Notes sur T.


Gloria Ackerman, Traverser Tchernobyl, Premier Parallèle

Nous quittons rapidement la ville en direction de la centrale. À quelques kilomètres de là, nous sommes de nouveau arrêtés sur une route totalement déserte : nous entrons dans la zone très contaminée d’un rayon de dix kilomètres autour de la centrale. Deux autres miliciens contrôlent nos papiers pour s’assurer que nous avons bien les habilitations nécessaires. Bientôt, les célèbres contours du complexe de la centrale se profilent à l’horizon. Mais nous nous dirigeons d’abord vers l’étang de refroidissement, ou plus exactement vers le canal qui y est relié. Avec un peu de chance, on peut y observer de gigantesques silures depuis un pont ferroviaire désaffecté qui surplombe le canal. Le directeur, jovial, a prévu une miche de pain pour faire venir les monstres. En effet, les poissons rappliquent dès que les premiers morceaux sont jetés. Mais par cette journée grise, l’eau n’est pas assez transparente pour les voir distinctement. Le directeur, qui comptait les photographier, dépité, m’entraîne en direction du sarcophage.

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« L’Arc », monté en 1976, était le plus grand radar intercontinental de l’Union soviétique. L’installation ronde apparemment n’existe plus.

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Nous empruntons une route vierge de toute indication, tracée au milieu d’une forêt épaisse. Peu à peu, le mirage occupe tout l’horizon ; à l’approche, un panneau d’interdiction d’entrer, avec un pictogramme de danger radioactif, surgit devant nous. Nous arrivons à la grande porte à deux battants verts, décorés d’étoiles.

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Et voilà que le radar apparaît devant moi. Le soleil monte rapidement et chasse la brume matinale, de sorte que je peux admirer la construction insolite qui me rappelle, mutatis mutandis, l’architecture à la fois solide et aérienne de la tour Eiffel. Cette merveille, désormais inoffensive, semble tout droit sortie d’un film de science-fiction. Même la rouille, omniprésente à Tchernobyl, ne dissipe pas l’enchantement. J’ai envie d’escalader cet enchevêtrement de tiges métalliques, mais mon guide me le déconseille : elles sont radioactives à souhait.

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Pressée par mon accompagnateur, je fais demi-tour pour visiter la salle de commande. C’est la même désolation qu’à Pripiat. Portes défoncées, sol jonché des schémas électriques des ordinateurs de l’époque qui occupaient des pièces entières, quelques rares meubles jetés pêle-mêle. Et pour souligner l’abandon, des empreintes d’élan…

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« Fermez vos yeux. Des hectares et des hectares de sapins et de bouleaux et de vallons. Des troupeaux de chevaux d’espèces menacées y paissent et s’y multiplient. Des meutes de loups parcourent le territoire. De rares oiseaux y font leurs nids. Pas d’humains, à de très rares exceptions près. Est-ce un paradis ? Peut-être. Vous pouvez y aller. Prenez-y vos vacances. Juste quelques règles de base. Ne ramassez pas les champignons. De toute façon, ne les mangez pas. Ne mangez pas à l’extérieur. Ne fumez pas à l’extérieur. Est-ce un lieu où vous voulez vraiment aller ? Est-ce une retraite qui mérite que vous vous y exiliez ? » Et le magazine conclut : « Ouvrez les yeux. Vous êtes à Pripiat. Et c’est peut-être le dernier endroit sur terre où vous voulez vous retrouver. »

/

La première chose qui frappe lorsqu’on arrive à Tchernobyl, c’est que la plupart des rares passants, hommes et femmes, portent des tenues de camouflage. C’est l’uniforme de la zone. À l’exception des samossioly, ces personnes âgées qui vivent dans la zone d’exclusion malgré l’interdiction, tous y travaillent et y vivent par intermittence. En fait, le calme plat ne règne qu’à Pripiat et sur le site de « L’Arc ».

Combien sont-ils ? Entre 4 000 et 5 000 personnes logent à Tchernobyl. Elles y travaillent soit quatre jours sur sept, soit quinze jours de suite suivis du même temps de repos.

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Les champignons sont cueillis dans les forêts environnantes, et les poissons, pêchés dans la rivière ou le canal de refroidissement de la centrale où nagent les silures de la taille de petits cétacés. N’est-ce pas dangereux ? « Pas trop, si l’on trempe les champignons dans l’eau et qu’on retire la tête et les arêtes du poisson. C’est là que se loge le césium. Et puis, chère Galia, comment vivre au milieu de cette belle nature sans en profiter ? » répond Vladimir en esquissant un sourire coupable. Je ne sais pas d’où lui vient cette idée, mais il semble avoir trouvé une solution magique : il boit de l’eau du robinet congelée, puis décongelée. « Toutes les impuretés tombent et forment un dépôt, et il vous reste de l’eau qui purifie votre corps », affirme-t-il.

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« Tchernobyl a un microclimat très particulier, même des noix y poussent », se réjouit-il, admiratif. Je goutte un fruit au goût exquis.

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Les rues ne sont pas éclairées et la faible lueur qui s’échappe des fenêtres ne dissipe pas l’obscurité, dense, palpable. Nous sommes seuls. Aucun autre passant ni aucun bruit à part le bruissement des arbres et les hurlements lointains de chiens – à moins qu’il ne s’agisse de loups. Pour nous rendre à mon hôtel, nous empruntons un raccourci. La torche de Vladimir éclaire de grosses racines d’arbres qui ont fendu l’asphalte. On dirait des serpents noueux. Comme je sais que des sangliers rôdent ici la nuit, je ne me sens pas rassurée. Mon compagnon m’arrache à mon angoisse : « Regardez les étoiles, chère Galia ! » Je lève la tête et – oh, sublime spectacle ! – le ciel est couvert de milliers d’étoiles. Comme dans un planétarium, sauf que celles-ci sont vraies.

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Voici l’immeuble clair en brique de l’administration de la zone, avec sa statue de Lénine ; la bâtisse de plain-pied du klub26 fermé depuis juin 1987, juste après le procès des responsables de la centrale, qui s’est déroulé dans une ville vide, interdite aux journalistes et aux badauds ; le cinéma, fermé lui aussi et transformé en gigantesque hangar d’objets ethnographiques rassemblés par une équipe de chercheurs téméraires, soucieux de préserver la mémoire des traditions paysannes ; la belle église de Saint-Élie, bleue et blanche, clinquante, restaurée pour satisfaire le besoin de réconfort des intermittents de la zone ; le cimetière, fréquenté une fois par an par une foule d’évacués qui rendent visite à leurs ancêtres ; l’imprimerie, où deux vieux typographes tournent encore les manivelles de presses archaïques pour leur commanditaire, le ministère des Situations d’urgence ; les bâtiments publics occupés par les antennes de différents instituts de recherche ; la caserne de pompiers, que quelques dizaines de jeunes gars ont quittée pour la centrale cette nuit fatidique du 26 avril 1986 et dont aucun n’a survécu au syndrome d’irradiation aiguë.

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J’aime me promener dans le vieux Tchernobyl, puis descendre jusqu’au vieux port fluvial. Il était assez important aux époques tsariste et soviétique, car la rivière Pripiat reliait la Biélorussie et une partie de l’Ukraine à la mer Noire ; même des cargos maritimes y circulaient. Aujourd’hui, la rivière reste sûrement aussi belle que dans le passé, avec ses eaux lentes, profondes et calmes et ses couchers de soleil romantiques, mais le pont qui l’enjambait, le quai et les installations portuaires, couverts de rouille, ne sont plus que des reliques pittoresques. On y trouve en revanche amarrées quelques vedettes, comme celle, peinte en blanc et vert, qui porte le fier nom de Stalker.

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Se promener dans le vieux Tchernobyl me rend mélancolique. C’est le sentiment que produisent généralement les ruines quand elles sont pittoresques, comme le sont ces vieilles maisons de plain-pied abandonnées. J’aime m’enfoncer dans les rues où la forêt prend peu à peu le dessus sur la civilisation. Cependant, certaines maisons sont bel et bien occupées. Parfois par leurs propriétaires, revenus clandestinement dans la zone et dont la présence est tolérée depuis plusieurs années ; parfois par des dignitaires de la zone qui s’emparent de biens immobiliers vacants. On les reconnaît tout de suite : repeintes, leurs jardinets sont soignés et, de temps à autre, des pancartes supposées dissuader les intrus vous accueillent : « Le maître du logis habite ici. »

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« On aimerait profiter de la vie encore une bonne dizaine d’années, mais je doute qu’on puisse tenir si longtemps. On a trop souffert. Trois fois, on a dû recommencer à zéro. Il était impossible d’entrer dans cette maison. Tout était couvert de ronces, et il n’y avait pas une seule vitre. Comme on avait détruit et enterré d’autres maisons dans cette rue, la nôtre était remplie de terre et de feuilles mortes. Nikolaï a dû évacuer la terre avec une excavatrice. Et couper plusieurs jeunes arbres qui avaient poussé pendant dix ans pour accéder à la maison. On vit ici depuis 1996. À cause de toutes ces pertes, nous n’avons presque plus rien : un chien et trois accordéons, voilà tous nos biens. »

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Pour l’instant, seuls 12 habitants de Tchernobyl sont légalement propriétaires de leurs maisons. Une centaine d’autres, dont les Koukharenko, ne sont que des samossioly qui n’ont pas la possibilité d’établir un acte de propriété et d’enregistrer leur bien au cadastre. On peut acheter une maison en relativement bon état à Tchernobyl pour 500 dollars seulement, mais sans acquérir le droit légal d’y résider. Or, le gouvernement ukrainien a l’intention de transformer une grande partie de la zone d’exclusion, y compris Tchernobyl, en une sorte de réserve naturelle. La zone interdite serait alors limitée, approximativement, à un rayon de dix kilomètres autour de la centrale.

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On se représente souvent la zone comme un désert dépourvu de toute présence humaine. En pensant à la construction du nouveau sarcophage appelé à recouvrir le premier – bâti en 1986-1987 par des liquidateurs au péril de leurs vies et désormais fissuré –, on imagine que seule une poignée d’individus surprotégés y participe. Or, c’est faux. La zone connaît en vérité une activité économique officielle et clandestine bien plus importante qu’on ne le croit. Elle se concentre essentiellement sur l’exportation du bois et des métaux d’une part, la construction et l’entretien de sites de stockage de déchets nucléaires, y compris la centrale à l’arrêt, d’autre part. De nombreux individus y séjournent par intermittence, faisant de la ville de Tchernobyl un lieu de vie, certes fort étrange, où le mouvement est constant.

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« La forêt rousse », c’est ainsi que l’on appelle la forêt attenante à la ville de Pripiat. D’une superficie de 10 km², elle a reçu le plus gros des retombées locales de l’explosion et péri en quelques mois. Les arbres avaient littéralement cramé, d’où la couleur flamboyante. Les témoins racontent que, du fait de l’exposition à la poussière radioactive, la forêt, essentiellement composée de pins, scintillait dans la nuit. Après la catastrophe, les liquidateurs ont rapidement grimpé dans des bulldozers pour déraciner et enterrer ses arbres. Mais les urgences étaient si nombreuses que l’on ne s’est pas occupé des autres bois, qui occupent pourtant les deux tiers de la zone interdite. Des forêts artificielles pour la plupart, des pinèdes plantées sur l’ordre de Staline après la guerre afin de créer une industrie forestière sur des sols trop pauvres pour supporter une agriculture intensive.

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Quand c’est entre 40 et 100 Ci/km2, les arbres abattus peuvent être utilisés à l’intérieur de la zone, mais il est interdit de les exporter. On distribue ce bois, par exemple, aux samossioly pour leurs besoins en chauffage. Nous nous en servons également dans nos exploitations forestières pour chauffer les logements dans lesquels notre personnel habite par intermittence, au rythme de quinze jours par mois. En revanche, nous n’abattons pas de bois dans les réserves naturelles dont le taux dépasse les 100 Ci/km2. Nous y assurons seulement le maintien des trouées. Par là, c’est vraiment dur. Quand on y travaille, au bout de quarante ou cinquante minutes, on commence à avoir un mal de crâne carabiné. Ce sont les radiations. Et le mal de tête persiste tant qu’on reste sur place. Mais que faire ? Si ce travail n’était pas fait, en cas d’incendie, les conséquences seraient catastrophiques. »

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« Ne croyez pas les bobards, me lance-t-il, il n’y a ici ni loups chauves, ni moutons à cinq pattes, ni aucun animal monstrueux. On décompte plus de 300 loups, une quarantaine de chevaux de Prjevalski, et quantité de cerfs, d’élans, de sangliers, de renards, de ratons laveurs, de martres et j’en passe. On a aussi le projet d’importer des bisons. »

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Ces jeunes gens [pompiers] se sont trouvé une occupation singulière : ils ont aménagé un enclos où vivent des animaux qu’ils ont recueillis au hasard de leurs missions : une sorte d’attraction touristique dans la zone. « Nous avons décidé de prendre soin des animaux abandonnés, me confie l’un d’eux. Voici un élan. Nous l’avons trouvé à l’âge de trois jours, il était couché sur la chaussée. Sa mère avait probablement péri. On lui a donné du lait en poudre et des pots pour bébés. Et maintenant il broute de l’herbe, mais ne refuse pas les bouillies. Bientôt, il faudra qu’on se décide de le faire stériliser. Si on ne le fait pas, il partira tôt ou tard pour se chercher une femelle. Et périra à coup sûr. Mais pour nous, c’est beaucoup de travail et de frais. »

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Le plus connu des lieux de stockage provisoires était Rassokha, du nom d’un village évacué. Il comptait, avant la catastrophe, près de 400 habitants. Pendant les travaux de liquidation (1986-1991), on y stockait les moyens de locomotion qui ne pouvaient plus être décontaminés. Dans les faits, seule une partie des engins entreposés – hélicoptères, véhicules blindés du génie IMR-2, chars dépanneurs blindés, voitures de transport blindées à chenilles et à roues, voitures de reconnaissance chimique, camions, bétonnières, etc. – ont été enterrés ; les autres sont restés parqués sur un énorme terrain de 20 ha.

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Une vidéo montre les dimensions et la densité de ce « parking » à ciel ouvert en 199040. Lorsque j’y suis allée en 2005, ce site était encore assez impressionnant. Mais on m’a confié que, malgré les barbelés et la surveillance, des voleurs du métal y sévissaient. En 2013, la décision a été prise de découper les gros engins, d’en décontaminer une partie et d’envoyer le reste au « cimetière » de Bouriakovka. C’est ainsi que, au grand dam de nombre de rôdeurs, ce célèbre site a cessé d’exister.

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C’est l’un des responsables, Youri Diatchenko, qui m’a fait visiter le « cimetière », créé en 1987. Ce dernier dispose de plus de trente tranchées spécialement aménagées pour enterrer la ferraille fortement contaminée. Parallèlement, un parking regroupe les engins récemment transférés de Rassokha, en attente d’enfouissement. Comme Bouriakovka se trouve à l’intérieur du périmètre de la petite zone (rayon de 10 km autour de la centrale), ce site ne jouit pas d’une grande publicité. Il continue pourtant à prendre de l’ampleur.

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La zone interdite est un univers essentiellement masculin, où beaucoup d’hommes, des forestiers ou des écologistes aux ingénieurs, adorent leur travail tout en sachant qu’ils s’exposent à un danger permanent. Peut-être même en tirent-ils une certaine fierté. D’autres conversations me reviennent à l’esprit. Lorsque j’ai demandé à Valentin Antropov s’il lui arrivait d’aller à Bouriakovka, il m’a répondu d’un air bravache : « J’y vais souvent, et je vais aussi à Podlesny, là où le taux de radiation est de 1 000 R/h, et dans d’autres décharges. C’est normal ! »

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Les eaux peu profondes de la rivière sont sans doute peu contaminées grâce aux travaux herculéens qui ont été réalisés pour empêcher les nappes phréatiques et les ruisseaux de se déverser dans la rivière, mais la vase est sûrement saturée d’isotopes radioactifs. Aussi écervelée que je sois, je ne foulerais certainement pas le rivage pieds nus, et encore moins le fond de la rivière.

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Notes sur T., version 7 (8 mai 2017)

Gloria Ackerman, Traverser Tchernobyl, Premier Parallèle

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Nous quittons rapidement la ville en direction de la centrale. À quelques kilomètres de là, nous sommes de nouveau arrêtés sur une route totalement déserte : nous entrons dans la zone très contaminée d’un rayon de dix kilomètres autour de la centrale. Deux autres miliciens contrôlent nos papiers pour s’assurer que nous avons bien les habilitations nécessaires. Bientôt, les célèbres contours du complexe de la centrale se profilent à l’horizon. Mais nous nous dirigeons d’abord vers l’étang de refroidissement, ou plus exactement vers le canal qui y est relié. Avec un peu de chance, on peut y observer de gigantesques silures depuis un pont ferroviaire désaffecté qui surplombe le canal. Le directeur, jovial, a prévu une miche de pain pour faire venir les monstres. En effet, les poissons rappliquent dès que les premiers morceaux sont jetés. Mais par cette journée grise, l’eau n’est pas assez transparente pour les voir distinctement. Le directeur, qui comptait les photographier, dépité, m’entraîne en direction du sarcophage.

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« L’Arc », monté en 1976, était le plus grand radar intercontinental de l’Union soviétique. L’installation ronde apparemment n’existe plus.

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Nous empruntons une route vierge de toute indication, tracée au milieu d’une forêt épaisse. Peu à peu, le mirage occupe tout l’horizon ; à l’approche, un panneau d’interdiction d’entrer, avec un pictogramme de danger radioactif, surgit devant nous. Nous arrivons à la grande porte à deux battants verts, décorés d’étoiles.

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Et voilà que le radar apparaît devant moi. Le soleil monte rapidement et chasse la brume matinale, de sorte que je peux admirer la construction insolite qui me rappelle, mutatis mutandis, l’architecture à la fois solide et aérienne de la tour Eiffel. Cette merveille, désormais inoffensive, semble tout droit sortie d’un film de science-fiction. Même la rouille, omniprésente à Tchernobyl, ne dissipe pas l’enchantement. J’ai envie d’escalader cet enchevêtrement de tiges métalliques, mais mon guide me le déconseille : elles sont radioactives à souhait.

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Pressée par mon accompagnateur, je fais demi-tour pour visiter la salle de commande. C’est la même désolation qu’à Pripiat. Portes défoncées, sol jonché des schémas électriques des ordinateurs de l’époque qui occupaient des pièces entières, quelques rares meubles jetés pêle-mêle. Et pour souligner l’abandon, des empreintes d’élan…

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« Fermez vos yeux. Des hectares et des hectares de sapins et de bouleaux et de vallons. Des troupeaux de chevaux d’espèces menacées y paissent et s’y multiplient. Des meutes de loups parcourent le territoire. De rares oiseaux y font leurs nids. Pas d’humains, à de très rares exceptions près. Est-ce un paradis ? Peut-être. Vous pouvez y aller. Prenez-y vos vacances. Juste quelques règles de base. Ne ramassez pas les champignons. De toute façon, ne les mangez pas. Ne mangez pas à l’extérieur. Ne fumez pas à l’extérieur. Est-ce un lieu où vous voulez vraiment aller ? Est-ce une retraite qui mérite que vous vous y exiliez ? » Et le magazine conclut : « Ouvrez les yeux. Vous êtes à Pripiat. Et c’est peut-être le dernier endroit sur terre où vous voulez vous retrouver. »

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La première chose qui frappe lorsqu’on arrive à Tchernobyl, c’est que la plupart des rares passants, hommes et femmes, portent des tenues de camouflage. C’est l’uniforme de la zone. À l’exception des samossioly, ces personnes âgées qui vivent dans la zone d’exclusion malgré l’interdiction, tous y travaillent et y vivent par intermittence. En fait, le calme plat ne règne qu’à Pripiat et sur le site de « L’Arc ».

Combien sont-ils ? Entre 4 000 et 5 000 personnes logent à Tchernobyl. Elles y travaillent soit quatre jours sur sept, soit quinze jours de suite suivis du même temps de repos.

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Les champignons sont cueillis dans les forêts environnantes, et les poissons, pêchés dans la rivière ou le canal de refroidissement de la centrale où nagent les silures de la taille de petits cétacés. N’est-ce pas dangereux ? « Pas trop, si l’on trempe les champignons dans l’eau et qu’on retire la tête et les arêtes du poisson. C’est là que se loge le césium. Et puis, chère Galia, comment vivre au milieu de cette belle nature sans en profiter ? » répond Vladimir en esquissant un sourire coupable. Je ne sais pas d’où lui vient cette idée, mais il semble avoir trouvé une solution magique : il boit de l’eau du robinet congelée, puis décongelée. « Toutes les impuretés tombent et forment un dépôt, et il vous reste de l’eau qui purifie votre corps », affirme-t-il.

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« Tchernobyl a un microclimat très particulier, même des noix y poussent », se réjouit-il, admiratif. Je goutte un fruit au goût exquis.

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Les rues ne sont pas éclairées et la faible lueur qui s’échappe des fenêtres ne dissipe pas l’obscurité, dense, palpable. Nous sommes seuls. Aucun autre passant ni aucun bruit à part le bruissement des arbres et les hurlements lointains de chiens – à moins qu’il ne s’agisse de loups. Pour nous rendre à mon hôtel, nous empruntons un raccourci. La torche de Vladimir éclaire de grosses racines d’arbres qui ont fendu l’asphalte. On dirait des serpents noueux. Comme je sais que des sangliers rôdent ici la nuit, je ne me sens pas rassurée. Mon compagnon m’arrache à mon angoisse : « Regardez les étoiles, chère Galia ! » Je lève la tête et – oh, sublime spectacle ! – le ciel est couvert de milliers d’étoiles. Comme dans un planétarium, sauf que celles-ci sont vraies.

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Voici l’immeuble clair en brique de l’administration de la zone, avec sa statue de Lénine ; la bâtisse de plain-pied du klub26 fermé depuis juin 1987, juste après le procès des responsables de la centrale, qui s’est déroulé dans une ville vide, interdite aux journalistes et aux badauds ; le cinéma, fermé lui aussi et transformé en gigantesque hangar d’objets ethnographiques rassemblés par une équipe de chercheurs téméraires, soucieux de préserver la mémoire des traditions paysannes ; la belle église de Saint-Élie, bleue et blanche, clinquante, restaurée pour satisfaire le besoin de réconfort des intermittents de la zone ; le cimetière, fréquenté une fois par an par une foule d’évacués qui rendent visite à leurs ancêtres ; l’imprimerie, où deux vieux typographes tournent encore les manivelles de presses archaïques pour leur commanditaire, le ministère des Situations d’urgence ; les bâtiments publics occupés par les antennes de différents instituts de recherche ; la caserne de pompiers, que quelques dizaines de jeunes gars ont quittée pour la centrale cette nuit fatidique du 26 avril 1986 et dont aucun n’a survécu au syndrome d’irradiation aiguë.

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J’aime me promener dans le vieux Tchernobyl, puis descendre jusqu’au vieux port fluvial. Il était assez important aux époques tsariste et soviétique, car la rivière Pripiat reliait la Biélorussie et une partie de l’Ukraine à la mer Noire ; même des cargos maritimes y circulaient. Aujourd’hui, la rivière reste sûrement aussi belle que dans le passé, avec ses eaux lentes, profondes et calmes et ses couchers de soleil romantiques, mais le pont qui l’enjambait, le quai et les installations portuaires, couverts de rouille, ne sont plus que des reliques pittoresques. On y trouve en revanche amarrées quelques vedettes, comme celle, peinte en blanc et vert, qui porte le fier nom de Stalker.

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Se promener dans le vieux Tchernobyl me rend mélancolique. C’est le sentiment que produisent généralement les ruines quand elles sont pittoresques, comme le sont ces vieilles maisons de plain-pied abandonnées. J’aime m’enfoncer dans les rues où la forêt prend peu à peu le dessus sur la civilisation. Cependant, certaines maisons sont bel et bien occupées. Parfois par leurs propriétaires, revenus clandestinement dans la zone et dont la présence est tolérée depuis plusieurs années ; parfois par des dignitaires de la zone qui s’emparent de biens immobiliers vacants. On les reconnaît tout de suite : repeintes, leurs jardinets sont soignés et, de temps à autre, des pancartes supposées dissuader les intrus vous accueillent : « Le maître du logis habite ici. »

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« On aimerait profiter de la vie encore une bonne dizaine d’années, mais je doute qu’on puisse tenir si longtemps. On a trop souffert. Trois fois, on a dû recommencer à zéro. Il était impossible d’entrer dans cette maison. Tout était couvert de ronces, et il n’y avait pas une seule vitre. Comme on avait détruit et enterré d’autres maisons dans cette rue, la nôtre était remplie de terre et de feuilles mortes. Nikolaï a dû évacuer la terre avec une excavatrice. Et couper plusieurs jeunes arbres qui avaient poussé pendant dix ans pour accéder à la maison. On vit ici depuis 1996. À cause de toutes ces pertes, nous n’avons presque plus rien : un chien et trois accordéons, voilà tous nos biens. »

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Pour l’instant, seuls 12 habitants de Tchernobyl sont légalement propriétaires de leurs maisons. Une centaine d’autres, dont les Koukharenko, ne sont que des samossioly qui n’ont pas la possibilité d’établir un acte de propriété et d’enregistrer leur bien au cadastre. On peut acheter une maison en relativement bon état à Tchernobyl pour 500 dollars seulement, mais sans acquérir le droit légal d’y résider. Or, le gouvernement ukrainien a l’intention de transformer une grande partie de la zone d’exclusion, y compris Tchernobyl, en une sorte de réserve naturelle. La zone interdite serait alors limitée, approximativement, à un rayon de dix kilomètres autour de la centrale.

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On se représente souvent la zone comme un désert dépourvu de toute présence humaine. En pensant à la construction du nouveau sarcophage appelé à recouvrir le premier – bâti en 1986-1987 par des liquidateurs au péril de leurs vies et désormais fissuré –, on imagine que seule une poignée d’individus surprotégés y participe. Or, c’est faux. La zone connaît en vérité une activité économique officielle et clandestine bien plus importante qu’on ne le croit. Elle se concentre essentiellement sur l’exportation du bois et des métaux d’une part, la construction et l’entretien de sites de stockage de déchets nucléaires, y compris la centrale à l’arrêt, d’autre part. De nombreux individus y séjournent par intermittence, faisant de la ville de Tchernobyl un lieu de vie, certes fort étrange, où le mouvement est constant.

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« La forêt rousse », c’est ainsi que l’on appelle la forêt attenante à la ville de Pripiat. D’une superficie de 10 km², elle a reçu le plus gros des retombées locales de l’explosion et péri en quelques mois. Les arbres avaient littéralement cramé, d’où la couleur flamboyante. Les témoins racontent que, du fait de l’exposition à la poussière radioactive, la forêt, essentiellement composée de pins, scintillait dans la nuit. Après la catastrophe, les liquidateurs ont rapidement grimpé dans des bulldozers pour déraciner et enterrer ses arbres. Mais les urgences étaient si nombreuses que l’on ne s’est pas occupé des autres bois, qui occupent pourtant les deux tiers de la zone interdite. Des forêts artificielles pour la plupart, des pinèdes plantées sur l’ordre de Staline après la guerre afin de créer une industrie forestière sur des sols trop pauvres pour supporter une agriculture intensive.

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Quand c’est entre 40 et 100 Ci/km2, les arbres abattus peuvent être utilisés à l’intérieur de la zone, mais il est interdit de les exporter. On distribue ce bois, par exemple, aux samossioly pour leurs besoins en chauffage. Nous nous en servons également dans nos exploitations forestières pour chauffer les logements dans lesquels notre personnel habite par intermittence, au rythme de quinze jours par mois. En revanche, nous n’abattons pas de bois dans les réserves naturelles dont le taux dépasse les 100 Ci/km2. Nous y assurons seulement le maintien des trouées. Par là, c’est vraiment dur. Quand on y travaille, au bout de quarante ou cinquante minutes, on commence à avoir un mal de crâne carabiné. Ce sont les radiations. Et le mal de tête persiste tant qu’on reste sur place. Mais que faire ? Si ce travail n’était pas fait, en cas d’incendie, les conséquences seraient catastrophiques. »

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« Ne croyez pas les bobards, me lance-t-il, il n’y a ici ni loups chauves, ni moutons à cinq pattes, ni aucun animal monstrueux. On décompte plus de 300 loups, une quarantaine de chevaux de Prjevalski, et quantité de cerfs, d’élans, de sangliers, de renards, de ratons laveurs, de martres et j’en passe. On a aussi le projet d’importer des bisons. »

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Ces jeunes gens [pompiers] se sont trouvé une occupation singulière : ils ont aménagé un enclos où vivent des animaux qu’ils ont recueillis au hasard de leurs missions : une sorte d’attraction touristique dans la zone. « Nous avons décidé de prendre soin des animaux abandonnés, me confie l’un d’eux. Voici un élan. Nous l’avons trouvé à l’âge de trois jours, il était couché sur la chaussée. Sa mère avait probablement péri. On lui a donné du lait en poudre et des pots pour bébés. Et maintenant il broute de l’herbe, mais ne refuse pas les bouillies. Bientôt, il faudra qu’on se décide de le faire stériliser. Si on ne le fait pas, il partira tôt ou tard pour se chercher une femelle. Et périra à coup sûr. Mais pour nous, c’est beaucoup de travail et de frais. »

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Le plus connu des lieux de stockage provisoires était Rassokha, du nom d’un village évacué. Il comptait, avant la catastrophe, près de 400 habitants. Pendant les travaux de liquidation (1986-1991), on y stockait les moyens de locomotion qui ne pouvaient plus être décontaminés. Dans les faits, seule une partie des engins entreposés – hélicoptères, véhicules blindés du génie IMR-2, chars dépanneurs blindés, voitures de transport blindées à chenilles et à roues, voitures de reconnaissance chimique, camions, bétonnières, etc. – ont été enterrés ; les autres sont restés parqués sur un énorme terrain de 20 ha.

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Une vidéo montre les dimensions et la densité de ce « parking » à ciel ouvert en 199040. Lorsque j’y suis allée en 2005, ce site était encore assez impressionnant. Mais on m’a confié que, malgré les barbelés et la surveillance, des voleurs du métal y sévissaient. En 2013, la décision a été prise de découper les gros engins, d’en décontaminer une partie et d’envoyer le reste au « cimetière » de Bouriakovka. C’est ainsi que, au grand dam de nombre de rôdeurs, ce célèbre site a cessé d’exister.

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C’est l’un des responsables, Youri Diatchenko, qui m’a fait visiter le « cimetière », créé en 1987. Ce dernier dispose de plus de trente tranchées spécialement aménagées pour enterrer la ferraille fortement contaminée. Parallèlement, un parking regroupe les engins récemment transférés de Rassokha, en attente d’enfouissement. Comme Bouriakovka se trouve à l’intérieur du périmètre de la petite zone (rayon de 10 km autour de la centrale), ce site ne jouit pas d’une grande publicité. Il continue pourtant à prendre de l’ampleur.

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La zone interdite est un univers essentiellement masculin, où beaucoup d’hommes, des forestiers ou des écologistes aux ingénieurs, adorent leur travail tout en sachant qu’ils s’exposent à un danger permanent. Peut-être même en tirent-ils une certaine fierté. D’autres conversations me reviennent à l’esprit. Lorsque j’ai demandé à Valentin Antropov s’il lui arrivait d’aller à Bouriakovka, il m’a répondu d’un air bravache : « J’y vais souvent, et je vais aussi à Podlesny, là où le taux de radiation est de 1 000 R/h, et dans d’autres décharges. C’est normal ! »

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Les eaux peu profondes de la rivière sont sans doute peu contaminées grâce aux travaux herculéens qui ont été réalisés pour empêcher les nappes phréatiques et les ruisseaux de se déverser dans la rivière, mais la vase est sûrement saturée d’isotopes radioactifs. Aussi écervelée que je sois, je ne foulerais certainement pas le rivage pieds nus, et encore moins le fond de la rivière.

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Markiyan Kamysh, La zone, Arthaud

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Les premiers intrus qui s’installèrent dans le périmètre interdit furent des alcoolos défoncés ; ils raflaient les conserves dans les caves de villages à l’orée de la Zone. Ils échappaient aux patrouilles, revenaient la semaine suivante, et finissaient condamnés à des peines de prison sans jamais obtenir le moindre sursis. Tchernobyl s’est peu à peu retrouvée envahie par des hordes de têtes brûlées, clochards, déserteurs, maraudeurs et prisonniers en cavale. Pendant des mois, ils restaient planqués à bouffer des pommes pourries en espérant entrevoir ici la fin de tous leurs malheurs. À l’époque, la Zone était vraiment l’endroit effrayant que la presse à sensation décrit aujourd’hui.
On y croisait aussi des hippies. Quelques rares articles évoquent ces « enfants fleurs » qui se baignaient joyeusement dans les rivières. S’ils se faisaient attraper, la police les relâchait aussitôt sur la promesse de « plus jamais, promis juré » ils ne remettraient les pieds dans cette poubelle atomique.
La racaille de la capitale passait aussi par là pour rafler des pendules et autres bibelots abandonnés à Pripyat et refourgués ensuite dans la descente Saint-André7. À l’époque, les mecs se shootaient et se baladaient avec des flingues. Puis, ces bad boys ont disparu, emportés par le tourbillon de leurs amphétamines, ou reconvertis en pères de famille standards : propriétaires de petites entreprises et parents affectueux.
Quelques solitaires qui ne laissaient pas de traces s’aventuraient là-bas pour y déguster de bons cognacs, à l’abri des hommes. Ils organisaient des parties de pêche pour le plaisir de contempler la beauté du soleil dans un ciel limpide. Ils se foutaient bien de se faire arrêter.
Enfin, avec le temps, a poussé la génération des contemporains de l’accident. Pour ceux-là, la Zone est devenue une terre de paix, figée et hors du temps.
Je suis de cette génération.

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Je prépare mon sac à dos, je passe sous les barbelés puis je disparais dans la profondeur noire des forêts de Polésie, dans les trouées et les odeurs de pin. Je me fonds dans ces épaisseurs étourdissantes et personne jamais ne pourra m’y débusquer.
Les stalkers ne sont pas ceux qui cherchent des masques à gaz pour enfants dans des abris antibombe, ni ceux qui prennent en photo des immeubles dézingués et inachevés dans les quartiers-dortoirs. Ce sont des garçons et des filles qui n’ont pas honte de prendre leur sac à dos et de marcher sous une pluie froide jusqu’aux cités et villages abandonnés. Là-bas, ils savent comme moi qu’ils pourront se bourrer la gueule avec de la vodka bon marché, briser des vitres à coups de bouteilles vides, hurler des gros mots à tue-tête et se livrer à tout ce qui distingue les cités vivantes des cités mortes. Ils ne craignent pas la radiation et ne rechignent pas à boire l’eau des sources et des lacs empoisonnés ; ils font parfois de chouettes photos depuis les toits de Pripyat, publiées ensuite par National Geographic et par Forbes.

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<blockquote> Je me dis parfois que nous n’existons pas. Nous, la quarantaine de cinglés qui roulent leur bosse dans les marécages de Tchernobyl. Nous existions, avant de nous diluer dans les eaux fangeuses de la Zone ; nous nous sommes décomposés en lentilles d’eau, en joncs et en rayons de soleil. Nous sommes des fantômes de marais, nous serrons la main d’Aryens blonds, encore épargnés par les archéologues. Ils nous offrent des cigarettes Rheni, remplissent nos poches de munitions et nous murmurent doucement des mots d’adieu. </blockquote>

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<blockquote> Ma dernière semaine fut une marche dans le noir, une angoisse à scruter la lumière des phares et les lueurs de cigarettes. Il y avait l’espoir de trouver un lit sans matelas, l’eau glaciale d’une rivière gelée, le froid et la lutte contre la soif. Il y a eu une patrouille que j’ai aperçue au dernier moment. Il y avait l’herbe, friable, sèche et jaune. Et puis, un sommeil de plomb, rien d’autre. Tout cela pour repartir de bon matin vers le nord, pour plonger dans les rêves, au pays des maisons désertées, des canaux et des infrastructures agricoles. </blockquote>

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<blockquote> Il y aura l’asphalte des routes nocturnes, les squelettes des poteaux électriques et les villages en ruine, magiques dans le brouillard de la nuit. Le jour, une somnolence ensoleillée flotte sur la Zone ; la nuit, des brumes humides se précipitent sur terre et envahissent le paysage de leur toile d’ombres grises. Rien ne chasse cette brume, rien ne la dérange, ni la lumière des lampes frontales, ni la tache de la Voie lactée, ni les étoiles scintillantes à l’infini.</blockquote>

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<blockquote> Lorsque j’ai échappé aux orages, aux canaux, aux joncs et aux abîmes marécageux infects, lorsque enfin je dépasse Tchougayster et ses légions de démons des marais, je m’arrête pour passer la nuit dans le confort sommaire de Pripyat. Pendant que sèchent mes baskets trouées, je vide mes poches des lentilles d’eau couleur émeraude qui me recouvrent comme des écailles. Les briquets réchauds chinois à deux sous brûlent doucement le propane et le butane. C’est alors que cessent tous les orages du monde, que les terrains vagues sinistres et les bourgs à l’abandon se parent d’une couverture céleste étoilée, et que je plonge dans un silence lourd et infini.</blockquote>

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<blockquote> Il n’y a pas que Pripyat dans la vie des visiteurs clandestins. Il y a aussi Tchernobyl-2 – des monceaux de ferraille gigantesques, des radars démesurés, les ruines d’un monde ancien dont les mâts métalliques se dressent cent cinquante mètres plus près de la coupole du ciel. Ce sont des instants magiques passés sous un soleil immobile. Face à ces immensités de rouille, perdues sous les étoiles resplendissantes, face à ces géants mystérieux qui sommeillent sur leurs pieds d’acier, on tombe des nues, on reste bouche bée… Ne reste alors qu’un seul désir, une seule véritable envie : exister à côté de quelque chose d’aussi colossal. Pour l’éternité. </blockquote>

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<blockquote> En tête à tête silencieux avec ces ténèbres opaques, mon cerveau commence à délirer. Pour fuir la fumée puant la nicotine froide, j’embarque mon lit de camp dans la pièce à côté… Je trébuche contre un cadavre de loup qui pourrit là depuis deux ans, momie rigide dans un tas de papiers peints arrachés. J’atterris directement sur la dépouille. Ça sent le tiramisu… </blockquote>

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<blockquote> Des colosses de fer, des titans, des géants, appelez-les comme vous voulez, mais ces antennes, hautes de cent cinquante mètres et longues de huit cents, au fin fond des forêts de Polésie, sont une huitième merveille du monde, rien de moins. Les tours Petronas ? Oubliez ! Imaginez trente tours Eiffel accolées l’une à l’autre. La grandeur. Celle de l’émotion aussi. </blockquote>

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<blockquote> Alors la nuit, Pripyat n’est qu’une combinaison infinie de buissons et de béton figé. Ses cent cinquante immeubles et quelques milliers d’appartements se transforment en alvéoles, en myriades de refuges pour voleurs de métaux et clochards itinérants qui viennent piller les restes de black4 et escalader les toits, le soir. </blockquote>

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<blockquote> J’ai connu malgré tout un sommeil agité, dans la caserne d’une unité antimissile où j’avais mis longtemps à m’endormir, une nuit d’août. Cette sensation angoissante qui t’envahit soudain quand s’éteignent les réverbères, se consument les bougies ou s’épuisent les briquets. L’endroit est nouveau et la pièce ressemble à une cellule. Et il n’y a rien pour bloquer la porte. Tu n’as plus que ton sac de couchage de production ukrainienne, avec une température de confort de 5 °C. En réalité, confort zéro. Il ne restait plus aucun meuble là-bas et, de tous les espaces aménagés, le coin le plus charmant et accueillant était une pièce avec des barreaux en acier que j’ai entourés d’un fin fil en cuivre. Elle était vide et humide. Les gouttes tombaient du plafond sur le lino gonflé, rappelant la pluie battante qui s’acharnait sur nos têtes de gueux, hier, à vingt kilomètres d’ici. </blockquote>

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<blockquote> Nous avons lézardé, puis préparé du thé vert en sachet, fumé deux cigarettes chacun et éliminé un demi-kilo de corned-beef. L’heure de la promenade a ensuite sonné, à travers les buissons broussailleux, les hordes de tiques, les nuages de moustiques, les pommes de pin, les vieux tonneaux et les briques cassées. Cet endroit est spécial. À deux heures de marche des antennes. Mais rares sont ceux qui le visitent. Rien de surprenant : qui voudrait venir admirer les restes d’un système antiaérien, avec des hangars vides et de la ferraille, quand se dresse à côté la gigantesque toile des grilles de Tchernobyl-2 ? Tout est ruiné ici et les anciennes casernes respirent le froid, alors que les ossatures des hangars brillent dans la lumière du matin. La ferraille traîne sous les pieds. Sur un tuyau métallique, bien avant l’accident, un soldat soviétique anonyme a écrit en rouge vif et pour l’éternité : « Reagan, nous te vaincrons ! » </blockquote>

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<blockquote> Il fait froid à Tchernobyl-2. Quelqu’un a condamné mon passage favori dans la clôture. J’ai dû en percer un nouveau. Rien ne change ici : le silence et le sol gelé au-dessous de la toile des antennes, où l’herbe ne pousse jamais. Les antennes flottent dans le brouillard, leurs os métalliques, couverts de gel, enchantent le regard. Nous suivons les itinéraires types des visiteurs clandestins. Je fais quelques photos de sapins, c’est quand même le Nouvel An. C’est malgré tout le 1er janvier 2014. Nous sommes ici, mine de rien. </blockquote>

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<blockquote> je me précipite vers le village de Novochepelytchi. Un village discret, ma Mecque, mon Eldorado, tout ce que vous voulez car, là-bas, il y a un poêle. Seuls les chacals et nous y passons ; c’est calme. Il y a là un poêle. Un poêle. Un poêle. Je suis un clodo jusqu’au bout des ongles. </blockquote>

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<blockquote> Nous avons complètement perdu les pédales, brûlé toutes les clôtures, bouffé toute la touchonka et je désespère que nous prenions un jour nos affaires pour repartir d’ici. Ce serait une grande joie. En attendant, je suis malade et je fixe le plafond en songeant au bonheur : se promène-t-il quelque part dans ces forêts empoisonnées ? </blockquote>

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<blockquote> Au début, nous plaisantions au sujet de nos barbes de trois jours, puis nous nous traitions carrément de barbus. Aujourd’hui, nous ne rigolons plus. Nos barbes traînent sur le sol, nul besoin de balayer. Il suffit de faire un aller-retour dans la pièce. La poussière s’installe par couches et nous traçons des mots au sol. On dirait des lettres formant le mot « mort » comme mes biscuits dans le bol de lait du petit déjeuner. </blockquote>

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<blockquote> Nous nous précipitons dans la première maison venue, Yura enlève ses vêtements détrempés, s’engouffre dans son sac de couchage, verse un peu d’eau dans un bol et se met à chercher un briquet dans son sac à dos. À peine s’est-il retourné que l’eau a déjà gelé. Il lâche l’affaire et s’endort, pour se réveiller le lendemain, de bonne heure et de bonne humeur. Là, il réalise en tâtant ses vêtements qu’ils ne sont plus qu’un gros fatras de glace, métamorphosés en un miroir aux reflets multicolores. </blockquote>

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<blockquote> Je m’étais enlisé deux fois jusqu’au cou, j’avais marché une heure, couvert de lentilles d’eau et de sangsues jusqu’à la taille, épuisant en trois heures les réserves d’antimoustique d’une semaine. </blockquote>

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<blockquote> Dans les maisons, sous le plancher en bois, il y a du sable presque tout de suite. En hiver, le mieux, c’est de brûler les pieds de table, les chaises, les châssis de fenêtre et les clôtures ; ils sont secs. </blockquote>

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<blockquote> J’aime beaucoup la saveur de l’eau d’Ouj : amère, mais pas aussi métallique que celle des quais de Pripyat. L’eau de la rivière, près du pont ferroviaire, est meilleure que celle de la baie Starik, mais moins pure que celle de Veresen – celle-là, elle est absolument délicieuse. Le ruisseau à Kopatchi a une teinte rousse, il vaut mieux ajouter de la Becherovka si on fait du thé, afin de neutraliser le goût de rouille. </blockquote>

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<blockquote> À Strakholissya, quelqu’un a inscrit à la peinture noire « Poutine est un chien » sur la clôture. </blockquote>

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<blockquote> Je reviendrai dans trois jours, lorsque le vent et les pins seront tombés. Lorsque les prévisions météo annonceront + 20 °C au thermomètre, un ciel pur et des forêts de conifères accueillantes. </blockquote>

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<blockquote> Je reviendrai et j’irai à Krásno. Là-bas se cachent des abris merveilleux et totalement coupés du monde. La solitude y règne et le vieux goudron des routes y est inconnu des bandes de touristes. On n’y construit pas de sarcophages, on n’y prend pas de photos pathétiques sur fond de puissance militaire soviétique. Là-bas, c’est une autre Zone : à l’abri des regards, à des années-lumière des visiteurs et des appartements trop connus de Pripyat. Il n’y a là qu’une église abandonnée, occupée par des abeilles et un hibou grand-duc. </blockquote>

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<blockquote> D’abord, Pripyat et Tchernobyl-2, puis des bourgs, des bourgs, des bourgs, des colonies de vacances, des cures, des batteries antiaériennes, des hangars, le chemin de fer, des tours de refroidissement, des églises. </blockquote>

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<blockquote> Il n’y a rien dans cette Zone qui puisse en faire un endroit ultradangereux, une épreuve d’endurance pour les plus braves de l’humanité. Si c’est ça que vous cherchez, allez dans la toundra, descendez dans les cratères de volcans. Dans la Zone, il n’y a que des promenades paisibles au milieu des forêts mixtes. </blockquote>

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<blockquote> Quelque part là-haut s’ébattent des bébés lynx, mais on n’entend ici que la respiration sourde de leur mère, des mégahertz de souffle qui attisent des flammes de peur et de panique.

(...)

Cette fois-là, nous nous en sommes bien tirés. Le lynx veillait sur la maison, mais s’est enfui quand nous sommes sortis. Les bébés lynx reposaient sans doute dans la cave ou bien au grenier. Tout ce que je sais, c’est que la mort nous tenait à l’œil.

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<blockquote> Village de Poliské Capitale de la « Zone de l’Ouest ». Ce petit bourg (cinq fois plus petit que Pripyat) fait le bonheur des clandestins qui ne peuvent pas se permettre une escapade d’une semaine et se contentent d’une petite virée le week-end. La seule particularité du village est un alignement de carcasses de maisons dont les châssis de fenêtre ont été brûlés ou volés. Les clandestins disent que, là-bas, il ne reste plus une fenêtre intacte. </blockquote>

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<blockquote> Villages de Dibrova et de Martynovytchi Les deux villages servent de porte d’entrée dans la Zone, tout comme Goubine, Dytiatky ou Viltcha. Juste avant Martynovytchi, il y a un pont au-dessus de la rivière Ouj qui représente, de fait, la frontière de la Zone. Il est souvent surveillé par des gardes-frontières. Les deux villages se situant à la limite de la Zone, ils s’en retrouvent complètement pillés. L’expression « Ce sera Dibrova ! », répandu dans le milieu des clandestins, signifie que des événements malheureux et glauques risquent de se produire lors d’une énième ballade aux couleurs de l’alcool et de la débauche. </blockquote>

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<blockquote> Russian Woodpecker L’ancienne antenne trans-horizon, c’est aujourd’hui le sommet de la Zone, son Everest, son Kilimandjaro. Grimper ses marches rouillées à 150 mètres au-dessus du sol est l’objectif, le rêve et le devoir de chaque clandestin. Je recommande de choisir la fraîcheur de la fin du mois de mars, la chaleur du mois de juillet ou les couleurs dorées de septembre pour pioncer au sommet de ce petit univers magique, surnommé Protocolistan. </blockquote>

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<blockquote> Village de Dytiatky Village frontalier, un des principaux points de passage dans la Zone. Il y a peu, Oleksandr Syrotyuk, un militant de la société civile, a transformé sa datcha en un refuge pour les chevaux de Przevalski. Ces derniers se sont évadés de la Zone, se sont éloignés du troupeau initial et vivement désormais chez Oleksandr. </blockquote>

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<blockquote> Hameau de Zolotniyiv Son nom est utilisé par les clandestins pour désigner quelque chose d’inaccessible. Aucun chemin bitumé ne mène à Zolotniyiv, tous les sentiers ont été effacés par la forêt. Pour s’y rendre, il faut longer la frontière de très près. Les clandestins évitent d’y aller. Lors d’un séjour à Zolotniyiv, mes compagnons et moi avons croisé un lynx. </blockquote>

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<blockquote> Village de Teremtsi La Mecque des braconniers et des pêcheurs, ce village est à la lisière de la Zone. Néanmoins, pendant la saison, des pêcheurs de toute l’Ukraine se rejoignent à l’embouchure de la rivière Pripyat. Ils se saoulent sur le bateau-usine Neptune et, en contrepartie d’un bidon d’essence, négocient avec les policiers le droit de s’approcher de Tchernobyl. La pêche est royale là-bas. Au bord de la rivière, un vieux bateau rouillé est amarré : le remorqueur à vapeur Tallinn. La puissance et la force de la flotte, de l’invincible armada de bateaux orphelins, oubliés dans la glorieuse ville de Tchernobyl. Le remorqueur Tallinn est un vaisseau amiral. Il est stationné à l’arrière-plan de la Zone, loin de l’armada, loin de l’avant-garde, à deux pas de la frontière biélorusse. Son équipe a débarqué sur le sol, s’est diluée dans l’immensité des forêts de Polésie et a disparu à jamais. Elle a abandonné le navire, le vouant à l’échouage éternel au milieu des joncs, l’exposant à la sauvagerie des objectifs géants. Tallinn est désormais condamné à écouter le bruit des barques motorisées et des rares pêcheurs illégaux. </blockquote>

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David Bowie, Time will crawl (sur Never let me down, 1987)

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Andreï Tarkovski, Stalker, 1979


Stalker (1979) pt. 1 par karimberdi


Stalker (1979) pt. 2 par karimberdi


Stalker (1979) pt. 3 par karimberdi

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Carlos Rìos, Carnet de Pripyat, L’atelier du tilde (traduction Charlotte Coing)

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La contamination brûle les semelles des chaussures jusqu’à la dissoudre, mais c’est un fait qui ne scandalise personne.

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Touche mon torse... tu sens comment la radiation bout à l’intérieur ? C’est le miracle de la santé que même les dieux ne comprennent pas.

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R-1) La zone touchée par les plus hauts taux de radioactivité est l’habitat d’animaux et de plantes méconnaissables. R-2) On suspecte que les espèces suivantes ont subi des mutations à hauteur de quatre-vingts pour cent de leur constitution : cigogne, aigle européen, courlis, héron blanc, canard royal, héron royal européen, foulque, barge à queue noire, marouette, aigle criard. R-3) La zone d’exclusion abritait, jusqu’à l’année de l’explosion nucléaire, 198 espèces de vertébrés : 17 espèces de poissons, 9 d’amphibiens, 5 de reptiles, 144 d’oiseaux et 23 de mammifères. R-4° Le loup, la loutre et le castor européen sont très sensibles à la présence humaine. R-5) La rivière Pripyat fournit de l’eau à plus de dix millions de personnes. R-6) Les plaines de Pripyat provoquent des inondations qui étendent les lieux de ponte des poissons. Ils sautent de la boue jusqu’au lit de la rivière, en la contaminant à des niveaux alarmants (ils atteignent les quarante mille becquerels de césium-137 par kilogramme).

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Notes sur T., version 6 (7 mai 2017)

Gloria Ackerman, Traverser Tchernobyl, Premier Parallèle

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Nous quittons rapidement la ville en direction de la centrale. À quelques kilomètres de là, nous sommes de nouveau arrêtés sur une route totalement déserte : nous entrons dans la zone très contaminée d’un rayon de dix kilomètres autour de la centrale. Deux autres miliciens contrôlent nos papiers pour s’assurer que nous avons bien les habilitations nécessaires. Bientôt, les célèbres contours du complexe de la centrale se profilent à l’horizon. Mais nous nous dirigeons d’abord vers l’étang de refroidissement, ou plus exactement vers le canal qui y est relié. Avec un peu de chance, on peut y observer de gigantesques silures depuis un pont ferroviaire désaffecté qui surplombe le canal. Le directeur, jovial, a prévu une miche de pain pour faire venir les monstres. En effet, les poissons rappliquent dès que les premiers morceaux sont jetés. Mais par cette journée grise, l’eau n’est pas assez transparente pour les voir distinctement. Le directeur, qui comptait les photographier, dépité, m’entraîne en direction du sarcophage.

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« L’Arc », monté en 1976, était le plus grand radar intercontinental de l’Union soviétique. L’installation ronde apparemment n’existe plus.

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Nous empruntons une route vierge de toute indication, tracée au milieu d’une forêt épaisse. Peu à peu, le mirage occupe tout l’horizon ; à l’approche, un panneau d’interdiction d’entrer, avec un pictogramme de danger radioactif, surgit devant nous. Nous arrivons à la grande porte à deux battants verts, décorés d’étoiles.

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Et voilà que le radar apparaît devant moi. Le soleil monte rapidement et chasse la brume matinale, de sorte que je peux admirer la construction insolite qui me rappelle, mutatis mutandis, l’architecture à la fois solide et aérienne de la tour Eiffel. Cette merveille, désormais inoffensive, semble tout droit sortie d’un film de science-fiction. Même la rouille, omniprésente à Tchernobyl, ne dissipe pas l’enchantement. J’ai envie d’escalader cet enchevêtrement de tiges métalliques, mais mon guide me le déconseille : elles sont radioactives à souhait.

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Pressée par mon accompagnateur, je fais demi-tour pour visiter la salle de commande. C’est la même désolation qu’à Pripiat. Portes défoncées, sol jonché des schémas électriques des ordinateurs de l’époque qui occupaient des pièces entières, quelques rares meubles jetés pêle-mêle. Et pour souligner l’abandon, des empreintes d’élan…

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« Fermez vos yeux. Des hectares et des hectares de sapins et de bouleaux et de vallons. Des troupeaux de chevaux d’espèces menacées y paissent et s’y multiplient. Des meutes de loups parcourent le territoire. De rares oiseaux y font leurs nids. Pas d’humains, à de très rares exceptions près. Est-ce un paradis ? Peut-être. Vous pouvez y aller. Prenez-y vos vacances. Juste quelques règles de base. Ne ramassez pas les champignons. De toute façon, ne les mangez pas. Ne mangez pas à l’extérieur. Ne fumez pas à l’extérieur. Est-ce un lieu où vous voulez vraiment aller ? Est-ce une retraite qui mérite que vous vous y exiliez ? » Et le magazine conclut : « Ouvrez les yeux. Vous êtes à Pripiat. Et c’est peut-être le dernier endroit sur terre où vous voulez vous retrouver. »

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La première chose qui frappe lorsqu’on arrive à Tchernobyl, c’est que la plupart des rares passants, hommes et femmes, portent des tenues de camouflage. C’est l’uniforme de la zone. À l’exception des samossioly, ces personnes âgées qui vivent dans la zone d’exclusion malgré l’interdiction, tous y travaillent et y vivent par intermittence. En fait, le calme plat ne règne qu’à Pripiat et sur le site de « L’Arc ».

Combien sont-ils ? Entre 4 000 et 5 000 personnes logent à Tchernobyl. Elles y travaillent soit quatre jours sur sept, soit quinze jours de suite suivis du même temps de repos.

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Les champignons sont cueillis dans les forêts environnantes, et les poissons, pêchés dans la rivière ou le canal de refroidissement de la centrale où nagent les silures de la taille de petits cétacés. N’est-ce pas dangereux ? « Pas trop, si l’on trempe les champignons dans l’eau et qu’on retire la tête et les arêtes du poisson. C’est là que se loge le césium. Et puis, chère Galia, comment vivre au milieu de cette belle nature sans en profiter ? » répond Vladimir en esquissant un sourire coupable. Je ne sais pas d’où lui vient cette idée, mais il semble avoir trouvé une solution magique : il boit de l’eau du robinet congelée, puis décongelée. « Toutes les impuretés tombent et forment un dépôt, et il vous reste de l’eau qui purifie votre corps », affirme-t-il.

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« Tchernobyl a un microclimat très particulier, même des noix y poussent », se réjouit-il, admiratif. Je goutte un fruit au goût exquis.

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Les rues ne sont pas éclairées et la faible lueur qui s’échappe des fenêtres ne dissipe pas l’obscurité, dense, palpable. Nous sommes seuls. Aucun autre passant ni aucun bruit à part le bruissement des arbres et les hurlements lointains de chiens – à moins qu’il ne s’agisse de loups. Pour nous rendre à mon hôtel, nous empruntons un raccourci. La torche de Vladimir éclaire de grosses racines d’arbres qui ont fendu l’asphalte. On dirait des serpents noueux. Comme je sais que des sangliers rôdent ici la nuit, je ne me sens pas rassurée. Mon compagnon m’arrache à mon angoisse : « Regardez les étoiles, chère Galia ! » Je lève la tête et – oh, sublime spectacle ! – le ciel est couvert de milliers d’étoiles. Comme dans un planétarium, sauf que celles-ci sont vraies.

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Voici l’immeuble clair en brique de l’administration de la zone, avec sa statue de Lénine ; la bâtisse de plain-pied du klub26 fermé depuis juin 1987, juste après le procès des responsables de la centrale, qui s’est déroulé dans une ville vide, interdite aux journalistes et aux badauds ; le cinéma, fermé lui aussi et transformé en gigantesque hangar d’objets ethnographiques rassemblés par une équipe de chercheurs téméraires, soucieux de préserver la mémoire des traditions paysannes ; la belle église de Saint-Élie, bleue et blanche, clinquante, restaurée pour satisfaire le besoin de réconfort des intermittents de la zone ; le cimetière, fréquenté une fois par an par une foule d’évacués qui rendent visite à leurs ancêtres ; l’imprimerie, où deux vieux typographes tournent encore les manivelles de presses archaïques pour leur commanditaire, le ministère des Situations d’urgence ; les bâtiments publics occupés par les antennes de différents instituts de recherche ; la caserne de pompiers, que quelques dizaines de jeunes gars ont quittée pour la centrale cette nuit fatidique du 26 avril 1986 et dont aucun n’a survécu au syndrome d’irradiation aiguë.

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J’aime me promener dans le vieux Tchernobyl, puis descendre jusqu’au vieux port fluvial. Il était assez important aux époques tsariste et soviétique, car la rivière Pripiat reliait la Biélorussie et une partie de l’Ukraine à la mer Noire ; même des cargos maritimes y circulaient. Aujourd’hui, la rivière reste sûrement aussi belle que dans le passé, avec ses eaux lentes, profondes et calmes et ses couchers de soleil romantiques, mais le pont qui l’enjambait, le quai et les installations portuaires, couverts de rouille, ne sont plus que des reliques pittoresques. On y trouve en revanche amarrées quelques vedettes, comme celle, peinte en blanc et vert, qui porte le fier nom de Stalker.

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Se promener dans le vieux Tchernobyl me rend mélancolique. C’est le sentiment que produisent généralement les ruines quand elles sont pittoresques, comme le sont ces vieilles maisons de plain-pied abandonnées. J’aime m’enfoncer dans les rues où la forêt prend peu à peu le dessus sur la civilisation. Cependant, certaines maisons sont bel et bien occupées. Parfois par leurs propriétaires, revenus clandestinement dans la zone et dont la présence est tolérée depuis plusieurs années ; parfois par des dignitaires de la zone qui s’emparent de biens immobiliers vacants. On les reconnaît tout de suite : repeintes, leurs jardinets sont soignés et, de temps à autre, des pancartes supposées dissuader les intrus vous accueillent : « Le maître du logis habite ici. »

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« On aimerait profiter de la vie encore une bonne dizaine d’années, mais je doute qu’on puisse tenir si longtemps. On a trop souffert. Trois fois, on a dû recommencer à zéro. Il était impossible d’entrer dans cette maison. Tout était couvert de ronces, et il n’y avait pas une seule vitre. Comme on avait détruit et enterré d’autres maisons dans cette rue, la nôtre était remplie de terre et de feuilles mortes. Nikolaï a dû évacuer la terre avec une excavatrice. Et couper plusieurs jeunes arbres qui avaient poussé pendant dix ans pour accéder à la maison. On vit ici depuis 1996. À cause de toutes ces pertes, nous n’avons presque plus rien : un chien et trois accordéons, voilà tous nos biens. »

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Pour l’instant, seuls 12 habitants de Tchernobyl sont légalement propriétaires de leurs maisons. Une centaine d’autres, dont les Koukharenko, ne sont que des samossioly qui n’ont pas la possibilité d’établir un acte de propriété et d’enregistrer leur bien au cadastre. On peut acheter une maison en relativement bon état à Tchernobyl pour 500 dollars seulement, mais sans acquérir le droit légal d’y résider. Or, le gouvernement ukrainien a l’intention de transformer une grande partie de la zone d’exclusion, y compris Tchernobyl, en une sorte de réserve naturelle. La zone interdite serait alors limitée, approximativement, à un rayon de dix kilomètres autour de la centrale.

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On se représente souvent la zone comme un désert dépourvu de toute présence humaine. En pensant à la construction du nouveau sarcophage appelé à recouvrir le premier – bâti en 1986-1987 par des liquidateurs au péril de leurs vies et désormais fissuré –, on imagine que seule une poignée d’individus surprotégés y participe. Or, c’est faux. La zone connaît en vérité une activité économique officielle et clandestine bien plus importante qu’on ne le croit. Elle se concentre essentiellement sur l’exportation du bois et des métaux d’une part, la construction et l’entretien de sites de stockage de déchets nucléaires, y compris la centrale à l’arrêt, d’autre part. De nombreux individus y séjournent par intermittence, faisant de la ville de Tchernobyl un lieu de vie, certes fort étrange, où le mouvement est constant.

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« La forêt rousse », c’est ainsi que l’on appelle la forêt attenante à la ville de Pripiat. D’une superficie de 10 km², elle a reçu le plus gros des retombées locales de l’explosion et péri en quelques mois. Les arbres avaient littéralement cramé, d’où la couleur flamboyante. Les témoins racontent que, du fait de l’exposition à la poussière radioactive, la forêt, essentiellement composée de pins, scintillait dans la nuit. Après la catastrophe, les liquidateurs ont rapidement grimpé dans des bulldozers pour déraciner et enterrer ses arbres. Mais les urgences étaient si nombreuses que l’on ne s’est pas occupé des autres bois, qui occupent pourtant les deux tiers de la zone interdite. Des forêts artificielles pour la plupart, des pinèdes plantées sur l’ordre de Staline après la guerre afin de créer une industrie forestière sur des sols trop pauvres pour supporter une agriculture intensive.

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Quand c’est entre 40 et 100 Ci/km2, les arbres abattus peuvent être utilisés à l’intérieur de la zone, mais il est interdit de les exporter. On distribue ce bois, par exemple, aux samossioly pour leurs besoins en chauffage. Nous nous en servons également dans nos exploitations forestières pour chauffer les logements dans lesquels notre personnel habite par intermittence, au rythme de quinze jours par mois. En revanche, nous n’abattons pas de bois dans les réserves naturelles dont le taux dépasse les 100 Ci/km2. Nous y assurons seulement le maintien des trouées. Par là, c’est vraiment dur. Quand on y travaille, au bout de quarante ou cinquante minutes, on commence à avoir un mal de crâne carabiné. Ce sont les radiations. Et le mal de tête persiste tant qu’on reste sur place. Mais que faire ? Si ce travail n’était pas fait, en cas d’incendie, les conséquences seraient catastrophiques. »

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« Ne croyez pas les bobards, me lance-t-il, il n’y a ici ni loups chauves, ni moutons à cinq pattes, ni aucun animal monstrueux. On décompte plus de 300 loups, une quarantaine de chevaux de Prjevalski, et quantité de cerfs, d’élans, de sangliers, de renards, de ratons laveurs, de martres et j’en passe. On a aussi le projet d’importer des bisons. »

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Ces jeunes gens [pompiers] se sont trouvé une occupation singulière : ils ont aménagé un enclos où vivent des animaux qu’ils ont recueillis au hasard de leurs missions : une sorte d’attraction touristique dans la zone. « Nous avons décidé de prendre soin des animaux abandonnés, me confie l’un d’eux. Voici un élan. Nous l’avons trouvé à l’âge de trois jours, il était couché sur la chaussée. Sa mère avait probablement péri. On lui a donné du lait en poudre et des pots pour bébés. Et maintenant il broute de l’herbe, mais ne refuse pas les bouillies. Bientôt, il faudra qu’on se décide de le faire stériliser. Si on ne le fait pas, il partira tôt ou tard pour se chercher une femelle. Et périra à coup sûr. Mais pour nous, c’est beaucoup de travail et de frais. »

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Le plus connu des lieux de stockage provisoires était Rassokha, du nom d’un village évacué. Il comptait, avant la catastrophe, près de 400 habitants. Pendant les travaux de liquidation (1986-1991), on y stockait les moyens de locomotion qui ne pouvaient plus être décontaminés. Dans les faits, seule une partie des engins entreposés – hélicoptères, véhicules blindés du génie IMR-2, chars dépanneurs blindés, voitures de transport blindées à chenilles et à roues, voitures de reconnaissance chimique, camions, bétonnières, etc. – ont été enterrés ; les autres sont restés parqués sur un énorme terrain de 20 ha.

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Une vidéo montre les dimensions et la densité de ce « parking » à ciel ouvert en 199040. Lorsque j’y suis allée en 2005, ce site était encore assez impressionnant. Mais on m’a confié que, malgré les barbelés et la surveillance, des voleurs du métal y sévissaient. En 2013, la décision a été prise de découper les gros engins, d’en décontaminer une partie et d’envoyer le reste au « cimetière » de Bouriakovka. C’est ainsi que, au grand dam de nombre de rôdeurs, ce célèbre site a cessé d’exister.

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C’est l’un des responsables, Youri Diatchenko, qui m’a fait visiter le « cimetière », créé en 1987. Ce dernier dispose de plus de trente tranchées spécialement aménagées pour enterrer la ferraille fortement contaminée. Parallèlement, un parking regroupe les engins récemment transférés de Rassokha, en attente d’enfouissement. Comme Bouriakovka se trouve à l’intérieur du périmètre de la petite zone (rayon de 10 km autour de la centrale), ce site ne jouit pas d’une grande publicité. Il continue pourtant à prendre de l’ampleur.

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La zone interdite est un univers essentiellement masculin, où beaucoup d’hommes, des forestiers ou des écologistes aux ingénieurs, adorent leur travail tout en sachant qu’ils s’exposent à un danger permanent. Peut-être même en tirent-ils une certaine fierté. D’autres conversations me reviennent à l’esprit. Lorsque j’ai demandé à Valentin Antropov s’il lui arrivait d’aller à Bouriakovka, il m’a répondu d’un air bravache : « J’y vais souvent, et je vais aussi à Podlesny, là où le taux de radiation est de 1 000 R/h, et dans d’autres décharges. C’est normal ! »

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Les eaux peu profondes de la rivière sont sans doute peu contaminées grâce aux travaux herculéens qui ont été réalisés pour empêcher les nappes phréatiques et les ruisseaux de se déverser dans la rivière, mais la vase est sûrement saturée d’isotopes radioactifs. Aussi écervelée que je sois, je ne foulerais certainement pas le rivage pieds nus, et encore moins le fond de la rivière.

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Markiyan Kamysh, La zone, Arthaud

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Les premiers intrus qui s’installèrent dans le périmètre interdit furent des alcoolos défoncés ; ils raflaient les conserves dans les caves de villages à l’orée de la Zone. Ils échappaient aux patrouilles, revenaient la semaine suivante, et finissaient condamnés à des peines de prison sans jamais obtenir le moindre sursis. Tchernobyl s’est peu à peu retrouvée envahie par des hordes de têtes brûlées, clochards, déserteurs, maraudeurs et prisonniers en cavale. Pendant des mois, ils restaient planqués à bouffer des pommes pourries en espérant entrevoir ici la fin de tous leurs malheurs. À l’époque, la Zone était vraiment l’endroit effrayant que la presse à sensation décrit aujourd’hui.
On y croisait aussi des hippies. Quelques rares articles évoquent ces « enfants fleurs » qui se baignaient joyeusement dans les rivières. S’ils se faisaient attraper, la police les relâchait aussitôt sur la promesse de « plus jamais, promis juré » ils ne remettraient les pieds dans cette poubelle atomique.
La racaille de la capitale passait aussi par là pour rafler des pendules et autres bibelots abandonnés à Pripyat et refourgués ensuite dans la descente Saint-André7. À l’époque, les mecs se shootaient et se baladaient avec des flingues. Puis, ces bad boys ont disparu, emportés par le tourbillon de leurs amphétamines, ou reconvertis en pères de famille standards : propriétaires de petites entreprises et parents affectueux.
Quelques solitaires qui ne laissaient pas de traces s’aventuraient là-bas pour y déguster de bons cognacs, à l’abri des hommes. Ils organisaient des parties de pêche pour le plaisir de contempler la beauté du soleil dans un ciel limpide. Ils se foutaient bien de se faire arrêter.
Enfin, avec le temps, a poussé la génération des contemporains de l’accident. Pour ceux-là, la Zone est devenue une terre de paix, figée et hors du temps.
Je suis de cette génération.

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Je prépare mon sac à dos, je passe sous les barbelés puis je disparais dans la profondeur noire des forêts de Polésie, dans les trouées et les odeurs de pin. Je me fonds dans ces épaisseurs étourdissantes et personne jamais ne pourra m’y débusquer.
Les stalkers ne sont pas ceux qui cherchent des masques à gaz pour enfants dans des abris antibombe, ni ceux qui prennent en photo des immeubles dézingués et inachevés dans les quartiers-dortoirs. Ce sont des garçons et des filles qui n’ont pas honte de prendre leur sac à dos et de marcher sous une pluie froide jusqu’aux cités et villages abandonnés. Là-bas, ils savent comme moi qu’ils pourront se bourrer la gueule avec de la vodka bon marché, briser des vitres à coups de bouteilles vides, hurler des gros mots à tue-tête et se livrer à tout ce qui distingue les cités vivantes des cités mortes. Ils ne craignent pas la radiation et ne rechignent pas à boire l’eau des sources et des lacs empoisonnés ; ils font parfois de chouettes photos depuis les toits de Pripyat, publiées ensuite par National Geographic et par Forbes.

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<blockquote> Je me dis parfois que nous n’existons pas. Nous, la quarantaine de cinglés qui roulent leur bosse dans les marécages de Tchernobyl. Nous existions, avant de nous diluer dans les eaux fangeuses de la Zone ; nous nous sommes décomposés en lentilles d’eau, en joncs et en rayons de soleil. Nous sommes des fantômes de marais, nous serrons la main d’Aryens blonds, encore épargnés par les archéologues. Ils nous offrent des cigarettes Rheni, remplissent nos poches de munitions et nous murmurent doucement des mots d’adieu. </blockquote>

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<blockquote> Ma dernière semaine fut une marche dans le noir, une angoisse à scruter la lumière des phares et les lueurs de cigarettes. Il y avait l’espoir de trouver un lit sans matelas, l’eau glaciale d’une rivière gelée, le froid et la lutte contre la soif. Il y a eu une patrouille que j’ai aperçue au dernier moment. Il y avait l’herbe, friable, sèche et jaune. Et puis, un sommeil de plomb, rien d’autre. Tout cela pour repartir de bon matin vers le nord, pour plonger dans les rêves, au pays des maisons désertées, des canaux et des infrastructures agricoles. </blockquote>

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<blockquote> Il y aura l’asphalte des routes nocturnes, les squelettes des poteaux électriques et les villages en ruine, magiques dans le brouillard de la nuit. Le jour, une somnolence ensoleillée flotte sur la Zone ; la nuit, des brumes humides se précipitent sur terre et envahissent le paysage de leur toile d’ombres grises. Rien ne chasse cette brume, rien ne la dérange, ni la lumière des lampes frontales, ni la tache de la Voie lactée, ni les étoiles scintillantes à l’infini.</blockquote>

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<blockquote> Lorsque j’ai échappé aux orages, aux canaux, aux joncs et aux abîmes marécageux infects, lorsque enfin je dépasse Tchougayster et ses légions de démons des marais, je m’arrête pour passer la nuit dans le confort sommaire de Pripyat. Pendant que sèchent mes baskets trouées, je vide mes poches des lentilles d’eau couleur émeraude qui me recouvrent comme des écailles. Les briquets réchauds chinois à deux sous brûlent doucement le propane et le butane. C’est alors que cessent tous les orages du monde, que les terrains vagues sinistres et les bourgs à l’abandon se parent d’une couverture céleste étoilée, et que je plonge dans un silence lourd et infini.</blockquote>

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<blockquote> Il n’y a pas que Pripyat dans la vie des visiteurs clandestins. Il y a aussi Tchernobyl-2 – des monceaux de ferraille gigantesques, des radars démesurés, les ruines d’un monde ancien dont les mâts métalliques se dressent cent cinquante mètres plus près de la coupole du ciel. Ce sont des instants magiques passés sous un soleil immobile. Face à ces immensités de rouille, perdues sous les étoiles resplendissantes, face à ces géants mystérieux qui sommeillent sur leurs pieds d’acier, on tombe des nues, on reste bouche bée… Ne reste alors qu’un seul désir, une seule véritable envie : exister à côté de quelque chose d’aussi colossal. Pour l’éternité. </blockquote>

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<blockquote> En tête à tête silencieux avec ces ténèbres opaques, mon cerveau commence à délirer. Pour fuir la fumée puant la nicotine froide, j’embarque mon lit de camp dans la pièce à côté… Je trébuche contre un cadavre de loup qui pourrit là depuis deux ans, momie rigide dans un tas de papiers peints arrachés. J’atterris directement sur la dépouille. Ça sent le tiramisu… </blockquote>

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<blockquote> Des colosses de fer, des titans, des géants, appelez-les comme vous voulez, mais ces antennes, hautes de cent cinquante mètres et longues de huit cents, au fin fond des forêts de Polésie, sont une huitième merveille du monde, rien de moins. Les tours Petronas ? Oubliez ! Imaginez trente tours Eiffel accolées l’une à l’autre. La grandeur. Celle de l’émotion aussi. </blockquote>

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<blockquote> Alors la nuit, Pripyat n’est qu’une combinaison infinie de buissons et de béton figé. Ses cent cinquante immeubles et quelques milliers d’appartements se transforment en alvéoles, en myriades de refuges pour voleurs de métaux et clochards itinérants qui viennent piller les restes de black4 et escalader les toits, le soir. </blockquote>

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<blockquote> J’ai connu malgré tout un sommeil agité, dans la caserne d’une unité antimissile où j’avais mis longtemps à m’endormir, une nuit d’août. Cette sensation angoissante qui t’envahit soudain quand s’éteignent les réverbères, se consument les bougies ou s’épuisent les briquets. L’endroit est nouveau et la pièce ressemble à une cellule. Et il n’y a rien pour bloquer la porte. Tu n’as plus que ton sac de couchage de production ukrainienne, avec une température de confort de 5 °C. En réalité, confort zéro. Il ne restait plus aucun meuble là-bas et, de tous les espaces aménagés, le coin le plus charmant et accueillant était une pièce avec des barreaux en acier que j’ai entourés d’un fin fil en cuivre. Elle était vide et humide. Les gouttes tombaient du plafond sur le lino gonflé, rappelant la pluie battante qui s’acharnait sur nos têtes de gueux, hier, à vingt kilomètres d’ici. </blockquote>

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<blockquote> Nous avons lézardé, puis préparé du thé vert en sachet, fumé deux cigarettes chacun et éliminé un demi-kilo de corned-beef. L’heure de la promenade a ensuite sonné, à travers les buissons broussailleux, les hordes de tiques, les nuages de moustiques, les pommes de pin, les vieux tonneaux et les briques cassées. Cet endroit est spécial. À deux heures de marche des antennes. Mais rares sont ceux qui le visitent. Rien de surprenant : qui voudrait venir admirer les restes d’un système antiaérien, avec des hangars vides et de la ferraille, quand se dresse à côté la gigantesque toile des grilles de Tchernobyl-2 ? Tout est ruiné ici et les anciennes casernes respirent le froid, alors que les ossatures des hangars brillent dans la lumière du matin. La ferraille traîne sous les pieds. Sur un tuyau métallique, bien avant l’accident, un soldat soviétique anonyme a écrit en rouge vif et pour l’éternité : « Reagan, nous te vaincrons ! » </blockquote>

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<blockquote> Il fait froid à Tchernobyl-2. Quelqu’un a condamné mon passage favori dans la clôture. J’ai dû en percer un nouveau. Rien ne change ici : le silence et le sol gelé au-dessous de la toile des antennes, où l’herbe ne pousse jamais. Les antennes flottent dans le brouillard, leurs os métalliques, couverts de gel, enchantent le regard. Nous suivons les itinéraires types des visiteurs clandestins. Je fais quelques photos de sapins, c’est quand même le Nouvel An. C’est malgré tout le 1er janvier 2014. Nous sommes ici, mine de rien. </blockquote>

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<blockquote> je me précipite vers le village de Novochepelytchi. Un village discret, ma Mecque, mon Eldorado, tout ce que vous voulez car, là-bas, il y a un poêle. Seuls les chacals et nous y passons ; c’est calme. Il y a là un poêle. Un poêle. Un poêle. Je suis un clodo jusqu’au bout des ongles. </blockquote>

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<blockquote> Nous avons complètement perdu les pédales, brûlé toutes les clôtures, bouffé toute la touchonka et je désespère que nous prenions un jour nos affaires pour repartir d’ici. Ce serait une grande joie. En attendant, je suis malade et je fixe le plafond en songeant au bonheur : se promène-t-il quelque part dans ces forêts empoisonnées ? </blockquote>

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<blockquote> Au début, nous plaisantions au sujet de nos barbes de trois jours, puis nous nous traitions carrément de barbus. Aujourd’hui, nous ne rigolons plus. Nos barbes traînent sur le sol, nul besoin de balayer. Il suffit de faire un aller-retour dans la pièce. La poussière s’installe par couches et nous traçons des mots au sol. On dirait des lettres formant le mot « mort » comme mes biscuits dans le bol de lait du petit déjeuner. </blockquote>

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<blockquote> Nous nous précipitons dans la première maison venue, Yura enlève ses vêtements détrempés, s’engouffre dans son sac de couchage, verse un peu d’eau dans un bol et se met à chercher un briquet dans son sac à dos. À peine s’est-il retourné que l’eau a déjà gelé. Il lâche l’affaire et s’endort, pour se réveiller le lendemain, de bonne heure et de bonne humeur. Là, il réalise en tâtant ses vêtements qu’ils ne sont plus qu’un gros fatras de glace, métamorphosés en un miroir aux reflets multicolores. </blockquote>

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<blockquote> Je m’étais enlisé deux fois jusqu’au cou, j’avais marché une heure, couvert de lentilles d’eau et de sangsues jusqu’à la taille, épuisant en trois heures les réserves d’antimoustique d’une semaine. </blockquote>

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<blockquote> Dans les maisons, sous le plancher en bois, il y a du sable presque tout de suite. En hiver, le mieux, c’est de brûler les pieds de table, les chaises, les châssis de fenêtre et les clôtures ; ils sont secs. </blockquote>

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<blockquote> J’aime beaucoup la saveur de l’eau d’Ouj : amère, mais pas aussi métallique que celle des quais de Pripyat. L’eau de la rivière, près du pont ferroviaire, est meilleure que celle de la baie Starik, mais moins pure que celle de Veresen – celle-là, elle est absolument délicieuse. Le ruisseau à Kopatchi a une teinte rousse, il vaut mieux ajouter de la Becherovka si on fait du thé, afin de neutraliser le goût de rouille. </blockquote>

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<blockquote> À Strakholissya, quelqu’un a inscrit à la peinture noire « Poutine est un chien » sur la clôture. </blockquote>

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<blockquote> Je reviendrai dans trois jours, lorsque le vent et les pins seront tombés. Lorsque les prévisions météo annonceront + 20 °C au thermomètre, un ciel pur et des forêts de conifères accueillantes. </blockquote>

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<blockquote> Je reviendrai et j’irai à Krásno. Là-bas se cachent des abris merveilleux et totalement coupés du monde. La solitude y règne et le vieux goudron des routes y est inconnu des bandes de touristes. On n’y construit pas de sarcophages, on n’y prend pas de photos pathétiques sur fond de puissance militaire soviétique. Là-bas, c’est une autre Zone : à l’abri des regards, à des années-lumière des visiteurs et des appartements trop connus de Pripyat. Il n’y a là qu’une église abandonnée, occupée par des abeilles et un hibou grand-duc. </blockquote>

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<blockquote> D’abord, Pripyat et Tchernobyl-2, puis des bourgs, des bourgs, des bourgs, des colonies de vacances, des cures, des batteries antiaériennes, des hangars, le chemin de fer, des tours de refroidissement, des églises. </blockquote>

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<blockquote> Il n’y a rien dans cette Zone qui puisse en faire un endroit ultradangereux, une épreuve d’endurance pour les plus braves de l’humanité. Si c’est ça que vous cherchez, allez dans la toundra, descendez dans les cratères de volcans. Dans la Zone, il n’y a que des promenades paisibles au milieu des forêts mixtes. </blockquote>

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<blockquote> Quelque part là-haut s’ébattent des bébés lynx, mais on n’entend ici que la respiration sourde de leur mère, des mégahertz de souffle qui attisent des flammes de peur et de panique.

(...)

Cette fois-là, nous nous en sommes bien tirés. Le lynx veillait sur la maison, mais s’est enfui quand nous sommes sortis. Les bébés lynx reposaient sans doute dans la cave ou bien au grenier. Tout ce que je sais, c’est que la mort nous tenait à l’œil.

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<blockquote> Village de Poliské Capitale de la « Zone de l’Ouest ». Ce petit bourg (cinq fois plus petit que Pripyat) fait le bonheur des clandestins qui ne peuvent pas se permettre une escapade d’une semaine et se contentent d’une petite virée le week-end. La seule particularité du village est un alignement de carcasses de maisons dont les châssis de fenêtre ont été brûlés ou volés. Les clandestins disent que, là-bas, il ne reste plus une fenêtre intacte. </blockquote>

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<blockquote> Villages de Dibrova et de Martynovytchi Les deux villages servent de porte d’entrée dans la Zone, tout comme Goubine, Dytiatky ou Viltcha. Juste avant Martynovytchi, il y a un pont au-dessus de la rivière Ouj qui représente, de fait, la frontière de la Zone. Il est souvent surveillé par des gardes-frontières. Les deux villages se situant à la limite de la Zone, ils s’en retrouvent complètement pillés. L’expression « Ce sera Dibrova ! », répandu dans le milieu des clandestins, signifie que des événements malheureux et glauques risquent de se produire lors d’une énième ballade aux couleurs de l’alcool et de la débauche. </blockquote>

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<blockquote> Russian Woodpecker L’ancienne antenne trans-horizon, c’est aujourd’hui le sommet de la Zone, son Everest, son Kilimandjaro. Grimper ses marches rouillées à 150 mètres au-dessus du sol est l’objectif, le rêve et le devoir de chaque clandestin. Je recommande de choisir la fraîcheur de la fin du mois de mars, la chaleur du mois de juillet ou les couleurs dorées de septembre pour pioncer au sommet de ce petit univers magique, surnommé Protocolistan. </blockquote>

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<blockquote> Village de Dytiatky Village frontalier, un des principaux points de passage dans la Zone. Il y a peu, Oleksandr Syrotyuk, un militant de la société civile, a transformé sa datcha en un refuge pour les chevaux de Przevalski. Ces derniers se sont évadés de la Zone, se sont éloignés du troupeau initial et vivement désormais chez Oleksandr. </blockquote>

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<blockquote> Hameau de Zolotniyiv Son nom est utilisé par les clandestins pour désigner quelque chose d’inaccessible. Aucun chemin bitumé ne mène à Zolotniyiv, tous les sentiers ont été effacés par la forêt. Pour s’y rendre, il faut longer la frontière de très près. Les clandestins évitent d’y aller. Lors d’un séjour à Zolotniyiv, mes compagnons et moi avons croisé un lynx. </blockquote>

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<blockquote> Village de Teremtsi La Mecque des braconniers et des pêcheurs, ce village est à la lisière de la Zone. Néanmoins, pendant la saison, des pêcheurs de toute l’Ukraine se rejoignent à l’embouchure de la rivière Pripyat. Ils se saoulent sur le bateau-usine Neptune et, en contrepartie d’un bidon d’essence, négocient avec les policiers le droit de s’approcher de Tchernobyl. La pêche est royale là-bas. Au bord de la rivière, un vieux bateau rouillé est amarré : le remorqueur à vapeur Tallinn. La puissance et la force de la flotte, de l’invincible armada de bateaux orphelins, oubliés dans la glorieuse ville de Tchernobyl. Le remorqueur Tallinn est un vaisseau amiral. Il est stationné à l’arrière-plan de la Zone, loin de l’armada, loin de l’avant-garde, à deux pas de la frontière biélorusse. Son équipe a débarqué sur le sol, s’est diluée dans l’immensité des forêts de Polésie et a disparu à jamais. Elle a abandonné le navire, le vouant à l’échouage éternel au milieu des joncs, l’exposant à la sauvagerie des objectifs géants. Tallinn est désormais condamné à écouter le bruit des barques motorisées et des rares pêcheurs illégaux. </blockquote>

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David Bowie, Time will crawl (sur Never let me down, 1987)

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Andreï Tarkovski, Stalker, 1979


Stalker (1979) pt. 1 par karimberdi


Stalker (1979) pt. 2 par karimberdi


Stalker (1979) pt. 3 par karimberdi

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Carlos Rìos, Carnet de Pripyat, L’atelier du tilde (traduction Charlotte Coing)

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La contamination brûle les semelles des chaussures jusqu’à la dissoudre, mais c’est un fait qui ne scandalise personne.

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Touche mon torse... tu sens comment la radiation bout à l’intérieur ? C’est le miracle de la santé que même les dieux ne comprennent pas.

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David Bowie, Nucléaire, Postapocalypse, Markiyan Kamysh, Galia Ackerman, Carlos Rìos

Notes sur T., version 4 (17 septembre 2016)

David Bowie, Markiyan Kamysh, Galia Ackerman

Gloria Ackerman, Traverser Tchernobyl, Premier Parallèle

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Nous quittons rapidement la ville en direction de la centrale. À quelques kilomètres de là, nous sommes de nouveau arrêtés sur une route totalement déserte : nous entrons dans la zone très contaminée d’un rayon de dix kilomètres autour de la centrale. Deux autres miliciens contrôlent nos papiers pour s’assurer que nous avons bien les habilitations nécessaires. Bientôt, les célèbres contours du complexe de la centrale se profilent à l’horizon. Mais nous nous dirigeons d’abord vers l’étang de refroidissement, ou plus exactement vers le canal qui y est relié. Avec un peu de chance, on peut y observer de gigantesques silures depuis un pont ferroviaire désaffecté qui surplombe le canal. Le directeur, jovial, a prévu une miche de pain pour faire venir les monstres. En effet, les poissons rappliquent dès que les premiers morceaux sont jetés. Mais par cette journée grise, l’eau n’est pas assez transparente pour les voir distinctement. Le directeur, qui comptait les photographier, dépité, m’entraîne en direction du sarcophage.

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« L’Arc », monté en 1976, était le plus grand radar intercontinental de l’Union soviétique. L’installation ronde apparemment n’existe plus.

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Nous empruntons une route vierge de toute indication, tracée au milieu d’une forêt épaisse. Peu à peu, le mirage occupe tout l’horizon ; à l’approche, un panneau d’interdiction d’entrer, avec un pictogramme de danger radioactif, surgit devant nous. Nous arrivons à la grande porte à deux battants verts, décorés d’étoiles.

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Et voilà que le radar apparaît devant moi. Le soleil monte rapidement et chasse la brume matinale, de sorte que je peux admirer la construction insolite qui me rappelle, mutatis mutandis, l’architecture à la fois solide et aérienne de la tour Eiffel. Cette merveille, désormais inoffensive, semble tout droit sortie d’un film de science-fiction. Même la rouille, omniprésente à Tchernobyl, ne dissipe pas l’enchantement. J’ai envie d’escalader cet enchevêtrement de tiges métalliques, mais mon guide me le déconseille : elles sont radioactives à souhait.

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Pressée par mon accompagnateur, je fais demi-tour pour visiter la salle de commande. C’est la même désolation qu’à Pripiat. Portes défoncées, sol jonché des schémas électriques des ordinateurs de l’époque qui occupaient des pièces entières, quelques rares meubles jetés pêle-mêle. Et pour souligner l’abandon, des empreintes d’élan…

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« Fermez vos yeux. Des hectares et des hectares de sapins et de bouleaux et de vallons. Des troupeaux de chevaux d’espèces menacées y paissent et s’y multiplient. Des meutes de loups parcourent le territoire. De rares oiseaux y font leurs nids. Pas d’humains, à de très rares exceptions près. Est-ce un paradis ? Peut-être. Vous pouvez y aller. Prenez-y vos vacances. Juste quelques règles de base. Ne ramassez pas les champignons. De toute façon, ne les mangez pas. Ne mangez pas à l’extérieur. Ne fumez pas à l’extérieur. Est-ce un lieu où vous voulez vraiment aller ? Est-ce une retraite qui mérite que vous vous y exiliez ? » Et le magazine conclut : « Ouvrez les yeux. Vous êtes à Pripiat. Et c’est peut-être le dernier endroit sur terre où vous voulez vous retrouver. »

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La première chose qui frappe lorsqu’on arrive à Tchernobyl, c’est que la plupart des rares passants, hommes et femmes, portent des tenues de camouflage. C’est l’uniforme de la zone. À l’exception des samossioly, ces personnes âgées qui vivent dans la zone d’exclusion malgré l’interdiction, tous y travaillent et y vivent par intermittence. En fait, le calme plat ne règne qu’à Pripiat et sur le site de « L’Arc ».

Combien sont-ils ? Entre 4 000 et 5 000 personnes logent à Tchernobyl. Elles y travaillent soit quatre jours sur sept, soit quinze jours de suite suivis du même temps de repos.

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Les champignons sont cueillis dans les forêts environnantes, et les poissons, pêchés dans la rivière ou le canal de refroidissement de la centrale où nagent les silures de la taille de petits cétacés. N’est-ce pas dangereux ? « Pas trop, si l’on trempe les champignons dans l’eau et qu’on retire la tête et les arêtes du poisson. C’est là que se loge le césium. Et puis, chère Galia, comment vivre au milieu de cette belle nature sans en profiter ? » répond Vladimir en esquissant un sourire coupable. Je ne sais pas d’où lui vient cette idée, mais il semble avoir trouvé une solution magique : il boit de l’eau du robinet congelée, puis décongelée. « Toutes les impuretés tombent et forment un dépôt, et il vous reste de l’eau qui purifie votre corps », affirme-t-il.

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« Tchernobyl a un microclimat très particulier, même des noix y poussent », se réjouit-il, admiratif. Je goutte un fruit au goût exquis.

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Les rues ne sont pas éclairées et la faible lueur qui s’échappe des fenêtres ne dissipe pas l’obscurité, dense, palpable. Nous sommes seuls. Aucun autre passant ni aucun bruit à part le bruissement des arbres et les hurlements lointains de chiens – à moins qu’il ne s’agisse de loups. Pour nous rendre à mon hôtel, nous empruntons un raccourci. La torche de Vladimir éclaire de grosses racines d’arbres qui ont fendu l’asphalte. On dirait des serpents noueux. Comme je sais que des sangliers rôdent ici la nuit, je ne me sens pas rassurée. Mon compagnon m’arrache à mon angoisse : « Regardez les étoiles, chère Galia ! » Je lève la tête et – oh, sublime spectacle ! – le ciel est couvert de milliers d’étoiles. Comme dans un planétarium, sauf que celles-ci sont vraies.

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Voici l’immeuble clair en brique de l’administration de la zone, avec sa statue de Lénine ; la bâtisse de plain-pied du klub26 fermé depuis juin 1987, juste après le procès des responsables de la centrale, qui s’est déroulé dans une ville vide, interdite aux journalistes et aux badauds ; le cinéma, fermé lui aussi et transformé en gigantesque hangar d’objets ethnographiques rassemblés par une équipe de chercheurs téméraires, soucieux de préserver la mémoire des traditions paysannes ; la belle église de Saint-Élie, bleue et blanche, clinquante, restaurée pour satisfaire le besoin de réconfort des intermittents de la zone ; le cimetière, fréquenté une fois par an par une foule d’évacués qui rendent visite à leurs ancêtres ; l’imprimerie, où deux vieux typographes tournent encore les manivelles de presses archaïques pour leur commanditaire, le ministère des Situations d’urgence ; les bâtiments publics occupés par les antennes de différents instituts de recherche ; la caserne de pompiers, que quelques dizaines de jeunes gars ont quittée pour la centrale cette nuit fatidique du 26 avril 1986 et dont aucun n’a survécu au syndrome d’irradiation aiguë.

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J’aime me promener dans le vieux Tchernobyl, puis descendre jusqu’au vieux port fluvial. Il était assez important aux époques tsariste et soviétique, car la rivière Pripiat reliait la Biélorussie et une partie de l’Ukraine à la mer Noire ; même des cargos maritimes y circulaient. Aujourd’hui, la rivière reste sûrement aussi belle que dans le passé, avec ses eaux lentes, profondes et calmes et ses couchers de soleil romantiques, mais le pont qui l’enjambait, le quai et les installations portuaires, couverts de rouille, ne sont plus que des reliques pittoresques. On y trouve en revanche amarrées quelques vedettes, comme celle, peinte en blanc et vert, qui porte le fier nom de Stalker.

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Se promener dans le vieux Tchernobyl me rend mélancolique. C’est le sentiment que produisent généralement les ruines quand elles sont pittoresques, comme le sont ces vieilles maisons de plain-pied abandonnées. J’aime m’enfoncer dans les rues où la forêt prend peu à peu le dessus sur la civilisation. Cependant, certaines maisons sont bel et bien occupées. Parfois par leurs propriétaires, revenus clandestinement dans la zone et dont la présence est tolérée depuis plusieurs années ; parfois par des dignitaires de la zone qui s’emparent de biens immobiliers vacants. On les reconnaît tout de suite : repeintes, leurs jardinets sont soignés et, de temps à autre, des pancartes supposées dissuader les intrus vous accueillent : « Le maître du logis habite ici. »

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« On aimerait profiter de la vie encore une bonne dizaine d’années, mais je doute qu’on puisse tenir si longtemps. On a trop souffert. Trois fois, on a dû recommencer à zéro. Il était impossible d’entrer dans cette maison. Tout était couvert de ronces, et il n’y avait pas une seule vitre. Comme on avait détruit et enterré d’autres maisons dans cette rue, la nôtre était remplie de terre et de feuilles mortes. Nikolaï a dû évacuer la terre avec une excavatrice. Et couper plusieurs jeunes arbres qui avaient poussé pendant dix ans pour accéder à la maison. On vit ici depuis 1996. À cause de toutes ces pertes, nous n’avons presque plus rien : un chien et trois accordéons, voilà tous nos biens. »

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Pour l’instant, seuls 12 habitants de Tchernobyl sont légalement propriétaires de leurs maisons. Une centaine d’autres, dont les Koukharenko, ne sont que des samossioly qui n’ont pas la possibilité d’établir un acte de propriété et d’enregistrer leur bien au cadastre. On peut acheter une maison en relativement bon état à Tchernobyl pour 500 dollars seulement, mais sans acquérir le droit légal d’y résider. Or, le gouvernement ukrainien a l’intention de transformer une grande partie de la zone d’exclusion, y compris Tchernobyl, en une sorte de réserve naturelle. La zone interdite serait alors limitée, approximativement, à un rayon de dix kilomètres autour de la centrale.

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On se représente souvent la zone comme un désert dépourvu de toute présence humaine. En pensant à la construction du nouveau sarcophage appelé à recouvrir le premier – bâti en 1986-1987 par des liquidateurs au péril de leurs vies et désormais fissuré –, on imagine que seule une poignée d’individus surprotégés y participe. Or, c’est faux. La zone connaît en vérité une activité économique officielle et clandestine bien plus importante qu’on ne le croit. Elle se concentre essentiellement sur l’exportation du bois et des métaux d’une part, la construction et l’entretien de sites de stockage de déchets nucléaires, y compris la centrale à l’arrêt, d’autre part. De nombreux individus y séjournent par intermittence, faisant de la ville de Tchernobyl un lieu de vie, certes fort étrange, où le mouvement est constant.

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« La forêt rousse », c’est ainsi que l’on appelle la forêt attenante à la ville de Pripiat. D’une superficie de 10 km², elle a reçu le plus gros des retombées locales de l’explosion et péri en quelques mois. Les arbres avaient littéralement cramé, d’où la couleur flamboyante. Les témoins racontent que, du fait de l’exposition à la poussière radioactive, la forêt, essentiellement composée de pins, scintillait dans la nuit. Après la catastrophe, les liquidateurs ont rapidement grimpé dans des bulldozers pour déraciner et enterrer ses arbres. Mais les urgences étaient si nombreuses que l’on ne s’est pas occupé des autres bois, qui occupent pourtant les deux tiers de la zone interdite. Des forêts artificielles pour la plupart, des pinèdes plantées sur l’ordre de Staline après la guerre afin de créer une industrie forestière sur des sols trop pauvres pour supporter une agriculture intensive.

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Quand c’est entre 40 et 100 Ci/km2, les arbres abattus peuvent être utilisés à l’intérieur de la zone, mais il est interdit de les exporter. On distribue ce bois, par exemple, aux samossioly pour leurs besoins en chauffage. Nous nous en servons également dans nos exploitations forestières pour chauffer les logements dans lesquels notre personnel habite par intermittence, au rythme de quinze jours par mois. En revanche, nous n’abattons pas de bois dans les réserves naturelles dont le taux dépasse les 100 Ci/km2. Nous y assurons seulement le maintien des trouées. Par là, c’est vraiment dur. Quand on y travaille, au bout de quarante ou cinquante minutes, on commence à avoir un mal de crâne carabiné. Ce sont les radiations. Et le mal de tête persiste tant qu’on reste sur place. Mais que faire ? Si ce travail n’était pas fait, en cas d’incendie, les conséquences seraient catastrophiques. »

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« Ne croyez pas les bobards, me lance-t-il, il n’y a ici ni loups chauves, ni moutons à cinq pattes, ni aucun animal monstrueux. On décompte plus de 300 loups, une quarantaine de chevaux de Prjevalski, et quantité de cerfs, d’élans, de sangliers, de renards, de ratons laveurs, de martres et j’en passe. On a aussi le projet d’importer des bisons. »

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Ces jeunes gens [pompiers] se sont trouvé une occupation singulière : ils ont aménagé un enclos où vivent des animaux qu’ils ont recueillis au hasard de leurs missions : une sorte d’attraction touristique dans la zone. « Nous avons décidé de prendre soin des animaux abandonnés, me confie l’un d’eux. Voici un élan. Nous l’avons trouvé à l’âge de trois jours, il était couché sur la chaussée. Sa mère avait probablement péri. On lui a donné du lait en poudre et des pots pour bébés. Et maintenant il broute de l’herbe, mais ne refuse pas les bouillies. Bientôt, il faudra qu’on se décide de le faire stériliser. Si on ne le fait pas, il partira tôt ou tard pour se chercher une femelle. Et périra à coup sûr. Mais pour nous, c’est beaucoup de travail et de frais. »

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Le plus connu des lieux de stockage provisoires était Rassokha, du nom d’un village évacué. Il comptait, avant la catastrophe, près de 400 habitants. Pendant les travaux de liquidation (1986-1991), on y stockait les moyens de locomotion qui ne pouvaient plus être décontaminés. Dans les faits, seule une partie des engins entreposés – hélicoptères, véhicules blindés du génie IMR-2, chars dépanneurs blindés, voitures de transport blindées à chenilles et à roues, voitures de reconnaissance chimique, camions, bétonnières, etc. – ont été enterrés ; les autres sont restés parqués sur un énorme terrain de 20 ha.

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Une vidéo montre les dimensions et la densité de ce « parking » à ciel ouvert en 199040. Lorsque j’y suis allée en 2005, ce site était encore assez impressionnant. Mais on m’a confié que, malgré les barbelés et la surveillance, des voleurs du métal y sévissaient. En 2013, la décision a été prise de découper les gros engins, d’en décontaminer une partie et d’envoyer le reste au « cimetière » de Bouriakovka. C’est ainsi que, au grand dam de nombre de rôdeurs, ce célèbre site a cessé d’exister.

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C’est l’un des responsables, Youri Diatchenko, qui m’a fait visiter le « cimetière », créé en 1987. Ce dernier dispose de plus de trente tranchées spécialement aménagées pour enterrer la ferraille fortement contaminée. Parallèlement, un parking regroupe les engins récemment transférés de Rassokha, en attente d’enfouissement. Comme Bouriakovka se trouve à l’intérieur du périmètre de la petite zone (rayon de 10 km autour de la centrale), ce site ne jouit pas d’une grande publicité. Il continue pourtant à prendre de l’ampleur.

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La zone interdite est un univers essentiellement masculin, où beaucoup d’hommes, des forestiers ou des écologistes aux ingénieurs, adorent leur travail tout en sachant qu’ils s’exposent à un danger permanent. Peut-être même en tirent-ils une certaine fierté. D’autres conversations me reviennent à l’esprit. Lorsque j’ai demandé à Valentin Antropov s’il lui arrivait d’aller à Bouriakovka, il m’a répondu d’un air bravache : « J’y vais souvent, et je vais aussi à Podlesny, là où le taux de radiation est de 1 000 R/h, et dans d’autres décharges. C’est normal ! »

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Les eaux peu profondes de la rivière sont sans doute peu contaminées grâce aux travaux herculéens qui ont été réalisés pour empêcher les nappes phréatiques et les ruisseaux de se déverser dans la rivière, mais la vase est sûrement saturée d’isotopes radioactifs. Aussi écervelée que je sois, je ne foulerais certainement pas le rivage pieds nus, et encore moins le fond de la rivière.

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Markiyan Kamysh, La zone, Arthaud

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Les premiers intrus qui s’installèrent dans le périmètre interdit furent des alcoolos défoncés ; ils raflaient les conserves dans les caves de villages à l’orée de la Zone. Ils échappaient aux patrouilles, revenaient la semaine suivante, et finissaient condamnés à des peines de prison sans jamais obtenir le moindre sursis. Tchernobyl s’est peu à peu retrouvée envahie par des hordes de têtes brûlées, clochards, déserteurs, maraudeurs et prisonniers en cavale. Pendant des mois, ils restaient planqués à bouffer des pommes pourries en espérant entrevoir ici la fin de tous leurs malheurs. À l’époque, la Zone était vraiment l’endroit effrayant que la presse à sensation décrit aujourd’hui.
On y croisait aussi des hippies. Quelques rares articles évoquent ces « enfants fleurs » qui se baignaient joyeusement dans les rivières. S’ils se faisaient attraper, la police les relâchait aussitôt sur la promesse de « plus jamais, promis juré » ils ne remettraient les pieds dans cette poubelle atomique.
La racaille de la capitale passait aussi par là pour rafler des pendules et autres bibelots abandonnés à Pripyat et refourgués ensuite dans la descente Saint-André7. À l’époque, les mecs se shootaient et se baladaient avec des flingues. Puis, ces bad boys ont disparu, emportés par le tourbillon de leurs amphétamines, ou reconvertis en pères de famille standards : propriétaires de petites entreprises et parents affectueux.
Quelques solitaires qui ne laissaient pas de traces s’aventuraient là-bas pour y déguster de bons cognacs, à l’abri des hommes. Ils organisaient des parties de pêche pour le plaisir de contempler la beauté du soleil dans un ciel limpide. Ils se foutaient bien de se faire arrêter.
Enfin, avec le temps, a poussé la génération des contemporains de l’accident. Pour ceux-là, la Zone est devenue une terre de paix, figée et hors du temps.
Je suis de cette génération.

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Je prépare mon sac à dos, je passe sous les barbelés puis je disparais dans la profondeur noire des forêts de Polésie, dans les trouées et les odeurs de pin. Je me fonds dans ces épaisseurs étourdissantes et personne jamais ne pourra m’y débusquer.
Les stalkers ne sont pas ceux qui cherchent des masques à gaz pour enfants dans des abris antibombe, ni ceux qui prennent en photo des immeubles dézingués et inachevés dans les quartiers-dortoirs. Ce sont des garçons et des filles qui n’ont pas honte de prendre leur sac à dos et de marcher sous une pluie froide jusqu’aux cités et villages abandonnés. Là-bas, ils savent comme moi qu’ils pourront se bourrer la gueule avec de la vodka bon marché, briser des vitres à coups de bouteilles vides, hurler des gros mots à tue-tête et se livrer à tout ce qui distingue les cités vivantes des cités mortes. Ils ne craignent pas la radiation et ne rechignent pas à boire l’eau des sources et des lacs empoisonnés ; ils font parfois de chouettes photos depuis les toits de Pripyat, publiées ensuite par National Geographic et par Forbes.

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<blockquote> Je me dis parfois que nous n’existons pas. Nous, la quarantaine de cinglés qui roulent leur bosse dans les marécages de Tchernobyl. Nous existions, avant de nous diluer dans les eaux fangeuses de la Zone ; nous nous sommes décomposés en lentilles d’eau, en joncs et en rayons de soleil. Nous sommes des fantômes de marais, nous serrons la main d’Aryens blonds, encore épargnés par les archéologues. Ils nous offrent des cigarettes Rheni, remplissent nos poches de munitions et nous murmurent doucement des mots d’adieu. </blockquote>

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<blockquote> Ma dernière semaine fut une marche dans le noir, une angoisse à scruter la lumière des phares et les lueurs de cigarettes. Il y avait l’espoir de trouver un lit sans matelas, l’eau glaciale d’une rivière gelée, le froid et la lutte contre la soif. Il y a eu une patrouille que j’ai aperçue au dernier moment. Il y avait l’herbe, friable, sèche et jaune. Et puis, un sommeil de plomb, rien d’autre. Tout cela pour repartir de bon matin vers le nord, pour plonger dans les rêves, au pays des maisons désertées, des canaux et des infrastructures agricoles. </blockquote>

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<blockquote> Il y aura l’asphalte des routes nocturnes, les squelettes des poteaux électriques et les villages en ruine, magiques dans le brouillard de la nuit. Le jour, une somnolence ensoleillée flotte sur la Zone ; la nuit, des brumes humides se précipitent sur terre et envahissent le paysage de leur toile d’ombres grises. Rien ne chasse cette brume, rien ne la dérange, ni la lumière des lampes frontales, ni la tache de la Voie lactée, ni les étoiles scintillantes à l’infini.

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<blockquote> Lorsque j’ai échappé aux orages, aux canaux, aux joncs et aux abîmes marécageux infects, lorsque enfin je dépasse Tchougayster et ses légions de démons des marais, je m’arrête pour passer la nuit dans le confort sommaire de Pripyat. Pendant que sèchent mes baskets trouées, je vide mes poches des lentilles d’eau couleur émeraude qui me recouvrent comme des écailles. Les briquets réchauds chinois à deux sous brûlent doucement le propane et le butane. C’est alors que cessent tous les orages du monde, que les terrains vagues sinistres et les bourgs à l’abandon se parent d’une couverture céleste étoilée, et que je plonge dans un silence lourd et infini.

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<blockquote> Il n’y a pas que Pripyat dans la vie des visiteurs clandestins. Il y a aussi Tchernobyl-2 – des monceaux de ferraille gigantesques, des radars démesurés, les ruines d’un monde ancien dont les mâts métalliques se dressent cent cinquante mètres plus près de la coupole du ciel. Ce sont des instants magiques passés sous un soleil immobile. Face à ces immensités de rouille, perdues sous les étoiles resplendissantes, face à ces géants mystérieux qui sommeillent sur leurs pieds d’acier, on tombe des nues, on reste bouche bée… Ne reste alors qu’un seul désir, une seule véritable envie : exister à côté de quelque chose d’aussi colossal. Pour l’éternité. </blockquote>

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<blockquote> En tête à tête silencieux avec ces ténèbres opaques, mon cerveau commence à délirer. Pour fuir la fumée puant la nicotine froide, j’embarque mon lit de camp dans la pièce à côté… Je trébuche contre un cadavre de loup qui pourrit là depuis deux ans, momie rigide dans un tas de papiers peints arrachés. J’atterris directement sur la dépouille. Ça sent le tiramisu… </blockquote>

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<blockquote> Des colosses de fer, des titans, des géants, appelez-les comme vous voulez, mais ces antennes, hautes de cent cinquante mètres et longues de huit cents, au fin fond des forêts de Polésie, sont une huitième merveille du monde, rien de moins. Les tours Petronas ? Oubliez ! Imaginez trente tours Eiffel accolées l’une à l’autre. La grandeur. Celle de l’émotion aussi. </blockquote>

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<blockquote> Alors la nuit, Pripyat n’est qu’une combinaison infinie de buissons et de béton figé. Ses cent cinquante immeubles et quelques milliers d’appartements se transforment en alvéoles, en myriades de refuges pour voleurs de métaux et clochards itinérants qui viennent piller les restes de black4 et escalader les toits, le soir. </blockquote>

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<blockquote> J’ai connu malgré tout un sommeil agité, dans la caserne d’une unité antimissile où j’avais mis longtemps à m’endormir, une nuit d’août. Cette sensation angoissante qui t’envahit soudain quand s’éteignent les réverbères, se consument les bougies ou s’épuisent les briquets. L’endroit est nouveau et la pièce ressemble à une cellule. Et il n’y a rien pour bloquer la porte. Tu n’as plus que ton sac de couchage de production ukrainienne, avec une température de confort de 5 °C. En réalité, confort zéro. Il ne restait plus aucun meuble là-bas et, de tous les espaces aménagés, le coin le plus charmant et accueillant était une pièce avec des barreaux en acier que j’ai entourés d’un fin fil en cuivre. Elle était vide et humide. Les gouttes tombaient du plafond sur le lino gonflé, rappelant la pluie battante qui s’acharnait sur nos têtes de gueux, hier, à vingt kilomètres d’ici. </blockquote>

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<blockquote> Nous avons lézardé, puis préparé du thé vert en sachet, fumé deux cigarettes chacun et éliminé un demi-kilo de corned-beef. L’heure de la promenade a ensuite sonné, à travers les buissons broussailleux, les hordes de tiques, les nuages de moustiques, les pommes de pin, les vieux tonneaux et les briques cassées. Cet endroit est spécial. À deux heures de marche des antennes. Mais rares sont ceux qui le visitent. Rien de surprenant : qui voudrait venir admirer les restes d’un système antiaérien, avec des hangars vides et de la ferraille, quand se dresse à côté la gigantesque toile des grilles de Tchernobyl-2 ? Tout est ruiné ici et les anciennes casernes respirent le froid, alors que les ossatures des hangars brillent dans la lumière du matin. La ferraille traîne sous les pieds. Sur un tuyau métallique, bien avant l’accident, un soldat soviétique anonyme a écrit en rouge vif et pour l’éternité : « Reagan, nous te vaincrons ! » </blockquote>

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<blockquote> Il fait froid à Tchernobyl-2. Quelqu’un a condamné mon passage favori dans la clôture. J’ai dû en percer un nouveau. Rien ne change ici : le silence et le sol gelé au-dessous de la toile des antennes, où l’herbe ne pousse jamais. Les antennes flottent dans le brouillard, leurs os métalliques, couverts de gel, enchantent le regard. Nous suivons les itinéraires types des visiteurs clandestins. Je fais quelques photos de sapins, c’est quand même le Nouvel An. C’est malgré tout le 1er janvier 2014. Nous sommes ici, mine de rien. </blockquote>

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<blockquote> je me précipite vers le village de Novochepelytchi. Un village discret, ma Mecque, mon Eldorado, tout ce que vous voulez car, là-bas, il y a un poêle. Seuls les chacals et nous y passons ; c’est calme. Il y a là un poêle. Un poêle. Un poêle. Je suis un clodo jusqu’au bout des ongles. </blockquote>

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<blockquote> Nous avons complètement perdu les pédales, brûlé toutes les clôtures, bouffé toute la touchonka et je désespère que nous prenions un jour nos affaires pour repartir d’ici. Ce serait une grande joie. En attendant, je suis malade et je fixe le plafond en songeant au bonheur : se promène-t-il quelque part dans ces forêts empoisonnées ? </blockquote>

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<blockquote> Au début, nous plaisantions au sujet de nos barbes de trois jours, puis nous nous traitions carrément de barbus. Aujourd’hui, nous ne rigolons plus. Nos barbes traînent sur le sol, nul besoin de balayer. Il suffit de faire un aller-retour dans la pièce. La poussière s’installe par couches et nous traçons des mots au sol. On dirait des lettres formant le mot « mort » comme mes biscuits dans le bol de lait du petit déjeuner. </blockquote>

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<blockquote> Nous nous précipitons dans la première maison venue, Yura enlève ses vêtements détrempés, s’engouffre dans son sac de couchage, verse un peu d’eau dans un bol et se met à chercher un briquet dans son sac à dos. À peine s’est-il retourné que l’eau a déjà gelé. Il lâche l’affaire et s’endort, pour se réveiller le lendemain, de bonne heure et de bonne humeur. Là, il réalise en tâtant ses vêtements qu’ils ne sont plus qu’un gros fatras de glace, métamorphosés en un miroir aux reflets multicolores. </blockquote>

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<blockquote> Je m’étais enlisé deux fois jusqu’au cou, j’avais marché une heure, couvert de lentilles d’eau et de sangsues jusqu’à la taille, épuisant en trois heures les réserves d’antimoustique d’une semaine. </blockquote>

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<blockquote> Dans les maisons, sous le plancher en bois, il y a du sable presque tout de suite. En hiver, le mieux, c’est de brûler les pieds de table, les chaises, les châssis de fenêtre et les clôtures ; ils sont secs. </blockquote>

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<blockquote> J’aime beaucoup la saveur de l’eau d’Ouj : amère, mais pas aussi métallique que celle des quais de Pripyat. L’eau de la rivière, près du pont ferroviaire, est meilleure que celle de la baie Starik, mais moins pure que celle de Veresen – celle-là, elle est absolument délicieuse. Le ruisseau à Kopatchi a une teinte rousse, il vaut mieux ajouter de la Becherovka si on fait du thé, afin de neutraliser le goût de rouille. </blockquote>

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<blockquote> À Strakholissya, quelqu’un a inscrit à la peinture noire « Poutine est un chien » sur la clôture. </blockquote>

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<blockquote> Je reviendrai dans trois jours, lorsque le vent et les pins seront tombés. Lorsque les prévisions météo annonceront + 20 °C au thermomètre, un ciel pur et des forêts de conifères accueillantes. </blockquote>

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<blockquote> Je reviendrai et j’irai à Krásno. Là-bas se cachent des abris merveilleux et totalement coupés du monde. La solitude y règne et le vieux goudron des routes y est inconnu des bandes de touristes. On n’y construit pas de sarcophages, on n’y prend pas de photos pathétiques sur fond de puissance militaire soviétique. Là-bas, c’est une autre Zone : à l’abri des regards, à des années-lumière des visiteurs et des appartements trop connus de Pripyat. Il n’y a là qu’une église abandonnée, occupée par des abeilles et un hibou grand-duc. </blockquote>

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<blockquote> D’abord, Pripyat et Tchernobyl-2, puis des bourgs, des bourgs, des bourgs, des colonies de vacances, des cures, des batteries antiaériennes, des hangars, le chemin de fer, des tours de refroidissement, des églises. </blockquote>

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<blockquote> Il n’y a rien dans cette Zone qui puisse en faire un endroit ultradangereux, une épreuve d’endurance pour les plus braves de l’humanité. Si c’est ça que vous cherchez, allez dans la toundra, descendez dans les cratères de volcans. Dans la Zone, il n’y a que des promenades paisibles au milieu des forêts mixtes. </blockquote>

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<blockquote> Quelque part là-haut s’ébattent des bébés lynx, mais on n’entend ici que la respiration sourde de leur mère, des mégahertz de souffle qui attisent des flammes de peur et de panique.

(...)

Cette fois-là, nous nous en sommes bien tirés. Le lynx veillait sur la maison, mais s’est enfui quand nous sommes sortis. Les bébés lynx reposaient sans doute dans la cave ou bien au grenier. Tout ce que je sais, c’est que la mort nous tenait à l’œil.

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<blockquote> Village de Poliské Capitale de la « Zone de l’Ouest ». Ce petit bourg (cinq fois plus petit que Pripyat) fait le bonheur des clandestins qui ne peuvent pas se permettre une escapade d’une semaine et se contentent d’une petite virée le week-end. La seule particularité du village est un alignement de carcasses de maisons dont les châssis de fenêtre ont été brûlés ou volés. Les clandestins disent que, là-bas, il ne reste plus une fenêtre intacte. </blockquote>

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<blockquote> Villages de Dibrova et de Martynovytchi Les deux villages servent de porte d’entrée dans la Zone, tout comme Goubine, Dytiatky ou Viltcha. Juste avant Martynovytchi, il y a un pont au-dessus de la rivière Ouj qui représente, de fait, la frontière de la Zone. Il est souvent surveillé par des gardes-frontières. Les deux villages se situant à la limite de la Zone, ils s’en retrouvent complètement pillés. L’expression « Ce sera Dibrova ! », répandu dans le milieu des clandestins, signifie que des événements malheureux et glauques risquent de se produire lors d’une énième ballade aux couleurs de l’alcool et de la débauche. </blockquote>

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<blockquote> Russian Woodpecker L’ancienne antenne trans-horizon, c’est aujourd’hui le sommet de la Zone, son Everest, son Kilimandjaro. Grimper ses marches rouillées à 150 mètres au-dessus du sol est l’objectif, le rêve et le devoir de chaque clandestin. Je recommande de choisir la fraîcheur de la fin du mois de mars, la chaleur du mois de juillet ou les couleurs dorées de septembre pour pioncer au sommet de ce petit univers magique, surnommé Protocolistan. </blockquote>

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<blockquote> Village de Dytiatky Village frontalier, un des principaux points de passage dans la Zone. Il y a peu, Oleksandr Syrotyuk, un militant de la société civile, a transformé sa datcha en un refuge pour les chevaux de Przevalski. Ces derniers se sont évadés de la Zone, se sont éloignés du troupeau initial et vivement désormais chez Oleksandr. </blockquote>

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<blockquote> Hameau de Zolotniyiv Son nom est utilisé par les clandestins pour désigner quelque chose d’inaccessible. Aucun chemin bitumé ne mène à Zolotniyiv, tous les sentiers ont été effacés par la forêt. Pour s’y rendre, il faut longer la frontière de très près. Les clandestins évitent d’y aller. Lors d’un séjour à Zolotniyiv, mes compagnons et moi avons croisé un lynx. </blockquote>

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<blockquote> Village de Teremtsi La Mecque des braconniers et des pêcheurs, ce village est à la lisière de la Zone. Néanmoins, pendant la saison, des pêcheurs de toute l’Ukraine se rejoignent à l’embouchure de la rivière Pripyat. Ils se saoulent sur le bateau-usine Neptune et, en contrepartie d’un bidon d’essence, négocient avec les policiers le droit de s’approcher de Tchernobyl. La pêche est royale là-bas. Au bord de la rivière, un vieux bateau rouillé est amarré : le remorqueur à vapeur Tallinn. La puissance et la force de la flotte, de l’invincible armada de bateaux orphelins, oubliés dans la glorieuse ville de Tchernobyl. Le remorqueur Tallinn est un vaisseau amiral. Il est stationné à l’arrière-plan de la Zone, loin de l’armada, loin de l’avant-garde, à deux pas de la frontière biélorusse. Son équipe a débarqué sur le sol, s’est diluée dans l’immensité des forêts de Polésie et a disparu à jamais. Elle a abandonné le navire, le vouant à l’échouage éternel au milieu des joncs, l’exposant à la sauvagerie des objectifs géants. Tallinn est désormais condamné à écouter le bruit des barques motorisées et des rares pêcheurs illégaux. </blockquote>

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David Bowie, Time will crawl (sur Never let me down, 1987)

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Andreï Tarkovski, Stalker, 1979


Stalker (1979) pt. 1 par karimberdi


Stalker (1979) pt. 2 par karimberdi


Stalker (1979) pt. 3 par karimberdi

Notes sur T., version 3 (3 juillet 2016)

Gloria Ackerman, Traverser Tchernobyl, Premier Parallèle

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Nous quittons rapidement la ville en direction de la centrale. À quelques kilomètres de là, nous sommes de nouveau arrêtés sur une route totalement déserte : nous entrons dans la zone très contaminée d’un rayon de dix kilomètres autour de la centrale. Deux autres miliciens contrôlent nos papiers pour s’assurer que nous avons bien les habilitations nécessaires. Bientôt, les célèbres contours du complexe de la centrale se profilent à l’horizon. Mais nous nous dirigeons d’abord vers l’étang de refroidissement, ou plus exactement vers le canal qui y est relié. Avec un peu de chance, on peut y observer de gigantesques silures depuis un pont ferroviaire désaffecté qui surplombe le canal. Le directeur, jovial, a prévu une miche de pain pour faire venir les monstres. En effet, les poissons rappliquent dès que les premiers morceaux sont jetés. Mais par cette journée grise, l’eau n’est pas assez transparente pour les voir distinctement. Le directeur, qui comptait les photographier, dépité, m’entraîne en direction du sarcophage.

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« L’Arc », monté en 1976, était le plus grand radar intercontinental de l’Union soviétique. L’installation ronde apparemment n’existe plus.

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Nous empruntons une route vierge de toute indication, tracée au milieu d’une forêt épaisse. Peu à peu, le mirage occupe tout l’horizon ; à l’approche, un panneau d’interdiction d’entrer, avec un pictogramme de danger radioactif, surgit devant nous. Nous arrivons à la grande porte à deux battants verts, décorés d’étoiles.

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Et voilà que le radar apparaît devant moi. Le soleil monte rapidement et chasse la brume matinale, de sorte que je peux admirer la construction insolite qui me rappelle, mutatis mutandis, l’architecture à la fois solide et aérienne de la tour Eiffel. Cette merveille, désormais inoffensive, semble tout droit sortie d’un film de science-fiction. Même la rouille, omniprésente à Tchernobyl, ne dissipe pas l’enchantement. J’ai envie d’escalader cet enchevêtrement de tiges métalliques, mais mon guide me le déconseille : elles sont radioactives à souhait.

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Pressée par mon accompagnateur, je fais demi-tour pour visiter la salle de commande. C’est la même désolation qu’à Pripiat. Portes défoncées, sol jonché des schémas électriques des ordinateurs de l’époque qui occupaient des pièces entières, quelques rares meubles jetés pêle-mêle. Et pour souligner l’abandon, des empreintes d’élan…

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« Fermez vos yeux. Des hectares et des hectares de sapins et de bouleaux et de vallons. Des troupeaux de chevaux d’espèces menacées y paissent et s’y multiplient. Des meutes de loups parcourent le territoire. De rares oiseaux y font leurs nids. Pas d’humains, à de très rares exceptions près. Est-ce un paradis ? Peut-être. Vous pouvez y aller. Prenez-y vos vacances. Juste quelques règles de base. Ne ramassez pas les champignons. De toute façon, ne les mangez pas. Ne mangez pas à l’extérieur. Ne fumez pas à l’extérieur. Est-ce un lieu où vous voulez vraiment aller ? Est-ce une retraite qui mérite que vous vous y exiliez ? » Et le magazine conclut : « Ouvrez les yeux. Vous êtes à Pripiat. Et c’est peut-être le dernier endroit sur terre où vous voulez vous retrouver. »

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La première chose qui frappe lorsqu’on arrive à Tchernobyl, c’est que la plupart des rares passants, hommes et femmes, portent des tenues de camouflage. C’est l’uniforme de la zone. À l’exception des samossioly, ces personnes âgées qui vivent dans la zone d’exclusion malgré l’interdiction, tous y travaillent et y vivent par intermittence. En fait, le calme plat ne règne qu’à Pripiat et sur le site de « L’Arc ».

Combien sont-ils ? Entre 4 000 et 5 000 personnes logent à Tchernobyl. Elles y travaillent soit quatre jours sur sept, soit quinze jours de suite suivis du même temps de repos.

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Les champignons sont cueillis dans les forêts environnantes, et les poissons, pêchés dans la rivière ou le canal de refroidissement de la centrale où nagent les silures de la taille de petits cétacés. N’est-ce pas dangereux ? « Pas trop, si l’on trempe les champignons dans l’eau et qu’on retire la tête et les arêtes du poisson. C’est là que se loge le césium. Et puis, chère Galia, comment vivre au milieu de cette belle nature sans en profiter ? » répond Vladimir en esquissant un sourire coupable. Je ne sais pas d’où lui vient cette idée, mais il semble avoir trouvé une solution magique : il boit de l’eau du robinet congelée, puis décongelée. « Toutes les impuretés tombent et forment un dépôt, et il vous reste de l’eau qui purifie votre corps », affirme-t-il.

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« Tchernobyl a un microclimat très particulier, même des noix y poussent », se réjouit-il, admiratif. Je goutte un fruit au goût exquis.

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Les rues ne sont pas éclairées et la faible lueur qui s’échappe des fenêtres ne dissipe pas l’obscurité, dense, palpable. Nous sommes seuls. Aucun autre passant ni aucun bruit à part le bruissement des arbres et les hurlements lointains de chiens – à moins qu’il ne s’agisse de loups. Pour nous rendre à mon hôtel, nous empruntons un raccourci. La torche de Vladimir éclaire de grosses racines d’arbres qui ont fendu l’asphalte. On dirait des serpents noueux. Comme je sais que des sangliers rôdent ici la nuit, je ne me sens pas rassurée. Mon compagnon m’arrache à mon angoisse : « Regardez les étoiles, chère Galia ! » Je lève la tête et – oh, sublime spectacle ! – le ciel est couvert de milliers d’étoiles. Comme dans un planétarium, sauf que celles-ci sont vraies.

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Voici l’immeuble clair en brique de l’administration de la zone, avec sa statue de Lénine ; la bâtisse de plain-pied du klub26 fermé depuis juin 1987, juste après le procès des responsables de la centrale, qui s’est déroulé dans une ville vide, interdite aux journalistes et aux badauds ; le cinéma, fermé lui aussi et transformé en gigantesque hangar d’objets ethnographiques rassemblés par une équipe de chercheurs téméraires, soucieux de préserver la mémoire des traditions paysannes ; la belle église de Saint-Élie, bleue et blanche, clinquante, restaurée pour satisfaire le besoin de réconfort des intermittents de la zone ; le cimetière, fréquenté une fois par an par une foule d’évacués qui rendent visite à leurs ancêtres ; l’imprimerie, où deux vieux typographes tournent encore les manivelles de presses archaïques pour leur commanditaire, le ministère des Situations d’urgence ; les bâtiments publics occupés par les antennes de différents instituts de recherche ; la caserne de pompiers, que quelques dizaines de jeunes gars ont quittée pour la centrale cette nuit fatidique du 26 avril 1986 et dont aucun n’a survécu au syndrome d’irradiation aiguë.

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J’aime me promener dans le vieux Tchernobyl, puis descendre jusqu’au vieux port fluvial. Il était assez important aux époques tsariste et soviétique, car la rivière Pripiat reliait la Biélorussie et une partie de l’Ukraine à la mer Noire ; même des cargos maritimes y circulaient. Aujourd’hui, la rivière reste sûrement aussi belle que dans le passé, avec ses eaux lentes, profondes et calmes et ses couchers de soleil romantiques, mais le pont qui l’enjambait, le quai et les installations portuaires, couverts de rouille, ne sont plus que des reliques pittoresques. On y trouve en revanche amarrées quelques vedettes, comme celle, peinte en blanc et vert, qui porte le fier nom de Stalker.

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Se promener dans le vieux Tchernobyl me rend mélancolique. C’est le sentiment que produisent généralement les ruines quand elles sont pittoresques, comme le sont ces vieilles maisons de plain-pied abandonnées. J’aime m’enfoncer dans les rues où la forêt prend peu à peu le dessus sur la civilisation. Cependant, certaines maisons sont bel et bien occupées. Parfois par leurs propriétaires, revenus clandestinement dans la zone et dont la présence est tolérée depuis plusieurs années ; parfois par des dignitaires de la zone qui s’emparent de biens immobiliers vacants. On les reconnaît tout de suite : repeintes, leurs jardinets sont soignés et, de temps à autre, des pancartes supposées dissuader les intrus vous accueillent : « Le maître du logis habite ici. »

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« On aimerait profiter de la vie encore une bonne dizaine d’années, mais je doute qu’on puisse tenir si longtemps. On a trop souffert. Trois fois, on a dû recommencer à zéro. Il était impossible d’entrer dans cette maison. Tout était couvert de ronces, et il n’y avait pas une seule vitre. Comme on avait détruit et enterré d’autres maisons dans cette rue, la nôtre était remplie de terre et de feuilles mortes. Nikolaï a dû évacuer la terre avec une excavatrice. Et couper plusieurs jeunes arbres qui avaient poussé pendant dix ans pour accéder à la maison. On vit ici depuis 1996. À cause de toutes ces pertes, nous n’avons presque plus rien : un chien et trois accordéons, voilà tous nos biens. »

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Pour l’instant, seuls 12 habitants de Tchernobyl sont légalement propriétaires de leurs maisons. Une centaine d’autres, dont les Koukharenko, ne sont que des samossioly qui n’ont pas la possibilité d’établir un acte de propriété et d’enregistrer leur bien au cadastre. On peut acheter une maison en relativement bon état à Tchernobyl pour 500 dollars seulement, mais sans acquérir le droit légal d’y résider. Or, le gouvernement ukrainien a l’intention de transformer une grande partie de la zone d’exclusion, y compris Tchernobyl, en une sorte de réserve naturelle. La zone interdite serait alors limitée, approximativement, à un rayon de dix kilomètres autour de la centrale.

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On se représente souvent la zone comme un désert dépourvu de toute présence humaine. En pensant à la construction du nouveau sarcophage appelé à recouvrir le premier – bâti en 1986-1987 par des liquidateurs au péril de leurs vies et désormais fissuré –, on imagine que seule une poignée d’individus surprotégés y participe. Or, c’est faux. La zone connaît en vérité une activité économique officielle et clandestine bien plus importante qu’on ne le croit. Elle se concentre essentiellement sur l’exportation du bois et des métaux d’une part, la construction et l’entretien de sites de stockage de déchets nucléaires, y compris la centrale à l’arrêt, d’autre part. De nombreux individus y séjournent par intermittence, faisant de la ville de Tchernobyl un lieu de vie, certes fort étrange, où le mouvement est constant.

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« La forêt rousse », c’est ainsi que l’on appelle la forêt attenante à la ville de Pripiat. D’une superficie de 10 km², elle a reçu le plus gros des retombées locales de l’explosion et péri en quelques mois. Les arbres avaient littéralement cramé, d’où la couleur flamboyante. Les témoins racontent que, du fait de l’exposition à la poussière radioactive, la forêt, essentiellement composée de pins, scintillait dans la nuit. Après la catastrophe, les liquidateurs ont rapidement grimpé dans des bulldozers pour déraciner et enterrer ses arbres. Mais les urgences étaient si nombreuses que l’on ne s’est pas occupé des autres bois, qui occupent pourtant les deux tiers de la zone interdite. Des forêts artificielles pour la plupart, des pinèdes plantées sur l’ordre de Staline après la guerre afin de créer une industrie forestière sur des sols trop pauvres pour supporter une agriculture intensive.

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Quand c’est entre 40 et 100 Ci/km2, les arbres abattus peuvent être utilisés à l’intérieur de la zone, mais il est interdit de les exporter. On distribue ce bois, par exemple, aux samossioly pour leurs besoins en chauffage. Nous nous en servons également dans nos exploitations forestières pour chauffer les logements dans lesquels notre personnel habite par intermittence, au rythme de quinze jours par mois. En revanche, nous n’abattons pas de bois dans les réserves naturelles dont le taux dépasse les 100 Ci/km2. Nous y assurons seulement le maintien des trouées. Par là, c’est vraiment dur. Quand on y travaille, au bout de quarante ou cinquante minutes, on commence à avoir un mal de crâne carabiné. Ce sont les radiations. Et le mal de tête persiste tant qu’on reste sur place. Mais que faire ? Si ce travail n’était pas fait, en cas d’incendie, les conséquences seraient catastrophiques. »

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« Ne croyez pas les bobards, me lance-t-il, il n’y a ici ni loups chauves, ni moutons à cinq pattes, ni aucun animal monstrueux. On décompte plus de 300 loups, une quarantaine de chevaux de Prjevalski, et quantité de cerfs, d’élans, de sangliers, de renards, de ratons laveurs, de martres et j’en passe. On a aussi le projet d’importer des bisons. »

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Ces jeunes gens [pompiers] se sont trouvé une occupation singulière : ils ont aménagé un enclos où vivent des animaux qu’ils ont recueillis au hasard de leurs missions : une sorte d’attraction touristique dans la zone. « Nous avons décidé de prendre soin des animaux abandonnés, me confie l’un d’eux. Voici un élan. Nous l’avons trouvé à l’âge de trois jours, il était couché sur la chaussée. Sa mère avait probablement péri. On lui a donné du lait en poudre et des pots pour bébés. Et maintenant il broute de l’herbe, mais ne refuse pas les bouillies. Bientôt, il faudra qu’on se décide de le faire stériliser. Si on ne le fait pas, il partira tôt ou tard pour se chercher une femelle. Et périra à coup sûr. Mais pour nous, c’est beaucoup de travail et de frais. »

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Le plus connu des lieux de stockage provisoires était Rassokha, du nom d’un village évacué. Il comptait, avant la catastrophe, près de 400 habitants. Pendant les travaux de liquidation (1986-1991), on y stockait les moyens de locomotion qui ne pouvaient plus être décontaminés. Dans les faits, seule une partie des engins entreposés – hélicoptères, véhicules blindés du génie IMR-2, chars dépanneurs blindés, voitures de transport blindées à chenilles et à roues, voitures de reconnaissance chimique, camions, bétonnières, etc. – ont été enterrés ; les autres sont restés parqués sur un énorme terrain de 20 ha.

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Une vidéo montre les dimensions et la densité de ce « parking » à ciel ouvert en 199040. Lorsque j’y suis allée en 2005, ce site était encore assez impressionnant. Mais on m’a confié que, malgré les barbelés et la surveillance, des voleurs du métal y sévissaient. En 2013, la décision a été prise de découper les gros engins, d’en décontaminer une partie et d’envoyer le reste au « cimetière » de Bouriakovka. C’est ainsi que, au grand dam de nombre de rôdeurs, ce célèbre site a cessé d’exister.

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C’est l’un des responsables, Youri Diatchenko, qui m’a fait visiter le « cimetière », créé en 1987. Ce dernier dispose de plus de trente tranchées spécialement aménagées pour enterrer la ferraille fortement contaminée. Parallèlement, un parking regroupe les engins récemment transférés de Rassokha, en attente d’enfouissement. Comme Bouriakovka se trouve à l’intérieur du périmètre de la petite zone (rayon de 10 km autour de la centrale), ce site ne jouit pas d’une grande publicité. Il continue pourtant à prendre de l’ampleur.

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La zone interdite est un univers essentiellement masculin, où beaucoup d’hommes, des forestiers ou des écologistes aux ingénieurs, adorent leur travail tout en sachant qu’ils s’exposent à un danger permanent. Peut-être même en tirent-ils une certaine fierté. D’autres conversations me reviennent à l’esprit. Lorsque j’ai demandé à Valentin Antropov s’il lui arrivait d’aller à Bouriakovka, il m’a répondu d’un air bravache : « J’y vais souvent, et je vais aussi à Podlesny, là où le taux de radiation est de 1 000 R/h, et dans d’autres décharges. C’est normal ! »

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Les eaux peu profondes de la rivière sont sans doute peu contaminées grâce aux travaux herculéens qui ont été réalisés pour empêcher les nappes phréatiques et les ruisseaux de se déverser dans la rivière, mais la vase est sûrement saturée d’isotopes radioactifs. Aussi écervelée que je sois, je ne foulerais certainement pas le rivage pieds nus, et encore moins le fond de la rivière.

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Notes sur T., version 2 (2 juillet 2016)

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