Vanessa Place, Exposé des faits


J’ai d’abord découvert Vanessa Place dans TINA n°5, paru il y a quelques mois. C’est elle qui ouvrait le numéro avec extrait de son Exposé des faits (Editions è®e) qui était prévu pour ouvrir la collection Littérature étrangè®e dirigée par Emilie Notéris & Nathalie Peronny. À l’époque, je n’avais pas adhéré, était passé dessus sans grande passion, avait oublié tout aussitôt cette lecture anecdotique. Il y a quelques semaines Chloé Delaume a mis en ligne sur son blog Remarques & cie un extrait bref de ce livre, l’extrait recopié ci-dessous. C’est cet extrait, pourtant déjà inclus dans le TINA n°5 (allez savoir pourquoi l’une de ces lectures m’a touché et l’autre non ?) et non ma lecture initiale de TINA qui m’a poussé en librairie à chercher, trouver, acheter et lire ce livre tout à fait déroutant.

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L’appelant n’a pas pratiqué de coït oral sur Virginia, et elle n’a pas pratiqué de coït oral sur lui. L’appelant avait peur du virus HIV ; au final, ils n’ont rien fait parce que Virginia était tout le temps malade et réclamait toujours plus de drogue. À l’époque, l’appelant se rasait le pubis ; il portait la cicatrice visible d’un ancien coup de couteau donné par sa femme. Son scrotum est anormalement large. (RT 3:1809-1811, 3:1815-1817, 3:1822, 3:1827) L’appelant n’a pas menacé de violer Virginia : c’était inutile, vu qu’il l’avait déjà payée pour avoir des rapports sexuels. Il ne l’a jamais frappée. Il n’aurait jamais pu s’asseoir sur elle pendant qu’elle pratiquait un coït oral sur lui car il possédait un matelas à eau et pesait à l’époque une centaine de kilos. (RT 3:1811-1812, 3:1841-1842) Si l’appelant a traité M. de salope, ça n’avait rien de personnel. Pour l’appelant, ce terme s’applique à toutes les femmes. (RT 3:1825-1826) Il a été stipulé que l’appelant avait précédemment été acquitté dans le cadre d’une affaire d’agression avec arme mortelle contre un agent de la paix. (RT 3:1845).
Vanessa Place, Exposé des faits, Editions è®e, trad : Nathalie Peronny, P.13.

Il n’est pas inutile de rappeler après l’irruption de cet extrait la nature de ce livre. En plus d’être écrivaine et critique d’art Vanessa Place est avocate. Plus qu’il reproduit la violence de ces scènes quotidiennes, Exposé des faits l’archive, la retranscrit comme compte rendu. La langue articulée est une langue grise, sèche, greffière et systématique. La langue précise et dénudée de l’administration judiciaire, du rapport, de l’exposé des faits. La quatrième de couverture, qui fait office de présentation au texte, précise d’ailleurs qu’il s’agit d’un docutexte et non pas d’un récit ou d’une fiction.

Exposé des faits est un texte dont le mode de visionnage s’apparente à 10e chambre, instants d’audience de Raymond Depardon ; soit un docutexte en prise avec le réel au sein duquel les cas sont simplement présentés sans ajout de commentaire. La langue de la transcription judiciaire se veut neutre et objective mais ne peut échapper à la subjectivité de ses acteurs. Face à la recrudescence des séries policières, des émissions de reconstitutions, des dossiers et autres enquêtes, Vanessa Place s’empare des matériaux issus de son quotidien d’avocate et annule les effets de suspense et autres accessoirisations émotionnelles des faits. C’est au lecteur de prendre en charge la spectacularisation de la trame fictionnelle.

Exposé des faits rassemble une petite dizaine de cas judiciaires : cas au sens de « case », une affaire. L’exposé des faits procède généralement de la façon suivante : présentant alternativement le dossier à charge d’un anonyme toujours identique appelé « l’appelant » (dans les films ou sur les écrans de télévision, l’appelant est généralement un mec violent, récidiviste, mal rasé et vulgaire), c’est la voix de l’accusation, et le dossier de la défense dont on suppose qu’il est présenté par un avocat (dans les films ou sur les écrans de télévision, l’avocat de l’appelant est généralement un avocat commis d’office). Quelques fois, la transcription des évènements laisse aussi place aux témoignages d’experts, aux éléments décrivant la progression de l’enquête et aux éventuelles réfutations proposées après les débats par la défense. Les affaires se succèdent, elles n’ont aucun rapport factuel les unes avec les autres.

La quatrième de couverture citée précédemment invoque Raymond Depardon pour donner le ton. La question qu’on peut se poser à la lecture de ces extraits disséminés serait : quelle langue pour quel propos ? Pour le propos Vanessa Place s’en explique : Mon projet littéraire "Exposé des Faits" s’intéresse à la latence de la loi, à l’affaire criminelle comme entité non auto-constituante, l’affaire sans la loi, l’affaire sans l’affaire. (Parce que la loi n’est jamais que la loi appliquée à l’affaire.) C’est donc un projet indexique, symbolique et ironique, ou du moins iconoclaste (sans loi), ce qui signifie la même chose. 
(...) 
 À cet égard, l’écriture conceptuelle, comme mes Exposés des Faits, vient articuler l’énonciation de l’Américain, une valise à la fois vide et pleine, signifiant le rien singulier et le potentiel du multiple. Mais qu’en est-il de la langue ? Sèche, froide, sans aucune manipulation ou organisation des paroles, témoignages ou évènements rapportés. Si la subjectivité de ces voix est omniprésente, elle n’engage jamais que leurs auteurs : les témoignages et les déclarations se contredisent et jamais le texte ne viendra trancher en validant telle ou telle partie. Il n’y a pas de jugement, il n’y a pas de jury, il n’y a pas de verdict. Le lecteur est-il pour autant placé dans cette position là ? Non, car les affaires sont pour la plupart fragmentées et le texte reste fidèle au titre : c’est à dire qu’il s’en tient aux faits, c’est à dire au discours. La recherche de la vérité n’est pas concernée par les enjeux du texte.

Les affaires se succèdent, certes, toutes étrangères aux précédentes, mais elles dessinent tout de même les unes les autres une couleur thématique omniprésente qui souligne, comme l’indique Chloé Delaume dans son billet, « la violence faite aux corps, et principalement à celui de la femme ». Viols, relations sexuelles avec de jeunes mineures, prostitution, viols à nouveau. Voilà le programme, voilà le plan, voilà le sens donné au texte. Là encore, il est fait peu de place aux victimes, ni même au déroulement réel de l’enquête. Seuls les faits sont détaillés, repris, nuancés ou contredits en fonction des témoignages, et lorsque la dimension psychologique d’un violeur compulsif et mis au centre de l’une de ces affaires, ce n’est que pour décrire les techniques d’interrogatoires des spécialistes en crimes sexuels violents et leur méthode de travail. Comment, par A plus B et par un système de points, de comptabilisation des comportements et des pratiques, et de totaux sous forme de pourcentages, un individu peut être, ou non, qualifié de prédateur sexuel violent.

Le facteur le plus important dans l’évaluation du Dr Hupka était le résultat élevé obtenu par l’appelant au Static 99, associé à « l’ensemble des facteurs de risque ». Le résultat d’un individu au Static 99 est définitif. Rien dans le comportement actuel de l’appelant n’indique que sa paraphilie est encore active, ni que l’appelant est encore antisocial ; au moment du procès, l’appelant n’avait pas manifesté sa paraphilie depuis dix-sept ans. (Supp. RT 268 ; RT 245-248, 254-255, 265n 294, 299-301) Selon le Dr Hupka, l’appelant est « quelqu’un d’une gentillesse remarquable », « coopératif. Agréable, sincère... une personnalité en tous points appréciable ». (Supp. RT 274-275)
P.94

En décrivant par le biais de ces discours gris la violence quotidienne de ces intervenants, Exposé des faits met également à plat des milieux très complexes et de ces comptes-rendus se dégagent parfois des esquisses sociologiques extrêmement percutantes : c’est le cas lorsque la prostitution est décortiquée en quelques paragraphes.

« Le milieu », c’est la prostitution. Ses règles interdisent notamment tout type d’association avec des personnes en dehors du milieu, à l’exception des michetons, c’est-à-dire des clients. Le processus d’endoctrinement a pour objectif de répondre aux besoins de la prostituée : si elle a besoin d’amour, son mac lui en fournira ; d’amitié, il lui en donnera ; de vêtements, il lui en paiera ; ainsi fonctionne « l’accroche ». Quand une prostituée gagne de l’argent, le mac la félicite. Quand une prostituée enfreint les règles – en s’adressant à un autre mac, en refusant de travailler ou en arrivant en retard – il y a punition. La punition peut-être soit physique, soit psychologique : la punition physique va de la gifle à la mort par balles. Même si les règles peuvent légèrement différer d’un mac à un autre, le principe de base reste toujours le même. Par exemple, le rituel du choix : si une femme ayant déjà un mac croise le regard d’un autre, celui-ci a le droit de lui adresser la parole et de la faire travailler pour lui. Si un mac surprend une de ses prostituées en train de parler à un autre mac, elle sera rouée de coups. (RT 3:646-649).
P. 68-69

« Le milieu » du texte, c’est bien le corps, exploité (prostitution) violenté (passages à tabac) ou possédé (viols) : parfois un mélange des trois. Et si le texte est si strict, s’il s’en tient, encore une fois, « aux faits », c’est bien pour souligner la violence des situations et non la mettre en scène : pour ça aussi (sans doute) que les corps eux-mêmes sont absents, désespérément poussés hors texte puisque désespérément bafoués.

La relation entre proxénète et prostituée reproduit celle définie par les liens du mariage traditionnels, établissant des rôle précis pour l’homme et la femme. Les macs respectent et admirent les femmes qui connaissent les règles du milieu et refusent de se laisser exploiter par d’autres hommes. Cent pour cent des relations entre macs et prostituées reposent sur la suspicion : le proxénétisme est un « jeu de dupes ». (RT 7:1134, 7:1148-1151) (…) Les filles appellent leur mac « papa » et les autres prostituées « belles-soeurs », le groupe formant une « famille ».

P.72

La posture de Vanessa Place est radicale et radical, Exposé des faits l’est nécessairement. C’est un livre au taser : 500 000 milles volts grosso modo et une très forte décharge pour l’ouverture de cette collection Littérature étrangè®e. Il est plus que probable que ce livre ne trustera pas le classement des meilleures ventes ni ne fera beaucoup parler de lui lors des prochains prix littéraires. Pour ça aussi qu’il faut le défendre. Pour ça bien sûr qu’on en parle.

À noter, une série de rendez-vous, rencontres, lectures avec Vanessa Place à Paris, agenda à retrouver sur le site des éditions è®e ou sur la page Facebook dédiée à ces évènements.

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