Adjectif féminin


Photo : Andrej Pejic, mannequin androgyne à l’honneur récemment pour avoir défilé en robe de mariée pour Jean-Paul Gaultier.



1

She would not say of anyone in the world now that they were this or were that. She felt very young ; at the same time unspeakably aged. She sliced like a knife through everything ; at the same time was outside, looking on. She had a perpetual sense, as she watched the taxi cabs, of being out, out, far out to sea and alone ; she always felt it was very, very dangerous to live even one day. …She knew nothing ; no language ; no history ; she scarcely read a book now, except memoirs in bed ; and yet to her it was absolutely absorbing ; all this ; the cabs passing ; and she would not say of Peter, she would not say of herself, I am this, I am that.

Virginia Woolf, Mrs Dalloway

C. explique qu’il déteste Mrs Dalloway, c’est son droit. Il cite en exemple ce passage. Et l’un des adjectifs qu’il utilise est bien celui-là : « féminin », ce qui me hérisse le poil et je lui dis. Nous avons déjà eu, H. et moi, cette conversation X fois et X fois mes mots étaient les mêmes : il n’y a pas de littérature féminine comme il n’y a pas de littérature masculine. Je pense à V. chaque fois que j’y pense, comme aujourd’hui. Il y a plusieurs semaines déjà lui avoir envoyé l’image qui servira de couverture au prochain volume 8 de la revue TINA qui a pour titre « Gender surprise ».

2

Passant à Vitry-le-François, je pus voir un homme(123)
que l’évêque de Soissons avait nommé Germain pour confirmer
son état, mais connu de tous les habitants du lieu, et considéré
comme une fille jusqu’à l’âge de vingt-deux ans, sous le nom de
Marie. Il était à ce moment-là fort barbu, vieux, et n’était pas
marié. C’est en faisant un effort pour sauter, racontait-il, que ses
membres virils étaient apparus. Et les filles du village chantent
encore une chanson dans laquelle elles s’avertissent de ne pas
aire de trop grandes enjambées de peur de devenir des garçons
comme Marie Germain. Ce n’est pas tellement surprenant que
cette sorte d’accident se produise fréquemment, car si l’imagination peut produire de telles choses, elle est si continuellement
et si fortement sollicitée sur ce sujet, que pour ne pas retomber
sans cesse dans les mêmes pensées, et subir la véhémence du
désir, elle s’en tire à meilleur compte en incorporant aux filles
cette partie virile une fois pour toutes.

Montaigne, Les Essais Livre I.

Les Essais de Montaigne fourmillent d’anecdotes farfelues de ce type, ce qui fait dire à Guy de Pernon, traducteur et auteur des notes de cette édition adaptée en français moderne, que Montaigne serait crédule. La note 123, par exemple, précise que cette anecdote-là concerne « Marie la barbue », et, un peu plus loin, une citation extraite du Journal de Voyage en Italie : « Nous ne le sceumes voir parce qu’il estoit au village » et la note de préciser « ce qui ôte quelque peu de crédit à l’affaire... ». Ailleurs bon nombre d’autres remarques sexistes, malgré anachronisme, à ce moment là les notes précisent un brin amère que Montaigne était bien « un esprit de son temps ».

3

Nous aimons croire que c’est notre génération qui a accompli la révolution sexuelle. Pardonnez mon langage, mais c’est de la connerie. Ce sont ces femmes, celles qui sont vieilles aujourd’hui, qui ont tout inventé. Tout ce dont nous nous gargarisons. Ces femmes qui sont en maison de retraite ont été les premières Américaines à porter les cheveux courts. Les premières à boire. À fumer. À danser en public. Et à voter, avons-nous vraiment besoin de le rappeler ? À gagner de l’argent. À devenir des entités économiques. Ces femmes en chaise roulante avec leurs couvertures sur les genoux, elles ont été des pionnières. »
« Vous êtes sûr que Brenda va bien ? demanda Lenore. Parce que je me rends compte que je ne l’ai pas vue faire un mouvement de son propre chef, je n’ai pas vu sa poitrine se soulever ni ses yeux cligner. Qu’est-ce qui lui arrive ? »
« Les cheveux courts. Ça me fascine. Ça a libéré ces femmes de leur prison. Une prison esthétique. Ça les a libérées de la tyrannie des cent coups de brosse chaque soir imposée par la culture... en vigueur. »
« Je trouve ça super bizarre, qu’elle ne cligne pas des yeux. Et qu’est-ce qu’elle a au cou, là ? Qu’est-ce que c’est que ce truc sur le cou de Brenda ? »
« Une marque de naissance. Un bouton. »
« Est-ce que c’est une valve ? C’est une valve ! Regardez, il y a le capuchon ici. Vous êtes assis avec une poupée gonflable ? »
« Ne dites pas n’importe quoi. »
« Vous êtes assis avec une poupée gonflable ! C’est même pas une vraie personne. »
« Ce n’est pas drôle, Brenda, montre à Mlle Beadsman que tu es une vraie personne. »
« Mon Dieu. Regardez, elle pèse à peine un kilo. Je peux la soulever d’une main. » Lenore saisit Brenda par la cuisse et la souleva. Tout à coup Brenda lui échappa, sa tête se coinça entre la banquette et la main de Mary-Ann, et elle resta comme ça, à l’envers. Sa robe se retourna.
« Seigneur », dit M. Bloemker.
« Ces poupées. C’est dégoûtant. Comment vous pouvez vous balader en public avec une poupée anatomiquement correcte ? »
« Très bien, je suis obligé d’admettre que le voile qui m’empêchait de voir vient d’être levé. Je pensais qu’elle était seulement très timide. Une femme du Midwest, perturbée par une relation ambivalente... »
« Jolie poupée » fit remarquer un client, assis au coude de Mme Howell.
« Nous ferions mieux de partir », dit M. Bloemker. Il lutta avec les jambes en plastique de Brenda. Brenda était coincée. Lenore aida M. Bloemker à tirer. Brenda céda, mais l’ongle du pouce de Mary-Ann se prit dans sa robe et la déchira. La robe tomba.
« Fait chier », dit Lenore.
« Ouah », fit le client au coude de M. Howell. « Où vous l’avez achetée ? Ça coûte cher, ce genre de modèle ? » D’autres tables se retournèrent pour regarder. Tout devint calme.
« De ma vie je n’ai jamais... » murmura M. Bloemker.
« Ce serait plus sage de vous en aller », dit Lenore.
« C’était un plaisir de vous voir, j’attends avec angoisse que votre père... » M. Bloemker cacha du mieux qu’il put Brenda sous sa veste et se dirigea vers la porte. Il y eut des sifflets et des applaudissements. M. Bloemker pressa le pas et fonça dans un serveur qui contournait le comptoir avec un plateau chargé de russes blancs crémeux. Il y eut un énorme bruit de choc et de verre brisé, le serveur tomba à la renverse et se flanqua un pouce dans l’oeil, du russe blanc gicla partout et un éclat de verre fusa vers Brenda, la creva, et elle s’envola des bras de M. Bloemker et partit siffler, tournoyer et perdre son air tout autour de la pièce pour enfin réaliser un atterrissage mou mais de toute beauté dans un cocotier, une jambe enroulée autour du cou. M. Bloemker décampa. Lenore renifla son Twizzler. Les clients riaient et applaudissaient.

David Foster Wallace, La fonction du balai, Au Diable Vauvert, traduction : Charles Recoursé, P. 183-185.

Le Diable m’explique, via Twitter, que c’est un livre qui me fera grandir et je le crois. Je suis déjà marqué au fer rouge et écrire n’est déjà plus écrire de la même façon.

4

I keep meaning to pull off and visit an IKEA store.
Before I took the road, a friend tried to get me to go to a department store with him. He said it was to improve the place where I lived. He said, ’’I want to know you are reading beneath this lamp’’. This fellow was dying. He knew it and I did not. I think he was tucking me in. He was making sure all of his friends had the right lamps, the comfiest pillows, the softest sheets. He was tucking us all in for the night.

Amy Hempel, Jesus is Waiting in Amy Hempel, The Collected Stories, Scribner, P.311

C’est arrivé avec Référence #388475848-5, la première nouvelle d’Amy Hempel que j’ai traduite, il y a quelques mois. C’est arrivé : je l’ai traduite, et ensuite me suis rendu compte que le texte original ne comportait aucune marque de genre, aucune qui puisse permettre de deviner le genre du narrateur ou de la narratrice. Alors je l’ai repris, ce texte, et j’ai gommé, à mon tour, les marques de genre dans ma traduction. Même chose avec Jesus is Waiting, sauf que cette fois je l’ai vu avant, j’ai pu gommer de suite. La texte est plus long, les occurrences à modifier plus nombreuses, c’était plus délicat. Mais pas insurmontable. Le plus souvent, il s’agit simplement de modifier l’auxiliaire du participe passé : aller de être vers avoir. Hier évoqué cette question avec H., savoir si c’était indispensable, et pourquoi par exemple ne pas voir une logique de recueil ? Dans tel texte c’est une femme qui dit « je », on dirait alors que ça vaudrait pour l’ensemble du livre ? Mais ça ne me convainc pas. H. m’a dit : si tu penses que c’est important, ça l’est. Et c’est le cas. Je n’ai pas besoin d’en savoir beaucoup plus.

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