Rodrigo Fresán, Vies de saints


Dans Le fond du ciel, Fresán écrit la chose suivante :

Toutes les religions sont des formes primaires de science-fiction : éclats foudroyants, vols en haut et en bas, visiteurs venus de galaxies situées de l’autre côté de l’infini, apparitions et disparitions. Peu importe la planète, l’histoire est toujours la même et elle a pour combustibles l’amour, la mort et une foi inférieure en une chose supérieure : l’homme crée Dieu pour que Dieu crée l’homme. Et tous deux découvrent aussitôt qu’ils ne peuvent se désactiver mutuellement et qu’ils sont devenus l’un pour l’autre une sorte de monstre de Frankenstein.

Rodrigo Fresán, Le fond du ciel, Seuil, trad : Isabelle Gugnon, P.49.

Et seize ans plus tôt, c’est à dire en 1993, paraissait pour sa première édition l’étonnant Vies de saints, deuxième livre de Fresán après L’homme du bord extérieur. Fidèle à sa mécanique de publication à rebours des oeuvres de Fresán, Passage du Nord-Ouest propose cette année, simultanément au Fond du ciel paru au Seuil, la sortie de Vies de saints en version française. Le prochain tome inversé de l’encyclopédie Fresán est logiquement prévu d’ici un ou deux ans et a pour titre, fort logiquement aussi, L’homme du bord extérieur, et la boucle sera bouclée.

Vies de saints pose d’entrée les bases d’une oeuvre à venir. D’abord en dessinant les fondations de Canciones Tristes, la ville mouvante, théâtre permanent des intrigues chez Fresán et équivalent du Yoknapatawpha de Faulkner (il le dit lui-même). Ensuite la forme fixe du bouquin, jamais vraiment roman, rarement recueil de nouvelles, cet entre-deux qui nous a déjà empêché de clairement qualifier l’oeuvre, il y a deux ans, lors de la sortie française de la Vitesse des choses. Enfin le genre des intrigues chez Fresán, qui tutoie bien souvent celui de la série B, et la géniale couverture française est là pour le rappeler : une couverture de comic book quasi, un certain J.C. aux premières loges habillé d’auréole et de faux airs de justiciers vengeurs. La police d’écriture tu titre, du nom de l’auteur, rappelle aussi les affiches de films d’horreur des années 50 ou 60 (La quatrième dimension n’est pas loin).

Alors J.C., un flingue à la main, son auréole dans la nuque, ouvre le livre et le traverse. Vies de saints est bien un livre de science-fiction alternative, tel que Fresán l’expliquera bien des années plus tard dans la fameuse citation issue du Fond du ciel, un livre qui prend pour objet non pas un culte ou une certaine forme de spiritualité, mais bien la mythologie qui recouvre ce culte, et qui bien souvent la dépasse, voire la prolonge. Le ton de l’écriture est souvent celui de l’outrance, parfois du burlesque, sans limites, et Fresán d’invoquer au passage quelques uns de ses personnages reparaissants : c’est le cas de la famille Mantra, qu’on ne présente plus, et qui traverse discrètement le livre. Le dénominateur commun de tous ces fragments de récits (il y en a treize), outre le lieu, Canciones Tristes, serait la phrase « Dieu n’existe pas, mais c’est un grand personnage ». Et derrière cette phrase, l’ombre d’une ombre appelée Thomas Jude, le jumeau interdit, un Jésus bis qui, lui, n’aurait pas été sacrifié par son Notre Père.

Voilà quelques heures, un novice a expliqué au Chasseur de saints que plusieurs jours auparavant on avait élu Mariano Magdaleno Mantra, un cardinal élevé au sein des Légionnaires du Christ, le fils d’une famille éteinte et puissante de l’apocalyptique Mexico DF. Mais une chose étrange était survenue, l’extase de la nomination papale lui avait fait perdre la raison et ici même, à l’intérieur de la chapelle Sixtine, il avait proclamé que sa première mesure serait de déménager le Saint-Siège à Venise - « cette ville qui marche sur les eaux », avait-il précisé ; et, lorsqu’on l’avait interrogé à propos du nom avec lequel il souhaitait s’autobaptiser en tant que nouveau souverain pontife – sa secrète personnalité publique de super-héros sacré –, Mantra avait répondu avec un sourire béat : Jésus II. Le novice a ajouté que quelqu’un avait raconté à quelqu’un d’autre qu’à ce moment-là les cardinaux avaient compris que leur choix n’était pas le bon et qu’ils avaient immédiatement massacré le Mexicain à coups de poing et à coups de pied. C’est fort possible. Qui sait ? L’histoire de l’Eglise est bourrée d’anecdotes de ce genre. Amen.

Rodrigo Fresán, Vies de saints, Passage du Nord Ouest, trad : Serge Mestre, P.17-18.

Je le dis comme je le pense (et comme je l’ai pensé durant lecture) : Vies de saints est un livre hasardeux qui alterne le très bon et le plus banal au fur et à mesure des récits qu’il disperse. Le constat est assez semblable à l’impression laissée par La vitesse des choses, un très bon livre, mais aussi très inégal, forcément inégal, ai-je envie d’ajouter, puisque constitué de plusieurs fragments plus ou moins indépendants les uns des autres. Même chose pour Vies de saints, à ceci près que ce livre est plus jeune et que cette fraîcheur se ressent. Et même si le livre a été complété et modifié il y a quelques années pour une deuxième parution espagnole (ceci explique cela : le Da Vinci Code, le 11 septembre et j’en passe traversent aussi le livre), cette jeunesse tient au corps. C’est aussi le risque à prendre quand on remonte le fil chronologique des parutions d’un auteur.

Et si tout cela n’était qu’un film (il y a des jours où l’on ne peut supporter la vie qu’en se disant qu’il s’agit d’un film et que ce début déprimant débouchera sur une fin heureuse) ; si tout cela n’était qu’un écran avec tout ce qu’on projette dessus, j’aimerais redécouvrir Alejo de cette façon : les mains sur le volant, le regard fixe sur l’horizon, le sourire de la peur commençant à se dissiper dans un rictus de résignation, la ceinture de sécurité croisée sur sa poitrine. Alors la caméra commencerait à reculer depuis son visage et le plan s’élargirait jusqu’à nous faire découvrir Alejo, avec sa tête à l’intérieur d’une automobile retournée. Les roues tourneraient encore dans l’air de la nuit. Cette nuit où tout devait finir, cette nuit où tout a commencé, cette nuit où Radio Bagdad émettait des informations contradictoires et de la musique de minaret.

P. 95

Mais Vies de saints est surtout une très belle porte d’entrée dans l’écriture de Fresán et des textes comme « Musique pour détruire des mondes » (Glenn Gould y croise Oppenheimer, l’univers respire littéralement), « La dernière série » (variations sur et autour d’Andy Warhol) ou « Petit guide de chansons sacrés » (une playlist véritable de véritables chansons pop, rock et jazz autour de God ou Jesus, cliquez ici pour en consulter la version Spotify) sont réellement des récits forts et réussis. Même chose pour « Quelques cartes postales du Vatican », nouvelle qui ouvre le livre, à ceci prêt que la noirceur de celle-ci (gore, on peut le dire) ouvre une brèche dans le recueil qui permettra de lier ces différents textes ensemble, peut-être comme étant l’oeuvre d’un fou, certainement une petite musique dérangée, crachée sur les ondes à heure de grande écoute. Parfois, Tarantino n’est pas loin.

Lorsque la bête franchit la palissade qui entourait la maison, le Chasseur de saints bondit comme s’il s’élançait de la proue d’un prao sur le sable blanc de Labuan, dégaina ce qu’il avait de plus ressemblant à un kriss malais, et porta deux coups tranchants, un dans chaque poumon, à saint Façon qui s’écroula dans un soupir liquide, quasi inaudible. Presque à tâtons mais profitant des leçons de son faux père boucher, le Chasseur de saints s’appropria largement toutes les entrailles du saint. Le corps est le temple du Seigneur et toutes ses parties sont sacrées à ses yeux, se souvint-il. Il faut le démembrer afin d’éviter tout risque de résurrection, pensa-t-il. Lorsque le saint fut totalement mis en pièces à jamais détachées, renonçant à établir quelque mode d’emploi pour le réassemblage, il décida d’inspecter le contenu de sa sinistre besace, tout à fait disposé à se sacrer lui-même héros.

(…)

Lorsqu’il ouvrit la besace, il comprit qu’il était déjà trop tard. Il découvrit d’innombrables morceaux. Étaient-ce vraiment des enfants démontés comme les pièces d’un puzzle abominable ? Le Chasseur de saints tenta de recomposer leur anatomie, d’identifier des visages aux orbites vites qu’il avait l’impression de reconnaître. Mais la tâche n’était pas si facile, quelque chose ne fonctionnait pas bien du tout. Le contenu de la besace était seulement composé de viscères, pas la moindre colonne vertébrale pour se repérer. Seulement des côtes et quelque chose qui ressemblait bizarrement à un cochon de lait de taille moyenne. Le Chasseur de saints retourna à l’endroit où se trouvait la te^te de saint Façon. Il la regarda fixement sous les rayons jaunes de la lune et ressentit de la frayeur d’abord, puis la stupeur de quelques larmes et tout de suite après il éprouva le calme acéré qui distingue les guerriers véritables, les authentiques soldats du Seigneur.

Pénétrant dans la cuisine, il avala un grand verre d’eau sans sourciller, d’un seul trait. Il lava le sang qui s’était acharné à lui tatouer des idéogrammes sur le corps puis retourna dans sa chambre et passa un pyjama propre. Il se peigna soigneusement et c’est seulement après qu’il réveilla sa mère pour lui apprendre la nouvelle, pur lui dire que saint Façon n’était autre que son mari.

P.32-33

Je parle de nouvelle parce qu’il faut bien dire quelque chose, mais chacun comprendra que Vies de saints n’est ni un roman, ni un recueil de nouvelles, ni autre chose, mais bien un catalogue de fictions entrelacés (bien des années plus tard, Fresán fera de Mantra son oeuvre phare et organisera son catalogue sous forme d’abécédaire) au milieu desquelles traversent quelques saints déguisés en super-héros (ou qui pourraient l’être), quelques super-héros déguisés en saints (et qui le sont), quelques miracles sortis tout droit d’un épisode d’X-Files ou de la Quatrième dimension, et autres boucles temporelles propulsant le passé vers le futur et le futur vers l’ailleurs. Le fond du ciel n’est pas loin. Et Canciones Tristes est toujours (déjà) là.

À présent, j’apparais et je vous souhaite la bienvenue à Canciones Tristes en ce dernier jour de notre histoire,l’épilogue de toutes nos vies.

C’est pour cela que personne ne peut être plus heureux que moi, car un épilogue – si l’on y réfléchit un peu – c’est bien plus qu’un simple recensement de cadavres. Un épilogue, c’est le déguisement que le passé utilise pour nous lancer vers le futur. Et moi, je suis déjà fatigué, j’ai compté trop de cadavres et j’ai désespérément besoin de connaître quelle sera la nature et le poids de mon bref avenir.

Voilà de nombreuses années que je maintiens cette farce vivante et que je vous souhaite – à nouveau – la bienvenue à Canciones Tristes.

P. 337

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P.-S.

D’autres vies, d’autres saints :

Revue de presse sur Lekti-écriture
Chronique, par Claro


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