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« Ecrire, c’est marcher en montagne dans sa tête. »
Werner Kofler, Derrière mon bureau Nombreux sont ceux qui, comme moi, ont fait de l’excellent blog d’Eric Bonnargent Bartleby les yeux ouverts une étape indispensable de ce qu’on appelle l’Internet littéraire. À présent que ce blog est fermé (Eric Bonnargent co-animant depuis quelques mois un autre site, L’anagnoste, que l’on recommande également au passage) il débouche sur un livre, dont le titre décalé interpelle. Atopia, petit observatoire de littérature décalée n’est pas une adaptation copié/collé du blog en livre mais bien la synthèse d’un travail effectué sur le net durant trois ans et demi. Ce texte, plutôt élégant et très bien organisé, se propose d’explorer en particulier la notion d’atopia (sur laquelle nous allons revenir), le tout à travers la littérature contemporaine sans restriction de langue ou de frontière. Atopia est édité par les éditions du Vampire Actif, à qui l’on devait déjà l’excellent La vieille au buisson de roses (dont j’ai déjà parlé il y a plusieurs mois ici-même).
Voilà la première définition lancée par Eric Bonnargent en préambule de son traité. Ce paragraphe apparaît dans une introduction intitulée « I would prefer not to », clin d’oeil au Bartleby originel, sans doute l’un des atopos en chef des personnages de littérature (et, à travers lui, on pense bien sûr aux livres de Jean-Yves Jouannais et d’Enrique Vila-Matas qui ont contribué chacun à sa manière à explorer la question). L’autre définition de ce terme avec lequel on n’est pas, a priori, spécialement familier, se construira au gré de l’écoulement du livre, à travers les quelques trente oeuvres présentées au sommaire. Le voyage s’effectue via les livres des autres, à travers la fiction, voguant sur « le fleuve de fond de la littérature qui ose explorer l’envers du décor », comme l’écrit Antoni Casas Ros dans sa préface.
Atopia est découpé en dix grands axes (que l’on peut consulter en accédant au sommaire sur cette page). Entre chacun de ces grands axes, Eric Bonnargent y intercale de courtes citations d’auteurs qui auraient pu figurer parmi ces pages mais qui n’y sont pas. Ils participent au livre sans y être. Ils sont eux-mêmes atopos en cela. Comme toujours, les citations sont parfaitement choisies et découpées, elles ne sont pas là pour la forme : elles aèrent, elles appuient le tracé mis en place dans le livre. « Il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer », écrit Beckett dans L’innommable. Il s’agit d’une de ces citations d’entre-deux, flottant entre les pages, aiguillant discrètement la lecture.
Atopia défend de toutes ses forces une littérature exigeante, une littérature qui a du corps. Une littérature, quelque part, assez désespérée aussi, comme on le lit au sujet de L’écrivain et l’autre de Carlos Liscano :
Le désespoir, l’impression permanente d’être résolument étranger à ce monde en mouvement qu’on ne fait que traverser, c’est un des points récurrents dans les oeuvres choisies. « Les choses sont pareilles aux choses » d’après Antonio Caballero (P.209). D’ailleurs, l’atopia est un symptôme dépourvu de traitement : on ne s’en défait pas. Les dix grands axes présentés par Eric Bonnargent sont autant de pistes pour évacuer ou accepter cette condition mais « rien n’a d’importance » pour reprendre ma citation de tout à l’heure, ou plutôt : rien n’est suffisant. Probablement car le lecteur est de mèche. Celui qui lit est lui-même en pleine atopia, en train « d’échapper au réel et de le nier ». Avec ce Petit observatoire de littérature décalée on se décale encore : voici trente oeuvres ou trente auteurs à découvrir ou à approfondir à la lumière d’une analyse personnelle et vivante. « On vit ou on lit », écrit Eric Bonnargent un peu avant la fin du livre. Lecteurs, nous sommes à notre tour condamnés à l’atopia, cet exil immobile dont l’atmosphère nous est si familière. Voilà aussi l’objet de cette lecture car, oui, nous avons nous aussi choisi de lire, autrement nous ne serions pas là.
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D’autres observatoires :
La cause littéraire
Présentation sur l’Anagnoste
E-Littérature
(Article également proposé sur le webzine Culturopoing)