030318


                                                  La
caresse — il y a bien caresse —
                                     est celle des
cils, pulsations de satin
contre l’oreille de
l’ange qui le
porte et qui le disperse sans son ombre.
 
André Markowicz, Partages, Inculte, P. 389-390

Aujourd’hui je termine. Je fais ça, je termine. Je termine Les barbares. Je termine le Partages, volume 1. Je commence et je termine Nocturne du Chili [1], en trois temps. Je marche la tête rentrée dans les épaules : je veux passer entre les gouttes. Il pleut pas, c’est une métaphore. Une métaphore de la douleur. Ou bien, qui sait, du passé ? Tout va bien. Call me by your name au MK2 Bibliothèque et j’en sortirai triste de ça, cette séance. Un film qui se termine, c’est la vie véritable qui s’éteint. Il faut brusquement en revenir à cette espèce de non-vie que l’on traverse ici, dans ce monde. Je prendrai toujours le parti de la fiction et j’ai pas envie de manger là, dans cet appartement, on est allé alors dans le resto vietnamien du bas de la rue qui s’appelle je sais plus. Et au moment de choisir, comme toujours, quelque chose d’inconnu sur la carte, j’opterai, comme toujours, mais sans m’en rendre compte parce que je passe mon temps à oublier ces trucs — les noms, les noms propres surtout, je suis nul en noms propres, je retiens pas les prénoms, je retiens pas les lieux —, pour le même plat. J’ai un problème avec les trucs qui se terminent, j’ai un problème avec le fait de lâcher prise. J’ai un problème avec la beauté. Une forme d’exclusion. J’ai travaillé un peu, au cours de mes études, mais ponctuellement, c’est-à-dire pas sérieusement, sur la question de l’exclusion chez Barthes. C’était mon sujet. J’ai fait un truc correct. Sur la page, en rouge des remarques positives. Mais pourquoi n’avoir pas abordé la question de l’homosexualité ? Et c’est la seule que j’ai retenue. H. : J’ai plus qu’à attendre de lire ce que tu feras de cette journée dans ton journal. Dans ce film, Call me by your name, il y a un truc avec la temporalité. Avec le montage. C’est un montage très sec, des prises assez courtes qui s’enchaînent rapidement. Fragments. Mais plus on avance dans le film, plus les scènes elles s’allongent. Plus le temps prend de l’espace. Il y a un très beau moment, fixe (souvent, c’est dans la fixité), entre le personnage d’Elio et son père. Qui lui dit grosso modo ce que n’importe quel adolescent dans sa situation rêverait qu’un père à lui lui dise. Quand on s’est rencontré, il y a plus de quinze ans, H. est venu passer quelques jours à la maison un été. J’ai oublié si c’était de l’ordre de trois ou dix jours. Mais c’était là. Après son départ, ma mère, qui à ce moment-là vivait dans une caravane au Chambon-sur-Lignon avait demandé à mon père de s’assurer que j’allais bien (mais je n’allais pas bien, H. n’était plus là). Ça, je l’ai appris plus tard. Moi, je faisais tout mon possible pour avoir l’air normal (c’est probablement toujours à ça que j’occupe le plus clair de mon temps) et mon père n’arrêtait pas de me demander tu es sûr que ça va ? Je saurai pas quoi faire de ça. Est-ce que je faisais si mal semblant ? Est-ce que ça se voyait tant que ça ? Je ne l’ai pas compris sur le moment, mais ces instants-là qui se sont répétés correspondaient grosso modo à cette scène du film, celle dont je parle. On ne s’est pas rencontré ici, avec H., mais au bout du monde, c’est-à-dire en Bretagne. Ce sera quelques semaines plus tôt. Ça n’a duré que quelques heures, on se parlait immatériellement depuis plus de six mois. Pour le joindre par téléphone (pas encore de portable à l’époque), comme la maison qu’on louait était perdue au milieu de nulle part et n’avait pas de ligne téléphonique, mon père me dépose en voiture un peu plus haut près d’une cabine (il y avait des cabines) et je me souviens que pour emprunter ce chemin de terre qui zigzagait dans la lande (ce n’est même pas une route), il met quand même son clignotant pour tourner là alors que de toute évidence nous sommes seuls. À l’intérieur de l’habitacle aussi, nous sommes seuls. C’est un truc que j’ai retenu. Mais je ne sais pas ce qu’il pensait de ça, lui, ni ce qu’il faisait pendant que moi je suis dans cette cabine à parler seul mais avec H. dans une capsule en verre à la fois hermétique au temps qui passe et totalement exposée au soir qui se jetait autour et n’en finissait pas de ne jamais finir, fenêtre ouverte sur le bleu de nos veines, comme l’écrit Christophe Grossi [2]. Plusieurs années plus tard (je ne saurai pas dire combien), H. et moi, on se séparera un moment. Combien de temps ? Mais de quel temps on parle, du temps réel ou du temps ressenti ? J’ai aussi oublié pourquoi. Mais je n’ai rien oublié de la façon dont je me suis enfoncé dans la fiction pour m’insensibiliser à tout ce qui me dépassait ici. Ici, c’est-à-dire partout. Pour une raison qui m’échappe, je me suis tapé les trois (à cette époque il n’y en aura que trois, nous irons voir le quatrième ensemble au cinéma au Mans quelques années plus tard quand nous vivrons là-bas) Indiana Jones, qui est un film de mon enfance [3]. Et je suis affalé sur le canapé du salon en pleine journée, il est probable que je sèche les cours — peu importe. Ensuite ce sera rejoindre F. quelque part et, dans une gare, ou près d’une gare (pourquoi ça ? je ne sais plus, il devait y avoir une raison). Je n’aimais jamais raccompagner H. à la gare après qu’on s’était vu, les premières fois surtout à cause de la tristesse que c’est ce séparer de quelqu’un — non, pas de quelqu’un, mais d’H.. Il partait d’une petite gare qu’il y avait près de chez nous (elle existe toujours du reste) et non de la gare principale en centre-ville, alors c’était toujours des trains antédiluviens qui passaient là, des trucs au mazout qui sentait le passé. Peut-être parce que nous étions, alors, dans le passé ? Je ne sais plus ce que m’a dit F., sans doute des choses de circonstance que moi je n’écoute pas. Au retour, la neige tombera. C’était l’hiver. Et c’était tout à fait réel, cette neige-là, maintenant. Et je n’étais plus apathique et numb et rien. J’étais là dans le monde. Et le monde sera là. Retour quelques années plus tôt. J’ai oublié là encore ce que je faisais de mes journées les jours qui ont suivi ce tout premier départ d’H. (il y en aura derrière mais tellement d’autres : on vit cinq ans à distance). Il m’a gravé un CD, je lui en ai gravé un qu’il écoutera en voiture au retour. J’imagine j’écoute ça. J’imagine que je pense. Mais je pense quoi ? Il n’y a aucun journal alors qui puisse en rendre compte. Rien que des lettres, mais plus tard, qu’on s’écrira (elles doivent être quelque part). De vraies lettres, pas des mails. Des copie-doubles. Où je voulais en venir avec ça ? J’imagine que ces tristesses-là elles avaient du sens. Qu’elles ont toujours du sens aujourd’hui. Et que j’ai vécu ça, je pense. Qu’elles m’appartiennent.

3 avril 2018
par Guillaume Vissac
Journal
#Adolescence #André Markowicz #Christophe Grossi #F. #H. #Homosexualité #Jacques Abeille #Mère #Mémoire #Père #Roberto Bolaño #Temps

[1...pendant que nous commandions nos cafés et que les gens, dans la rue, se hâtaient, poussés par une incompréhensible envie d’arriver chez eux, et leurs ombres se présentaient les unes après les autres, chaque fois plus rapidement, sur les murs du restaurant où Farewell et moi nous maintenions contre vent et marée, ou plutôt devrais-je dire contre la tempête électromagnétique qui s’était déchaînée dans les rues de Santiago et dans l’esprit collectif de ses habitants, une immobilité à peine rompue par les mouvements de nos mains qui approchaient les tasses de café de nos lèvres, pendant que nos yeux observaient comme sans y porter attention, comme distraitement, à la chilienne, les figures chinoises qui apparaissaient et disparaissaient pareilles à des éclairs noirs sur les cloisons du restaurant... (Traduction Robert Amutio, Christian Bourgois "Titres", P. 64)

[2Dans Corderie, L’atelier contemporain, P. 25.

[3L’un de mes jeux d’enfant c’est d’empaqueter un agenda dans du papier et des élastiques et écrire dessus les mots Venise, Italie, et c’est à peu près tout ce qu’il y a à dire sur ce jeu si ce n’est peut-être que tout son intérêt ne tenait pas dans sa confection, ni son déballage, mais dans le temps qu’on mettait à se retenir de tout arracher pour l’ouvrir — avant de recommencer encore

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030318, version 16 (3 avril 2018)

<blockquote><blockquote class="spip_poesie">
La
caresse — il y a bien caresse —
est celle des
cils, pulsations de satin
contre l’oreille de
l’ange qui le
porte et qui le disperse sans son ombre.
 
André Markowicz, Partages, Inculte, P. 389-390
</blockquote></blockquote>

Aujourd’hui je termine. Je fais ça, je termine. Je termine Les barbares. Je termine le Partages, volume 1. Je commence et je termine Nocturne du Chili [1], en trois temps. Je marche la tête rentrée dans les épaules : je veux passer entre les gouttes. Il pleut pas, c’est une métaphore. Une métaphore de la douleur. Ou bien, qui sait, du passé ? Tout va bien. Call me by your name au MK2 Bibliothèque et j’en sortirai triste de ça, cette séance. Un film qui se termine, c’est la vie véritable qui s’éteint. Il faut brusquement en revenir à cette espèce de non-vie que l’on traverse ici, dans ce monde. Je prendrai toujours le parti de la fiction et j’ai pas envie de manger là, dans cet appartement, on est allé alors dans le resto vietnamien du bas de la rue qui s’appelle je sais plus. Et au moment de choisir, comme toujours, quelque chose d’inconnu sur la carte, j’opterai, comme toujours, mais sans m’en rendre compte parce que je passe mon temps à oublier ces trucs — les noms, les noms propres surtout, je suis nul en noms propres, je retiens pas les prénoms, je retiens pas les lieux —, pour le même plat. J’ai un problème avec les trucs qui se terminent, j’ai un problème avec le fait de lâcher prise. J’ai un problème avec la beauté. Une forme d’exclusion. J’ai travaillé un peu, au cours de mes études, mais ponctuellement, c’est-à-dire pas sérieusement, sur la question de l’exclusion chez Barthes. C’était mon sujet. J’ai fait un truc correct. Sur la page, en rouge des remarques positives. Mais pourquoi n’avoir pas abordé la question de l’homosexualité ? Et c’est la seule que j’ai retenue. H. : J’ai plus qu’à attendre de lire ce que tu feras de cette journée dans ton journal. Dans ce film, Call me by your name, il y a un truc avec la temporalité. Avec le montage. C’est un montage très sec, des prises assez courtes qui s’enchaînent rapidement. Fragments. Mais plus on avance dans le film, plus les scènes elles s’allongent. Plus le temps prend de l’espace. Il y a un une très beau moment belle scène , fixe (souvent, c’est dans la fixité), entre le personnage d’Elio et son père. Qui lui dit grosso modo ce que n’importe quel adolescent dans sa situation rêverait qu’un père à lui lui dise. Quand on s’est rencontré, il y a plus de quinze ans, H. est venu passer quelques jours à la maison un été. J’ai oublié si c’était de l’ordre de trois ou dix jours. Mais c’était là. Après son départ, ma mère, qui à ce moment-là vivait dans une caravane au Chambon-sur-Lignon avait demandé à mon père de s’assurer que j’allais bien (mais je n’allais pas bien, H. n’était plus là). Ça, je l’ai appris plus tard. Moi, je faisais tout mon possible pour avoir l’air normal (c’est probablement toujours à ça que j’occupe le plus clair de mon temps) et mon père n’arrêtait pas de me demander tu es sûr que ça va ? Je saurai pas quoi faire de ça. Est-ce que je faisais si mal semblant ? Est-ce que ça se voyait tant que ça ? Je ne l’ai pas compris sur le moment, mais ces instants-là qui se sont répétés correspondaient grosso modo à cette scène du film, celle dont je parle. On ne s’est pas rencontré ici, avec H., mais au bout du monde, c’est-à-dire en Bretagne. Ce sera quelques semaines plus tôt. Ça n’a duré que quelques heures, on se parlait immatériellement depuis plus de six mois. Pour le joindre par téléphone (pas encore de portable à l’époque), comme la maison qu’on louait était perdue au milieu de nulle part et n’avait pas de ligne téléphonique, mon père me dépose en voiture un peu plus haut près d’une cabine (il y avait des cabines) et je me souviens que pour emprunter ce chemin de terre qui zigzagait dans la lande (ce n’est même pas une route), il met quand même son clignotant pour tourner là alors que de toute évidence nous sommes seuls. À l’intérieur de l’habitacle aussi, nous sommes seuls. C’est un truc que j’ai retenu. Mais je ne sais pas ce qu’il pensait de ça, lui, ni ce qu’il faisait pendant que moi je suis dans cette cabine à parler seul mais avec H. dans une capsule en verre à la fois hermétique au temps qui passe et totalement exposée au soir qui se jetait autour et n’en finissait pas de ne jamais finir, fenêtre ouverte sur le bleu de nos veines, comme l’écrit Christophe Grossi [2]. Plusieurs années plus tard (je ne saurai pas dire combien), H. et moi, on se séparera un moment. Combien de temps ? Mais de quel temps on parle, du temps réel ou du temps ressenti ? J’ai aussi oublié pourquoi. Mais je n’ai rien oublié de la façon dont je me suis enfoncé dans la fiction pour m’insensibiliser à tout ce qui me dépassait ici. Ici, c’est-à-dire partout. Pour une raison qui m’échappe, je me suis tapé les trois (à cette époque il n’y en aura que trois, nous irons voir le quatrième ensemble au cinéma au Mans quelques années plus tard quand nous vivrons là-bas) Indiana Jones, qui est un film de mon enfance [3]. Et je suis affalé sur le canapé du salon en pleine journée, il est probable que je sèche les cours — peu importe. Ensuite ce sera rejoindre [F F .->mot161] quelque part et, dans une gare, ou près d’une gare (pourquoi ça ? je ne sais plus, il devait y avoir une raison). Je n’aimais jamais raccompagner H. à la gare après qu’on s’était vu, les premières fois surtout à cause de la tristesse que c’est ce séparer de quelqu’un — non, pas de quelqu’un, mais d’H.. Il partait d’une petite gare qu’il y avait près de chez nous (elle existe toujours du reste) et non de la gare principale en centre-ville, alors c’était toujours des trains antédiluviens qui passaient là, des trucs au mazout qui sentait le passé. Peut-être parce que nous étions, alors, dans le passé ? Je ne sais plus ce que m’a dit [F F .->mot161], sans doute des choses de circonstance circonstances que moi je n’écoute pas. Au retour, la neige tombera. C’était l’hiver. Et c’était tout à fait réel, cette neige-là, maintenant. Et je n’étais plus apathique et numb et rien. J’étais là dans le monde. Et le monde sera là. Retour quelques années plus tôt. J’ai oublié là encore ce que je faisais de mes journées les jours qui ont suivi ce tout premier départ d’H. (il y en aura derrière mais tellement d’autres : on vit cinq ans à distance). Il m’a gravé un CD, je lui en ai gravé un qu’il écoutera en voiture au retour. J’imagine j’écoute ça. J’imagine que je pense. Mais je pense quoi ? Il n’y a aucun journal Il n’y a aucun journal alors qui puisse en rendre compte. Rien que des lettres, mais plus tard, qu’on s’écrira (elles doivent être quelque part). De vraies lettres, pas des mails. Des copie-doubles. Où je voulais en venir avec ça ? J’imagine que ces tristesses-là elles avaient du sens. Qu’elles ont toujours du sens aujourd’hui. Et que j’ai vécu ça, je pense. Qu’elles m’appartiennent.

[1...pendant que nous commandions nos cafés et que les gens, dans la rue, se hâtaient, poussés par une incompréhensible envie d’arriver chez eux, et leurs ombres se présentaient les unes après les autres, chaque fois plus rapidement, sur les murs du restaurant où Farewell et moi nous maintenions contre vent et marée, ou plutôt devrais-je dire contre la tempête électromagnétique qui s’était déchaînée dans les rues de Santiago et dans l’esprit collectif de ses habitants, une immobilité à peine rompue par les mouvements de nos mains qui approchaient les tasses de café de nos lèvres, pendant que nos yeux observaient comme sans y porter attention, comme distraitement, à la chilienne, les figures chinoises qui apparaissaient et disparaissaient pareilles à des éclairs noirs sur les cloisons du restaurant... (Traduction Robert Amutio, Christian Bourgois "Titres", P. 64)

[2Dans Corderie, L’atelier contemporain, P. 25.

[3L’un de mes jeux d’enfant c’est d’empaqueter un agenda dans du papier et des élastiques et écrire dessus les mots Venise, Italie, et c’est à peu près tout ce qu’il y a à dire sur ce jeu si ce n’est peut-être que tout son intérêt ne tenait pas dans sa confection, ni son déballage, mais dans le temps qu’on mettait à se retenir de tout arracher pour l’ouvrir — avant de recommencer encore

Roberto Bolaño, Adolescence, Homosexualité, H., Temps, F., Mémoire, Père, Christophe Grossi, Mère, André Markowicz, Jacques Abeille

030318, version 15 (2 avril 2018)

<blockquote><blockquote class="spip_poesie">
La
caresse — il y a bien caresse —
est celle des
cils, pulsations de satin
contre l’oreille de
l’ange qui le
porte et qui le disperse sans son ombre.
 
André Markowicz, Partages, Inculte, P. 389-390
</blockquote></blockquote>

Aujourd’hui je termine. Je fais ça, je termine. Je termine Les barbares. Je termine le Partages, volume 1. Je commence et je termine Nocturne du Chili [4], lu en trois temps. Je marche la tête rentrée dans les épaules : je veux passer entre les gouttes. Il pleut pas, c’est une métaphore. Une métaphore de la douleur. Ou bien, qui sait, du passé ? Tout va bien. Call me by your name au MK2 Bibliothèque et j’en sortirai triste de ça, cette séance. Un film qui se termine, c’est la vie véritable qui s’éteint. Il faut brusquement en revenir à cette espèce de non-vie que l’on traverse ici, dans ce monde. Je prendrai toujours le parti de la fiction et j’ai pas envie de manger là, dans cet appartement, on est allé alors dans le resto vietnamien du bas de la rue qui s’appelle je sais plus. Et au moment de choisir, comme toujours, quelque chose d’inconnu sur la carte, j’opterai, comme toujours, mais sans m’en rendre compte parce que je passe mon temps à oublier ces trucs — les noms, les noms propres surtout, je suis nul en noms propres, je retiens pas les prénoms, je retiens pas les lieux —, pour le même plat. J’ai un problème avec les trucs qui se terminent, j’ai un problème avec le fait de lâcher prise. J’ai un problème avec la beauté. Une forme d’exclusion. J’ai travaillé un peu, au cours de mes études, mais ponctuellement, c’est-à-dire pas sérieusement, sur la question de l’exclusion chez Barthes. C’était mon sujet. J’ai fait un truc correct. Sur la page, en rouge des une série de remarques positives. Mais pourquoi n’avoir pas abordé la question de l’homosexualité ? Et c’est la seule que j’ai retenue. H. : J’ai plus qu’à attendre de lire ce que tu feras de cette journée dans ton journal. Dans ce film, Call me by your name, il y a un truc avec la temporalité. Avec le montage. C’est un montage très sec, des prises assez courtes qui s’enchaînent rapidement. Fragments. Mais plus on avance dans le film, plus les scènes elles s’allongent. Plus le temps prend de l’espace. Il y a une très belle scène, fixe (souvent, c’est dans la fixité), entre le personnage d’Elio et son père. Qui lui dit grosso modo ce que n’importe quel adolescent dans sa situation rêverait qu’un père à lui lui dise. Quand on s’est rencontré, il y a plus de quinze ans, H. est venu passer quelques jours à la maison un été. J’ai oublié si c’était de l’ordre de trois ou dix jours. Mais c’était là. Après son départ, ma mère, qui à ce moment-là vivait dans une caravane au Chambon-sur-Lignon avait demandé à mon père de s’assurer que j’allais bien (mais je n’allais pas bien, H. n’était plus là). Ça, je l’ai appris plus tard. Moi, je faisais tout mon possible pour avoir l’air normal (c’est probablement toujours à ça que j’occupe le plus clair de mon temps) et mon père n’arrêtait pas de me demander tu es sûr que ça va ? Je saurai pas quoi faire de ça. Est-ce que je faisais si mal semblant ? Est-ce que ça se voyait tant que ça ? Je ne l’ai pas compris sur le moment, mais ces instants-là qui se sont répétés correspondaient grosso modo à cette scène du film, celle dont je parle. On ne s’est pas rencontré ici, avec H., mais au bout du monde, c’est-à-dire en Bretagne. Ce sera quelques semaines plus tôt. Ça n’a duré que quelques heures, on se parlait immatériellement depuis plus de six mois. Pour le joindre par téléphone (pas encore de portable à l’époque), comme la maison qu’on louait était perdue au milieu de nulle part et n’avait pas de ligne téléphonique, mon père me dépose en voiture un peu plus haut près d’une cabine (il y avait des cabines) et je me souviens que pour emprunter ce chemin de terre qui zigzagait dans la lande (ce n’est même pas une route), il met quand même son clignotant pour tourner là alors que de toute évidence nous sommes seuls. À l’intérieur de l’habitacle aussi, nous sommes seuls. C’est un truc que j’ai retenu. Mais je ne sais pas ce qu’il pensait de ça, lui, ni ce qu’il faisait pendant que moi je suis dans cette cabine à parler seul mais avec H. dans une capsule en verre à la fois hermétique au temps qui passe et totalement exposée au soir qui se jetait autour et n’en finissait pas de ne jamais finir, fenêtre ouverte sur le bleu de nos veines, comme l’écrit Christophe Grossi [5]. Plusieurs années plus tard (je ne saurai pas dire combien), H. et moi, on se séparera un moment. Combien de temps ? Mais de quel temps on parle, du temps réel ou du temps ressenti ? J’ai aussi oublié pourquoi. Mais je n’ai rien pas oublié de la façon dont je me suis enfoncé dans la fiction pour m’insensibiliser à tout ce qui me dépassait ici. Ici, c’est-à-dire partout. Pour une raison qui m’échappe, je me suis tapé les trois (à cette époque il n’y en aura que trois, nous irons voir le quatrième ensemble au cinéma au Mans quelques années plus tard quand nous vivrons là-bas) Indiana Jones, qui est un film de mon enfance [6]. Et je suis affalé sur le canapé du salon en pleine journée, il est probable que je sèche les cours — peu importe. Ensuite ce sera rejoindre F. quelque part et, dans une gare, ou près d’une gare (pourquoi ça ? je ne sais plus, il devait y avoir une raison). Je n’aimais jamais raccompagner H. à la gare après qu’on s’était vu, les premières fois surtout à cause de la tristesse que c’est ce séparer de quelqu’un — non, pas de quelqu’un, mais d’H.. Il partait d’une petite gare qu’il y avait près de chez nous (elle existe toujours du reste) et non de la gare principale en centre-ville, alors c’était toujours des trains antédiluviens qui passaient là, des trucs au mazout qui sentait le passé. Peut-être parce que nous étions, alors, dans le passé ? Je ne sais plus ce que m’a dit F., sans doute des choses de circonstances que moi je n’écoute pas. Au retour, la neige tombera. C’était l’hiver. Et c’était tout à fait réel, cette neige-là, maintenant. Et je n’étais plus apathique et numb et rien. J’étais là dans le monde. Et le monde sera là. Retour quelques années plus tôt. J’ai oublié là encore ce que je faisais de mes journées les jours qui ont suivi ce tout premier départ d’H. (il y en aura derrière mais tellement d’autres : on vit cinq ans à distance). Il m’a gravé un CD, je lui en ai gravé un qu’il écoutera en voiture au retour. J’imagine j’écoute ça. J’imagine que je pense. Mais je pense quoi ? Il n’y a aucun journal alors qui puisse en rendre compte. Rien que des lettres, mais plus tard, qu’on s’écrira (elles doivent être quelque part). De vraies lettres, pas des mails. Des copie-doubles. Où je voulais en venir avec ça ? J’imagine que ces tristesses-là elles avaient du sens. Qu’elles ont toujours du sens aujourd’hui. Et que j’ai vécu ça, je pense. Qu’elles m’appartiennent.

[4...pendant que nous commandions nos cafés et que les gens, dans la rue, se hâtaient, poussés par une incompréhensible envie d’arriver chez eux, et leurs ombres se présentaient les unes après les autres, chaque fois plus rapidement, sur les murs du restaurant où Farewell et moi nous maintenions contre vent et marée, ou plutôt devrais-je dire contre la tempête électromagnétique qui s’était déchaînée dans les rues de Santiago et dans l’esprit collectif de ses habitants, une immobilité à peine rompue par les mouvements de nos mains qui approchaient les tasses de café de nos lèvres, pendant que nos yeux observaient comme sans y porter attention, comme distraitement, à la chilienne, les figures chinoises qui apparaissaient et disparaissaient pareilles à des éclairs noirs sur les cloisons du restaurant... (Traduction Robert Amutio, Christian Bourgois "Titres", P. 64)

[5Dans Corderie, L’atelier contemporain, P. 25.

[6L’un de mes jeux d’enfant c’est d’empaqueter un agenda dans du papier et des élastiques et écrire dessus les mots Venise, Italie, et c’est à peu près tout ce qu’il y a à dire sur ce jeu si ce n’est peut-être que tout son intérêt ne tenait pas dans sa confection, ni son déballage mais dans le temps qu’on mettait à se retenir de tout arracher pour l’ouvrir — avant de recommencer encore

030318, version 14 (2 avril 2018)

<blockquote><blockquote class="spip_poesie">
La
caresse — il y a bien caresse —
est celle des
cils, pulsations de satin
contre l’oreille de
l’ange qui le
porte et qui le disperse sans son ombre.
 
André Markowicz, Partages, Inculte, P. 389-390
</blockquote></blockquote>

Aujourd’hui je termine. Je fais ça, je termine. Je termine Les barbares. Je termine le Partages, volume 1. Je commence et je termine Nocturne du Chili [7], lu en trois temps. Je marche la tête rentrée dans les épaules : je veux passer entre les gouttes. Il pleut pas, c’est une métaphore. Une métaphore de la douleur. Ou bien, qui sait, du passé ? Tout va bien. Call me by your name au MK2 Bibliothèque et j’en sortirai triste de ça, cette séance. Un film qui se termine, c’est la vie véritable qui s’éteint. Il faut brusquement en revenir à cette espèce de non-vie que l’on traverse ici, dans ce monde. Je prendrai toujours le parti de la fiction et j’ai pas envie de manger là, dans cet appartement, on est allé alors dans le resto vietnamien du bas de la rue qui s’appelle je sais plus. Et au moment de choisir, comme toujours, quelque chose d’inconnu sur la carte, j’opterai, comme toujours, mais sans m’en rendre compte parce que je passe mon temps à oublier ces trucs — les noms, les noms propres surtout, je suis nul en noms propres, je retiens pas les prénoms, je retiens pas les lieux —, pour le même plat. J’ai un problème avec les trucs qui se terminent, j’ai un problème avec le fait de lâcher prise. J’ai un problème avec la beauté. Une forme d’exclusion. J’ai travaillé un peu, au cours de mes études, mais ponctuellement, c’est-à-dire pas sérieusement , sur la question de l’exclusion chez Barthes. C’était mon sujet. J’ai fait un truc correct. Sur la page, en rouge une série de remarques positives. Mais pourquoi n’avoir pas abordé la question de l’homosexualité ? Et c’est la seule que j’ai retenue. H. : J’ai plus qu’à attendre de lire ce que tu feras de cette journée dans ton journal. Dans ce film, Call me by your name, il y a un truc avec la temporalité. Avec le montage. C’est un montage très sec, des prises assez courtes qui s’enchaînent rapidement. Fragments. Mais plus on avance dans le film, plus les scènes elles s’allongent. Plus le temps prend de l’espace. Il y a une très belle scène, fixe (souvent, c’est dans la fixité), entre le personnage d’Elio et son père. Qui lui dit grosso modo ce que n’importe quel adolescent dans sa situation rêverait qu’un père à lui lui dise. Quand on s’est rencontré, il y a plus de quinze ans, H. est venu passer quelques jours à la maison un été. J’ai oublié si c’était de l’ordre de trois ou dix jours. Mais c’était là. Après son départ, ma mère, qui à ce moment-là vivait dans une caravane au Chambon-sur-Lignon ( tout est vrai , tout est faux dans cette phrase ), avait demandé à mon père de s’assurer que j’allais bien (mais je n’allais pas bien, H. n’était plus là). Ça, je l’ai appris plus tard. Moi, je faisais tout mon possible pour avoir l’air normal (c’est probablement toujours à ça que j’occupe le plus clair de mon temps) et mon père n’arrêtait pas de me demander tu es sûr que ça va ? Je saurai pas quoi faire de ça. Est-ce que je faisais si mal semblant ? Est-ce que ça se voyait tant que ça ? Je ne l’ai pas compris sur le moment, mais ces instants-là qui se sont répétés correspondaient grosso modo à cette scène du film, celle dont je parle. On ne s’est pas rencontré ici, avec H., mais au bout du monde, c’est-à-dire en Bretagne. Ce sera quelques semaines plus tôt. Ça n’a duré que quelques heures, on se parlait immatériellement depuis plus de six mois. Pour le joindre par téléphone (pas encore de portable à l’époque), comme la maison qu’on louait était perdue au milieu de nulle part et n’avait pas de ligne téléphonique, mon père me dépose en voiture un peu plus haut près d’une cabine (il y avait des cabines) et je me souviens que pour emprunter ce chemin de terre qui zigzagait dans la lande (ce n’est même pas une route), il met quand même son clignotant pour tourner là alors que de toute évidence nous sommes seuls. À l’intérieur de l’habitacle aussi, nous sommes seuls. C’est un truc que j’ai retenu. Mais je ne sais pas ce qu’il pensait de ça, lui, ni ce qu’il faisait pendant que moi je suis dans cette cabine à parler seul mais avec H. dans une capsule en verre à la fois hermétique au temps qui passe et totalement exposée au soir qui se jetait autour et n’en finissait pas de ne jamais finir, fenêtre ouverte sur le bleu de nos veines, comme l’écrit Christophe Grossi [8]. Plusieurs années plus tard (je ne saurai pas dire combien), H. et moi, on se séparera un moment. Combien de temps ? Mais de quel temps on parle, du temps réel ou du temps ressenti ? J’ai aussi oublié pourquoi. Mais je n’ai pas oublié la façon dont je me suis enfoncé dans la fiction pour m’insensibiliser à tout ce qui me dépassait ici. Ici, c’est-à-dire partout. Pour une raison qui m’échappe, je me suis tapé les trois (à cette époque il n’y en aura que trois, nous irons voir le quatrième ensemble au cinéma au Mans quelques années plus tard quand nous vivrons là-bas) Indiana Jones, qui est un film de mon enfance [9]. Et je suis affalé sur le canapé du salon en pleine journée, il est probable que je sèche les cours — peu importe. Ensuite ce sera rejoindre F. quelque part et, dans une gare, ou près d’une gare (pourquoi ça ? je ne sais plus, il devait y avoir une raison). Je n’aimais jamais raccompagner H. à la gare après qu’on s’était vu, les premières fois surtout à cause de la tristesse que c’est ce séparer de quelqu’un — non, pas de quelqu’un, mais d’H.. Il partait d’une petite gare qu’il y avait près de chez nous (elle existe toujours du reste) et non de la gare principale en centre-ville, alors c’était toujours des trains antédiluviens qui passaient là, des trucs au mazout qui sentait le passé. Peut-être parce que nous étions, alors, dans le passé ? Je ne sais plus ce que m’a dit F., sans doute des choses de circonstances que moi je n’écoute pas. Au retour, la neige tombera. C’était l’hiver. Et c’était tout à fait réel, cette neige-là, maintenant. Et je n’étais plus apathique et numb et rien. J’étais là dans le monde. Et le monde sera là. Retour quelques années plus tôt. J’ai oublié là encore ce que je faisais de mes journées les jours qui ont suivi ce tout premier départ d’H. (il y en aura derrière mais tellement d’autres : on vit cinq ans à distance). Il m’a gravé un CD, je lui en ai gravé un qu’il écoutera en voiture au retour. J’imagine j’écoute ça. J’imagine que je pense. Mais je pense quoi ? Il n’y a aucun journal alors qui puisse en rendre compte. Rien que des lettres, mais plus tard, qu’on s’écrira (elles doivent être quelque part). De vraies lettres, pas des mails. Des copie-doubles. Où je voulais en venir avec ça ? J’imagine que ces tristesses-là elles avaient du sens. Qu’elles ont toujours du sens aujourd’hui. Et que j’ai vécu ça, je pense. Qu’elles m’appartiennent.

[7...pendant que nous commandions nos cafés et que les gens, dans la rue, se hâtaient, poussés par une incompréhensible envie d’arriver chez eux, et leurs ombres se présentaient les unes après les autres, chaque fois plus rapidement, sur les murs du restaurant où Farewell et moi nous maintenions contre vent et marée, ou plutôt devrais-je dire contre la tempête électromagnétique qui s’était déchaînée dans les rues de Santiago et dans l’esprit collectif de ses habitants, une immobilité à peine rompue par les mouvements de nos mains qui approchaient les tasses de café de nos lèvres, pendant que nos yeux observaient comme sans y porter attention, comme distraitement, à la chilienne, les figures chinoises qui apparaissaient et disparaissaient pareilles à des éclairs noirs sur les cloisons du restaurant... (Traduction Robert Amutio, Christian Bourgois "Titres", P. 64)

[8Dans Corderie, L’atelier contemporain, P. 25.

[9L’un de mes jeux d’enfant c’est d’empaqueter un agenda dans du papier et des élastiques et écrire dessus les mots Venise, Italie, et c’est à peu près tout ce qu’il y a à dire sur ce jeu si ce n’est peut-être que tout son intérêt ne tenait pas dans sa confection mais dans le temps qu’on mettait à se retenir de tout arracher pour l’ouvrir — avant de recommencer encore

030318, version 13 (1er avril 2018)

<blockquote><blockquote class="spip_poesie">
La
caresse — il y a bien caresse —
est celle des
cils, pulsations de satin
contre l’oreille de
l’ange qui le
porte et qui le disperse sans son ombre.
 
André Markowicz, Partages, Inculte, P. 389-390
</blockquote></blockquote>

Aujourd’hui je termine. Je fais ça, je termine. Je termine Les barbares. Je termine le Partages, volume 1. Je commence et je termine Nocturne du Chili [10], lu en trois temps. Je marche la tête rentrée dans les épaules : je veux passer entre les gouttes. Il pleut pas, c’est une métaphore. Une métaphore de la douleur. Ou bien, qui sait, du passé ? Tout va bien. Call me by your name au MK2 Bibliothèque et j’en sortirai triste de ça, cette séance. Un film qui se termine, c’est la vie véritable qui s’éteint. Il faut brusquement en revenir à cette espèce de non-vie que l’on traverse ici, dans ce monde. Je prendrai toujours le parti de la fiction et j’ai pas envie de manger là, dans cet appartement, on est allé alors dans le resto vietnamien du bas de la rue qui s’appelle je sais plus. Et au moment de choisir, comme toujours, quelque chose d’inconnu sur la carte, j’opterai, comme toujours, mais sans m’en rendre compte parce que je passe mon temps à oublier ces trucs — les noms, les noms propres surtout, je suis nul en noms propres, je retiens pas les prénoms, je retiens pas les lieux —, pour le même plat. J’ai un problème avec les trucs qui se terminent, j’ai un problème avec le fait de lâcher prise. J’ai un problème avec la beauté. Une forme d’exclusion. J’ai travaillé un peu, au cours de mes études, mais ponctuellement, sur la question de l’exclusion chez Barthes. C’était mon sujet. J’ai fait un truc correct. Sur la page, en rouge une série de remarques positives. Mais pourquoi n’avoir pas abordé la question de l’homosexualité ? Et c’est la seule que j’ai retenue. H. : J’ai plus qu’à attendre de lire ce que tu feras de cette journée dans ton journal. Dans ce film, Call me by your name, il y a un truc avec la temporalité. Avec le montage. C’est un montage très sec, des prises assez courtes qui s’enchaînent rapidement. Fragments. Mais plus on avance dans le film, et plus les scènes elles s’allongent. Plus le temps prend de l’espace. Il y a une très belle scène, fixe (souvent, c’est dans la fixité), entre le personnage d’Elio et son père. Qui lui dit grosso modo ce que n’importe quel adolescent dans sa situation rêverait qu’un père à lui lui dise. Quand on s’est rencontré, il y a plus de quinze ans, [H H .->mot59] est venu passer quelques jours à la maison un été. J’ai oublié si c’était de l’ordre de trois ou dix jours. Mais c’était là. Après son départ, ma mère, qui à ce moment-là vivait dans une caravane au Chambon-sur-Lignon (tout est vrai, mais tout est faux dans cette phrase), avait demandé à mon père de s’assurer que j’allais bien (mais je n’allais pas bien, [H H .->mot59] n’était plus là). Ça, je l’ai appris plus tard. Moi, je faisais tout mon possible pour avoir l’air normal (c’est probablement toujours à ça que j’occupe le plus clair de souvent mon temps) et mon père n’arrêtait pas de me demander tu es sûr que ça va ? Je saurai pas quoi faire de ça. Est-ce que je faisais si mal semblant ? Est-ce que ça se voyait tant que ça ? Je ne l’ai pas compris sur le moment, mais ces instants-là qui se sont répétés correspondaient grosso modo à cette scène du film, celle dont je parle ; mais non , c’est faux , c’est le contraire qui s’est passé . On ne s’est pas rencontré ici, avec [H H .->mot59], mais au bout du monde, c’est-à-dire en Bretagne. Ce sera quelques semaines plus tôt. Ça n’a duré que quelques heures, on se parlait immatériellement depuis plus de six mois. Pour le joindre par téléphone (pas encore de portable à l’époque), comme la maison qu’on louait était perdue au milieu de nulle part et n’avait pas de ligne téléphonique, mon père me dépose en voiture un peu plus haut près d’une cabine (il y avait des cabines) et je me souviens que pour emprunter ce chemin de terre qui zigzagait dans la lande (ce n’est même pas une route), il met quand même son clignotant pour tourner là alors que de toute évidence nous sommes seuls. À l’intérieur de l’habitacle aussi, nous sommes seuls. C’est un truc que j’ai retenu. Mais je ne sais pas ce qu’il pensait de ça, lui, ni ce qu’il faisait pendant que moi je suis dans cette cabine à parler seul mais avec [H H .->mot59] dans une capsule en verre à la fois hermétique au temps qui passe et totalement exposée au soir qui se jetait autour et n’en finissait pas de ne jamais finir, fenêtre ouverte sur le bleu de nos veines, comme l’écrit Christophe Grossi [11]. Plusieurs années plus tard (je ne saurai pas dire combien), [H H .->mot59] et moi, on se séparera un moment. Combien de temps ? Mais de quel temps on parle, du temps réel ou du temps ressenti ? J’ai aussi oublié pourquoi. Mais je n’ai pas oublié la façon dont je me suis enfoncé dans la fiction pour m’insensibiliser à tout ce qui me dépassait ici. Ici, c’est-à-dire partout. Pour une raison qui m’échappe, je me suis tapé les trois (à cette époque il n’y en aura que trois, nous irons voir le quatrième ensemble au cinéma au Mans quelques années plus tard quand nous vivrons là-bas ) Indiana Jones, qui est un film de mon enfance [12]. ). Et je suis affalé sur le canapé du salon en pleine journée, il est probable que je sèche les cours — peu importe. Ensuite ce sera rejoindre F. quelque part et, dans une gare, ou près d’une gare (pourquoi ça ? je ne sais plus, il devait y avoir une raison). Je n’aimais jamais raccompagner [H H .->mot59] à la gare après qu’on s’était vu, les premières fois surtout à cause de la tristesse que c’est ce séparer de quelqu’un — non, pas de quelqu’un, mais d’[H . d’H .. ->mot59]. Il Puis il partait d’une petite gare qu’il y avait près de chez nous (elle existe toujours du reste) et non de la gare principale en centre-ville, alors c’était toujours des trains antédiluviens qui passaient là, des trucs au mazout qui sentait le passé. Peut-être parce que nous étions, alors, dans le passé ? Je ne sais plus ce que m’a dit F., sans doute des choses de circonstances que moi je n’écoute pas. Au retour, la neige tombera. C’était l’hiver. Et c’était tout à fait réel, cette neige-là, maintenant. Et je n’étais plus apathique et numb et rien. J’étais là dans le monde. Et le monde sera là. Retour quelques années plus tôt. J’ai oublié là encore ce que je faisais de mes journées les jours qui ont suivi ce tout premier départ d’[H d’H .->mot59] (il y en aura derrière mais tellement d’autres : on vit cinq ans à distance loin l’un de l’autre ). Il m’a gravé un CD, je lui en ai gravé un qu’il écoutera en voiture au retour. J’imagine j’écoute ça. J’imagine que je pense. Mais je pense quoi ? Il n’y a aucun journal alors qui puisse en rendre compte. Rien que des lettres, mais plus tard, qu’on s’écrira (elles doivent être quelque part). De vraies lettres, pas des mails. Des copie-doubles. Où je voulais en venir avec ça ? J’imagine que ces tristesses-là elles avaient du sens. Qu’elles ont toujours du sens aujourd’hui. Et que j’ai vécu ça, je pense. Qu’elles m’appartiennent.

[10...pendant que nous commandions nos cafés et que les gens, dans la rue, se hâtaient, poussés par une incompréhensible envie d’arriver chez eux, et leurs ombres se présentaient les unes après les autres, chaque fois plus rapidement, sur les murs du restaurant où Farewell et moi nous maintenions contre vent et marée, ou plutôt devrais-je dire contre la tempête électromagnétique qui s’était déchaînée dans les rues de Santiago et dans l’esprit collectif de ses habitants, une immobilité à peine rompue par les mouvements de nos mains qui approchaient les tasses de café de nos lèvres, pendant que nos yeux observaient comme sans y porter attention, comme distraitement, à la chilienne, les figures chinoises qui apparaissaient et disparaissaient pareilles à des éclairs noirs sur les cloisons du restaurant... (Traduction Robert Amutio, Christian Bourgois "Titres", P. 64)

[11Dans Corderie, L’atelier contemporain, P. 25.

[12L’un enfance ( l’un de mes jeux d’enfant c’est d’empaqueter un agenda dans du papier et des élastiques et écrire dessus les mots Venise, Italie, et c’est à peu près tout ce qu’il y a à dire sur ce jeu si ce n’est peut-être que tout son intérêt ne tenait pas dans sa confection mais dans le temps qu’on mettait à se retenir de tout arracher pour l’ouvrir — avant de recommencer encore

030318, version 12 (31 mars 2018)

<blockquote><blockquote class="spip_poesie">
La
caresse — il y a bien caresse —
est celle des
cils, pulsations de satin
contre l’oreille de
l’ange qui le
porte et qui le disperse sans son ombre.
 
André Markowicz, Partages, Inculte, P. 389-390
</blockquote></blockquote>

Aujourd’hui je termine. Je fais ça, je termine. Je termine Les barbares. Je termine le Partages, volume 1. Je commence et je termine Nocturne du Chili [13], lu que je lis en trois temps. Je marche la tête rentrée dans les épaules : je veux passer entre les gouttes. Il pleut pas, c’est une métaphore. Une métaphore de la douleur. Ou bien, qui sait, du passé ? Tout va bien. Call me by your name au MK2 Bibliothèque et j’en sortirai triste de ça, cette séance. Un film qui se termine, c’est la vie véritable qui s’éteint. Il faut brusquement en revenir à cette espèce de non-vie que l’on traverse ici, dans ce monde. Je prendrai toujours le parti de la fiction et j’ai pas envie de manger là, dans cet appartement, on est allé alors dans le resto vietnamien du bas de la rue qui s’appelle je sais plus. Et au moment de choisir, comme toujours, quelque chose d’inconnu sur la carte, j’opterai, comme toujours, mais sans m’en rendre compte parce que je passe mon temps à oublier ces trucs — les noms, les noms propres surtout, je suis nul en noms propres, je retiens pas les prénoms, je retiens pas les lieux, probablement parce que , enfin c’est compliqué —, pour le même plat. J’ai un problème avec les trucs qui se terminent, j’ai un problème avec le fait de lâcher prise. J’ai un problème avec la beauté. C’est qu’il y aura ici de la tristesse, pas du désir. Une forme d’exclusion. J’ai travaillé un peu, au cours de mes études, mais ponctuellement, sur la question de l’exclusion chez Barthes. C’était mon sujet. J’ai fait un truc correct. Sur la page, en rouge une série de remarques positives. Mais pourquoi n’avoir pas abordé la question de l’homosexualité ? Et c’est la seule que j’ai retenue. H. : J’ai plus qu’à attendre de lire ce que tu feras de cette journée dans ton journal. Dans ce film, Call me by your name, il y a un truc avec la temporalité. Avec le montage. C’est un montage très sec, des prises assez courtes qui s’enchaînent rapidement. Fragments. Mais plus on avance dans le film à ce qu’il me semble et plus les scènes s’allongent. Plus le temps prend de l’espace. Il y a une très belle scène, fixe (souvent, c’est dans la fixité), entre le personnage d’Elio et son père. Qui lui dit grosso modo ce que n’importe quel adolescent dans sa situation rêverait qu’un père à lui lui dise. Quand on s’est rencontré, il y a plus de quinze ans, H. est venu passer quelques jours à la maison un été. J’ai oublié si c’était de l’ordre de trois ou dix jours. Mais c’était là. Après son départ, ma mère, qui à ce moment-là vivait dans une caravane au Chambon-sur-Lignon (tout est vrai, mais tout est faux dans cette phrase), avait demandé à mon père de s’assurer que j’allais bien (mais je n’allais pas bien, H. n’était plus là). Ça, je l’ai appris plus tard. Moi, je faisais tout mon possible pour avoir l’air normal (c’est probablement toujours à ça que j’occupe le plus souvent mon temps) et mon père n’arrêtait pas de me demander tu es sûr que ça va ? Je saurai pas quoi faire de ça. Est-ce que je faisais si mal semblant ? Est-ce que ça se voyait tant que ça ? Je ne l’ai pas compris sur le moment, mais ces instants-là qui se sont répétés correspondaient grosso modo à cette scène du film, celle dont je parle ; mais non, c’est faux, c’est le contraire qui s’est passé. On ne s’est pas rencontré ici, avec H., mais au bout du monde, c’est-à-dire en Bretagne. Ce sera quelques semaines plus tôt. Ça n’a duré que quelques heures, on se parlait immatériellement depuis plus de six mois. Pour le joindre par téléphone (je n’avais pas encore de portable à l’époque, à ce que je crois savoir j’étais contre ), comme la maison qu’on louait était perdue au milieu de nulle part et n’avait pas de ligne téléphonique, mon père me dépose en voiture un peu plus haut près d’une cabine (il y avait des cabines) et je me souviens que pour emprunter ce chemin de terre qui zigzagait dans la lande (ce n’est même pas une route), il met quand même son clignotant pour tourner là alors que de toute évidence nous sommes seuls. À l’intérieur de l’habitacle aussi, nous sommes seuls. C’est un truc que j’ai retenu. Mais je ne sais pas ce qu’il pensait de ça, lui, ni ce qu’il faisait pendant que moi je suis dans cette cabine à parler seul mais avec H. dans une capsule en verre à la fois hermétique au temps qui passe et totalement exposée au soir qui se jetait autour et n’en finissait pas de ne jamais finir, fenêtre ouverte sur le bleu de nos veines, comme l’écrit Christophe Grossi [14]. Plusieurs années plus tard (je ne saurai pas dire combien), H. et moi, on se séparera un moment. Combien de temps ? Mais de quel temps on parle, du temps réel ou du temps ressenti ? J’ai aussi oublié pourquoi. Mais je n’ai pas oublié la façon dont je me suis enfoncé dans la fiction pour m’insensibiliser à tout ce qui me dépassait ici. Ici, c’est-à-dire partout. Pour une raison qui m’échappe, je me suis tapé les trois (à cette époque il n’y en aura que trois, nous irons voir le quatrième ensemble au cinéma au Mans quelques années plus tard) Indiana Jones, qui est un film de mon enfance (l’un de mes jeux d’enfant c’est d’empaqueter un agenda dans du papier et des élastiques et écrire dessus les mots Venise, Italie, et c’est à peu près tout ce qu’il y a à dire sur ce jeu si ce n’est peut-être que tout son intérêt ne tenait pas dans sa confection mais dans le temps qu’on mettait à se retenir de tout arracher pour l’ouvrir — avant de recommencer encore). Et je suis affalé sur le canapé du salon en pleine journée, il est probable que je sèche les cours — peu importe. Ensuite ce sera rejoindre F. quelque part et, dans une gare, ou près d’une gare (pourquoi ça ? je ne sais plus, il devait y avoir une raison). Je n’aimais jamais raccompagner H. à la gare après qu’on s’était vu, les premières fois surtout à cause de la tristesse que c’est ce séparer de quelqu’un — non, pas de quelqu’un , mais d’H.. Puis il partait d’une petite gare qu’il y avait près de chez nous (elle existe qu’il y a toujours du reste) et non de la gare principale en centre-ville, alors c’était toujours des trains antédiluviens qui passaient là, des trucs au mazout qui sentait le passé. Peut-être parce que nous étions, alors, dans le passé ? Je ne sais plus ce que m’a dit F., sans doute des choses de circonstances que moi je n’écoute pas. Au retour, la neige tombera. C’était l’hiver. Et c’était tout à fait réel, cette neige-là, maintenant. Et je n’étais plus apathique et numb et rien. J’étais là dans le monde. Et le monde sera là. Retour quelques années plus tôt. J’ai oublié là encore ce que je faisais de mes journées les jours qui ont suivi ce tout premier départ d’H. (il y en aura derrière tellement d’autres : on vit cinq ans loin l’un de l’autre). Il m’a gravé un CD, je lui en ai gravé un qu’il écoutera en voiture au retour. J’imagine j’écoute ça. Mais le mien ou le sien ? J’imagine que je pense. Mais je pense quoi ? Il n’y a aucun journal alors qui puisse en rendre compte. Rien que des lettres, mais plus tard, qu’on s’écrira (elles doivent être quelque part). De vraies lettres, pas des mails. Des copie-doubles. Où je voulais en venir avec ça ? J’imagine que ces tristesses-là elles avaient du sens. Qu’elles ont toujours du sens aujourd’hui. Et que j’ai vécu ça, je pense. Qu’elles m’appartiennent.

[13...pendant que nous commandions nos cafés et que les gens, dans la rue, se hâtaient, poussés par une incompréhensible envie d’arriver chez eux, et leurs ombres se présentaient les unes après les autres, chaque fois plus rapidement, sur les murs du restaurant où Farewell et moi nous maintenions contre vent et marée, ou plutôt devrais-je dire contre la tempête électromagnétique qui s’était déchaînée dans les rues de Santiago et dans l’esprit collectif de ses habitants, une immobilité à peine rompue par les mouvements de nos mains qui approchaient les tasses de café de nos lèvres, pendant que nos yeux observaient comme sans y porter attention, comme distraitement, à la chilienne, les figures chinoises qui apparaissaient et disparaissaient pareilles à des éclairs noirs sur les cloisons du restaurant... (Traduction Robert Amutio, Christian Bourgois "Titres", P. 64)

[14Dans Corderie, L’atelier contemporain, P. 25.

030318, version 11 (29 mars 2018)

<blockquote><blockquote class="spip_poesie">
La
caresse — il y a bien caresse —
est celle des
cils, pulsations de satin
contre l’oreille de
l’ange qui le
porte et qui le disperse sans son ombre.
 
André Markowicz, Partages, Inculte, P. 389-390
</blockquote></blockquote>

Aujourd’hui je termine. Je fais ça, je termine . Je termine Les barbares. Je termine le Partages, volume 1. Je commence et je termine Nocturne du Chili [15] que je lis (je l’ai lu en trois temps. ). Je marche la tête rentrée dans les épaules : , je veux passer entre les gouttes. Il pleut pas, c’est une métaphore. Une métaphore de la douleur. Ou bien, qui sait, du passé ? Tout va bien. Call me by your name au MK2 Bibliothèque et j’en sortirai triste de ça, cette séance. Un film qui se termine, c’est la vie véritable qui s’éteint. Il faut brusquement en revenir à cette espèce de non-vie que l’on traverse ici, dans ce monde. Je prendrai toujours le parti de la fiction et j’ai pas envie de manger là, dans cet appartement, on est allé alors dans le resto vietnamien du bas de la rue qui s’appelle je sais plus. Et au moment de choisir, comme toujours, quelque chose d’inconnu sur la carte, j’opterai, comme toujours, mais sans m’en rendre compte parce que je passe mon temps à oublier ces trucs — les noms, les noms propres surtout, je suis nul en noms propres, je retiens pas les prénoms, je retiens pas les lieux, probablement parce que, enfin c’est compliqué je m’en tape —, pour le même plat. J’ai un problème avec les trucs qui se terminent, j’ai un problème avec le fait de lâcher prise. J’ai un problème avec la beauté. C’est Ce qu’il y aura ici c’est de la tristesse, pas du désir. Une forme d’exclusion. J’ai travaillé un peu, au cours de mes études, mais ponctuellement, sur la question de l’exclusion chez Barthes. C’était mon sujet. J’ai fait un truc correct. Sur la page, en rouge une série de remarques positives. Mais pourquoi n’avoir pas abordé la question de l’homosexualité ? Et c’est la seule que j’ai retenue. H. : J’ai plus qu’à attendre de lire ce que tu feras de cette journée dans ton journal. Dans ce film, Call me by your name, il y a un truc avec la temporalité. Avec le montage. C’est un montage très sec, des prises assez courtes qui s’enchaînent rapidement. Fragments. Mais plus on avance dans le film à ce qu’il me semble et plus les scènes s’allongent. Plus le temps prend de l’espace. Il y a une très belle scène, fixe (souvent, c’est dans la fixité), entre le personnage d’Elio et son père. Qui lui dit grosso modo ce que n’importe quel adolescent dans sa situation rêverait qu’un père à lui lui dise. Quand on s’est rencontré, il y a plus de quinze ans, H. est venu passer quelques jours à la maison un été. J’ai oublié si c’était de l’ordre de trois ou dix jours. Mais c’était là. Après son départ, ma mère, qui à ce moment-là vivait dans une caravane au Chambon-sur-Lignon (tout est vraimais , et c’est aussi la magie de l’écriture , tout est faux dans cette phrase), avait demandé à mon père de s’assurer que j’allais bien (mais je n’allais pas bien, H. n’était plus là). , et pour combien de temps  ? ). Ça, je l’ai appris plus tard. Moi, je faisais tout mon possible pour avoir l’air normal (c’est probablement toujours à ça que j’occupe le plus souvent mon temps) et mon père n’arrêtait pas de me demander tu es sûr que ça va ? Je saurai pas quoi faire de ça. Est-ce que je faisais si mal semblant ? Est-ce que ça se voyait tant que ça ? Je ne l’ai pas compris sur le moment, mais ces instants-là qui se sont répétés correspondaient grosso modo à cette scène du film, celle dont je parle ; mais non, c’est faux, c’est le contraire qui s’est passé. On ne s’est pas rencontré ici, avec H., mais au bout du monde , c’est-à-dire en Bretagne. Ce sera quelques semaines plus tôt. Ça n’a duré que quelques heures, on se parlait immatériellement depuis plus de six mois. Pour le joindre par téléphone (je n’avais pas encore de portable à l’époque, à ce que je crois savoir j’étais contre), comme la maison qu’on louait était perdue au milieu de nulle part et n’avait pas de ligne téléphonique, mon père me dépose en voiture un peu plus haut près d’une cabine (il y avait des cabines) et je me souviens que pour emprunter ce chemin de terre qui zigzagait dans la lande (ce n’est même pas une route), il met quand même son clignotant pour tourner là alors que de toute évidence nous sommes seuls. À l’intérieur de l’habitacle aussi, nous sommes seuls. C’est un truc que j’ai retenu. Mais je ne sais pas ce qu’il pensait de ça, lui, ni ce qu’il faisait pendant que moi je suis dans cette cabine à parler seul mais avec H. dans une capsule en verre à la fois hermétique au temps qui passe et totalement exposée au soir qui se jetait autour et n’en finissait pas de ne jamais finir, fenêtre ouverte sur le bleu de nos veines, comme l’écrit Christophe Grossi [16]. Plusieurs années plus tard (je ne saurai pas dire combien), H. et moi, on se séparera un moment. Combien de temps ? Mais de quel temps on parle, du temps réel ou du temps ressenti ? J’ai aussi oublié pourquoi. Mais je n’ai pas oublié la façon dont je me suis enfoncé dans la fiction pour m’insensibiliser à tout ce qui me dépassait ici. Ici, c’est-à-dire partout. Pour une raison qui m’échappe, je me suis tapé les trois (à cette époque il n’y en aura que trois, nous irons voir le quatrième ensemble au cinéma au Mans quelques années plus tard) Indiana Jones, qui est un film de mon enfance (l’un de mes jeux d’enfant c’est d’empaqueter un agenda dans du papier et des élastiques et écrire dessus les mots Venise, Italie, et c’est à peu près tout ce qu’il y a à dire sur ce jeu si ce n’est peut-être que tout son intérêt ne tenait pas dans sa confection mais dans le temps qu’on mettait à se retenir de tout arracher pour l’ouvrir — avant de recommencer encore). Et je suis affalé sur le canapé du salon en pleine journée, il est probable que je sèche les cours peu importe , ou alors il y a des vacances , ça n’a pas beaucoup d’importance . Ensuite ce sera rejoindre F. quelque part et, dans une gare, ou près d’une gare (pourquoi ça ? je ne sais plus). je ne sais plus , il Il devait y avoir une raison). . Je n’aimais jamais raccompagner H. à la gare après qu’on s’était vu, les premières fois surtout à cause de la tristesse que c’est ce séparer de quelqu’un — non, d’H.. . précisément. Puis il partait d’une petite gare qu’il y avait près de chez nous (qu’il y a toujours du reste) et non de la gare principale en centre-ville, alors c’était toujours des trains antédiluviens qui passaient là, des trucs au mazout qui sentait le passé. Peut-être parce que nous étions, alors, dans le passé ? Je ne sais plus ce que m’a dit F., sans doute des choses de circonstances que moi je n’écoute pas. Au retour, la neige tombera. C’était l’hiver. Et c’était tout à fait réel, cette neige-là, maintenant. Et je n’étais plus apathique et numb et rien. J’étais là dans le monde. Et le monde sera là. Retour quelques années plus tôt. J’ai oublié là encore ce que je faisais de mes journées les jours qui ont suivi ce tout premier départ d’H. (il y en aura derrière tellement , mais tellement d’autres : on vit cinq ans loin l’un de l’autre). Il m’a gravé un CD, je lui en ai gravé un qu’il écoutera en voiture au retour. J’imagine j’écoute ça. Mais le mien ou le sien ? J’imagine que je pense. Mais je pense quoi ? Il n’y a aucun journal alors qui puisse en rendre compte. Rien que des lettres, mais plus tard, qu’on s’écrira (elles doivent être quelque part). De vraies lettres, pas des mails. Des copie-doubles. Où je voulais en venir avec ça ? J’imagine que ces tristesses-là elles avaient du sens. Qu’elles ont toujours du sens encore aujourd’hui. Et que j’ai vécu ça, je pense. Qu’elles m’appartiennent.

[15...pendant que nous commandions nos cafés et que les gens, dans la rue, se hâtaient, poussés par une incompréhensible envie d’arriver chez eux, et leurs ombres se présentaient les unes après les autres, chaque fois plus rapidement, sur les murs du restaurant où Farewell et moi nous maintenions contre vent et marée, ou plutôt devrais-je dire contre la tempête électromagnétique qui s’était déchaînée dans les rues de Santiago et dans l’esprit collectif de ses habitants, une immobilité à peine rompue par les mouvements de nos mains qui approchaient les tasses de café de nos lèvres, pendant que nos yeux observaient comme sans y porter attention, comme distraitement, à la chilienne, les figures chinoises qui apparaissaient et disparaissaient pareilles à des éclairs noirs sur les cloisons du restaurant... (Traduction Robert Amutio, Christian Bourgois "Titres", P. 64)

[16Dans Corderie, L’atelier contemporain, P. 25.

030318, version 10 (28 mars 2018)

<blockquote><blockquote class="spip_poesie">
La
caresse — il y a bien caresse —
est celle des
cils, pulsations de satin
contre l’oreille de
l’ange qui le
porte et qui le disperse sans son ombre.
 
André Markowicz, Partages, Inculte, P. 389-390
</blockquote></blockquote>

Aujourd’hui je termine. Je fais ça. Je termine Les barbares. Je termine le Partages, volume 1. Je commence et je termine Nocturne du Chili [17] (je l’ai lu en trois temps). Je marche la tête rentrée dans les épaules, je veux passer entre les gouttes. Il pleut pas, c’est une métaphore. Une métaphore de la douleur. Ou bien, qui sait, du passé ? Tout va bien. Call me by your name au MK2 Bibliothèque et j’en sortirai triste de ça, cette séance. Un film qui se termine, c’est la vie véritable qui s’éteint. Il faut brusquement en revenir à cette espèce de non-vie que l’on traverse ici, dans ce monde. Je prendrai toujours le parti de la fiction et j’ai pas envie de manger là, dans cet appartement, on est allé alors dans le resto vietnamien du bas de la rue qui s’appelle je sais plus. Et au moment de choisir, comme toujours, quelque chose d’inconnu sur la carte, j’opterai, comme toujours, mais sans m’en rendre compte parce que je passe mon temps à oublier ces trucs — les noms, les noms propres surtout, je suis nul en noms propres, je retiens pas les prénoms, je retiens pas les lieux, probablement parce que je m’en tape fous —, pour le même plat. J’ai un problème avec les trucs qui se terminent, j’ai un problème avec le fait de lâcher prise. J’ai un problème avec la beauté. Ce qu’il y aura ici c’est de De la tristesse, pas du désir. Une forme d’exclusion. J’ai travaillé un peu, au cours de mes études, mais ponctuellement, sur la question de l’exclusion chez Barthes. C’était mon sujet. J’ai fait un truc correct. Sur la page, en rouge mon prof de l’époque dresse une série de remarques positives. Mais Une autre  : pourquoi n’avoir pas abordé la question de l’homosexualité ? Et c’est la seule que j’ai retenue. H. : J’ai plus qu’à attendre de lire ce que tu feras de cette journée dans ton journal. Dans ce film, Call me by your name, il y a un truc avec la temporalité. Avec le montage. C’est un montage très sec, des prises assez courtes qui s’enchaînent rapidement. Fragments. Mais plus on avance dans le film à ce qu’il me semble et plus les scènes s’allongent. Plus le temps prend de l’espace. Il y a une très belle scène, fixe (souvent, c’est dans la fixité), entre le personnage d’Elio et son père. Qui lui dit grosso modo ce que n’importe quel adolescent dans sa situation rêverait qu’un père à lui lui dise. Quand on s’est rencontré, il y a plus de quinze ans, H. est venu passer quelques jours à la maison un été. J’ai oublié si c’était de l’ordre de trois ou dix jours. Mais c’était là. Après son départ, ma mère, qui à ce moment-là vivait dans une caravane au Chambon-sur-Lignon (tout est vrai mais, et c’est aussi la magie de l’écriture, tout est faux dans cette phrase ), avait demandé à mon père de s’assurer que j’allais bien (mais je n’allais pas bien, H. n’était plus là, et pour combien de temps ?). Ça, je l’ai appris plus tard. Moi, je faisais tout mon possible pour avoir l’air normal (c’est probablement toujours à ça que j’occupe le plus souvent mon temps) et mon père n’arrêtait pas de me demander tu es sûr que ça va ? Je saurai pas quoi faire de ça. Est-ce que je faisais si mal semblant ? Est-ce que ça se voyait tant que ça ? Je ne l’ai pas compris sur le moment, mais ces instants-là qui se sont répétés correspondaient grosso modo à cette scène du film, celle dont je parle ; mais non, c’est faux, c’est le contraire qui s’est passé. On ne s’est pas rencontré ici, avec H., mais en Bretagne. Ce sera quelques semaines plus tôt. Ça n’a duré que quelques heures, on se parlait immatériellement depuis plus de six mois. Pour le joindre lui parler par téléphone (je n’avais pas encore de portable à l’époque, j’étais contre), comme la maison qu’on louait était perdue au milieu de nulle part et n’avait pas de ligne téléphonique, mon père me dépose en voiture un peu plus haut près d’une cabine (il y avait des cabines) et je me souviens que pour emprunter ce chemin de terre qui zigzagait dans la lande (ce n’est même pas une route), il met quand même son clignotant pour tourner là alors que de toute évidence nous sommes seuls. À l’intérieur de l’habitacle aussi, nous sommes seuls. C’est un truc que j’ai retenu. Mais je ne sais pas ce qu’il pensait de ça, lui, ni ce qu’il faisait pendant que moi je suis dans cette cabine à parler seul mais avec H. dans une capsule en verre à la fois hermétique au temps qui passe et totalement exposée au soir qui se jetait autour et n’en finissait pas de ne jamais finir, fenêtre ouverte sur le bleu de nos veines, comme l’écrit Christophe Grossi [18]. Plusieurs années plus tard (je ne saurai pas dire combien), H. et moi, on se séparera un moment. Combien de temps ? Mais de quel temps on parle, du temps réel ou du temps ressenti ? J’ai aussi oublié pourquoi. Mais je n’ai pas oublié la façon dont je me suis enfoncé dans la fiction pour m’insensibiliser à tout ce qui me dépassait ici. Ici, c’est-à-dire partout. Pour une raison qui m’échappe, je me suis tapé les trois (à cette époque il n’y en aura que trois, nous irons voir le quatrième ensemble au cinéma au Mans quelques années plus tard) Indiana Jones, qui est un film de mon enfance (l’un de mes jeux d’enfant c’est d’empaqueter un agenda dans du papier et des élastiques et écrire dessus les mots Venise, Italie, et c’est à peu près tout ce qu’il y a à dire sur ce jeu si ce n’est peut-être que tout son intérêt ne tenait pas dans sa confection mais dans le temps qu’on mettait à se retenir de tout arracher pour l’ouvrir — avant de recommencer encore). Et je suis affalé sur le canapé du salon en pleine journée, il est probable que je sèche les cours, ou alors il y a des vacances, ça n’a pas beaucoup d’importance. Ensuite ce sera rejoindre F. quelque part et, je ne sais pas très bien pourquoi mais toujours est-il qu’on se retrouve dans une gare, ou près d’une gare ( pourquoi ça  ? . je ne sais plus). Il devait y avoir une raison. Je n’aimais jamais raccompagner H. à la gare après qu’on s’était vu, les premières fois surtout à cause de la tristesse que c’est ce séparer de quelqu’un non , d’H comme H . — non, d’H. précisément. Puis il partait d’une petite gare qu’il y avait près de chez nous (qu’il y a toujours du reste) et non de la gare principale en centre-ville, alors c’était toujours des trains antédiluviens qui passaient là, des trucs au mazout qui sentait le passé. Peut-être parce que nous étions, alors, dans le passé ? Je ne sais plus ce que m’a dit F., sans doute des choses de circonstances que moi je n’écoute pas. Au retour, la neige tombera. C’était l’hiver. Et c’était tout à fait réel, cette neige-là, maintenant. Le truc le plus réel que j’ai jamais vu de toute ma vie. Et je n’étais plus apathique et numb et rien. J’étais là dans le monde. Et le monde sera là. Retour quelques années plus tôt. J’ai oublié là encore ce que je faisais de mes journées les jours qui ont suivi ce tout premier départ d’H. (il y en aura derrière tellement, mais tellement d’autres : on vit cinq ans loin l’un de l’autre). Il m’a gravé un CD avec Björk, Nightwish et Diana Krall dessus. Il m’a gravé un CD Sur le mien , je lui en ai gravé un qu’il écoutera en voiture au retour, il y aura Yoko Kanno et d’autres trucs , je ne sais plus . J’imagine j’écoute ça. Mais le mien ou le sien ? J’imagine que je pense. Mais je pense quoi ? Il n’y a aucun journal alors qui puisse en rendre compte. Rien que des lettres, mais plus tard, qu’on s’écrira (elles doivent être quelque part dans un classeur mais à la cave ). De vraies lettres, pas des mails. Des copie-doubles. Où je voulais en venir avec ça ? J’imagine que ces tristesses-là elles avaient du sens. Qu’elles ont toujours du sens encore aujourd’hui. Et que j’ai vécu ça, je pense. Qu’elles m’appartiennent.

[17...pendant que nous commandions nos cafés et que les gens, dans la rue, se hâtaient, poussés par une incompréhensible envie d’arriver chez eux, et leurs ombres se présentaient les unes après les autres, chaque fois plus rapidement, sur les murs du restaurant où Farewell et moi nous maintenions contre vent et marée, ou plutôt devrais-je dire contre la tempête électromagnétique qui s’était déchaînée dans les rues de Santiago et dans l’esprit collectif de ses habitants, une immobilité à peine rompue par les mouvements de nos mains qui approchaient les tasses de café de nos lèvres, pendant que nos yeux observaient comme sans y porter attention, comme distraitement, à la chilienne, les figures chinoises qui apparaissaient et disparaissaient pareilles à des éclairs noirs sur les cloisons du restaurant... (Traduction Robert Amutio, Christian Bourgois "Titres", P. 64)

[18Dans Corderie, L’atelier contemporain, P. 25.

030318, version 9 (27 mars 2018)

<blockquote><blockquote class="spip_poesie">
La
caresse — il y a bien caresse —
est celle des
cils, pulsations de satin
contre l’oreille de
l’ange qui le
porte et qui le disperse sans son ombre.
 
André Markowicz, Partages, Inculte, P. 389-390
</blockquote></blockquote>

Aujourd’hui je termine. Je fais ça. Je termine Les barbares. Je termine le Partages, volume 1. Je commence et je termine terminerai Nocturne du Chili [19] (je l’ai lu que je lis en trois temps). . Je marche la tête rentrée dans les épaules, je veux passer entre les gouttes. Il pleut pas, c’est une métaphore. Une métaphore de la douleur. Ou bien, qui sait, du passé ? Tout va bien. Call me by your name au MK2 Bibliothèque et j’en sortirai triste de ça, cette séance. Un film qui se termine, et c’est la vie véritable qui s’éteint. Il faut brusquement en revenir à cette espèce de non-vie que l’on traverse ici, dans ce monde. Je prendrai toujours le parti de la fiction et j’ai pas envie de manger là, dans cet appartement, on est allé alors dans le resto vietnamien du bas de la rue qui s’appelle je sais plus. Et Je prendrai toujours le parti de la fiction et j’ai pas envie de manger , dans cet appartement , on est allé alors dans le restaurant vietnamien du bas de la rue qui s’appelle je sais plus , et au moment de choisir, comme toujours, quelque chose d’inconnu que je ne connais pas sur la carte, j’opterai, comme toujours, mais sans m’en rendre compte parce que je passe mon temps à oublier ces trucs chosesles ces noms, les noms propres surtout, je suis nul en noms propres, je retiens pas les prénoms, je retiens pas les lieux, probablement parce que je m’en fous —, pour le même plat. Alors l’écrire ici une bonne fois pour toute : sole sauce tamarin. J’ai un problème avec les trucs qui se terminent, j’ai un problème avec le fait de lâcher prise. J’ai un problème avec la beauté : il y a plus de la tristesse que du désir , ici , pas ou peu d’attraction . De la tristesse, pas du désir. Une forme d’exclusion. J’ai travaillé un peu, au cours de mes études, ponctuellement, sur la question de l’exclusion chez Barthes. C’était mon sujet. J’ai fait un truc correct. Sur la page, mon prof de l’époque dresse une série de remarques positives. Une Mais une autre : pourquoi n’avoir pas abordé la question de l’homosexualité ? Et c’est C’est la seule que j’ai retenue. Bref, s’agissant de la beauté, je n’arrive pas à trancher. H. : J’ai plus qu’à attendre de lire ce que tu feras de cette journée dans ton journal. Dans ce film, Call me by your name, il y a un truc avec la temporalité. Avec le montage. C’est un montage très sec, des prises assez courtes qui s’enchaînent rapidement. Fragments. Mais plus on avance dans le film à ce qu’il me semble et plus les scènes s’allongent. Plus le temps prend de l’espace. Il y a une très belle scène, fixe (souvent, c’est dans la fixité), entre le personnage d’Elio et son père. Qui lui dit grosso modo ce que n’importe quel adolescent dans sa situation rêverait qu’un père à lui lui dise. Quand on s’est rencontré, il y a plus de quinze ans, H. est venu passer quelques jours à la maison un été. J’ai oublié si c’était de l’ordre de trois ou dix jours. Mais c’était là. Après son départ, ma mère, qui à ce moment-là vivait dans une caravane au Chambon-sur-Lignon (tout est c’est vrai mais , et c’est aussi la magie de l’écriture , tout est faux ), avait demandé à mon père de s’assurer que j’allais bien (mais je n’allais pas bien, H. n’était plus là, et pour combien de temps ? ). — peut-être pour toujours). Ça, je l’ai appris plus tard. Moi, je faisais tout mon possible pour avoir l’air normal ( c’est probablement toujours à ça que j’occupe le plus souvent mon temps ) et mon père n’arrêtait pas de me demander tu es sûr que ça va ? Je ne saurai pas quoi faire de ça. Est-ce que je faisais si mal semblant ? Est-ce que ça se voyait tant que ça ? Je ne l’ai pas compris sur le moment, mais ces instants-là qui se sont répétés correspondaient grosso modo à cette scène du film, celle dont je parle , à la fin , Elio parleavec son père ; mais non, c’est faux, c’est le contraire qui s’est passé. On ne C’est en Bretagne qu’on s’est pas rencontré ici , avec H., mais en Bretagne. Ce sera , quelques semaines plus tôt. Ça n’a duré que quelques heures, on même si ça faisait plusieurs mois qu’on se parlait immatériellement depuis plus de six mois façon complètement dématérialisée . Pour lui parler par téléphone (je n’avais pas encore de portable à l’époque, et pour une raison qui m’échappe aujourd’hui j’étais contre), comme la maison qu’on louait était perdue au milieu de nulle part et n’avait pas de ligne téléphonique, mon père me dépose en voiture un peu plus haut près d’une cabine (il y avait des cabines) et je me souviens que pour emprunter ce chemin de terre qui zigzagait dans la lande (ce n’est même pas une route), il met quand même son clignotant pour tourner là alors que de toute évidence nous sommes seuls. À l’intérieur de l’habitacle aussi, nous sommes seuls. C’est un truc que j’ai retenu. Mais je ne sais pas ce qu’il pensait de ça, lui, ni ce qu’il faisait pendant que moi je suis dans cette cabine à parler seul mais avec H. dans une capsule en verre à la fois hermétique au temps qui passe et totalement exposée au soir qui se jetait autour et n’en finissait pas de ne jamais finir, une vraie fenêtre ouverte sur le bleu de nos veines, comme l’écrit Christophe Grossi [20]. Plusieurs années plus tard (je ne saurai pas dire combien), H. et moi, on se séparera sépare un moment. Combien de temps ? Mais de quel temps on parle, du temps réel ou du temps ressenti ? J’ai aussi oublié pourquoi. Mais je n’ai pas oublié la façon dont je me suis enfoncé dans la fiction pour m’insensibiliser à tout ce qui me dépassait ici. Ici, c’est-à-dire partout. Pour une raison qui m’échappe, je me suis tapé les trois (à cette époque il n’y en aura que trois, nous irons voir le quatrième ensemble au cinéma au Mans quelques années plus tard) Indiana Jones, qui est un film de mon enfance (l’un de mes jeux d’enfant c’est d’empaqueter un agenda dans du papier et des élastiques et écrire dessus les mots Venise, Italie, et c’est à peu près tout ce qu’il y a à dire sur ce jeu si ce n’est peut-être que tout son intérêt ne tenait pas dans sa confection mais dans le temps qu’on mettait à se retenir de tout arracher pour l’ouvrir — avant de recommencer encore). Et je suis affalé sur le canapé du salon en pleine journée, complètement apathique , il est probable que je sèche les cours, ou alors il y a des vacances , ça n’a pas beaucoup d’importance. Ensuite Puis ce sera rejoindre F. quelque part et, je ne sais pas très bien pourquoi mais toujours est-il qu’on se retrouve dans une gare, ou près d’une gare. Il devait y avoir une raison. Je n’aimais jamais raccompagner H. à la gare après qu’on s’était vu, les premières fois surtout à cause de la tristesse que c’est ce séparer de quelqu’un comme H c’était particulièrement triste . — non, d’H. précisément. Puis En plus il partait d’une petite gare qu’il y avait près de chez nous (qu’il y a toujours du reste) et non de la gare principale en centre-ville, alors c’était toujours des trains antédiluviens qui passaient là, des trucs au mazout qui sentait le passé. Peut-être parce que nous étions, alors, dans le passé ? Je ne sais plus ce que m’a dit F., sans doute des choses de circonstances que moi je n’écoute pas. Au retour, la neige tombera. C’était l’hiver. Et c’était tout à fait réel, cette neige-là, maintenant. Le truc le plus réel que j’ai jamais vu de toute ma vie. Et je n’étais plus apathique et numb et rien. J’étais là dans le monde. Et le monde sera là. Retour quelques années plus tôt. J’ai oublié là encore ce que je faisais de mes journées les jours qui ont suivi ce tout premier départ d’H de H . (il y en aura derrière tellement, mais tellement d’autres : on vit cinq ans loin l’un de l’autre). Il m’a gravé un CD avec Björk, Nightwish et Diana Krall dessus. Sur le mien, qu’il écoutera en voiture au retour, il y aura Yoko Kanno et d’autres trucs, je ne sais plus. J’imagine j’écoute ça. J’imagine que je pense. Mais je pense quoi ? Il n’y a aucun journal alors qui puisse en rendre compte. Rien que des lettres, mais plus tard, qu’on s’écrira (elles doivent être dans un classeur mais à la cave). De vraies lettres, pas des mails. Des copie-doubles. Où je voulais en venir avec ça ? J’imagine que ces tristesses-là elles avaient du sens. Qu’elles ont toujours du sens encore aujourd’hui. Et que j’ai vécu ça, je pense. Qu’elles m’appartiennent.

[19...pendant que nous commandions nos cafés et que les gens, dans la rue, se hâtaient, poussés par une incompréhensible envie d’arriver chez eux, et leurs ombres se présentaient les unes après les autres, chaque fois plus rapidement, sur les murs du restaurant où Farewell et moi nous maintenions contre vent et marée, ou plutôt devrais-je dire contre la tempête électromagnétique qui s’était déchaînée dans les rues de Santiago et dans l’esprit collectif de ses habitants, une immobilité à peine rompue par les mouvements de nos mains qui approchaient les tasses de café de nos lèvres, pendant que nos yeux observaient comme sans y porter attention, comme distraitement, à la chilienne, les figures chinoises qui apparaissaient et disparaissaient pareilles à des éclairs noirs sur les cloisons du restaurant... (Traduction Robert Amutio, Christian Bourgois "Titres", P. 64)

[20Dans Corderie, L’atelier contemporain, P. 25.

030318, version 8 (17 mars 2018)

<blockquote><blockquote class="spip_poesie">
La
caresse — il y a bien caresse —
est celle des
cils, pulsations de satin
contre l’oreille de
l’ange qui le
porte et qui le disperse sans son ombre.
 
André Markowicz, Partages, Inculte, P. 389-390
</blockquote></blockquote>

Aujourd’hui je termine. Je termine Les barbares. Je termine le Partages, volume 1. Je commence et terminerai Nocturne du Chili [21] )]]. que je lis en trois temps. Je marche la tête rentrée dans les épaules, je veux passer entre les gouttes. Il pleut pas, c’est une métaphore. Une métaphore de la douleur. Ou bien, qui sait, du passé ? Tout va bien. Call me by your name au MK2 Bibliothèque et j’en sortirai triste de ça, cette séance. Un film qui se termine et c’est la vie véritable qui s’éteint. Il faut brusquement en revenir à cette espèce de non-vie que l’on traverse tous ici, dans ce monde. Je prendrai toujours le parti de la fiction et j’ai pas envie de manger ici , dans cet appartement, on est allé alors dans le restaurant vietnamien du bas de la rue qui s’appelle je sais plus, et au moment de choisir, comme toujours, quelque chose que je ne connais pas sur la carte, j’opterai, comme toujours, mais sans m’en rendre compte parce que je passe mon temps à oublier ces choses — ces noms, les noms propres surtout, je suis nul en noms propres, je retiens pas les prénoms, je retiens pas les lieux —, pour le même plat. Alors l’écrire ici une bonne fois pour toute : sole sauce tamarin. J’ai un problème avec les trucs qui se terminent, j’ai un problème avec le fait de lâcher prise. J’ai un problème avec la beauté : il y a je ressens plus de la tristesse que du désir, ici , pas ou peu d’attraction, de l’exclusion . Une forme d’exclusion. J’ai travaillé un peu, au cours de mes études, ponctuellement , sur la question de l’exclusion chez Barthes. C’était mon sujet. J’ai fait un truc correct. Sur la page, mon prof de l’époque dresse une série de remarques positives. Mais une Une autre : pourquoi n’avoir pas abordé la question de l’homosexualité ? C’est la seule que j’ai retenue. Bref, s’agissant de la beauté, je n’arrive pas à trancher. H. : J’ai plus qu’à attendre de lire ce que tu feras de cette journée dans ton journal. Dans ce film, Call me by your name, il y a un truc avec la temporalité. Avec le montage. C’est un montage très sec, des prises assez courtes qui s’enchaînent rapidement. Fragments. Mais plus on avance dans le film à ce qu’il me semble et plus les scènes s’allongent. Plus le temps prend de l’espace. Il y a une très belle scène, fixe (souvent, c’est dans la fixité), entre le personnage d’Elio et son père. Qui lui dit grosso modo ce que n’importe quel adolescent dans sa situation homo ( ou pas d’ailleurs ) rêverait qu’un père à lui lui dise. Quand on s’est rencontré, il y a plus de quinze ans, H. est venu passer quelques jours à la maison un été. J’ai oublié si c’était de l’ordre de trois ou dix jours. Mais c’était là. Après son départ, ma mère, qui à ce moment-là vivait dans une caravane au Chambon-sur-Lignon [22]Après son départ , ma mère , qui à ce moment-là vivait dans une caravane au Chambon-sur-Lignon ( c’est vrai ), avait demandé à mon père de s’assurer que j’allais bien (mais je n’allais pas bien, H. n’était plus là, et pour combien de temps ? — peut-être pour toujours). Ça, je l’ai appris plus tard. Moi, je faisais tout mon possible pour avoir l’air normal et mon père n’arrêtait pas de me demander tu es sûr que ça va ? Je ne saurai pas quoi faire de ça. Est-ce que je faisais si mal semblant ? Est-ce que ça se voyait tant que ça ? Je ne l’ai pas compris sur le moment, mais ces instants-là qui se sont répétés correspondaient grosso modo à cette scène du film, celle dont je parle, à la fin, où Elio parle avec son père ; mais non, c’est faux, c’est le contraire qui s’est passé. C’est en Bretagne qu’on s’est rencontré avec H., quelques semaines plus tôt. Ça n’a duré que quelques heures, même si ça faisait plusieurs mois qu’on se parlait de façon complètement dématérialisée. Pour lui parler par téléphone (je n’avais pas encore de portable à l’époque et pour une raison qui m’échappe aujourd’hui j’étais contreça ), comme la maison qu’on louait était perdue au milieu de nulle part et n’avait pas de ligne téléphonique, mon père me dépose en voiture un peu plus haut près d’une cabine (il y avait des cabines) et je me souviens que pour emprunter ce chemin de terre qui zigzagait dans la lande (ce n’est même pas une route), il met quand même son clignotant pour tourner là alors que de toute évidence nous sommes seuls. À l’intérieur de l’habitacle aussi, nous sommes seuls. C’est un truc que j’ai retenu. Mais je ne sais pas ce qu’il pensait de ça, lui, ni ce qu’il faisait pendant que moi je suis dans cette cabine à parler seul mais avec H. dans une capsule en verre à la fois hermétique au temps qui passe et totalement exposée au soir qui se jetait autour et n’en finissait pas de ne jamais finir, une vraie fenêtre ouverte sur le bleu de nos veines, comme l’écrit Christophe Grossi [23]. Plusieurs années plus tard (je ne saurai pas dire combien), H. et moi, on se sépare un moment. Combien de temps ? Mais de quel temps on parle, du temps réel ou du temps ressenti ? J’ai aussi oublié pourquoi. Mais je n’ai pas oublié la façon dont je me suis enfoncé dans la fiction pour m’insensibiliser à tout ce qui me dépassait ici. Ici, c’est-à-dire partout. Pour une raison qui m’échappe, je me suis tapé les trois (à cette époque il n’y en aura que trois, nous irons voir le quatrième ensemble au cinéma au Mans quelques années plus tard ) Indiana Jones, qui est un film de mon enfance (l’un de mes jeux d’enfant c’est d’empaqueter un agenda dans du papier et des élastiques et écrire dessus les mots Venise, Italie, et c’est à peu près tout ce qu’il y a à dire sur ce jeu si ce n’est peut-être que tout son intérêt ne tenait pas dans sa confection mais dans le temps qu’on mettait à se retenir de tout arracher pour l’ouvrir — avant de recommencer encore). Et je suis affalé sur le canapé du salon en pleine journée, complètement apathique, il est probable que je sèche les cours, ça n’a pas beaucoup d’importance. Puis ce sera rejoindre F. quelque part et, je ne sais pas très bien pourquoi mais toujours est-il qu’on se retrouve dans une gare, ou près d’une gare. Il devait y avoir une raison. Je n’aimais jamais raccompagner H. à la gare après qu’on s’était vu, les premières fois surtout c’était particulièrement triste dur . En plus il partait d’une petite gare qu’il y avait près de chez nous (qu’il y a toujours du reste) et non de la gare principale en centre-ville, alors c’était toujours des trains antédiluviens qui passaient là, des trucs au mazout qui sentait le passé. Peut-être parce que nous étions, alors, dans le passé ? Je ne sais plus ce que m’a dit F., sans doute des choses de circonstances que moi je n’écoute pas. Au retour, la neige tombera. C’était l’hiver. Et c’était tout à fait réel, cette neige-là, maintenant. Le truc le plus réel que j’ai jamais vu de toute ma vie. Et je n’étais plus apathique et numb et rien. J’étais là dans le monde. Et le monde sera là. Retour quelques années plus tôt. J’ai oublié là encore ce que je faisais de mes journées les jours qui ont suivi ce tout premier départ de H. (il y en aura derrière tellement, mais tellement d’autres : on vit cinq ans loin l’un de l’autresous Chirac ). Il m’a gravé un CD avec Björk, Nightwish et Diana Krall dessus. Sur le mien, qu’il écoutera en voiture au retour, il y aura Yoko Kanno et d’autres trucs, je ne sais plus. J’imagine j’écoute ça. J’imagine que je pense. Mais je pense quoi ? Il n’y a aucun journal alors qui puisse en rendre compte. Rien que des lettres, mais plus tard, qu’on s’écrira (elles doivent être dans un classeur mais à la cave). De vraies lettres, pas des mails. Des copie-doubles. Où je voulais en venir avec ça ? J’imagine que ces tristesses-là avaient du sens. Qu’elles ont toujours du sens encore aujourd’hui. Et que j’ai vécu ça, je pense. Qu’elles Elles m’appartiennent.

[21...pendant que nous commandions nos cafés et que les gens, dans la rue, se hâtaient, poussés par une incompréhensible envie d’arriver chez eux, et leurs ombres se présentaient les unes après les autres, chaque fois plus rapidement, sur les murs du restaurant où Farewell et moi nous maintenions contre vent et marée, ou plutôt devrais-je dire contre la tempête électromagnétique qui s’était déchaînée dans les rues de Santiago et dans l’esprit collectif de ses habitants, une immobilité à peine rompue par les mouvements de nos mains qui approchaient les tasses de café de nos lèvres, pendant que nos yeux observaient comme sans y porter attention, comme distraitement, à la chilienne, les figures chinoises qui apparaissaient et disparaissaient pareilles à des éclairs noirs sur les cloisons du restaurant... (Traduction Robert Amutio, Christian Bourgois "Titres", P. 64)

[22Cette phrase est à la fois résolument fictive et on ne peut plus réelle.

[23Dans Corderie, L’atelier contemporain, P. 25.

030318, version 7 (12 mars 2018)

<blockquote><blockquote class="spip_poesie">
La
caresse — il y a bien caresse —
est celle des
cils, pulsations de satin
contre l’oreille de
l’ange qui le
porte et qui le disperse sans son ombre.
 
André Markowicz, Partages, Inculte, P. 389-390
</blockquote></blockquote>

Je termine Les barbares. Je termine le premier Partages, volume 1 . . Je commence et puis terminerai Nocturne du Chili [24]. Je marche la tête rentrée dans les épaules, je veux passer entre les gouttes. Il pleut pas, c’est une métaphore. Une métaphore de la douleur. Ou bien, qui sait, du passé ? Tout va bien. Call me by your name au MK2 Bibliothèque et j’en sortirai triste de ça, cette séance. Un film qui se termine et c’est la vie véritable qui s’éteint. Il faut brusquement en revenir à cette espèce de non-vie que l’on traverse tous ici, dans ce monde. Je prendrai toujours le parti de la fiction et j’ai pas envie de manger ici, dans cet appartement, on est allé alors dans le restaurant vietnamien du bas de la rue qui s’appelle je sais plus, et au moment de choisir, comme toujours, quelque chose que je ne connais pas sur la carte, j’opterai, comme toujours, mais sans m’en rendre compte parce que je passe mon temps à oublier ces choses — ces noms, les noms propres surtout, je suis nul en noms propres, je retiens pas les prénomspar exemple , je retiens pas les lieux —, pour le même plat. Alors l’écrire ici une bonne fois pour toute : sole sauce tamarin. J’ai un problème avec les trucs qui se terminent, j’ai un problème avec le fait de lâcher prise. J’ai un problème avec la beauté : je ressens il y a souvent plus de la tristesse que du de désir, pas d’attraction , et je ne sais jamais si ce que je dois en ressentir est de l’ordre de l’attraction ou de l’exclusion. J’ai travaillé un peu, au cours de mes études, sur la question de l’exclusion chez Barthes. C’était mon sujet. J’ai fait un truc correct. Sur la page, mon prof de l’époque dresse une série de remarques positives. mais je n’en ai retenu qu’une  : pourquoi n’avoir pas abordé la question de l’homosexualité  ? Une autre : pourquoi n’avoir pas abordé la question de l’homosexualité ? C’est la seule que j’ai retenue. C’était probablement précisément pour ça que j’avais choisi ce sujet. Bref, s’agissant de la beauté, je n’arrive pas à trancher. [H H .->mot59]  : J’ai plus qu’à attendre de lire ce que tu feras de cette journée dans ton journal. Dans ce film, Call me by your name, il y a un truc avec la temporalité. Avec le montage. C’est un montage très sec, des prises assez courtes qui s’enchaînent rapidement. Fragments. Mais plus on avance dans le film à ce qu’il me semble et plus les scènes s’allongent. Plus le temps prend de l’espace. Il y a une très belle scène, fixe (souvent, c’est dans la fixité), entre le personnage d’Elio et son père. Qui lui dit grosso modo ce que n’importe quel adolescent homo ( ou pas d’ailleurs ) rêverait qu’un père à lui lui dise. Quand on s’est rencontré, il y a plus de quinze ans, H. est venu passer quelques jours à la maison un été. J’ai oublié si c’était de l’ordre de trois ou dix jours. Mais c’était là. Après son départ, ma mère, qui à ce moment-là vivait dans une caravane au Chambon-sur-Lignon [25], avait demandé à mon père de s’assurer que j’allais bien (mais je n’allais pas bien, H. n’était plus là, et j’ignorais encore pour combien de temps ? peut-être pour toujours ). — peut-être pour toujours). Ça, je l’ai appris plus tard. Moi, je faisais tout mon possible pour avoir l’air normal et mon père n’arrêtait pas de me demander tu es sûr que ça va ? Je ne saurai pas quoi faire de ça. Est-ce que je faisais si mal semblant ? Est-ce que ça se voyait tant que ça ? Je ne l’ai pas compris sur le moment, mais ces instants-là moments-là qui se sont répétés répétées correspondaient grosso modo à cette scène du film, celle dont je parle, à la fin, où Elio parle avec son père ; mais non, c’est faux, c’est le contraire qui s’est passé. C’est en Bretagne qu’on s’est rencontré avec H., quelques semaines plus tôt. Ça n’a duré que quelques heures, même si ça faisait plusieurs mois qu’on se parlait de façon complètement dématérialisée déjà . Pour lui parler par téléphone (je n’avais pas encore de portable à l’époque et pour une raison qui m’échappe aujourd’hui j’étais contre ça), comme la maison qu’on louait était perdue au milieu de nulle part et n’avait pas de ligne téléphonique, mon père me dépose en voiture un peu plus haut près d’une cabine (il y avait des cabines) et je me souviens que pour emprunter ce chemin de terre qui zigzagait dans la lande (ce n’est même pas une route), il met quand même son clignotant pour tourner là alors que de toute évidence nous sommes seuls. À l’intérieur de l’habitacle aussi, nous sommes seuls. C’est un truc que j’ai retenu. Mais je ne sais pas ce qu’il pensait de ça, lui, ni ce qu’il faisait pendant que moi je suis dans cette cabine à parler seul mais avec H. dans une capsule en verre à la fois hermétique au temps qui passe et totalement exposée au soir qui se jetait autour et n’en finissait pas de ne jamais finir, une vraie fenêtre ouverte sur le bleu de nos veines, comme l’écrit Christophe Grossi [26]. Plusieurs années plus tard (je ne saurai pas dire combien), H. et moi, on se sépare un moment. Combien de temps ? Mais de quel temps on parle, du temps réel ou du temps ressenti ? Ça durera plusieurs jours. J’ai aussi oublié pourquoi. Mais je n’ai pas oublié la façon dont je me suis enfoncé dans la fiction pour m’insensibiliser à tout ce qui me dépassait ici. Ici, c’est-à-dire partout. Pour une raison qui m’échappe, je me suis tapé les trois (à cette époque il n’y en aura que trois, nous irons voir le quatrième ensemble au cinéma au Mans) Indiana Jones, qui est un film de mon enfance (l’un de mes jeux d’enfant c’est d’empaqueter un agenda dans du papier et des élastiques et écrire dessus les mots Venise, Italie, et c’est à peu près tout ce qu’il y a à dire sur ce jeu si ce n’est peut-être que tout son intérêt ne tenait pas dans sa confection mais dans le temps qu’on mettait à se retenir de tout arracher pour l’ouvrir avant de recommencer encore ). ). Et je suis affalé sur le canapé du salon en pleine journée, complètement apathique, il est probable que je sèche les cours, ça n’a pas beaucoup d’importance à la fac . Puis ce sera rejoindre retrouver F. quelque part et, je ne sais pas très bien pourquoi mais toujours est-il qu’on se retrouve dans une gare, ou près d’une gare. Il devait y avoir une raison. Je n’aimais jamais raccompagner H. à la gare après qu’on s’était vu, les premières fois surtout c’était particulièrement dur douloureux . En plus il partait d’une petite gare qu’il y avait près de chez nous (qu’il y a toujours du reste) et non de la gare principale en centre-ville, alors c’était toujours des trains antédiluviens qui passaient là, des trucs au mazout qui sentait le passé. Peut-être parce que nous étions, alors, dans le passé ? Je ne sais plus ce que m’a dit F., sans doute des choses de circonstances que moi je n’écoute pas. Au retour, la neige tombera. C’était l’hiver. Et c’était tout à fait réel, cette neige-là, maintenant . Le truc le Comme si je n’avais rien vu de plus réel que j’ai jamais vu ça de toute ma vie. Et je n’étais plus apathique et numb et rien. J’étais là dans le monde. Et le monde sera là. Retour quelques années plus tôt. J’ai oublié là encore ce que je faisais de mes journées les jours qui ont suivi ce tout premier départ de H. (il y en aura derrière tellement, mais tellement d’autres : on vit cinq ans loin l’un de l’autre sous Chirac). Il m’a gravé un CD avec Björk, Nightwish et Diana Krall dessus. Sur le mien, qu’il écoutera en voiture au retour, il y aura Yoko Kanno et d’autres trucs, je ne sais plus. J’imagine j’écoute ça. J’imagine que je pense. Mais je pense quoi ? Il n’y a aucun journal alors qui puisse en rendre compte. Rien que des lettres, mais plus tard, qu’on s’écrira (elles doivent être à la cave , dans un classeur mais à la cave ). De vraies lettres, pas des mails. Des copie-doubles. Où je voulais en venir avec ça ? J’imagine que ces tristesses-là avaient du sens. Qu’elles ont toujours du sens encore aujourd’hui une fois qu’on a su les écrire . Et que j’ai vécu ça, je pense. Elles m’appartiennent.

[24...pendant que nous commandions nos cafés et que les gens, dans la rue, se hâtaient, poussés par une incompréhensible envie d’arriver chez eux, et leurs ombres se présentaient les unes après les autres, chaque fois plus rapidement, sur les murs du restaurant où Farewell et moi nous maintenions contre vent et marée, ou plutôt devrais-je dire contre la tempête électromagnétique qui s’était déchaînée dans les rues de Santiago et dans l’esprit collectif de ses habitants, une immobilité à peine rompue par les mouvements de nos mains qui approchaient les tasses de café de nos lèvres, pendant que nos yeux observaient comme sans y porter attention, comme distraitement, à la chilienne, les figures chinoises qui apparaissaient et disparaissaient pareilles à des éclairs noirs sur les cloisons du restaurant... (Traduction Robert Amutio, Christian Bourgois "Titres", P. 64)

[25Cette phrase est à la fois résolument fictive et on ne peut plus réelle.

[26Dans Corderie, L’atelier contemporain, P. 25.

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