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gucci


C’est dans un film ce truc, avec des homosexuels. Ce mot en mettra deux trois mal à l’aise mais c’était pas clair, on savait pas trop dans quel sens, pourquoi. Bon, il l’aimait. Puis il lui a mis la bouche dans du Gucci. C’était ça le film. Quelqu’un a dit c’est du placement de produit mais c’est pas le sujet. C’était accidentel. À cause des muqueuses. Il a fait la grimace, il a craché. Il a bien essuyé chaque lèvre, il a recraché pas mal de fois après ça. Ça devait lui niquer chaque lèvre même en recrachant ça devait faire ça. Piquer et tout. Ça devait sentir ce qu’on sent quand il y a de l’inox ou qu’il reste des zébrures de liquide vaisselle dans une assiette ou dans un verre et que ça se mélange à la langue, tu vois ? Bon, à un moment il a quitté la pièce plein d’amertume ou d’acidité ou d’amusement peut-être bien, d’amusement à l’égard de cette situation qu’il a bien fallu mettre de côté (on peut dire ça). Après, il a commencé à venir le soir avec des cernes. Y avait de la fatigue dans son œil et des traces rouges, il lui manquait des cils. Personne disait rien. C’était normal. Ils travaillaient trop. Les deux homosexuels, ils travaillaient trop. Ils profitaient de leur corps et de leur jeunesse. C’est ce genre de film. Ils ingéraient des aliments transformés qu’ils mangeaient vite, trop vite, en regardant des écrans. Et puis il a commencé à dire non, l’un des deux, celui qui s’était pris le Gucci dans la bouche, et y avait plus aucune faim dans son corps. Et fallait respecter ça. Fallait pas le forcer. Autrement il réagissait violemment, sans prévenir, avec les gestes et avec la parole et avec le visage. Le visage c’était surtout ça le pire. Son visage, combien de fois ça me plantait le cœur ce visage ? Il voulait rien savoir. Souvent l’autre avait mal. Il s’est mis à mentir. À rentrer le soir de plus en plus tard ou tôt. À prétexter des trucs. À donner des excuses. Jusqu’au jour où, non, plus rien. Y avait plus que du silence à sa bouche, enfin dans sa bouche. Au mieux, des échos. Il claquait des portes. Souvent, il faisait ça, il claquait des portes. Pissait sur les murs. Sentait l’animal. Il avait de la mousse dans le nez, des veines noires à la peau. Sous. Puis on disait qu’il perdrait le goût. Son travail. Il laissait sonner ses appels téléphoniques. Il regardait dans le vide et il laissait sonner ses appels téléphoniques et les courriers qu’on lui envoyait il les ouvrait jamais. L’autre a rien dit le jour où un médecin est venu le toucher dans son sommeil. Rien dit non plus le jour où il a refusé de se réveiller. Il a adopté la position allongée. Puis la respiration difficile. Puis des mycoses et des mycoses. Il s’endormait, il se réveillait en sursaut, y avait un appel d’air, on appelait ça un appel d’air, ça lui faisait comme un appel d’air et des plaques vers la gorge. Puis ses dents sont sorties, ça claquait, ça se déchausse, et l’autre a posé sa tête sur son épaule pour lui dire je sais plus.

22 octobre 2015, par Guillaume Vissac
Corps - Homosexualité


TAZ


Pommeline est coincée dans ce corps d’adulte. Elle disait des choses comme « Je déteste ça qu’on siffle et les oignons, bon, je supporte pas et c’est hors de question juste de dire au petit bonheur la chance à voix haute, c’est noté ? » Bajir notait qu’il fallait noter. Il était en polyester. Ils marchaient dans les couloirs de TAZ tous deux. « Je commence quand ? » Pommeline se sert de son coude, c’était un doigt son coude, elle avait de la sueur dans les mains, ses aisselles ça grattait, elle se retournait sous ses cheveux fréquemment, le long couloir était un long couloir sans plante et sans néon pour l’éclairage et « Il y a dix minutes », dit-elle. Fallait suivre. Elle jetait des regards derrière elle pour s’assurer qu’il était convenable. Elle trouve ça suspect les gens qui marchent en silence. Elle avait les talons torves, agressifs. Elle, au moins, elle était humaine. Vivante. En prise directe avec le monde putain.

16 mai 2015, par Guillaume Vissac


2%


Il travaillait boulevard Capine. On lui avait octroyé 2%. Il calculait, en partant de ce chiffre, les conséquences à venir sur sa vie véritable. Il y avait des spectacles complets sous les néons. Les lettres étaient illuminées (il faisait jour pourtant). Il ne savait pas où il allait : il est tombé dans un dédale de rues sous la surface. Il n’y avait pas de wagons ou de quais, il n’y avait que des rues, des couloirs, des corps à la sauvette, des stalactites de crasse entassées sur elle-même, germées mais beiges à la crête des faïences éventrées, et puis des ombres. Il s’est tourné plusieurs fois. Plusieurs fois il a fait demi-tour. Il a donné en petite monnaie l’équivalent de 2% du montant qu’il avait lui-même déduit de ses 2% mensuel. Pour qu’on l’aide à remonter le fil de ses pas. Pour qu’on écoute ses dires. Les couloirs, c’était une pente sèche. Les visages étaient froids. Le boulevard Capine oublié. De la bave lui est venue dans la mâchoire. C’était blanc de texture et de son sous la langue. Il continua à marcher mais plus vite. Il se perdit plus loin. Une partie de lui-même se demanda à un moment donné : aurais-je été mordu ? Si oui par qui (ou quoi) ? Et quand ? S’il avait été mordu peut-être existait-il, sous terre, un antidote. Mais les couloirs continuaient leur pente, peu importe la direction qu’il prenait, et il n’y avait rien d’autre que de la terre moisie sous le rideau du sol. Une partie de lui-même commença à douter. Un certain pourcentage. Et l’écume bouillonnait.

26 février 2015, par Guillaume Vissac
Métro


ils défigurent


Il admettait confondre. Les mots les uns avec les autres. Défigurer, dévisager... Il avait l’impression de l’être, parfois, sous la terre par exemple, dans les couloirs ou les wagons ou sur les marches d’escalier, le seuil des ascenseurs, le barreau d’une échelle en métal et glacée sous les doigts, humides loin de la bouche d’entrée ou de sortie (mais ça n’a pas réellement d’importance quelle bouche et quand). Car il y avait ici trois mecs, deux filles, et les deux filles entre elles s’échangeaient des pupilles, elles étaient conniventes. Les mecs parlementaient, l’un d’entre eux était noir, pas par la peau mais par le poil. Pour saluer ses camarades, il leur touchait la main en les fleurant avec la paume tournée les ongles vers le haut. Les conniventes riaient de lui (ou de quelque chose d’autre situé près de lui), elles riaient sous leur nez. Peut-être avait-il sur le visage une substance ? Peut-être que c’était dans l’une de ses narines ouvertes et dilatées du fait qu’il était triste et angoissé cet homme. Peut-on vraiment dire ça, cet homme ? Nous pouvons dire beaucoup de choses. Peut-être ce garçon. Il avait de la salive à revendre cet homme. Il s’est passé les mains sur le visage au cas : au cas où il fallait. Retourné sur lui-même il s’est vu tout le long du reflet caillouteux. Il s’est passé les mains sur le visage comme l’autre un peu plus tôt avait frôlé sa main sur d’autres mains encore. Il s’est frotté comme ça, c’était une sorte de prière. On l’a regardé drôle. Certains riaient de lui.

15 avril 2014, par Guillaume Vissac
Corps - Métro


un souvenir issu des camps de télékinétie


J’ai oublié le nom de l’instructeur du camp de télékinétie. C’était un homme. Hurler sur les mômes, il n’en avait pas peur. Il n’avait pas de cheville à son ombre. Il avait le crâne court et ses yeux étaient bridés par le dessous, je ne pourrais pas mieux dire. Il nous traitait avec désespérance : nous étions incapables, après des heures passées debout dans la Suête et la grêle, de faire plier la branche d’une fougère. Nous n’avions droit qu’à la pensée la plus stricte. L’homme, lui, pouvait rester des jours debout à la même glaise, l’oeil allé dans le tronc d’un aulne avant de s’effacer sans une respiration. Le lendemain, nous nous levions en secret avant l’aube pour caresser cet arbre et cueillir la sève tiède aux écorces et tâter de nos doigts les bourgeons scarifiés par la nuit. La nuit serait encore prise dans nos yeux lorsque sa voix nous replongerait en grêles avec violence, ses dents plantées dans ses dents. Il y aurait de la salive sous ses gencives et des humiliations dans nos paupières. Je n’ai pas tenu assez longtemps pour savoir faire plier la paille séchée des granges (nous étions jetés là comme des chiffons et dans le noir nous fermions tous nos yeux), encore moins l’âme humaine. C’est une lueur du jour qui m’a rapporté son souvenir, bien des années plus tard, sous les respirations de l’ère cybernétique, un monde qui ne connait pas les grêles de jadis, un monde où la nuit est partout recouverte d’un même jaune électrique, qui croit que les morts ne rouillent pas, qui a tout oublié de ce qu’un jour nous appelions la télékinétie.

22 mars 2014, par Guillaume Vissac


sans


J’aimais surtout m’étendre, on serait près de moi, quelqu’un à qui j’aurais pu dire ou prononcer la phrase, cette phrase, je ne vais pas la nommer, tout le monde la mâche cette phrase, tout le monde saurait la dire, en d’autres circonstances que celle-ci, voilà, j’aimerais surtout m’étendre. Mais une fois étendu j’aurais l’oeil maladroit, de l’écorce à la peau, je frôlerais le duvet froid des choses, j’échangerais toutes mes mains contre une côte, j’aurais la lèvre auprès des langues, des soupirs inspirés, de la matière ou de la pulpe je ne sais pas moi, de l’écume à l’émulsion très lente, ce serait dans ma tête toutes ces choses. Mais je ne mordrais pas la chair, je ne connaîtrais rien de l’odeur et du goût. J’aurais les dents ouvertes et la mâchoire tremblante et ce serait mieux sans.

15 mars 2014, par Guillaume Vissac
Corps


Tethys


15 octobre 2011, par Guillaume Vissac
Lune


viol


11 versions en une seule

Exo minimaliste. Chercher l’épure ?/.

  • Même dans une vitrine, dans un reflet, je poserais pas sur moi ces fringues griffées Dolce & Gabbana, je trouve ça vulgaire, le nom, la marque, et cette façon de placarder comme un logo les lettre D&G sur les ceintures, vulgaire, je me déporte, c’est comme ce type, torse trapézoïdal et tatouage maori, qui me dépasse, il marche vulgaire, respire vulgaire, il vit vulgaire, et pour ces seules raisons j’adorerais qu’il me viole.
    • Même en vitrine, reflet, je poserais pas sur moi ces fringues griffées Dolce & Gabbana, vulgaire le nom, la marque, et cette façon de placarder comme un logo les lettre D&G sur les ceintures, vulgaire, je me déporte, c’est comme ce type, torse trapézoïdal, tatouage maori, qui me dépasse, marche vulgaire, respire vulgaire, il vit vulgaire, voilà pourquoi j’adorerais qu’il me viole.
      • Même vitrine, reflet, je poserais pas sur moi ces fringues griffées Dolce & Gabbana, vulgaire la marque, et cette façon de placarder logo les lettre D&G sur les ceintures, vulgaire, je me déporte, c’est comme ce type, torse trapézoïdal, tatouage, qui me dépasse, vulgaire, respire vulgaire, vit vulgaire, voilà pourquoi j’adorerais qu’il me viole.
        • Même vitrine, reflet, je poserais pas sur moi ces griffes Dolce & Gabbana, vulgaire la marque, et cette façon de placarder logo les D&G sur les ceintures, vulgaire, me déporte, c’est comme ce type, torse trapèze, tatouage, me dépasse, vulgaire respire, vit, j’adorerais qu’il me viole.
          • Même vitrine, reflet, je poserais pas ces griffes Dolce & Gabbana, vulgaires, et cette façon de placarder les D&G sur les ceintures, vulgaire, me déporte, c’est comme ce type, torse trapèze, tatouage vu, respire, vit, j’adorerais qu’il me viole.
            • Même reflet, je poserais pas ces griffes vulgaires sur les ceintures comme ce type, torse trapèze, tatouage, respire, vit qu’il me viole.
              • Même, je poserais pas ces griffes vues sur ce type, torse pèse, tatouage respire, vit qu’il me viole.
                • Mais je poserais griffes sur ce type, torse respire, qu’il me viole.
                  • Mais je poserai griffes sur ce torse, respire me viole.
                    • Mais je griffe ce torse, pire, viole.
                      • Mais je griffe ce pire, viol.
29 septembre 2011, par Guillaume Vissac
Corps


enlève ta peau


Il lui dira : enlève ta peau. Entre les doigts crosse de son flingue et dans son flingue une balle à base de petits os. Sans dire que l’arme il l’a montée lui-même, qu’il est comme qui dirait un artisan du crime, répètera juste : enlève ta peau. Décor : la plage et des barils en fonte, déversés sur le sable ou dessous, là où précisément les vagues avalent les courbes avec leurs dents liquides. Aller, retour, le bruit de la marée suçant les faux reliefs de la gorge, il dira juste : enlève ta peau. Faudra pour ça baisser lentement la fermeture éclair, laisser crever les côtes, savoir combien ça vaut tout ça au marché noir. Il lui dira : c’est le hasard. Je t’ai vu toi au coin de la rue et c’est sur toi que je suis venu cueillir le cuir. Faudra surtout dompter les cris dedans la gorge, faudra tenir ses os, tendre les nerfs, la colonne droite, et mettre un doigt sur les curseurs, les deux claviculaires, ensuite la fermeture niveau sternum, celle qu’on appelle Y. Enlève ta peau, le seul bout de phrase que sa voix dingue pourra gémir. Si seulement le curseur en alu sur la peau si glacé n’était pas autre chose qu’un goupille, qu’une grenade, qu’un mécanisme appelé d’autodéfense. Il lui dira : tu sais que je suis chargé, il voudra dire : le flingue. Tout seul, zéro complice, simplement sa bécane à même l’écume qui l’attendra. Plus que mille et un jours avant que le jour se lève et que demain s’amène. Savoir combien de temps on pourrait tenir dans cette photo figée ? Et lui aussi tiendra sa gorge. Vas-y joue pas au con, fais juste glisser tous tes curseurs et tout doucement, aussi doucement qu’une brise d’automne sur tes organes humides à nu.

14 juin 2011, par Guillaume Vissac
Corps


comment faire quand la bouche


Combien ça pèse un trente-trois tonnes lancé à fond sur le fil de la nuit ? Combien de pression concentrée au point d’impact, entre le pare-choc et la mâchoire ? Le corps saisi à mes pieds ne respire plus. Je n’ai plus qu’à mettre en application les instructions apprises à l’AFPS. Je commencerai bien le bouche à bouche, mais comment faire quand la bouche n’y est plus ? Je ne sais pas où souffler.

7 janvier 2011, par Guillaume Vissac
Corps - Mort

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