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Les éoliennes

30 mars 2011, par Guillaume Vissac, dans Crise ! |
Tags : Arthur Rimbaud - Fuite - Postapocalypse


J’ai laissé tomber le masque mais les tatouages résistent. « Je suis un éphémère » écrit à l’encre noire et puis du côté droit, en biais, dessous la clavicule.

Les gars dans les camions m’ont laissé où je me perds, la forme des routes a disparu derrière eux une fois la poussière léchée par les cimes. À en croire les fous locaux qui nous ont indiqué le chemin plutôt avec les mains, avec les yeux qu’avec la gorge, Dzoosotoyn Elisen se trouve quelque part derrière ces montagnes.

Je leur ai fait signe avant qu’ils disparaissent. J’ai étiré les bras et toutes mes épaules vers le haut comme s’il fallait voir mais voir au-delà de ce qu’offrent les yeux. Quelque chose a craqué au niveau du sternum. Il y a toujours quelque chose au niveau du sternum qui s’apprête à craquer. J’ai ramassé mes affaires et j’ai repris la marche précisément là où toutes les articulations crissent et forment aussi le rythme.

Je me suis arrêté pour que l’ombre me calme la nuque. Bien sûr, ici, l’ombre des pales est circulaire et elle ne reste jamais en place. Je me suis dit au moins, pour une seconde à peine, j’ai connu la fraîcheur. Combien sur les collines, je ne les ai pas comptées, mais des centaines au moins.

Plus loin entre l’ombre des pales j’ai repris ma route et je ne sais pas où je suis, qui pas mieux.


La désinformation expliquée à ma fille

16 mars 2011, par Guillaume Vissac, dans Crise ! |
Tags : Chaos - Corps - Paris - Postapocalypse - Ville


Je sais que c’est difficile, mais il va falloir te retenir de tousser. Pendant ce temps, puisque tu veux savoir, je vais te dire de quoi il s’agit. Quand j’avais ton âge, les médias étaient sous influences, mais libres. À l’époque on lisait le journal sur papier. Le papier, c’est cette matière qui sert à fabriquer les tracts et les publicités qui tombent parfois du ciel quand la qualité de l’air est saine et que les avions peuvent sans risque survoler les quartiers. Ensuite, ces journaux qu’on lisait sur papier sont devenus des sites web. Des journaux, il y en avait quelques dizaines, rien à voir avec aujourd’hui. Non, c’est très simple : tu mets ta main devant ta bouche et quand tu sens que la quinte s’apprête à sortir, tu fermes les yeux et la bouche très fort et tu retiens tout, d’accord ? La quinte, c’est ce qui vient de ta gorge et te force à cracher les mauvais liquides contre ta volonté. Lorsque les premiers sites de désinformation sont apparus, c’était d’abord pour moquer la réalité, pour rire, pour de faux. Le peuple avait aussi besoin de rire de ce qui en réalité n’était pas très drôle, ça s’appelle « dédramatiser » et tous les adultes font ça. Le succès de ces sites a donné des idées à tous ceux qui voulaient censurer la presse mais ne le pouvaient pas. Parce que censurer la presse c’est un acte très fort et très lourd et en contexte de crise, et nous avons toujours été en contexte de crise tu sais, cela aurait été très dangereux de s’y risquer. Tu te souviens des émeutes l’année dernière et des affrontements aux portes de Grand Paris ? Tu sais à quoi correspondent les bruits très forts qu’on entend parfois la nuit et qui résonnent pendant plusieurs minutes l’air de ne jamais vouloir s’éteindre ? Ça s’appelle la violence et quoi que puissent en dire le gouvernement et l’opposition insurrectionnelle, ils la craignent tous les deux. Craindre, ça veut dire avoir peur, exactement comme avoir peur d’écarter la main de ta bouche et de laisser échapper une quinte de toux sans le vouloir, voilà pourquoi tu dois rester sur tes gardes et surtout ne pas te déconcentrer. Alors dans l’ombre et dans le plus grand secret ont été lancés des dizaines et des dizaines de faux sites d’informations, de vrais sites de désinformations, pour que les gens comme nous qui n’avons rien demandé à personne mais qui voulons malgré tout suivre l’actualité ne sachent plus exactement ce qui est vrai et ce qui est faux. Certains de ces sites sont ouvertement des sites de désinformations mais publient parfois des informations réelles et d’autres sont enregistrés comme des sites d’informations mais publient volontairement des informations fausses. Avec le temps, ces sites se sont multipliés, se sont concurrencés entre eux et aujourd’hui personne ne sait vraiment qui les alimentent ni comment. Pour chaque information publiée, il existe ailleurs, sur un autre site, des centaines de versions détournées, modifiées ou déformées pour les contredire. Et puis ces sites, qu’ils soient réels ou faux, qu’ils soient sincèrement de bonne foi ou volontairement mensongers, sont régulièrement piratés, successivement par chacun de ces camps qui s’opposent entre eux pour modifier le contenu des articles en ligne. Dans une même journée, une seule information peut-être reprise et modifiée des milliers de fois. Et comme les commentaires des lecteurs sont également soumis au régime de la désinformation et du piratage organisés, il n’y a aucune façon de savoir si tel ou tel article est vrai ou faux. Tu pourrais te dire qu’il nous suffirait de recouper nous-mêmes les informations et de devenir nous-mêmes nos propres garants de la vérité, mais ce n’est pas possible non plus, car toutes les banques de données sont accessibles en ligne uniquement, et toutes ces banques sont victimes de ce qu’on appelle les « archives liquides », c’est à dire qu’elles sont régulièrement piratées à leur tour et modifiées, parfois plusieurs fois par heure, jusqu’à ce que chaque information archivée devienne purement et simplement illisible ou absurde. Voilà pourquoi on dit que l’information est vivante, car elle ne cesse d’être modifiée en permanence, et donc d’être en mouvement, même en tant qu’archive. C’est ce qui s’appelle vivre dans un monde paranoïaque et vicié, mais ça aussi, je dois te le dire, je l’ai lu sur l’un de ces sites qui proposaient une vision soit-disant objective de la presse et de l’information en ligne, alors comment savoir si ces mots sont conformes ? Je sais que ça pique. Je sais bien ce qui se passe en ce moment même dans ta gorge et dans tous tes poumons, crois-moi, mais il faut me faire confiance. Tu me fais confiance, n’est-ce pas ? C’est bien. Et j’ai envie de te dire : c’est comme un jeu. Le dernier de nous deux qui tousse aura gagné le droit, le droit... Qu’est-ce qui te ferait le plus plaisir au monde, dis-moi ? Je vois. Dans ce cas le dernier de nous deux qui tousse gagnera le droit d’aller voir la banquise. La toucher, même. Alors, qu’est-ce que tu en dis ? Le problème posé par cette histoire de désinformation, c’est que nous sommes coupés du monde. Nous ne savons même pas ce qui se passe sur notre propre sol, à quelques kilomètres d’ici, là-bas, à Grand Paris. Parfois, nous recevons dans nos boites mail des articles de loi ou des décrets ou des directives censés être envoyés par des sources sûres de nos Institutions. Ces mails commencent toujours par la phrase : « Ce message a été authentifié comme 100% non-piraté par les instituts de vérification des mots du ministère de l’Intérieur », mais les mails piratés portent aussi cette griffe et sont tous identiques. Chacun de ces messages portent une mention soit disant infalsifiable et toutes ces mentions dans la minute qui suit sont falsifiées. Parfois, les mots sont modifiés au moment même où on les lit. Voilà comment transformer un texte, pendant sa lecture même, en une parodie de texte, le genre de ceux qui n’ont aucun sens. Il se dit que même les hommes importants qui rédigent, votent et diffusent ces lois n’ont aucun moyen de savoir lesquelles sont réelles et lesquelles sont issues de la désinformation. Cela signifie que chacun peut faire ce qu’il lui plaît sans aucune responsabilité, car la responsabilité est aussi une affaire d’information. Et même si la justice est indépendante, que peut-elle contre des forces de l’ordre peut-être ou peut-être pas corrompues, que peut-elle contre une corruption qui la ronge éventuellement au sein de son propre corps ? Et surtout que peut-elle lorsque les faux témoignages se monnayent également au même prix dérisoire qu’un article piraté par des agents anonymes oeuvrant pour la désinformation ? Cette situation, tu sais, elle porte un nom, ça s’appelle le chaos, et nous y sommes, j’en ai bien peur. Mais tu n’as pas toussé et tu t’es bien retenue, je suis très fier de toi. Je sais que tu es fatiguée, moi aussi, mais la nuit est longue et tu dois à tout prix rester éveillée si tu veux éviter de tousser la première alors, dis-moi, qu’est-ce que je peux encore t’apprendre que tu ignores sur notre triste triste monde ?


Comment faire disparaître environ dix mille personnes ?

12 mars 2011, par Guillaume Vissac, dans Crise ! |
Tags : Arthur Rimbaud - Clément Valla - Fuite - Mort - Postapocalypse


J’ai toujours eu cette impression. Il y a des foules derrière mon dos qui se déplacent en contresens. Ensuite, seulement, j’ouvre les yeux. Ce qui ne veut pas dire qu’ils étaient fermés pour autant. Ça veut simplement dire ce que ça veut simplement dire.

J’ai laissé tombé mon masque depuis longtemps. Mon masque de Rimbaud, quelque part il explose, oui mais sans moi. Les gars dans les camions m’ont fait de la place, ont dit : tu es mieux avec nous que contre nous. Ils disent que si j’étais resté, on m’aurait fait sauter. J’ai dit oui mais moi je voulais me faire sauter, j’avais la dynamite.

J’ai vu le tremblement de terre sur l’écran, voilà ce qui a tout déclenché. Ils ont dit au micro que dans une certaine ville ils restaient sans nouvelle d’en tout dix mille personnes. Enfin encore toujours cette impression, la même, celle où les foules avancent. Je l’ai lâché mon masque, mon masque de Rimbaud. La dynamite ? C’en était pas. C’était de la nitro. Je l’ai lâchée aussi dans un grand container pour les matières plastiques.

Les gars dans les camions m’ont fait de la place, ont partagé leur bouffe et même leurs bouteilles, de l’eau du robinet siphonnée de la veille, avant-veille, peut-être pire. Je leur dis que je suis ce qu’on appelle à l’écran un Rimbaud volontaire. Personne ne m’a forcé, endoctriné, lavé la tête, le reste. Et je ne veux pas mourir, pas plus que n’importe quel autre fou qui ne porte pas ou pas encore un masque de Rimbaud ou autre. Là-bas ce qu’on disait c’est que ce mec cherchait les catastrophes. Je suis ce mec, le même.

Ils me disent qu’ils iront où le camion ira et ensuite, comme tout le monde, faudra gagner Dzoosotoyn Elisen. Aucun de ceux-là n’a mâché tous les sons du mot Dzoosotoyn Elisen, il aurait fallu prononcer, ils ont dit Elisen et j’ai compris malgré ce qui manquait. Tu devrais venir aussi, ils me disent, là-bas ce sera sûr et je dis rien n’est sûr, et moi je vais plus loin. Où ça plus loin ? J’ai dit il y a cette ville là où tout se déchire, j’ignore encore son nom.


Bogan Road

20 novembre 2010, par Guillaume Vissac, dans Crise ! |
Tags : Cécile Portier - Christine Jeanney - Google Street View - Joachim Séné - Pierre Ménard - Temps - Thomas Newman

Ce petit texte augmenté de quelques photos est inspiré par les expérimentations récentes effectuées par Pierre Ménard, Christine Jeanney, Joachim Séné et Cécile Portier. Il répond également à l’ouverture du groupe Facebook "Le tour du jour en 80 mondes" par Pierre Ménard, merveilleux espace de réorganisation, justement, de l’espace.
La bande-son proposée pour ce périple est tirée du film Revolutionary Road, composée par Thomas Newman.


Qui sait pourquoi je fuyais Parkes par Bogan Road a bien meilleure mémoire que moi. Je conduisais bien sûr, il faisait beau mais nuageux. J’ai roulé 11km d’abord, en filature d’une voiture rouge métallisée de marque inconnue car illisible. Je l’ai attendue environ 2km après avoir quitté la Newell Highway et la jonction vers Bogan Road, qui commence ici. Elle m’a semé, donc, 11km plus loin, juste avant Goonumbla, et le plus étrangement du monde, au moment d’un passage à niveau, voie ferrée reliant Parkes à Dubbo via Narromine, elle a simplement disparu, impossible à retrouver ensuite. Voilà le meilleur plan que j’ai pu avoir d’elle.

A 6km au nord de Goonumbla, une deuxième Bogan Road prend racine à partir de la première, et « Road » est beaucoup dire, car il n’y a pas d’asphalte. C’est une tranchée type terre battue de celles qu’on voit dans les rallyes du Sud : Kenya ou Australie, justement. Au-dessus de cette intersection, dans la poussière soufflée depuis le sol, un maelström de lumière crépitait dans un arbre.

À en croire les cartes que j’ai consultées, cette deuxième Bogan Road rejoint, via divers détours de 17km, le parc de Wombin State Forest où la rejoint d’ailleurs une Bogan Road n°3, qui est en fait une extension terreuse de la première.

Une dizaine de kilomètres plus au nord de Wombin State Forest, quelques traces de vie dans la poussière : des moutons, un pick-up rouillé embouti dans un arbre, de la poussière encore et, une trentaine de kilomètres plus au nord, la fin de Bogan Road, le bout du bout de la piste, signalisé par un panneau zebré. J’avais le choix de partir soit à gauche sur Bulgandramine Road, soit à droite sur Bulgandramine Road bis, soit de faire demi tour et remonter Bogan Road jusqu’à son origine.

En empruntant moins de 2km plus à l’est la Tomingway West Road je pouvais rejoindre Tomingley en moins de 10 minutes, Tomingley qui était elle-même à moins d’une demi-heure de route de Narromine, et comme le mot même de Narromine m’hypnotisait (des mines, peut-être, dans lesquelles on étouffe, minuscules en tout cas), j’ai décidé de m’y tenir. Et, au moins, du côté de Tomingley, il y avait de l’asphalte, et une espèce de civilisation.

Une fois arrivé à Narromine, détour par le centre industriel où abandonner discrètement ma caisse dans un garage du coin. L’abandonner ou la piquer ? Descendre de voiture ou démarrer ? Difficile à dire l’oeil à la fois tourné sur 360° autour de soi, quand devant, derrière, gauche, droite, sont en réalité un seul et même espace, une seule et même destination.

Puis, sur Nymagee Street, la tête en sang, les yeux tournés vers le bâtiment rouge de la Commonwealth Bank of Australia, je me suis rendu compte que la nuit tout d’un coup venait de me tomber dessus. C’était grandiose. Un pas sur le ciment du jour, un autre sur l’asphalte de nuit. Pas même le temps d’un seul claquement d’os.

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La nuit n’a duré que le temps d’un block et j’en suis ressorti. Derrière, j’ai pris une barre de fer dans l’arcade qui m’a fait perdre le nord. Là que j’ai compris parallèlement à moi-même que je ne fuyais pas Parkes pour Narromine mais l’inverse, que la Bogan Road avait été prise à l’envers, et que je ne je ne courrais pas vers mais depuis. Et tout ce temps croire que je ne faisais que le suivre quand en réalité, oui, je le remontais. Ici, ils roulent à gauche.


Supermen

6 novembre 2010, par Guillaume Vissac, dans Crise ! |
Tags : David Bowie


L’organisation, déjà dissoute avant même l’organigramme punaisé sur le liège, s’appelle ROUILLE et sa carte de visite Kolontar. Des mercenaires très équipés, « an army without a country », et des mecs littéralement les pieds dans la merde, des commandos de terrains aux commandes de que dalle mais qui avaient comme ils disaient « pouvoir d’intervention ». ROUILLE les appelait ses « supermen » et dans leur bagage y avait :

  1. une combinaison de protection contre les matières toxiques fabriquée au Texas
  2. un masque à gaz Englebert E2 de fabrication allemande
  3. des bottes en cuir, origine ex-armée des anciens blocs soviétiques
  4. un Zastava M64B yougoslave
  5. un Beretta 92F italien
  6. des grenades lacrymo made in China
  7. combien d’autres merdes assemblées aux quatre coins du globe ?

Ce sont ces mecs qui ont sécurisé Kolontar juste après la coulée de soude. Ce sont ces mecs qui ont détourné le « convoi le plus radioactif du monde » pour servir ROUILLE avant que ROUILLE se crashe. Ce qu’ils sont devenus après le démantèlement du groupe ? D’autres supermen appelés autrement, roulant pour d’autres groupes plus ou moins clandestins, plus ou moins affilié aux grands du terrorisme international, plus ou moins mouillés dans diverses opérations meurtrières mais toujours professionnellement bien menées. L’armée sans pays mouvante, clandestine, souvent en sommeil mais toujours prête à reprendre les flingues et les armes pour le plaisir de répondre « affirmatif » à l’ordre aveugle d’une voix du bout du monde. Leur job, c’est tout, c’est l’hyperviolence sans idéologie propre. Rien que du très banal, vraiment.


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