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Notes sur T.

7 mai 2017, par Guillaume Vissac, dans Labo |
Tags : Carlos Rìos - David Bowie - Galia Ackerman - Markiyan Kamysh - Nucléaire - Postapocalypse


Gloria Ackerman, Traverser Tchernobyl, Premier Parallèle

Nous quittons rapidement la ville en direction de la centrale. À quelques kilomètres de là, nous sommes de nouveau arrêtés sur une route totalement déserte : nous entrons dans la zone très contaminée d’un rayon de dix kilomètres autour de la centrale. Deux autres miliciens contrôlent nos papiers pour s’assurer que nous avons bien les habilitations nécessaires. Bientôt, les célèbres contours du complexe de la centrale se profilent à l’horizon. Mais nous nous dirigeons d’abord vers l’étang de refroidissement, ou plus exactement vers le canal qui y est relié. Avec un peu de chance, on peut y observer de gigantesques silures depuis un pont ferroviaire désaffecté qui surplombe le canal. Le directeur, jovial, a prévu une miche de pain pour faire venir les monstres. En effet, les poissons rappliquent dès que les premiers morceaux sont jetés. Mais par cette journée grise, l’eau n’est pas assez transparente pour les voir distinctement. Le directeur, qui comptait les photographier, dépité, m’entraîne en direction du sarcophage.

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« L’Arc », monté en 1976, était le plus grand radar intercontinental de l’Union soviétique. L’installation ronde apparemment n’existe plus.

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Nous empruntons une route vierge de toute indication, tracée au milieu d’une forêt épaisse. Peu à peu, le mirage occupe tout l’horizon ; à l’approche, un panneau d’interdiction d’entrer, avec un pictogramme de danger radioactif, surgit devant nous. Nous arrivons à la grande porte à deux battants verts, décorés d’étoiles.

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Et voilà que le radar apparaît devant moi. Le soleil monte rapidement et chasse la brume matinale, de sorte que je peux admirer la construction insolite qui me rappelle, mutatis mutandis, l’architecture à la fois solide et aérienne de la tour Eiffel. Cette merveille, désormais inoffensive, semble tout droit sortie d’un film de science-fiction. Même la rouille, omniprésente à Tchernobyl, ne dissipe pas l’enchantement. J’ai envie d’escalader cet enchevêtrement de tiges métalliques, mais mon guide me le déconseille : elles sont radioactives à souhait.

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Pressée par mon accompagnateur, je fais demi-tour pour visiter la salle de commande. C’est la même désolation qu’à Pripiat. Portes défoncées, sol jonché des schémas électriques des ordinateurs de l’époque qui occupaient des pièces entières, quelques rares meubles jetés pêle-mêle. Et pour souligner l’abandon, des empreintes d’élan…

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« Fermez vos yeux. Des hectares et des hectares de sapins et de bouleaux et de vallons. Des troupeaux de chevaux d’espèces menacées y paissent et s’y multiplient. Des meutes de loups parcourent le territoire. De rares oiseaux y font leurs nids. Pas d’humains, à de très rares exceptions près. Est-ce un paradis ? Peut-être. Vous pouvez y aller. Prenez-y vos vacances. Juste quelques règles de base. Ne ramassez pas les champignons. De toute façon, ne les mangez pas. Ne mangez pas à l’extérieur. Ne fumez pas à l’extérieur. Est-ce un lieu où vous voulez vraiment aller ? Est-ce une retraite qui mérite que vous vous y exiliez ? » Et le magazine conclut : « Ouvrez les yeux. Vous êtes à Pripiat. Et c’est peut-être le dernier endroit sur terre où vous voulez vous retrouver. »

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La première chose qui frappe lorsqu’on arrive à Tchernobyl, c’est que la plupart des rares passants, hommes et femmes, portent des tenues de camouflage. C’est l’uniforme de la zone. À l’exception des samossioly, ces personnes âgées qui vivent dans la zone d’exclusion malgré l’interdiction, tous y travaillent et y vivent par intermittence. En fait, le calme plat ne règne qu’à Pripiat et sur le site de « L’Arc ».

Combien sont-ils ? Entre 4 000 et 5 000 personnes logent à Tchernobyl. Elles y travaillent soit quatre jours sur sept, soit quinze jours de suite suivis du même temps de repos.

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Les champignons sont cueillis dans les forêts environnantes, et les poissons, pêchés dans la rivière ou le canal de refroidissement de la centrale où nagent les silures de la taille de petits cétacés. N’est-ce pas dangereux ? « Pas trop, si l’on trempe les champignons dans l’eau et qu’on retire la tête et les arêtes du poisson. C’est là que se loge le césium. Et puis, chère Galia, comment vivre au milieu de cette belle nature sans en profiter ? » répond Vladimir en esquissant un sourire coupable. Je ne sais pas d’où lui vient cette idée, mais il semble avoir trouvé une solution magique : il boit de l’eau du robinet congelée, puis décongelée. « Toutes les impuretés tombent et forment un dépôt, et il vous reste de l’eau qui purifie votre corps », affirme-t-il.

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« Tchernobyl a un microclimat très particulier, même des noix y poussent », se réjouit-il, admiratif. Je goutte un fruit au goût exquis.

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Les rues ne sont pas éclairées et la faible lueur qui s’échappe des fenêtres ne dissipe pas l’obscurité, dense, palpable. Nous sommes seuls. Aucun autre passant ni aucun bruit à part le bruissement des arbres et les hurlements lointains de chiens – à moins qu’il ne s’agisse de loups. Pour nous rendre à mon hôtel, nous empruntons un raccourci. La torche de Vladimir éclaire de grosses racines d’arbres qui ont fendu l’asphalte. On dirait des serpents noueux. Comme je sais que des sangliers rôdent ici la nuit, je ne me sens pas rassurée. Mon compagnon m’arrache à mon angoisse : « Regardez les étoiles, chère Galia ! » Je lève la tête et – oh, sublime spectacle ! – le ciel est couvert de milliers d’étoiles. Comme dans un planétarium, sauf que celles-ci sont vraies.

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Voici l’immeuble clair en brique de l’administration de la zone, avec sa statue de Lénine ; la bâtisse de plain-pied du klub26 fermé depuis juin 1987, juste après le procès des responsables de la centrale, qui s’est déroulé dans une ville vide, interdite aux journalistes et aux badauds ; le cinéma, fermé lui aussi et transformé en gigantesque hangar d’objets ethnographiques rassemblés par une équipe de chercheurs téméraires, soucieux de préserver la mémoire des traditions paysannes ; la belle église de Saint-Élie, bleue et blanche, clinquante, restaurée pour satisfaire le besoin de réconfort des intermittents de la zone ; le cimetière, fréquenté une fois par an par une foule d’évacués qui rendent visite à leurs ancêtres ; l’imprimerie, où deux vieux typographes tournent encore les manivelles de presses archaïques pour leur commanditaire, le ministère des Situations d’urgence ; les bâtiments publics occupés par les antennes de différents instituts de recherche ; la caserne de pompiers, que quelques dizaines de jeunes gars ont quittée pour la centrale cette nuit fatidique du 26 avril 1986 et dont aucun n’a survécu au syndrome d’irradiation aiguë.

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J’aime me promener dans le vieux Tchernobyl, puis descendre jusqu’au vieux port fluvial. Il était assez important aux époques tsariste et soviétique, car la rivière Pripiat reliait la Biélorussie et une partie de l’Ukraine à la mer Noire ; même des cargos maritimes y circulaient. Aujourd’hui, la rivière reste sûrement aussi belle que dans le passé, avec ses eaux lentes, profondes et calmes et ses couchers de soleil romantiques, mais le pont qui l’enjambait, le quai et les installations portuaires, couverts de rouille, ne sont plus que des reliques pittoresques. On y trouve en revanche amarrées quelques vedettes, comme celle, peinte en blanc et vert, qui porte le fier nom de Stalker.

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Se promener dans le vieux Tchernobyl me rend mélancolique. C’est le sentiment que produisent généralement les ruines quand elles sont pittoresques, comme le sont ces vieilles maisons de plain-pied abandonnées. J’aime m’enfoncer dans les rues où la forêt prend peu à peu le dessus sur la civilisation. Cependant, certaines maisons sont bel et bien occupées. Parfois par leurs propriétaires, revenus clandestinement dans la zone et dont la présence est tolérée depuis plusieurs années ; parfois par des dignitaires de la zone qui s’emparent de biens immobiliers vacants. On les reconnaît tout de suite : repeintes, leurs jardinets sont soignés et, de temps à autre, des pancartes supposées dissuader les intrus vous accueillent : « Le maître du logis habite ici. »

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« On aimerait profiter de la vie encore une bonne dizaine d’années, mais je doute qu’on puisse tenir si longtemps. On a trop souffert. Trois fois, on a dû recommencer à zéro. Il était impossible d’entrer dans cette maison. Tout était couvert de ronces, et il n’y avait pas une seule vitre. Comme on avait détruit et enterré d’autres maisons dans cette rue, la nôtre était remplie de terre et de feuilles mortes. Nikolaï a dû évacuer la terre avec une excavatrice. Et couper plusieurs jeunes arbres qui avaient poussé pendant dix ans pour accéder à la maison. On vit ici depuis 1996. À cause de toutes ces pertes, nous n’avons presque plus rien : un chien et trois accordéons, voilà tous nos biens. »

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Pour l’instant, seuls 12 habitants de Tchernobyl sont légalement propriétaires de leurs maisons. Une centaine d’autres, dont les Koukharenko, ne sont que des samossioly qui n’ont pas la possibilité d’établir un acte de propriété et d’enregistrer leur bien au cadastre. On peut acheter une maison en relativement bon état à Tchernobyl pour 500 dollars seulement, mais sans acquérir le droit légal d’y résider. Or, le gouvernement ukrainien a l’intention de transformer une grande partie de la zone d’exclusion, y compris Tchernobyl, en une sorte de réserve naturelle. La zone interdite serait alors limitée, approximativement, à un rayon de dix kilomètres autour de la centrale.

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On se représente souvent la zone comme un désert dépourvu de toute présence humaine. En pensant à la construction du nouveau sarcophage appelé à recouvrir le premier – bâti en 1986-1987 par des liquidateurs au péril de leurs vies et désormais fissuré –, on imagine que seule une poignée d’individus surprotégés y participe. Or, c’est faux. La zone connaît en vérité une activité économique officielle et clandestine bien plus importante qu’on ne le croit. Elle se concentre essentiellement sur l’exportation du bois et des métaux d’une part, la construction et l’entretien de sites de stockage de déchets nucléaires, y compris la centrale à l’arrêt, d’autre part. De nombreux individus y séjournent par intermittence, faisant de la ville de Tchernobyl un lieu de vie, certes fort étrange, où le mouvement est constant.

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« La forêt rousse », c’est ainsi que l’on appelle la forêt attenante à la ville de Pripiat. D’une superficie de 10 km², elle a reçu le plus gros des retombées locales de l’explosion et péri en quelques mois. Les arbres avaient littéralement cramé, d’où la couleur flamboyante. Les témoins racontent que, du fait de l’exposition à la poussière radioactive, la forêt, essentiellement composée de pins, scintillait dans la nuit. Après la catastrophe, les liquidateurs ont rapidement grimpé dans des bulldozers pour déraciner et enterrer ses arbres. Mais les urgences étaient si nombreuses que l’on ne s’est pas occupé des autres bois, qui occupent pourtant les deux tiers de la zone interdite. Des forêts artificielles pour la plupart, des pinèdes plantées sur l’ordre de Staline après la guerre afin de créer une industrie forestière sur des sols trop pauvres pour supporter une agriculture intensive.

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Quand c’est entre 40 et 100 Ci/km2, les arbres abattus peuvent être utilisés à l’intérieur de la zone, mais il est interdit de les exporter. On distribue ce bois, par exemple, aux samossioly pour leurs besoins en chauffage. Nous nous en servons également dans nos exploitations forestières pour chauffer les logements dans lesquels notre personnel habite par intermittence, au rythme de quinze jours par mois. En revanche, nous n’abattons pas de bois dans les réserves naturelles dont le taux dépasse les 100 Ci/km2. Nous y assurons seulement le maintien des trouées. Par là, c’est vraiment dur. Quand on y travaille, au bout de quarante ou cinquante minutes, on commence à avoir un mal de crâne carabiné. Ce sont les radiations. Et le mal de tête persiste tant qu’on reste sur place. Mais que faire ? Si ce travail n’était pas fait, en cas d’incendie, les conséquences seraient catastrophiques. »

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« Ne croyez pas les bobards, me lance-t-il, il n’y a ici ni loups chauves, ni moutons à cinq pattes, ni aucun animal monstrueux. On décompte plus de 300 loups, une quarantaine de chevaux de Prjevalski, et quantité de cerfs, d’élans, de sangliers, de renards, de ratons laveurs, de martres et j’en passe. On a aussi le projet d’importer des bisons. »

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Ces jeunes gens [pompiers] se sont trouvé une occupation singulière : ils ont aménagé un enclos où vivent des animaux qu’ils ont recueillis au hasard de leurs missions : une sorte d’attraction touristique dans la zone. « Nous avons décidé de prendre soin des animaux abandonnés, me confie l’un d’eux. Voici un élan. Nous l’avons trouvé à l’âge de trois jours, il était couché sur la chaussée. Sa mère avait probablement péri. On lui a donné du lait en poudre et des pots pour bébés. Et maintenant il broute de l’herbe, mais ne refuse pas les bouillies. Bientôt, il faudra qu’on se décide de le faire stériliser. Si on ne le fait pas, il partira tôt ou tard pour se chercher une femelle. Et périra à coup sûr. Mais pour nous, c’est beaucoup de travail et de frais. »

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Le plus connu des lieux de stockage provisoires était Rassokha, du nom d’un village évacué. Il comptait, avant la catastrophe, près de 400 habitants. Pendant les travaux de liquidation (1986-1991), on y stockait les moyens de locomotion qui ne pouvaient plus être décontaminés. Dans les faits, seule une partie des engins entreposés – hélicoptères, véhicules blindés du génie IMR-2, chars dépanneurs blindés, voitures de transport blindées à chenilles et à roues, voitures de reconnaissance chimique, camions, bétonnières, etc. – ont été enterrés ; les autres sont restés parqués sur un énorme terrain de 20 ha.

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Une vidéo montre les dimensions et la densité de ce « parking » à ciel ouvert en 199040. Lorsque j’y suis allée en 2005, ce site était encore assez impressionnant. Mais on m’a confié que, malgré les barbelés et la surveillance, des voleurs du métal y sévissaient. En 2013, la décision a été prise de découper les gros engins, d’en décontaminer une partie et d’envoyer le reste au « cimetière » de Bouriakovka. C’est ainsi que, au grand dam de nombre de rôdeurs, ce célèbre site a cessé d’exister.

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C’est l’un des responsables, Youri Diatchenko, qui m’a fait visiter le « cimetière », créé en 1987. Ce dernier dispose de plus de trente tranchées spécialement aménagées pour enterrer la ferraille fortement contaminée. Parallèlement, un parking regroupe les engins récemment transférés de Rassokha, en attente d’enfouissement. Comme Bouriakovka se trouve à l’intérieur du périmètre de la petite zone (rayon de 10 km autour de la centrale), ce site ne jouit pas d’une grande publicité. Il continue pourtant à prendre de l’ampleur.

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La zone interdite est un univers essentiellement masculin, où beaucoup d’hommes, des forestiers ou des écologistes aux ingénieurs, adorent leur travail tout en sachant qu’ils s’exposent à un danger permanent. Peut-être même en tirent-ils une certaine fierté. D’autres conversations me reviennent à l’esprit. Lorsque j’ai demandé à Valentin Antropov s’il lui arrivait d’aller à Bouriakovka, il m’a répondu d’un air bravache : « J’y vais souvent, et je vais aussi à Podlesny, là où le taux de radiation est de 1 000 R/h, et dans d’autres décharges. C’est normal ! »

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Les eaux peu profondes de la rivière sont sans doute peu contaminées grâce aux travaux herculéens qui ont été réalisés pour empêcher les nappes phréatiques et les ruisseaux de se déverser dans la rivière, mais la vase est sûrement saturée d’isotopes radioactifs. Aussi écervelée que je sois, je ne foulerais certainement pas le rivage pieds nus, et encore moins le fond de la rivière.

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Markiyan Kamysh, La zone, Arthaud

Les premiers intrus qui s’installèrent dans le périmètre interdit furent des alcoolos défoncés ; ils raflaient les conserves dans les caves de villages à l’orée de la Zone. Ils échappaient aux patrouilles, revenaient la semaine suivante, et finissaient condamnés à des peines de prison sans jamais obtenir le moindre sursis. Tchernobyl s’est peu à peu retrouvée envahie par des hordes de têtes brûlées, clochards, déserteurs, maraudeurs et prisonniers en cavale. Pendant des mois, ils restaient planqués à bouffer des pommes pourries en espérant entrevoir ici la fin de tous leurs malheurs. À l’époque, la Zone était vraiment l’endroit effrayant que la presse à sensation décrit aujourd’hui.
On y croisait aussi des hippies. Quelques rares articles évoquent ces « enfants fleurs » qui se baignaient joyeusement dans les rivières. S’ils se faisaient attraper, la police les relâchait aussitôt sur la promesse de « plus jamais, promis juré » ils ne remettraient les pieds dans cette poubelle atomique.
La racaille de la capitale passait aussi par là pour rafler des pendules et autres bibelots abandonnés à Pripyat et refourgués ensuite dans la descente Saint-André7. À l’époque, les mecs se shootaient et se baladaient avec des flingues. Puis, ces bad boys ont disparu, emportés par le tourbillon de leurs amphétamines, ou reconvertis en pères de famille standards : propriétaires de petites entreprises et parents affectueux.
Quelques solitaires qui ne laissaient pas de traces s’aventuraient là-bas pour y déguster de bons cognacs, à l’abri des hommes. Ils organisaient des parties de pêche pour le plaisir de contempler la beauté du soleil dans un ciel limpide. Ils se foutaient bien de se faire arrêter.
Enfin, avec le temps, a poussé la génération des contemporains de l’accident. Pour ceux-là, la Zone est devenue une terre de paix, figée et hors du temps.
Je suis de cette génération.

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Je prépare mon sac à dos, je passe sous les barbelés puis je disparais dans la profondeur noire des forêts de Polésie, dans les trouées et les odeurs de pin. Je me fonds dans ces épaisseurs étourdissantes et personne jamais ne pourra m’y débusquer.
Les stalkers ne sont pas ceux qui cherchent des masques à gaz pour enfants dans des abris antibombe, ni ceux qui prennent en photo des immeubles dézingués et inachevés dans les quartiers-dortoirs. Ce sont des garçons et des filles qui n’ont pas honte de prendre leur sac à dos et de marcher sous une pluie froide jusqu’aux cités et villages abandonnés. Là-bas, ils savent comme moi qu’ils pourront se bourrer la gueule avec de la vodka bon marché, briser des vitres à coups de bouteilles vides, hurler des gros mots à tue-tête et se livrer à tout ce qui distingue les cités vivantes des cités mortes. Ils ne craignent pas la radiation et ne rechignent pas à boire l’eau des sources et des lacs empoisonnés ; ils font parfois de chouettes photos depuis les toits de Pripyat, publiées ensuite par National Geographic et par Forbes.

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Je me dis parfois que nous n’existons pas. Nous, la quarantaine de cinglés qui roulent leur bosse dans les marécages de Tchernobyl. Nous existions, avant de nous diluer dans les eaux fangeuses de la Zone ; nous nous sommes décomposés en lentilles d’eau, en joncs et en rayons de soleil. Nous sommes des fantômes de marais, nous serrons la main d’Aryens blonds, encore épargnés par les archéologues. Ils nous offrent des cigarettes Rheni, remplissent nos poches de munitions et nous murmurent doucement des mots d’adieu.

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Ma dernière semaine fut une marche dans le noir, une angoisse à scruter la lumière des phares et les lueurs de cigarettes. Il y avait l’espoir de trouver un lit sans matelas, l’eau glaciale d’une rivière gelée, le froid et la lutte contre la soif. Il y a eu une patrouille que j’ai aperçue au dernier moment. Il y avait l’herbe, friable, sèche et jaune. Et puis, un sommeil de plomb, rien d’autre. Tout cela pour repartir de bon matin vers le nord, pour plonger dans les rêves, au pays des maisons désertées, des canaux et des infrastructures agricoles.

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Il y aura l’asphalte des routes nocturnes, les squelettes des poteaux électriques et les villages en ruine, magiques dans le brouillard de la nuit. Le jour, une somnolence ensoleillée flotte sur la Zone ; la nuit, des brumes humides se précipitent sur terre et envahissent le paysage de leur toile d’ombres grises. Rien ne chasse cette brume, rien ne la dérange, ni la lumière des lampes frontales, ni la tache de la Voie lactée, ni les étoiles scintillantes à l’infini.

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Lorsque j’ai échappé aux orages, aux canaux, aux joncs et aux abîmes marécageux infects, lorsque enfin je dépasse Tchougayster et ses légions de démons des marais, je m’arrête pour passer la nuit dans le confort sommaire de Pripyat. Pendant que sèchent mes baskets trouées, je vide mes poches des lentilles d’eau couleur émeraude qui me recouvrent comme des écailles. Les briquets réchauds chinois à deux sous brûlent doucement le propane et le butane. C’est alors que cessent tous les orages du monde, que les terrains vagues sinistres et les bourgs à l’abandon se parent d’une couverture céleste étoilée, et que je plonge dans un silence lourd et infini.

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Il n’y a pas que Pripyat dans la vie des visiteurs clandestins. Il y a aussi Tchernobyl-2 – des monceaux de ferraille gigantesques, des radars démesurés, les ruines d’un monde ancien dont les mâts métalliques se dressent cent cinquante mètres plus près de la coupole du ciel. Ce sont des instants magiques passés sous un soleil immobile. Face à ces immensités de rouille, perdues sous les étoiles resplendissantes, face à ces géants mystérieux qui sommeillent sur leurs pieds d’acier, on tombe des nues, on reste bouche bée… Ne reste alors qu’un seul désir, une seule véritable envie : exister à côté de quelque chose d’aussi colossal. Pour l’éternité.

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En tête à tête silencieux avec ces ténèbres opaques, mon cerveau commence à délirer. Pour fuir la fumée puant la nicotine froide, j’embarque mon lit de camp dans la pièce à côté… Je trébuche contre un cadavre de loup qui pourrit là depuis deux ans, momie rigide dans un tas de papiers peints arrachés. J’atterris directement sur la dépouille. Ça sent le tiramisu…

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Des colosses de fer, des titans, des géants, appelez-les comme vous voulez, mais ces antennes, hautes de cent cinquante mètres et longues de huit cents, au fin fond des forêts de Polésie, sont une huitième merveille du monde, rien de moins. Les tours Petronas ? Oubliez ! Imaginez trente tours Eiffel accolées l’une à l’autre. La grandeur. Celle de l’émotion aussi.

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Alors la nuit, Pripyat n’est qu’une combinaison infinie de buissons et de béton figé. Ses cent cinquante immeubles et quelques milliers d’appartements se transforment en alvéoles, en myriades de refuges pour voleurs de métaux et clochards itinérants qui viennent piller les restes de black4 et escalader les toits, le soir.

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J’ai connu malgré tout un sommeil agité, dans la caserne d’une unité antimissile où j’avais mis longtemps à m’endormir, une nuit d’août. Cette sensation angoissante qui t’envahit soudain quand s’éteignent les réverbères, se consument les bougies ou s’épuisent les briquets. L’endroit est nouveau et la pièce ressemble à une cellule. Et il n’y a rien pour bloquer la porte. Tu n’as plus que ton sac de couchage de production ukrainienne, avec une température de confort de 5 °C. En réalité, confort zéro. Il ne restait plus aucun meuble là-bas et, de tous les espaces aménagés, le coin le plus charmant et accueillant était une pièce avec des barreaux en acier que j’ai entourés d’un fin fil en cuivre. Elle était vide et humide. Les gouttes tombaient du plafond sur le lino gonflé, rappelant la pluie battante qui s’acharnait sur nos têtes de gueux, hier, à vingt kilomètres d’ici.

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Nous avons lézardé, puis préparé du thé vert en sachet, fumé deux cigarettes chacun et éliminé un demi-kilo de corned-beef. L’heure de la promenade a ensuite sonné, à travers les buissons broussailleux, les hordes de tiques, les nuages de moustiques, les pommes de pin, les vieux tonneaux et les briques cassées. Cet endroit est spécial. À deux heures de marche des antennes. Mais rares sont ceux qui le visitent. Rien de surprenant : qui voudrait venir admirer les restes d’un système antiaérien, avec des hangars vides et de la ferraille, quand se dresse à côté la gigantesque toile des grilles de Tchernobyl-2 ? Tout est ruiné ici et les anciennes casernes respirent le froid, alors que les ossatures des hangars brillent dans la lumière du matin. La ferraille traîne sous les pieds. Sur un tuyau métallique, bien avant l’accident, un soldat soviétique anonyme a écrit en rouge vif et pour l’éternité : « Reagan, nous te vaincrons ! »

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Il fait froid à Tchernobyl-2. Quelqu’un a condamné mon passage favori dans la clôture. J’ai dû en percer un nouveau. Rien ne change ici : le silence et le sol gelé au-dessous de la toile des antennes, où l’herbe ne pousse jamais. Les antennes flottent dans le brouillard, leurs os métalliques, couverts de gel, enchantent le regard. Nous suivons les itinéraires types des visiteurs clandestins. Je fais quelques photos de sapins, c’est quand même le Nouvel An. C’est malgré tout le 1er janvier 2014. Nous sommes ici, mine de rien.

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je me précipite vers le village de Novochepelytchi. Un village discret, ma Mecque, mon Eldorado, tout ce que vous voulez car, là-bas, il y a un poêle. Seuls les chacals et nous y passons ; c’est calme. Il y a là un poêle. Un poêle. Un poêle. Je suis un clodo jusqu’au bout des ongles.

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Nous avons complètement perdu les pédales, brûlé toutes les clôtures, bouffé toute la touchonka et je désespère que nous prenions un jour nos affaires pour repartir d’ici. Ce serait une grande joie. En attendant, je suis malade et je fixe le plafond en songeant au bonheur : se promène-t-il quelque part dans ces forêts empoisonnées ?

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Au début, nous plaisantions au sujet de nos barbes de trois jours, puis nous nous traitions carrément de barbus. Aujourd’hui, nous ne rigolons plus. Nos barbes traînent sur le sol, nul besoin de balayer. Il suffit de faire un aller-retour dans la pièce. La poussière s’installe par couches et nous traçons des mots au sol. On dirait des lettres formant le mot « mort » comme mes biscuits dans le bol de lait du petit déjeuner.

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Nous nous précipitons dans la première maison venue, Yura enlève ses vêtements détrempés, s’engouffre dans son sac de couchage, verse un peu d’eau dans un bol et se met à chercher un briquet dans son sac à dos. À peine s’est-il retourné que l’eau a déjà gelé. Il lâche l’affaire et s’endort, pour se réveiller le lendemain, de bonne heure et de bonne humeur. Là, il réalise en tâtant ses vêtements qu’ils ne sont plus qu’un gros fatras de glace, métamorphosés en un miroir aux reflets multicolores.

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Je m’étais enlisé deux fois jusqu’au cou, j’avais marché une heure, couvert de lentilles d’eau et de sangsues jusqu’à la taille, épuisant en trois heures les réserves d’antimoustique d’une semaine.

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Dans les maisons, sous le plancher en bois, il y a du sable presque tout de suite. En hiver, le mieux, c’est de brûler les pieds de table, les chaises, les châssis de fenêtre et les clôtures ; ils sont secs.

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J’aime beaucoup la saveur de l’eau d’Ouj : amère, mais pas aussi métallique que celle des quais de Pripyat. L’eau de la rivière, près du pont ferroviaire, est meilleure que celle de la baie Starik, mais moins pure que celle de Veresen – celle-là, elle est absolument délicieuse. Le ruisseau à Kopatchi a une teinte rousse, il vaut mieux ajouter de la Becherovka si on fait du thé, afin de neutraliser le goût de rouille.

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À Strakholissya, quelqu’un a inscrit à la peinture noire « Poutine est un chien » sur la clôture.

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Je reviendrai dans trois jours, lorsque le vent et les pins seront tombés. Lorsque les prévisions météo annonceront + 20 °C au thermomètre, un ciel pur et des forêts de conifères accueillantes.

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Je reviendrai et j’irai à Krásno. Là-bas se cachent des abris merveilleux et totalement coupés du monde. La solitude y règne et le vieux goudron des routes y est inconnu des bandes de touristes. On n’y construit pas de sarcophages, on n’y prend pas de photos pathétiques sur fond de puissance militaire soviétique. Là-bas, c’est une autre Zone : à l’abri des regards, à des années-lumière des visiteurs et des appartements trop connus de Pripyat. Il n’y a là qu’une église abandonnée, occupée par des abeilles et un hibou grand-duc.

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D’abord, Pripyat et Tchernobyl-2, puis des bourgs, des bourgs, des bourgs, des colonies de vacances, des cures, des batteries antiaériennes, des hangars, le chemin de fer, des tours de refroidissement, des églises.

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Il n’y a rien dans cette Zone qui puisse en faire un endroit ultradangereux, une épreuve d’endurance pour les plus braves de l’humanité. Si c’est ça que vous cherchez, allez dans la toundra, descendez dans les cratères de volcans. Dans la Zone, il n’y a que des promenades paisibles au milieu des forêts mixtes.

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Quelque part là-haut s’ébattent des bébés lynx, mais on n’entend ici que la respiration sourde de leur mère, des mégahertz de souffle qui attisent des flammes de peur et de panique.

(...)

Cette fois-là, nous nous en sommes bien tirés. Le lynx veillait sur la maison, mais s’est enfui quand nous sommes sortis. Les bébés lynx reposaient sans doute dans la cave ou bien au grenier. Tout ce que je sais, c’est que la mort nous tenait à l’œil.

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Village de Poliské Capitale de la « Zone de l’Ouest ». Ce petit bourg (cinq fois plus petit que Pripyat) fait le bonheur des clandestins qui ne peuvent pas se permettre une escapade d’une semaine et se contentent d’une petite virée le week-end. La seule particularité du village est un alignement de carcasses de maisons dont les châssis de fenêtre ont été brûlés ou volés. Les clandestins disent que, là-bas, il ne reste plus une fenêtre intacte.

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Villages de Dibrova et de Martynovytchi Les deux villages servent de porte d’entrée dans la Zone, tout comme Goubine, Dytiatky ou Viltcha. Juste avant Martynovytchi, il y a un pont au-dessus de la rivière Ouj qui représente, de fait, la frontière de la Zone. Il est souvent surveillé par des gardes-frontières. Les deux villages se situant à la limite de la Zone, ils s’en retrouvent complètement pillés. L’expression « Ce sera Dibrova ! », répandu dans le milieu des clandestins, signifie que des événements malheureux et glauques risquent de se produire lors d’une énième ballade aux couleurs de l’alcool et de la débauche.

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Russian Woodpecker L’ancienne antenne trans-horizon, c’est aujourd’hui le sommet de la Zone, son Everest, son Kilimandjaro. Grimper ses marches rouillées à 150 mètres au-dessus du sol est l’objectif, le rêve et le devoir de chaque clandestin. Je recommande de choisir la fraîcheur de la fin du mois de mars, la chaleur du mois de juillet ou les couleurs dorées de septembre pour pioncer au sommet de ce petit univers magique, surnommé Protocolistan.

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Village de Dytiatky Village frontalier, un des principaux points de passage dans la Zone. Il y a peu, Oleksandr Syrotyuk, un militant de la société civile, a transformé sa datcha en un refuge pour les chevaux de Przevalski. Ces derniers se sont évadés de la Zone, se sont éloignés du troupeau initial et vivement désormais chez Oleksandr.

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Hameau de Zolotniyiv Son nom est utilisé par les clandestins pour désigner quelque chose d’inaccessible. Aucun chemin bitumé ne mène à Zolotniyiv, tous les sentiers ont été effacés par la forêt. Pour s’y rendre, il faut longer la frontière de très près. Les clandestins évitent d’y aller. Lors d’un séjour à Zolotniyiv, mes compagnons et moi avons croisé un lynx.

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Village de Teremtsi La Mecque des braconniers et des pêcheurs, ce village est à la lisière de la Zone. Néanmoins, pendant la saison, des pêcheurs de toute l’Ukraine se rejoignent à l’embouchure de la rivière Pripyat. Ils se saoulent sur le bateau-usine Neptune et, en contrepartie d’un bidon d’essence, négocient avec les policiers le droit de s’approcher de Tchernobyl. La pêche est royale là-bas. Au bord de la rivière, un vieux bateau rouillé est amarré : le remorqueur à vapeur Tallinn. La puissance et la force de la flotte, de l’invincible armada de bateaux orphelins, oubliés dans la glorieuse ville de Tchernobyl. Le remorqueur Tallinn est un vaisseau amiral. Il est stationné à l’arrière-plan de la Zone, loin de l’armada, loin de l’avant-garde, à deux pas de la frontière biélorusse. Son équipe a débarqué sur le sol, s’est diluée dans l’immensité des forêts de Polésie et a disparu à jamais. Elle a abandonné le navire, le vouant à l’échouage éternel au milieu des joncs, l’exposant à la sauvagerie des objectifs géants. Tallinn est désormais condamné à écouter le bruit des barques motorisées et des rares pêcheurs illégaux.

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David Bowie, Time will crawl (sur Never let me down, 1987)

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Andreï Tarkovski, Stalker, 1979


Stalker (1979) pt. 1 par karimberdi


Stalker (1979) pt. 2 par karimberdi


Stalker (1979) pt. 3 par karimberdi

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Carlos Rìos, Carnet de Pripyat, L’atelier du tilde (traduction Charlotte Coing)

La contamination brûle les semelles des chaussures jusqu’à la dissoudre, mais c’est un fait qui ne scandalise personne.

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Touche mon torse... tu sens comment la radiation bout à l’intérieur ? C’est le miracle de la santé que même les dieux ne comprennent pas.

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R-1) La zone touchée par les plus hauts taux de radioactivité est l’habitat d’animaux et de plantes méconnaissables. R-2) On suspecte que les espèces suivantes ont subi des mutations à hauteur de quatre-vingts pour cent de leur constitution : cigogne, aigle européen, courlis, héron blanc, canard royal, héron royal européen, foulque, barge à queue noire, marouette, aigle criard. R-3) La zone d’exclusion abritait, jusqu’à l’année de l’explosion nucléaire, 198 espèces de vertébrés : 17 espèces de poissons, 9 d’amphibiens, 5 de reptiles, 144 d’oiseaux et 23 de mammifères. R-4° Le loup, la loutre et le castor européen sont très sensibles à la présence humaine. R-5) La rivière Pripyat fournit de l’eau à plus de dix millions de personnes. R-6) Les plaines de Pripyat provoquent des inondations qui étendent les lieux de ponte des poissons. Ils sautent de la boue jusqu’au lit de la rivière, en la contaminant à des niveaux alarmants (ils atteignent les quarante mille becquerels de césium-137 par kilogramme).


Comment écrire en verre

10 juillet 2016, par Guillaume Vissac, dans Labo |
Tags : André Breton - Daniel Bourrion - Elizabeth Legros Chapuis - Pierre Senges


Texte concernant les processus d’écriture du journal écrit à l’invitation de Elizabeth Legros Chapuis et publié dans le n°72 de la revue « La Faute à Rousseau » (juin 2016) éditée par l’APA. Merci à elle de m’avoir sollicité (et plaisir d’y retrouver notamment Pierre Ménard, Anne Savelli, Christine Genin et Martine Sonnet).

Plusieurs phrases m’accompagnent sur ce terrain. Je pense à la maison de verre de Breton mais aussi à des mots plus accessoires et couramment répandus depuis quelques années : le web, c’est la transparence. Il n’est pas nécessairement question de littérature avec cette expression. Il est question de littérature, tout le temps. J’écris un journal quasi quotidien que je tiens sur mon site, fuirestunepulsion.net, et ses quelques incarnations antérieures, depuis plus de dix ans. En terme d’écriture de soi le web a bousculé les usages.

Dans les faits, un journal sur le web n’est pas très différent d’un journal déconnecté. Ce qui change, c’est l’instantanéité possible de la publication. Longtemps ce fut le cas, et la mise en ligne d’un texte intervenait dans la foulée de sa composition. De lui-même, pourtant, le rythme de publication s’est espacé et un décalage est venu s’instaurer entre l’écriture et la mise en ligne. Quelques jours. Une semaine. Un mois, un mois et demi. On en est là : un mois environ. Ce que ça change est de l’ordre de la respiration. C’est une mise à distance nécessaire, une gorgée de salive pour huiler l’appareil.

Dans les faits, un journal sur le web n’a rien à voir avec un journal déconnecté : tel que je le conçois, c’est faire l’expérience de l’écriture de verre. D’abord, parce que la matière qui s’instaure entre écriture et publication est poreuse : le texte vit et évolue entre l’instant du premier jet et celui de sa mise en ligne. Pour décrire sommairement quelles sont mes pratiques, tout est entré directement dans l’espace d’écriture du site, je ne passe jamais par l’étape traitement de texte [1]. Le site est utilisé comme espace autonome, unique interface d’écriture, de réécriture, de mise en page et de publication. Ça n’a l’air de rien, mais c’est fondamental : appliqué à l’image que l’on se fait du livre papier, cela revient à imaginer que le carnet manuscrit, la version dactylographiée, les épreuves tirées pour relecture et le livre lui-même soient tenus dans un seul et unique objet translucide. Tout au long du processus d’écriture, les ajouts, suppressions, modifications et corrections peuvent être très nombreuses [2]. Le texte tel que je le conçois est liquide, fluctuant.

À mes yeux, écrire en ligne implique d’accorder autant de soin à la tenue de son espace de publication qu’à la composition des billets quotidiens qui composent le journal. Dans les faits, cela signifie s’investir dans la programmation du site, et donc d’en personnaliser le code. Par exemple, je me suis beaucoup intéressé au versioning des textes. Chaque modification d’article est enregistrée dans la machine et, comme pour n’importe quel traitement de texte actuel, ces modifications peuvent facilement être matérialisées à l’écran par un simple système de code couleur (vert les ajouts, rouge les suppressions). Cet outil figure par défaut dans l’interface privé du site ; j’ai pour ma part tenu à le renverser pour l’inclure dans son espace public [3]. En détournant ce dispositif de ses fonctions premières, j’ai souhaité partager le travail invisible du dessous pour que, dans les faits, chaque article mis en ligne (chaque entrée du journal) existe comme un texte à la fois achevé et comportant en lui-même son propre brouillon.

La gestion des versions est automatique dans l’espace qui propulse le site, par conséquent chaque modification d’un texte génère une nouvelle version qui vient s’ajouter aux précédentes par un jeu d’onglets déroulants présents au bas de chaque entrée du journal. Voilà ce qu’évoquent chez moi les mots journal de verre et la notion de transparence. Rien n’est masqué, tout est apparent.

Ce n’est pas qu’une question technique. L’écriture elle-même est altérée. Appliquer ce procédé à l’écriture de soi redéfinit, notamment, tout rapport à la censure. Écrire un journal qui ne sera pas destiné à être lu avec immédiateté (nombre de journaux d’écrivains ne sont pas publiés de leur vivant) et écrire un journal accessible à tous quelques semaines à peine après son premier jet implique des démarches résolument différentes, quand bien même la forme finale est identique. Suivant cette idée de journal de verre, il devient impossible de complètement retrancher quoi que ce soit au texte écrit une fois enregistré. La correction ou la réécriture entre vite dans le jeu de la composition, puisqu’il est désormais possible, via ce système, d’instaurer du sens dans l’acte même de supprimer ou d’altérer un mot, une phrase [4].

Écrire en verre, c’est à la fois banaliser le geste de la réécriture et de la publication régulière mais également se camoufler derrière la production conséquente de textes qu’implique un journal tenu sur la durée. C’est intégrer au processus de création que chaque coup de pinceau doit être visible sur la toile mais c’est aussi se servir de la profusion des possibilités pour se fuir. Soit, comme l’a écrit Pierre Senges, l’art de « porter dix-sept chemises l’une sur l’autre » :

Il a accumulé avec les années de la biographie sur tant de couches, certains épisodes notés sur le moment, les autres reconstitués si longtemps après coup qu’ils se situent au-delà de toute réfutation, des souvenirs sincères d’une époque où il passait son temps à mentir sur son âge et à se prendre pour quelqu’un d’autre, des professions de foi empruntées à des inconnus croisés dans des trattorias, des témoignages qui ne perdaient rien de leur impudeur sincère même reproduits vingt ans plus tard par le vieil Achab (quand il les rattache à son nom, il prend soin de leur être fidèle), d’autres souvenirs ramenés de deux époques et deux pays rassemblés en un seul par souci d’élégance et pour ne pas noyer l’auditeur sous les détails oiseux, et des petites choses écrites dans un carnet, maintenant illisibles, qu’il faudrait donner à déchiffrer aux graphologues pour dire le fond de sa psyché – Achab a maintenant l’assurance de porter comme les vieux vagabonds émérites dix-sept chemises l’une sur l’autre : il est tranquille, il pourrait se déshabiller des heures avant d’atteindre son nombril. [5]


Une histoire d’internement dans une structure fermée, sécuritaire, psychiatrique ou militarisée

29 janvier 2016, par Guillaume Vissac, dans Labo |
Tags : Laurent Margantin - Postapocalypse - Ville


Ce texte fait suite à l’invitation de Laurent Margantin d’écrire sur l’état de sécurité, et notamment l’assignation à résidence, dans le cadre de la web-association des auteurs et de sa proposition du mois de janvier. Il s’agit d’un extrait de la fiction Bajir à lire habituellement sur Wattpad, dont il constitue le douzième épisode. S’agissant d’un récit pour le moins aléatoire et éparpillé, la lecture des précédents épisodes est tout sauf indispensable.

Bajir est à la nuit offert. Il marche dans une rue tramée au noir, des lignes fixes, fines fines, paralysées, l’asphalte dur et quadrillé, c’est ce genre de décor. Il a mal mais il marche, le successeur de Ruibé lui a mis de l’argent dans le fond de son poing, on en est là à peu près. La lumière jaune est pleine d’huile, les flaques d’eau dans les rues sont de l’huile, la lumière électrique se prend dedans, d’où la texture, d’où l’onctuosité. À cet endroit de la ville, pense Bajir, il me faudra deux heures pour rentrer. Et puis, une fois rue des osselets, monter voir ton reflet dans la grosse poignée ronde et te laisser tomber quelque part, faire le mort. Bajir a des bleus plein les côtes, il respire. Il respire néanmoins. C’est un mot que Maarko pratique à voix haute. Mais lui, Bajir, néanmoins, ce n’est pas pour lui, ça. Dans l’état où il est, il en est à entendre au loin l’effervescence des cachets ronds qu’on immerge dans de l’eau. Ça lui joue sur les nerfs ce son-là. Il n’a besoin de rien pour l’entendre et c’est ça le problème. L’ours lui disait, avant ou bien après une séance d’entraînement dans un sous-sol en ciment qui absorbait le son des impacts et des coups sur la chair, que des trucs comme ça, des cachets ronds qu’on immerge dans de l’eau, ça valait cher au marché noir. Bajir s’en fout. Il en a vu chez Maarko plein les tiroirs. Il avait mal, sans doute, l’ours n’arrêtait pas de répéter :
— Si tu as mal mais allonge-toi et fais le mort.
Et puis quoi ? Il fallait obéir à l’ours, c’était le deal. Le deal, c’était toujours d’obéir à quelque chose ou quelqu’un. Et plus tard, Bajir donne des coups dans du ciment. L’ours lui fait signe de se taire. D’arrêter. De prendre le temps de la respiration. Il se déplace comme l’eau, pense Bajir, quand elle file aux copeaux des fougères, quand on arrive à l’aube. L’ours est petit, tout maigre, plein de rides, on ne sait pas trop pourquoi on l’appelle l’ours, ça n’a pas de sens. Doit y avoir une raison. Il dit :
— Mais respire.
— Il faut pas me dire ça. Quand j’ai conscience de ma respiration, j’ai l’impression que j’étouffe.
Après l’entraînement, Bajir fume un cul de mégot noir avec ses doigts rongés jusqu’au moigon. On est au bout des choses, on est dehors sans doute. Comme le disait Amelissa Mao, la soleil tombe, t’as vu ? On est au bord de rompre tout contact avec le jour. Il y a encore de la fumée dans une gueule qui ne fume pas, celle de l’ours, on doit être léger au niveau des températures. Une tierce personne a fait son apparition, on ne sait pas grand chose à propos de cette tierce personne (encore un mot venu de la bouche à Maarko), si ce n’est que l’ours la connaît et lui parle avec une certaine bonhomie. Bajir écoute sans écouter, il a l’œil dans le lard du soleil qui descend. Cramoisi dans de la graisse bouillante. Les paroles continuent : on en est à cette blague que tout le monde raconte un peu partout, on ne sait plus trop qui à qui, dans quel sens ou pourquoi, mais elle se propage, elle fait fonction de lien social. Ça commence par une histoire d’internement dans une structure fermée, sécuritaire, psychiatrique ou militarisée (ça dépend des versions), et ça se termine toujours par un détenu qui répète à qui veut l’entendre que c’est une erreur, qu’il n’a rien à faire ici. Et tout le monde lui répond moi non plus. L’histoire se termine comme ça et là personne ne rit de l’avoir trop entendue. L’ours dira aussi :
— Toi, tu sais pas ce que c’est que l’AAR, le vrai.
Bajir savait-il ce que ça voulait dire, AAR ? Motus en tout cas. Il regarde l’ours dire. Raconter son histoire à cette tierce personne.
— Un type à moi (il a vraiment dit ça comme ça cet ours, un type à moi) s’est retrouvé AAR du jour au lendemain. Convoqué chez les flics au matin. Il est revenu chez lui avec un gaffe au cul.
Bajir avale de la fumée mêlée à sa salive, c’est bon. La soleil lui crache dessus, on dirait qu’il fait plus môme quand son visage s’éclaire comme ça parce que le lard commence à fondre dans le rouge, là, au loin.
— Un procès verbal d’AAR, ça se torche en dix minutes. C’est un flic qui fait ça. Dix minutes. T’appelles, t’appelles pas ? Même si tu fais appel tu dois te coltiner ton gaffe le temps que la cour te le refuse, ton appel, alors ça sert à rien d’appeler. Je sais pas si dans les faits Pavlic a fait appel… Il s’appelait Pavlic.
Il ne s’appelait pas Pavlic : en fait Bajir a oublié son nom. C’était consonantique, ça ressemblait à ça sans doute mais ce n’était pas Pavlic. Pavlic c’était le nom d’une fille qui, après avoir foutu la canette compactée entre les jambes de Soch’é, un jour, au hockey, rue des osselets, jadis, relèvera son t-shirt sur sa tête pour célébrer son but et montrer aux gamins ce que c’était, pense Bajir, qu’un torse de fille plein de côtes et de seins pâles aplatis, distendus par la torsion des épaules en arrière. Et les veines bleues dessous, Bajir a ça devant les yeux quand il y pense, des veines.
Bajir : la nuit mord sur les fils de sa barbe, il y a de la sueur je crois, il ferait mieux de trouver quelque part où dormir au lieu de chercher à rentrer à tout prix, il continue de se souvenir de ce moment sans importance à la place, du nom Pavlic et de ce qu’il soulève, on ne sait pas bien pourquoi. L’ours :
— Du jour au lendemain, mais Pavlic n’a plus le droit d’être seul ! Ses sorties sont limitées, minutées, et il a l’obligation de loger le gaffe chez lui. Mais oui, c’est le principe d’une AAR : tu te fais fliquer par un gaffe mais tu dois le loger et le nourrir, ton gaffe, sinon c’est pas humain.
Bajir a du mauve dans les yeux et dessous, des cernes, ça lui donne l’air malade ou camé ou violet quand on le regarde par en-dessous mais ça n’est pas vilain. Ça lui va bien. Il a oublié un bout de cette conversation mais pas la fin. La fin, pense Bajir, c’est la chute de l’histoire.
— Mais c’est comme avoir une sale musique dans la tête en permanence, ce truc-là. Tu te lèves le matin, le gaffe est là à t’attendre. Tu manges, il te voit mastiquer. Tu vas chier ou pisser, tu laisses la porte ouverte pour qu’il surveille ce que tu fais. Il tient à jour un agenda de ce que tu fais, mais où, et en quelle quantité, quelle substance, quelle odeur, quelle texture, mais tu veux que je te dise ? Mais c’est pas ça le pire ! Tu parles à une femme qui n’es pas ta femme mais que tu veux, eh bien, séduire, et il est là à sourire sous son nez. Le jour où ta femme légitime quitte le domicile conjugal, il te regarde la regarder aller et allumer une cigarette, il la partage avec toi, même. Il la voit lui aussi disparaître depuis l’appartement, par la fenêtre, elle est là et elle marche dans la rue avec deux trois affaires qu’elle a emportées et personne ne sait si on est censé se sentir triste ou soulagé ou vide ou autre chose, tu vois le genre ? Mais c’est pas ça le pire. Ça se répète en permanence, en fait le gaffe est là quoi que tu fasses, il ne fait rien, juste il est là. C’est comme essayer suivre une histoire compliquée, un truc qui n’arrête pas de faire des flashbacks et des flashforwards en permanence, on est là à avoir du mal à suivre, à se dire perpétuellement mais on est où, là, putain, dans le présent ou dans le passé ?
Bajir comprend ce qu’il veut dire. Le soleil a fondu, c’est presque noir dans ce qu’il reste de lueur. Ça se prend dans ses sourcils et le cul de la clope qu’il a dans la bouche c’est plus qu’un mégot froid, mouillé.
— Comment il fait pour dormir ? demande la tierce personne. Le gaffe, comment il fait pour dormir s’il doit toujours veiller ?
L’ours n’en sait rien. Ce n’est pas son histoire, c’est une histoire. Peut-être est-ce vrai ce qu’ils disent aux femmes qui viennent d’être mères, les conseils qu’on donne quand on nettoie le placenta sur les cris du gamin : il faut dormir en même temps que lui, quand il dort, si on veut se reposer. L’ours répète souvent les mêmes mots :
— Mais c’était pas ça le pire. Le pire, c’était pas de vivre des heures en sa présence, c’était pas d’être épié pendant la caque, la porte ouverte, c’était pas de plus pouvoir travailler à cause de l’assignation à résidence, c’était pas les repas, c’était pas devoir nourrir le gaffe ou lui proposer un lit convenable (c’est écrit dans le procès verbal tamponné chez les flics, mais oui), c’était même pas de se dire que ça n’aurait jamais de fin, non, même pas, parce que tu veux que je te dise ?
Il n’y avait pas de place pour une réponse dans cette question.
— Ce que Pavlic m’a dit qui était le pire, mais ça n’a rien à voir ! Le pire, disait Pavlic, c’est qu’à chaque fois que j’avais un air dans la tête ou que j’écoutais un truc ou que je chantonnais, je sais pas moi, une chanson, ou que je voulais siffler quelque chose, tu sais ce qu’il faisait le gaffe ? Il était là à siffler autre chose par dessus.
C’était la chute de l’histoire. Pourquoi, comment, quand ce type qui ne s’appelait pas Pavlic avait été fait AAR, personne n’en sait rien. Une quantité de mouvements et de déplacements enseignés par l’ours à l’époque sont partis eux aussi. À Bajir, il lui reste cette phrase :
— Dans un souci d’efficacité, le krav-maga est en perpétuelle évolution.
La mémoire, c’est plein de nœuds cobalt immergés dans une mer malade qui passe son temps à les délier alors, pense Bajir, tout ce qu’il reste c’est des fils.


///, une démo non jouable

2 octobre 2013, par Guillaume Vissac, dans Labo |
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Extrait d’un truc appelé ///. C’est non jouable. Adblock existe réellement, mais pas dans les yeux. Skinblock n’existe pas encore. Le système de goulot d’une bouteille consignée vient d’un truc qui s’appelle RahXephon et dont je n’ai absolument aucun souvenir (sauf ça). Le contexte de l’écriture et de la mise en ligne de ce passage seront publiés à J+5 et J+7 dans le journal.

Alors regarde. Lui, par exemple. L’homme des carnes (il
devient dans ta tête l’homme de carnes car il ressemble
à une version de Jean de l’Ours en costume Versace), le
long de la zone des nergies. Il fait les 100 pas, il se
cherche une image corporelle digne de lui. Il n’est pas
censé fumer de la vapeur le long de la zone des nergies
mais les vigiles le laissent faire. Il dit (l’homme des
carnes dit) : — Concernant la fluidité des échanges, le
système bichromique, la prestance ducon la prestance, à
l’origine il y en avait beaucoup, faut exiger de l’area
qu’ils essaient de faire leur taf, je suis pas d’accord
avec ça, c’est pas à moi qu’il faut le dire, c’est à un
autre niveau que ça se décide, j’ai toujours eu envie à
l’époque de goûter à l’askance mais cette connasse elle
a jamais voulu, tu sais pas c’est quoi l’askance ?, bon
c’est un peu comme la moelle gogne mais en plus comment
dire je sais pas enfin faut y aller, j’en reviens, etc.
Il parle en transmission rétrosatellitaire, l’homme des
carnes. Personne ne l’écoute. Il se sert de ses jambes.
Il marche & il revient. S’assoit, il se lève. Longtemps
après un blême l’approche, ils se connaissent : — Ca te
dirait une gorge ? Ils boivent. Il faut jeter la langue
dans le goulot pour faire glisser la bille & faire suer
le liquide sur la langue quand tu bois. — Je déteste ça
ces merdes, dit le blême. — Je reviens d’une mission au
Sud à Mogadiscio, dit l’homme des carnes. Là-bas, c’est
que de ça. — J’en ai marre de la pub dans les halls, on
dirait que c’est encore pire que l’intracrânien putain.
— Quoi quelle pub ? — Là, là, partout... Partout quoi !
— Je vois pas. Le blême remonte sa manche : — Regarde !
— Je vois pas. Le blême regarde son bras. — Chelou, il
dit. — C’est parce que j’ai adblock, dit l’autre. — Ok.
— Je l’ai pris à Mogadiscio, il dit. — Ok. - Sans ça là
bas tu survis pas. — Ouais ? — Ouais. Ca change la vie.
— Qu’est-ce tu vois à la place ? — À la place de quoi ?
— De la pub. — Rien. Le truc récupère juste la texture,
enfin d’abord il identifie la zone pub, tu vois ? — Ok.
— Ensuite il colle un filtre pour masquer. — Ouais. — À
la fin juste il remplace la zone pub avec de la texture
au bord qu’il duplique, à la place de la zone. - Ouais.
— Tu comprends le truc ? — Je crois ouais. Donc en fait
ce que tu vois c’est du code couleur flou ? — Ouais. On
peut dire ça. C’est le même principe pour skinblock. Tu
connais skinblock ? — Non. C’est quoi ? - C’est pareil,
sauf qu’à la place des pubs, ben c’est de la peau, t’as
vu ? — Quoi de la peau ? — Ben de la peau. Les gens. La
foule par exemple, quand t’es dans la foule. Putain, je
peux te dire que c’est vital à Mogadiscio. — Comment ça
marche ? — Pareil que pour adblock : d’abord tu définis
ce que c’est que tu veux bloquer, par exemple j’en sais
rien, bon à Mogadiscio c’était les noirs, t’as vu, puis
tu règles la tolérance du filtre & il te vire les mecs.
— Tu peux virer que les mecs ? — Non je veux dire c’est
une façon de parler. — Ah ok. — Tu peux virer les peaux
en fait. — Ok. Donc qu’est-ce tu vois ? — Pareil. De la
texture. Ca fait syncro avec le panorama, les fringues.
— Les fringues il les bloque pas ? — Non non. — Ah ok !
— Donc par exemple à Mogadiscio, j’y ai passé 3 mois, à
savoir quand même que c’est blindé Mogadiscio parce que
y a foule, vraiment, je sais pas si tu sais. — Ouais on
m’a dit. — Ouais non c’est pire que ça. — Ouais. — Donc
quand tu vas en party sur la plage c’est l’enfer, alors
tu mets skinblock & tu respires. — Ceux que tu bloques,
c’est que les noirs ? — Oui & non, ça dépend où t’es...
— Ok. Donc tu pourrais bloquer les blancs par exemple ?
— Ouais, en théorie. Je veux dire ouais. Même là-bas, à
Mogadiscio je veux dire, je suppose que c’est utile. En
fait tu peux en faire l’usage que tu veux, t’as vu, les
paramètres sont super faciles à... Il y a une voix dans
le hangar qui résonne, les néons roulent sur eux-mêmes.
La voix hurle des phrases duveteuses & panées. Le blême
prête l’oreille. L’homme de carnes a enlevé sa veste de
costume Versace qu’il a pliée sur son coude & il enlève
sa chemise beige qu’il a pliée sur son coude & il ouvre
les épaules comme pour faire du stretching en Marcel en
polyester électrique. Le blême le regarde remuer, taper
autour, lancer ses poings dans l’air meuble & enflé, se
toucher les épaules, haleter un peu, transpirer dans le
cou, l’air de se dire, le blême, putain il a des biceps
pourquoi que moi j’en ai pas des biceps ? mais il reste
silencieux, il ne dit pas ce qu’il pense, il regarde le
biceps se lever puis se baisser puis il regarde l’autre
faire pareil. — J’ai 7 heures de vol dans la couenne tu
vois, dit l’homme de carnes. — C’est clair, il lui dit,
le blême, en réponse. — C’est quand ton tour ? — J’sais
pas, dit le blême. — Ouais moi pareil... Jean de l’Ours
fait des tractions avant sur un seul coude, le parterre
sent la pissouille. — Ce qui est marrant, dit l’homme à
la veste Versace pliée près de lui, l’homme des carnes,
c’est qu’avec skinblock, je voyais même plus mes bras &
mes pieds putain ! — C’est dingue ! Pourquoi ? — Bon il
faut dire qu’à Mogadiscio j’ai cramé, j’étais cramé sur
à peu près toute la surface, du coup quand je me matais
dans le miroir ou quand je passais un bras ou une jambe
sous mon champ de vision j’étais bloqué moi-même. Je me
suis autobloqué t’as vu ? — Putain. L’homme des carnes,
après s’être relevé, a tiré ses humérus vers le plafond
d’amiante. — C’est où les chiottes ? — C’est par là. Je
crois que c’est par là. Il a remis sa veste Versace sur
son Marcel moulé à même l’implant made in Somaliland. À
la verticale de lui-même il sourit. Il jette sa chemise
beige & il dit : — Garde-moi ça, steup, je vais caquer.


Rapport d’A.

21 novembre 2012, par Guillaume Vissac, dans Labo |
Tags : /// - Corps


Photo François Bon

J’étais présent hier à la BNF pour la deuxième journée du colloque Les métamorphoses de l’oeuvre à l’heure du numérique, invité à pechakucher avec mes camarades (dans l’ordre) Pierre Ménard, Arnaud Maïsetti, Christine Jeanney, Juliette Mézenc, Jacques Fuentealba, Jean-Daniel Magnin, Anne Savelli, Sarah Maud Beauchesne et Joachim Séné (et François Bon entre deux salves). Le but du jeu, c’était de lire un texte en lien avec un diaporama de 20 photos, chacune affichée 20 secondes durant. Voici mon truc [6]. Il y a une horrible faute de er/é dans le paragraphe 9 qu’il m’est impossible de corriger sans modifier toute la structure du texte, du fait des vers justifiés (il faudra donc faire avec).

On pose un corps sur la table. Surtout pas
le cadavre de la littérature. Un corps, un
vrai corps, traversé par peu importe quoi.
Suffit de le mordre à l’orteil pour sentir
& puis voir qu’il se réveillera pas. Plus.
Il peut parler ou voir ou réfléchir encore
mais c’est un leurre, crois-moi, vraiment.
Faut pas tenir compte ok ? Vaut mieux pas.

Le scalpel, c’est un pinceau & le pinceau,
c’est un sécateur. Une main droite ou bien
gauche fonction de laquelle est toujours à
sa place sous le poignet. On dit « découpe
dite en Y », car c’est cette forme qu’elle
Des épaules au sternum, puis du sternum
au nombril, ouverture de la cage papillon.
Si tu vois pas assez faut te rapprocher...

Je sais bien ce que tu penses. Tu penses :
c’est dégueulasse ! Et bien, ça l’est & ça
l’est pas. Ca l’est parce que c’est crasse
de suie & que les odeurs sont noires. Puis
ça l’est pas, parce que je te le demande :
t’as déjà eu envie de gerber, jadis, après
avoir éventré la boîte de ton ordinateur ?
Là pareil. Nous sommes nos propres boîtes.

Je m’excuse si les images sont pas bonnes.
La télétransmission rétrovitréenozorbitale
est impactée au niveau de la réverbération
satellitaire, c’est-à-dire qu’elle... Mais
tu sais quoi ? Peu importe. Si les images,
celles-là, sont pas bonnes c’est juste que
l’écran de tes yeux est pas bon. Peut-être
qu’il est obsolète ou peut-être déficient.

Est-ce que t’as bien fait toutes les mises
à niveau ? Les correctifs sont installés ?
Et les pilotes : ils sont à jour ? Ca peut
expliquer le parasitage ou l’altération de
tes scotomes, mais une autopsie à la fois,
d’accord ? Ce pauvre mec a beau vouloir se
débattre, c’est pas lui qui nous empêchera
d’aller au bout des choses. Regarde. C’est

plein de vie synthétique qui palpite. Faut
retourner chaque nerf pour déchiffrer quel
copyright s’applique, en quel silicone est
fait chaque filament & quels kilos d’infos
seconde circulent & à quel rythme. Tu vois
un peu combien ce mec est bardé de barbelé
& de réseau sous-cutané ? Tu peines à voir
les veines & les artères ? Pareil. Et idem

les 2 yeux, idem le visage, ces nerfs c’en
est pas, les globes sont en verre, tendons
en polycarbonate tissé, etc... La question
c’est pourquoi ? Je vais te le dire. Déjà,
remarque qu’aucune de ses humeurs vitrées,
je dis bien aucune, n’est imprimée d’aucun
scotome graphique normal, ce qui veut dire
que ce mec a renoncé au réseau naturel des

pixels, je vois que ça. Donc contrairement
à toi, à moi ou à tout un chacun, quand il
regarde, mettons, un beau ciel bleu dégagé
ou un paysage fer désaffecté, il voit rien
d’autre que ce panorama précisément & zéro
info en surimpression de rien : ni cour de
la bourse ni actu internationale ni film &
pub ni prospectus insurrectionnel visant à

nous faire croire que toute réalité est ni
bonne à rien ni juste pour tous. Rien. Que
dalle. Juste le panorama ! Comme, mettons,
un Neandertal, ou un sauvage non opéré des
cornées ! D’ailleurs, si tu veux mon avis,
je crois qu’il a été traité des yeux comme
tout le monde mais qu’il s’est arrangé, je
vois pas trop comment, pour renversé l’opé

ration irréversible. Voilà comment on peut
expliquer le vacuum de ses 2 humeurs vides
& aussi les 97 encoches microscopiques aux
abords des pupilles. Si on devait simuler,
sur nos humeurs vitrées propres, sa vision
sur la nôtre, on ne pourrait plus voir que
le fond d’écran actuel, non retouché & non
altéré, sans implémentation hypermétrique,

et lacéré à hauteur de 71% de nos surfaces
visibles. Peut-être qu’il voulait juste le
voir tel qu’il est, notre monde. Mais j’en
reviens aux nerfs synthétiques. Plus de la
moitié de ses nerfs a été remplacée par de
la fibre, de la fibre, faudrait l’analyser
minutieusement pour savoir exactement quel
matériau c’est ? (Peut-être du silicium ?)

Disons de la fibre.... Elle frétille. Nous
observe. En ce moment même elle grave plus
d’informations à la nanoseconde dans l’os,
dans la moelle, dans l’ADN microscopique &
blême du mec que n’importe quel cerveau de
synthèse dernière prochaine génération. La
tâche principale dédiée de ces micro-têtes
de lecture c’est le scribe. Elles écrivent

exactement l’activité cérébrale du cerveau
humain. Non : elles transcrivent. C’est-à-
dire qu’elles traitent ce corps, ces 62kg,
juste pour ce qu’il est : 62kg d’écorce...
Chacune des 95 têtes de lecture grave sous
l’impulsion du système électrique cérébral
la retranscription exacte de chaque pensée
humaine. Par exemple, à lire en braille en

dessous de l’ulna, l’histoire d’un golem à
qui l’on scelle les yeux à la chaux. C’est
une vieille inscription. Peut-être un film
qu’il a vu, avant de perdre l’usage de ses
humeurs vitrées ? Peut-être un texte qu’il
aurait lu directement insufflé (injecté ?)
via ce réseau sous-cutané & instantanément
copié & digéré par ses tissus ? Fascinant.

Et regarde, là, juste là, entortillés sous
l’éminence thénar, son éminence, le goût &
la texture d’une lèvre, une lèvre humaine,
c’est l’image projetée, frissonnante, d’un
premier baiser, de l’eau ruisselle sur une
plaque de tôle, il pleut, on a 15 ans & on
a toute l’écorce de son corps qui tremble.
Juste là, c’est flagrant. En bas à droite.

J’en ai les larmes aux pixels de mes yeux,
pas toi ? Je me demande ce qu’il ressent &
quelle texture ça a lorsque chaque image &
chaque mot ou chaque son décalqué est joué
par la machine, comment le décryptage peut
s’opérer, la sensation que c’est ou ce que
ça peut faire sous le derme les mouvements
& le parcours de chaque lecture d’octet...

Je me demande si ça gratte & je me demande
si ça a la saveur, mettons, de l’histamine
ou la brûlure gencive d’un aphte & puis je
me demande aussi si c’est transmissible ou
bien s’il serait possible de contaminer un
quidam, par le sang, par le sperme, par la
salive, par le toucher ou par la vue : par
exemple je t’embrasse ou je te mords ou je

te touche & j’avale au cours de ce contact
4000 térabits de données concentrées alors
elles défilent toutes sous ma peau & comme
superposées à moi-même pendant que je t’en
parle en ce moment en ce moment même c’est
assez indescriptible comme sensation ça je
peux te le dire c’est assez comment dire &
comment te faire comprendre ce que c’est ?

Enfin il faut reprendre son souffle, voilà
tout. J’ai les poignets qui tremblent. Car
ça doit passer par les poignets, sûrement.
Mais la tête de lecture sert aussi à autre
chose, à transcrire & pas seulement à lire
& elle nous fixe en ce moment même... Tous
autant que nous sommes elle nous fixe. Ici
plantée, dessous la scapula, elle s’excite

sur du liquide binaire : zéro 1 zéro zéro,
ainsi de suite... Elle écrit mon portrait,
le tien, le nôtre, tous ceux aussi qu’elle
devine & que nous on ignore, elle grave en
plein dans la moelle qu’on la voit graver,
ça larsen, t’entends pas, ça larsen encore
juste là, dessous la peau, maintenant elle
grave que ça larsen : tu l’entends aussi ?


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Notes

[1S’il m’arrive d’utiliser des logiciels comme LibreOffice, Pages ou Ulysses ce n’est jamais dans le cadre du journal.

[2Jusqu’à plus de trente versions différentes d’un même jour, soit l’équivalent environ d’une nouvelle version du texte par jour, entre le moment de la première écriture et celui de la publication en ligne.

[3À ma connaissance, mon site mis à part, seul Daniel Bourrion dans sa sorte de journal utilise cette fonctionnalité de cette façon (cf. http://www.face-ecran.fr/une-sorte-de-journal).

[4L’autocensure est détournée de cette façon : ce que j’aurais un temps écrit à part, dans un journal hors ligne ou privé, figure désormais dans les versions antérieures du texte, dans le négatif du journal. Ces phrases existent dans un entre-eux rassurant, absentes et présentes à la fois.

[5Extrait de Achab (séquelles), Verticales, 2015 dans le chapitre « Se raconter, monnayer son histoire ».

[6Certains se rappellent peut-être un précédent Rapport d’A., paru dans le numéro 18 de la revue Dissonances, le même en assez différent.























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