mikhaïl Boulgakov. Elle a été composée dans le cadre du projet /// dont elle constitue l’une l’un des incarnations épisodes . Il Ce texte a été mis mise en ligne chaque jour religieusement le long de son écriture en vers justifiés de 44 caractères. Ici compilé, il est ainsi proposé en trois versions distinctes : une version éditée (en P.1), qui correspond au texte mis en ligne sur [///->http://www.fuirestunepulsion.net/3/] repris et corrigé (quelques adaptations, des passages ou des phrases supprimés, aucun ajout) ; une version brute (en P.2), qui correspond au texte mis en ligne sur [///->http://www.fuirestunepulsion.net/3/] Ici compilé , il est ainsi proposé en trois versions distinctes  : une version éditée , qui correspond au texte mis en ligne sur /// repris et corrigé ( quelques adaptations , des passages ou des phrases supprimés , aucun ajout )  ; une version brute , qui correspond au texte mis en ligne sur /// adapté pour la lecture dense (modification de signes typographiques type & > et ou chiffres écrits en lettres par exemple) sans autre altération des vers, mais disposé en prose ; une version télégraphique ( qui reprend les courts résumés détaillant chaque épisode lors de leur mise en P ligne .3) qui reprend les courts résumés détaillant chaque épisode lors de leur mise en ligne. Cette nouvelle à trois têtes, lisible aussi bien en plein web qu’en version encapsulée (epub) proposée en bas de page, est offerte offert gracieusement à l’occasion du Ray’s Day 2015.</div >

[1[Image [[Image issue de BIU Santé, Paris.

arteria, arteria, version 6 (15 août 2015)

Plein la bouche de la crache, il faut naviguer, il faut placer la langue, il faut faire saliver la salive. Tu ne sais pas quoi répondre à ça, considération, étonnement, tu ne sais pas quoi en faire, non. Ta bouche mâche un mensonge.

Dans l’hôpital de Morievo, il n’y a plus que du silence et la sécrétion du silence. Pas de bruit. Pas de pensée qui tienne. Pas d’amour ni de haine. Pas de sueur en suspens. Pas de plaisir et pas de frustration. Pas le moindre pouls au cœur. Tout s’est tu. Complètement.

Tu dis, quand elle sera morte, eh bien, bon, envoyez-moi chercher, d’accord ? Sans faute, sans attendre, n’importe quand, d’accord ?

Plus tard, sous la lampe verte de ta chambre et dans l’épais silence qui serpente dans ton logement de fonction, tu attends que quelque chose fasse irruption en toi. La maison est muette. Le silence est muet. La nuit qui pèse sur le rebord de la fenêtre est d’encre. Un visage blême se détache du double vitrage schizoïde. Non, tu ne ressembles pas à un faux Dimitri. Tu as un peu vieilli, pas partout, non, mais au niveau de la racine du nez par exemple, oui, une ride qui n’y était pas encore hier, pas même il y a deux heures. Et dans un moment à peine quelque corps engoncé dans son malêtre va venir frapper à ta porte pour te dire elle est morte. Évidemment, tu iras la regarder une dernière fois, oui, pas la voir, non, mais la regarder, car dans une seconde à peine ou dans une heure quelqu’un, quelque chose, une forme engoncée, viendra à la porte frapper ses phalanges maladives, la porte va bêler, il faudra aller l’ouvrir, la faire pivoter sur ses gonds, dire, oui, quoi encore, qu’est-ce qu’il y a, et puis jouer le connard, l’offusqué, l’adulte occupé quelque part, ce sera douloureux car ce ne sera rien qu’un acte, une posture, de la peur camouflée.

arteria, arteria, version 5 (15 août 2015)

 [2] refphot=01573]

Ce texte est Texte librement inspiré inspirée de la nouvelle « La serviette brodée d’un coq » de Mikhaïl Boulgakov. .]] Elle a été composée dans le cadre du projet [///->http://www.fuirestunepulsion.net/3/] dont elle constitue l’un des épisodes. Ce texte a été mise en ligne chaque jour religieusement le long de son écriture en vers justifiés de 44 caractères. Ici compilé, il est ainsi proposé en trois versions distinctes : une version éditée, qui correspond au texte mis en ligne sur /// repris et corrigé (quelques adaptations, des passages ou des phrases supprimés, aucun ajout) ; une version brute, qui correspond au texte mis en ligne sur /// adapté pour la lecture dense (modification de signes typographiques type & > et ou chiffres écrits en lettres par exemple) sans autre altération des vers, mais disposé en prose ; une version télégraphique qui reprend les courts résumés détaillant chaque épisode lors de leur mise en ligne. Cette nouvelle à trois têtes, lisible aussi bien en plein web qu’en version encapsulée (epub) proposée en bas de page, est offert gracieusement à l’occasion du [Ray’s Day->http://raysday.net] 2015.

Version éditée

Tu n’avais jamais voyagé en Sapsan de ta vie jusque-là et les lacets intestinaux des rails rouillés te retournent le ventre à la petite cuillère. Sache simplement que les 12 heures passées sous la tôle t’ont rendu blême, fou. Que la première chose sur quoi s’est posé ton regard est un dépôt de bouffe à la limite de Gratchevka et que le 17 octobre, à 2h05, tu te tiens debout dans l’herbe rase et sucrée de l’hôpital de Morievo.

Plus tard, sous la lampe verte de ta chambre et dans l’épais silence qui serpente dans ton logement de fonction, tu attends que quelque chose fasse irruption en toi. La maison est muette. Le silence est muet. La nuit qui pèse sur le rebord de la fenêtre est d’encre. Un visage blême se détache du double vitrage schizoïde. Non, tu ne ressembles pas à un faux Dimitri. Tu as un peu vieilli, pas partout, non, mais au niveau de la racine du nez par exemple, oui, une ride qui n’y était pas encore hier, pas même il y a deux heures. Et dans un moment à peine quelque corps engoncé dans son malêtre va venir frapper à ta porte pour te dire elle est morte. Évidemment, tu iras la regarder une dernière fois, oui, pas la voir, non, mais la regarder, car dans une seconde à peine ou dans une heure quelqu’un, quelque chose, une forme engoncée, viendra à la porte frapper ses phalanges maladives, la porte va bêler, il faudra aller l’ouvrir, la faire pivoter sur ses gonds, dire, oui, quoi encore, qu’est-ce qu’il y a, et puis jouer le connard, l’offusqué, l’adulte occupé quelque part, ce sera douloureux car ce ne sera rien qu’un acte, une posture, de la peur camouflée.

Oui, quelqu’un est venu frapper à la porte : nous sommes deux mois plus tard.

Pendant combien d’années ce scoubidou restera-t-il accroché à tes clés, même bien après ton départ de Morievo ? Combien de temps, le sais-tu ? Combien de temps avant que la pâte en plastique se déforme puis se perde, avant de se faner, comme se fanent les souvenirs ?

arteria, arteria, version 4 (15 août 2015)

 [3]]

Texte librement inspirée de la nouvelle « La serviette brodée d’un coq » de Mikhaïl Boulgakov.]]

librement inspirée de la nouvelle « La serviette brodée d’un coq » de Mikhaïl Boulgakov

arteria, arteria, version 3 (15 août 2015)

 [4] refphot=01553]]]

[4[Image [[refphot=01573" class='spip_out' rel='external'>Image issue de BIU Santé, Paris.

, png/capture_d_ecran_2015-08-15_a_18.36.24.png

0 | 10 | Tout afficher

Commentaires

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Lien hypertexte

(Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)

Partager



Livres


- -

- - - -

Projets Web


- -


-
Spip | PhpNet | Contact | Retour au sommaire | ISSN 2428-9590 |