261018


Or Hans avait, depuis belle lurette, jeté son dévolu sur ce Pribislav : il l’avait élu dans cette cour au grouillement à la fois connu et inconnu, il s’intéressait à lui, le suivait des yeux – faut-il dire qu’il l’admirait ? En tout état de cause, il le considérait avec un intérêt particulier et, allant au lycée, se faisait une joie d’observer ses rapports avec ses camarades, de le voir parler et rire, de distinguer de loin sa voix agréablement éraillée, voilée, presque rauque. Certes, cette sympathie ne reposait pas vraiment sur une raison suffisante, à moins qu’on n’eût voulu en trouver une dans ce prénom païen ou cette situation d’élève modèle (laquelle n’y était pour rien), ou enfin dans ces yeux kirghizes – qui, lors de certains regards en coin, n’étaient pas censés voir, mais pouvaient parfois s’assombrir en s’estompant vers des ténèbres voilées. Il n’empêche que Hans n’était guère soucieux de justifier ses sensations, sur le plan intellectuel, ni même de tenter de les nommer, le cas échéant. On ne pouvait pas parler d’amitié, vu que Hans était loin de connaître Hippe. En premier lieu, il ne se sentait nullement obligé de donner un nom à cette chose, n’imaginant pas un seul instant qu’elle pût jamais être exprimée : elle ne s’y prêtait pas, et ne requérait aucun nom.

Thomas Mann, La montagne magique, Fayard, traduction Claire de Oliveira

Il a fallu se lever tôt pour quitter notre Ban house, rejoindre la gare de Tokyo, trouver le bon quai où nous attend le Shinkansen Hikari (ça veut dire l’espoir) vers Himeji. Le train est large et spacieux, de la place pour les jambes. On dormira dans cet espace. Sauf que j’ai du mal à trouver le sommeil à cause de ce qui se jouait sur la vitre : morceaux de côte que l’on allait longer, scènes de campagne traversées par un train, lumière fine du matin, paysages urbains comme en décomposition, silhouettes de quelques montages et récifs au loin, comme fondus dans une brume de mer. Le soleil gorge la page sur laquelle j’écrirai. Peut-être, si je n’y prête pas attention, le Mont Fuji va-t-il surgir ou apparaître (non). C’est dans cette atmosphère que je passe mon temps (quand je n’écris pas ces lignes, et quand je n’essaye pas de lire La montagne magique) un œil sur Google à vérifier si [...1...] J’imagine que c’est vrai. Le plus délicat, dans ce périple en train, c’est encore d’attraper correctement notre première correspondance en gare de Himeji : neuf minutes pour trouver le bon quai, le bon train, un train de la ligne Bantan en direction de (et terminus à) Teramae. Plus le train s’enfonce dans la campagne japonaise et plus la taille des villes traversées décroissent. Bientôt, ce sera le Kansaï. À Teramae, une gare avec deux quais, quatre voies en tout et pour tout, personne qui parle anglais, un tortillard pour Ikuno. K. nous a demandé, hier, où c’était (c’est donc que lui-même n’en savait rien). C’est dans la préfecture de Hyōgo. Un train en métal rouge composé d’une seule voiture et qui fait un boucan du tonnerre quand il démarre. On ne cesse de monter. Autour, c’était des montagnes, des forêts qui commencent tout juste à jaunir et/ou à s’oranger, rougir. À Ikuno, quelqu’un vient nous récupérer et nous conduit, en voiture, jusqu’à un genre de ferme aménagée, une maison traditionnelle avec tatamis au sol, paravents coulissants, futons et kotatsu chauffant car il fait, à l’intérieur des murs, froid. Le wifi n’a pas l’air de marcher et le nôtre, celui qui est pocket, ne capte pas la 4G. On est à vingt bonnes minutes d’Ikuno en réalité, une maison isolée au bord d’une route et d’une rivière. Derrière, il y a un potager dans lequel on peut piocher pour manger. Il nous faudra marcher un peu sur le bord de cette route jusqu’à un pont pour retrouver un semblant de réseau, un contact avec le reste du monde. J’envoie un message, deux, puis nous rentrons, de la nuit dans le dos. Il pleut. Le long de la route, en montant jusqu’ici, c’était une route magnifique et à flanc de colline. Ça s’enroulait autour d’un lac au centre de quoi des pêcheurs, tout seuls sur leurs toutes petites barques, pêchent, les yeux sur un écran portable pour certains. À l’intérieur, une fois seuls, c’est un peu rude. Le contraste avec Tokyo, je veux dire. Ici, il y a beaucoup d’insectes à cause de la pluie violente qui tombera sans discontinuer dans la nuit, et qu’ils pressentent. De gros machins idiots et qui bourdonnent avant de se cogner contre les murs et tomber, tchak, par terre. On ne sait pas encore que ce sont des punaises diaboliques. C’est pas dangereux ni rien. Juste, c’est. Pour les tuer, il faut les attraper avec une grosse pince et les enfermer dans une petite bouteille d’eau. Dans celle-ci, quelques dizaines qui macèrent. Aussi, il faut bien penser à bloquer la porte d’entrée avec un bout de bois car, la nuit nous dit-on, il y a des bêtes. Quelles bêtes ? Quel genre de bêtes ? On ne saura pas. Mais nous avons aperçu quelque chose en marchant dans les environs [...2...] Peut-être. Ou alors un genre de blaireau ou de raton-laveur. On l’aura effrayé. Il a donc disparu. Nous aussi. De retour dans le froid de la plus grande pièce de vie, il faut me voir : mon sweat refermé au maximum, la capuche, enfoui sous le kotatsu, à ne pas vouloir sortir les mains du chaud à cause du froid et à tourner les pages de ma liseuse avec le nez (ça fonctionne). On en est là. Et dire qu’hier à peine nous étions en short et t-shirt devant la baie de Yokohama...

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261018, version 4 (26 novembre 2018)

Il a fallu se lever tôt pour quitter notre Ban house, rejoindre la gare de Tokyo, trouver le bon quai où nous attend le Shinkansen Hikari (ça veut dire l’espoir) vers Himeji. Le train est large et spacieux, de la place pour les jambes. On dormira dans cet espace. Sauf que j’ai du mal à trouver le sommeil à cause de ce qui se jouait sur la vitre : morceaux de côte que l’on allait longer, scènes de campagne traversées par un train, lumière fine du matin, paysages urbains comme en décomposition, silhouettes de quelques montages et récifs au loin, comme fondus dans une brume de mer. Le soleil gorge la page sur laquelle j’écrirai. Peut-être, si je n’y prête pas attention, le Mont Fuji va-t-il surgir ou apparaître (non). C’est dans cette atmosphère que je passe mon temps (quand je n’écris pas ces lignes, et quand je n’essaye pas de lire La montagne magique) un œil sur Google à vérifier si [...1...] J’imagine que c’est vrai. Le plus délicat, dans ce périple en train, c’est encore d’attraper correctement notre première correspondance en gare de Himeji : neuf minutes pour trouver le bon quai, le bon train, un train de la ligne Bantan en direction de (et terminus à) Teramae. Plus le train s’enfonce dans la campagne japonaise et plus la taille des villes traversées décroissent. Bientôt, ce sera le Kansaï Kansai . À Teramae, une gare avec deux quais, quatre voies en tout et pour tout, personne qui parle anglais, un tortillard pour Ikuno. K. nous a demandé, hier, où c’était (c’est donc que lui-même n’en savait rien). C’est dans la préfecture de Hyōgo. Un train en métal rouge composé d’une seule voiture et qui fait un boucan du tonnerre quand il démarre. On ne cesse de monter. Autour, c’était des montagnes, des forêts qui commencent tout juste à jaunir et/ou à s’oranger, rougir. À Ikuno, quelqu’un vient nous récupérer et nous conduit, en voiture, jusqu’à un genre de ferme aménagée, une maison traditionnelle avec tatamis au sol, paravents coulissants, futons et kotatsu chauffant car il fait, à l’intérieur des murs, froid. Le wifi n’a pas l’air de marcher et le nôtre, celui qui est pocket, ne capte pas la 4G. On est à vingt bonnes minutes d’Ikuno en réalité, une maison isolée au bord d’une route et d’une rivière. Derrière, il y a un potager dans lequel on peut piocher pour manger. Il nous faudra marcher un peu sur le bord de cette route jusqu’à un pont pour retrouver un semblant de réseau, un contact avec le reste du monde. J’envoie un message, deux, puis nous rentrons, de la nuit dans le dos. Il pleut. Le long de la route, en montant jusqu’ici, c’était une route magnifique et à flanc de colline. Ça s’enroulait autour d’un lac au centre de quoi des pêcheurs, tout seuls sur leurs toutes petites barques, pêchent, les yeux sur un écran portable pour certains. À l’intérieur, une fois seuls, c’est un peu rude. Le contraste avec Tokyo, je veux dire. Ici, il y a beaucoup d’insectes à cause de la pluie violente qui tombera sans discontinuer dans la nuit, et qu’ils pressentent. De gros machins idiots et qui bourdonnent avant de se cogner contre les murs et tomber, tchak, par terre. On ne sait pas encore que ce sont des punaises diaboliques. C’est pas dangereux ni rien. Juste, c’est. Pour les tuer, il faut les attraper avec une grosse pince et les enfermer dans une petite bouteille d’eau. Dans celle-ci, quelques dizaines qui macèrent. Aussi, il faut bien penser à bloquer la porte d’entrée avec un bout de bois car, la nuit nous dit-on, il y a des bêtes. Quelles bêtes ? Quel genre de bêtes ? On ne saura pas. Mais nous avons aperçu quelque chose en marchant dans les environs [...2...] Peut-être. Ou alors un genre de blaireau ou de raton-laveur. On l’aura effrayé. Il a donc disparu. Nous aussi. De retour dans le froid de la plus grande pièce de vie, il faut me voir : mon sweat refermé au maximum, la capuche, enfoui sous le kotatsu, à ne pas vouloir sortir les mains du chaud à cause du froid et à tourner les pages de ma liseuse avec le nez (ça fonctionne). On en est là. Et dire qu’hier à peine nous étions en short et t-shirt devant la baie de Yokohama...

261018, version 3 (26 novembre 2018)

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Or Hans avait, depuis belle lurette, jeté son dévolu sur ce Pribislav : il l’avait élu dans cette cour au grouillement à la fois connu et inconnu, il s’intéressait à lui, le suivait des yeux – faut-il dire qu’il l’admirait ? En tout état de cause, il le considérait avec un intérêt particulier et, allant au lycée, se faisait une joie d’observer ses rapports avec ses camarades, de le voir parler et rire, de distinguer de loin sa voix agréablement éraillée, voilée, presque rauque. Certes, cette sympathie ne reposait pas vraiment sur une raison suffisante, à moins qu’on n’eût voulu en trouver une dans ce prénom païen ou cette situation d’élève modèle (laquelle n’y était pour rien), ou enfin dans ces yeux kirghizes – qui, lors de certains regards en coin, n’étaient pas censés voir, mais pouvaient parfois s’assombrir en s’estompant vers des ténèbres voilées. Il n’empêche que Hans n’était guère soucieux de justifier ses sensations, sur le plan intellectuel, ni même de tenter de les nommer, le cas échéant. On ne pouvait pas parler d’amitié, vu que Hans était loin de connaître Hippe. En premier lieu, il ne se sentait nullement obligé de donner un nom à cette chose, n’imaginant pas un seul instant qu’elle pût jamais être exprimée : elle ne s’y prêtait pas, et ne requérait aucun nom.

Thomas Mann, La montagne magique, Fayard, traduction Claire de Oliveira

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Il a fallu se lever tôt pour quitter notre Ban house, rejoindre la gare de Tokyo, trouver le bon quai où nous attend le Shinkansen Hikari (ça veut dire l’espoir) vers Himeji. Le train est large et spacieux, de la place pour les jambes. On dormira dans cet espace. Sauf que j’ai du mal à trouver le sommeil à cause de ce qui se jouait sur la vitre : morceaux de côte que l’on allait longer, scènes de campagne traversées par un train, lumière fine du matin, paysages urbains comme en décomposition, silhouettes de quelques montages et récifs au loin, comme fondus dans une brume de mer. Le soleil gorge la page sur laquelle j’écrirai. Peut-être, si je n’y prête pas attention, le Mont Fuji va-t-il surgir ou apparaître (non). C’est dans cette atmosphère que je passe mon temps (quand je n’écris pas ces lignes, et quand je n’essaye pas de lire La montagne magique) un œil sur Google à vérifier si [...1...] J’imagine que c’est vrai. Le plus délicat, dans ce périple en train, c’est encore d’attraper correctement notre première correspondance en gare de Himeji : neuf minutes pour trouver le bon quai, le bon train, un train de la ligne Bantan en direction de (et terminus à) Teramae. Plus le train s’enfonce dans la campagne japonaise et plus la taille des villes traversées décroissent. Bientôt, ce sera le Kansai. À Teramae, une gare avec deux quais, quatre voies en tout et pour tout, personne qui parle anglais, un tortillard pour Ikuno. K. nous a demandé, hier, où c’était (c’est donc que lui-même n’en savait rien). C’est dans la préfecture de Hyōgo. Un train en métal rouge composé d’une seule voiture et qui fait un boucan du tonnerre quand il démarre. On ne cesse de monter. Autour, c’était des montagnes, des forêts qui commencent tout juste à jaunir et/ou à s’oranger, rougir. À Ikuno, quelqu’un vient nous récupérer et nous conduit, en voiture, jusqu’à un genre de ferme aménagée, une maison traditionnelle avec tatamis au sol, paravents coulissants, futons et kotatsu chauffant car il fait, à l’intérieur des murs, froid. Le wifi n’a pas l’air de marcher et le nôtre, celui qui est pocket, ne capte pas la 4G. On est à vingt bonnes minutes d’Ikuno en réalité, une maison isolée au bord d’une route et d’une rivière. Derrière, il y a un potager dans lequel on peut piocher pour manger. Il nous faudra marcher un peu sur le bord de cette route jusqu’à un pont pour retrouver un semblant de réseau, un contact avec le reste du monde. J’envoie un message, deux, puis nous rentrons, de la nuit dans le dos. Il pleut. Le long de la route, en montant jusqu’ici, c’était une route magnifique et à flanc de colline. Ça s’enroulait autour d’un lac au centre de quoi des pêcheurs, tout seuls sur leurs toutes petites barques, pêchent, les yeux sur un écran portable pour certains. À l’intérieur, une fois seuls, c’est un peu rude. Le contraste avec Tokyo, je veux dire. Ici, il y a beaucoup d’insectes à cause de la pluie violente qui tombera sans discontinuer dans la nuit, et qu’ils pressentent. De gros machins idiots et qui bourdonnent avant de se cogner contre les murs et tomber, tchak, par terre. On ne sait pas encore que ce sont des punaises diaboliques. C’est pas dangereux ni rien. Juste, c’est. Pour les tuer, il faut les attraper avec une grosse pince et les enfermer dans une petite bouteille d’eau. Dans celle-ci, quelques dizaines qui macèrent. Aussi, il faut bien penser à bloquer la porte d’entrée avec un bout de bois car, la nuit nous dit-on, il y a des bêtes. Quelles bêtes ? Quel genre de bêtes ? On ne saura pas. Mais nous avons aperçu quelque chose en marchant dans les environs [...2...] Peut-être. Ou alors un genre de blaireau ou de raton-laveur. On l’aura effrayé. Il a donc disparu. Nous aussi. De retour dans le froid de la plus grande pièce de vie, il faut me voir : mon sweat refermé au maximum, la capuche, enfoui sous le kotatsu, à ne pas vouloir sortir les mains du chaud à cause du froid et à tourner les pages de ma liseuse avec le nez (ça fonctionne). On en est là. Et dire qu’hier à peine nous étions en short et t-shirt devant la baie de Yokohama...

Train, Froid, H., K., Ailleurs, Thomas Mann
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261018, version 2 (5 novembre 2018)

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