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Je sais que c’est difficile, mais il va falloir te retenir de tousser. Pendant ce temps, puisque tu veux savoir, je vais te dire de quoi il s’agit. Quand j’avais ton âge, les médias étaient sous influences, mais libres. À l’époque on lisait le journal sur papier. Le papier, c’est cette matière qui sert à fabriquer les tracts et les publicités qui tombent parfois du ciel quand la qualité de l’air est saine et que les avions peuvent sans risque survoler les quartiers. Ensuite, ces journaux qu’on lisait sur papier sont devenus des sites web. Des journaux, il y en avait quelques dizaines, rien à voir avec aujourd’hui. Non, c’est très simple : tu mets ta main devant ta bouche et quand tu sens que la quinte s’apprête à sortir, tu fermes les yeux et la bouche très fort et tu retiens tout, d’accord ? La quinte, c’est ce qui vient de ta gorge et te force à cracher les mauvais liquides contre ta volonté. Lorsque les premiers sites de désinformation sont apparus, c’était d’abord pour moquer la réalité, pour rire, pour de faux. Le peuple avait aussi besoin de rire de ce qui en réalité n’était pas très drôle, ça s’appelle « dédramatiser » et tous les adultes font ça. Le succès de ces sites a donné des idées à tous ceux qui voulaient censurer la presse mais ne le pouvaient pas. Parce que censurer la presse c’est un acte très fort et très lourd et en contexte de crise, et nous avons toujours été en contexte de crise tu sais, cela aurait été très dangereux de s’y risquer. Tu te souviens des émeutes l’année dernière et des affrontements aux portes de Grand Paris ? Tu sais à quoi correspondent les bruits très forts qu’on entend parfois la nuit et qui résonnent pendant plusieurs minutes l’air de ne jamais vouloir s’éteindre ? Ça s’appelle la violence et quoi que puissent en dire le gouvernement et l’opposition insurrectionnelle, ils la craignent tous les deux. Craindre, ça veut dire avoir peur, exactement comme avoir peur d’écarter la main de ta bouche et de laisser échapper une quinte de toux sans le vouloir, voilà pourquoi tu dois rester sur tes gardes et surtout ne pas te déconcentrer. Alors dans l’ombre et dans le plus grand secret ont été lancés des dizaines et des dizaines de faux sites d’informations, de vrais sites de désinformations, pour que les gens comme nous qui n’avons rien demandé à personne mais qui voulons malgré tout suivre l’actualité ne sachent plus exactement ce qui est vrai et ce qui est faux. Certains de ces sites sont ouvertement des sites de désinformations mais publient parfois des informations réelles et d’autres sont enregistrés comme des sites d’informations mais publient volontairement des informations fausses. Avec le temps, ces sites se sont multipliés, se sont concurrencés entre eux et aujourd’hui personne ne sait vraiment qui les alimentent ni comment. Pour chaque information publiée, il existe ailleurs, sur un autre site, des centaines de versions détournées, modifiées ou déformées pour les contredire. Et puis ces sites, qu’ils soient réels ou faux, qu’ils soient sincèrement de bonne foi ou volontairement mensongers, sont régulièrement piratés, successivement par chacun de ces camps qui s’opposent entre eux pour modifier le contenu des articles en ligne. Dans une même journée, une seule information peut-être reprise et modifiée des milliers de fois. Et comme les commentaires des lecteurs sont également soumis au régime de la désinformation et du piratage organisés, il n’y a aucune façon de savoir si tel ou tel article est vrai ou faux. Tu pourrais te dire qu’il nous suffirait de recouper nous-mêmes les informations et de devenir nous-mêmes nos propres garants de la vérité, mais ce n’est pas possible non plus, car toutes les banques de données sont accessibles en ligne uniquement, et toutes ces banques sont victimes de ce qu’on appelle les « archives liquides », c’est à dire qu’elles sont régulièrement piratées à leur tour et modifiées, parfois plusieurs fois par heure, jusqu’à ce que chaque information archivée devienne purement et simplement illisible ou absurde. Voilà pourquoi on dit que l’information est vivante, car elle ne cesse d’être modifiée en permanence, et donc d’être en mouvement, même en tant qu’archive. C’est ce qui s’appelle vivre dans un monde paranoïaque et vicié, mais ça aussi, je dois te le dire, je l’ai lu sur l’un de ces sites qui proposaient une vision soit-disant objective de la presse et de l’information en ligne, alors comment savoir si ces mots sont conformes ? Je sais que ça pique. Je sais bien ce qui se passe en ce moment même dans ta gorge et dans tous tes poumons, crois-moi, mais il faut me faire confiance. Tu me fais confiance, n’est-ce pas ? C’est bien. Et j’ai envie de te dire : c’est comme un jeu. Le dernier de nous deux qui tousse aura gagné le droit, le droit... Qu’est-ce qui te ferait le plus plaisir au monde, dis-moi ? Je vois. Dans ce cas le dernier de nous deux qui tousse gagnera le droit d’aller voir la banquise. La toucher, même. Alors, qu’est-ce que tu en dis ? Le problème posé par cette histoire de désinformation, c’est que nous sommes coupés du monde. Nous ne savons même pas ce qui se passe sur notre propre sol, à quelques kilomètres d’ici, là-bas, à Grand Paris. Parfois, nous recevons dans nos boites mail des articles de loi ou des décrets ou des directives censés être envoyés par des sources sûres de nos Institutions. Ces mails commencent toujours par la phrase : « Ce message a été authentifié comme 100% non-piraté par les instituts de vérification des mots du ministère de l’Intérieur », mais les mails piratés portent aussi cette griffe et sont tous identiques. Chacun de ces messages portent une mention soit disant infalsifiable et toutes ces mentions dans la minute qui suit sont falsifiées. Parfois, les mots sont modifiés au moment même où on les lit. Voilà comment transformer un texte, pendant sa lecture même, en une parodie de texte, le genre de ceux qui n’ont aucun sens. Il se dit que même les hommes importants qui rédigent, votent et diffusent ces lois n’ont aucun moyen de savoir lesquelles sont réelles et lesquelles sont issues de la désinformation. Cela signifie que chacun peut faire ce qu’il lui plaît sans aucune responsabilité, car la responsabilité est aussi une affaire d’information. Et même si la justice est indépendante, que peut-elle contre des forces de l’ordre peut-être ou peut-être pas corrompues, que peut-elle contre une corruption qui la ronge éventuellement au sein de son propre corps ? Et surtout que peut-elle lorsque les faux témoignages se monnayent également au même prix dérisoire qu’un article piraté par des agents anonymes oeuvrant pour la désinformation ? Cette situation, tu sais, elle porte un nom, ça s’appelle le chaos, et nous y sommes, j’en ai bien peur. Mais tu n’as pas toussé et tu t’es bien retenue, je suis très fier de toi. Je sais que tu es fatiguée, moi aussi, mais la nuit est longue et tu dois à tout prix rester éveillée si tu veux éviter de tousser la première alors, dis-moi, qu’est-ce que je peux encore t’apprendre que tu ignores sur notre triste triste monde ?

P.-S.

L’image qui sert d’illustration à cette page est tirée du manga Akira, de Katsuhiro Otomo.

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